n'est-ce pas? qui descend jusqu'à lui... Mon cher, cela se voit une
fois en cent ans. Un tel amour est comme cette fleur qui fleurit tous
les siècles... Les princesses, jeunes, riches et belles, sont trop
occupées, elles sont entourées, comme toutes les plantes rares, d'une
haie de sots, gentilshommes bien élevés, vides comme des sureaux!
Mon rêve, hélas! le cristal de mon rêve, brodé de la Corrèze ici de
guirlandes de fleurs, dans quelle ferveur!... (n'en parlons plus), il
est en éclats, à mes pieds, depuis longtemps... Non, non, toute lettre
anonyme est une mendiante! Et quelles exigences! Écris à cette petite
personne, en supposant qu'elle soit jeune et jolie, et tu verras! Tu
n'auras pas autre chose à faire. On ne peut raisonnablement pas aimer
toutes les femmes. Apollon, celui du Belvédère du moins, est un élégant
poitrinaire qui doit se ménager.
--Mais quand une créature arrive ainsi, son excuse doit être dans une
certitude d'éclipser en tendresse, en beauté, la maîtresse la plus
adorée, dit Ernest, et alors un peu de curiosité...
--Ah! répondit Canalis, tu me permettras, trop jeune Ernest, de m'en
tenir à la belle duchesse qui fait mon bonheur.
--Tu as raison, trop raison, répondit Ernest.
Néanmoins, le jeune secrétaire lut la lettre de Modeste, et la relut en
essayant d'en deviner l'esprit caché.
--Il n'y a pourtant pas là la moindre emphase, on ne te donne pas
du génie, on s'adresse à ton cœur, dit-il à Canalis. Ce parfum de
modestie et ce contrat proposé me tenteraient...
--Signe-le, réponds, va toi-même jusqu'au bout de l'aventure, je te
donne là de tristes appointements, s'écria Canalis en souriant, Va, tu
m'en diras des nouvelles dans trois mois, si cela dure trois mois...
Quatre jours après, Modeste tenait la lettre suivante, écrite sur du
beau papier, protégée par une double enveloppe, et sous un cachet aux
armes de Canalis.
II.
A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.
«Mademoiselle,
»L'admiration pour les belles œuvres, à supposer que les miennes
soient telles, comporte je ne sais quoi de saint et de candide qui
défend contre toute raillerie et justifie à tout tribunal la démarche
que vous avez faite en m'écrivant. Avant tout, je dois vous remercier
du plaisir que causent toujours de semblables témoignages, même
quand on ne les mérite pas; car le faiseur de vers et le poëte s'en
croient intimement dignes, tant l'amour-propre est une substance peu
réfractaire à l'éloge. La meilleure preuve d'amitié que je puisse
donner à une inconnue, en échange de ce dictame qui guérirait les
morsures de la critique, n'est-ce pas de partager avec elle la moisson
de mon expérience, au risque de faire envoler vos vivantes illusions.
»Mademoiselle, la plus belle palme d'une jeune fille est la fleur d'une
vie sainte, pure, irréprochable. Êtes-vous seule au monde? Tout est
dit. Mais si vous avez une famille, un père ou une mère, songez à tous
les chagrins qui peuvent suivre une lettre comme la vôtre, adressée à
un poëte que vous ne connaissez pas personnellement. Tous les écrivains
ne sont pas des anges, ils ont des défauts. Il en est de légers,
d'étourdis, de fats, d'ambitieux, de débauchés; et, quelque imposante
que soit l'innocence, quelque chevaleresque que soit le poëte français,
à Paris vous pourriez rencontrer plus d'un ménestrel dégénéré, prêt à
cultiver votre affection pour la tromper. Votre lettre serait alors
interprétée autrement que je ne l'ai fait. On y verrait une pensée
que vous n'y avez pas mise, et que, dans votre innocence, vous ne
soupçonnez point. Autant d'auteurs, autant de caractères. Je suis
excessivement flatté que vous m'ayez jugé digne de vous comprendre;
mais si vous étiez tombée sur un talent hypocrite, sur un railleur dont
les livres sont mélancoliques et dont la vie est un carnaval continuel,
vous auriez pu trouver au dénoûment de votre sublime imprudence un
méchant homme, quelque habitué des coulisses, ou un héros d'estaminet!
Vous ne sentez pas, sous les berceaux de clématite où vous méditez sur
les poésies, l'odeur du cigare qui dépoétise les manuscrits; de même
qu'en allant au bal, parée des œuvres resplendissantes du joaillier,
vous ne pensez pas aux bras nerveux, aux ouvriers en veste, aux
ignobles ateliers d'où s'élancent, radieuses, ces fleurs du travail.
»Allons plus loin!... En quoi la vie rêveuse et solitaire que vous
menez, sans doute au bord de la mer, peut-elle intéresser un poëte dont
la mission est de tout deviner, puisqu'il doit tout peindre? Nos jeunes
filles à nous sont tellement accomplies, que nulle des filles d'Ève ne
peut lutter avec elles! Quelle Réalité valut jamais le Rêve?
»Maintenant, que gagnerez-vous, vous, jeune fille élevée à devenir une
sage mère de famille, en vous initiant aux agitations terribles de la
vie des poëtes dans cette affreuse capitale, qui ne peut se définir que
par ces mots: Un enfer qu'on aime! Si c'est le désir d'animer votre
monotone existence de jeune fille curieuse qui vous a mis la plume à la
main, ceci n'a-t-il pas l'apparence d'une dépravation?
»Quel sens prêterai-je à votre lettre? Êtes-vous d'une caste réprouvée,
et cherchez-vous un ami loin de vous? Êtes-vous affligée de laideur
et vous sentez-vous une belle âme sans confident? Hélas! triste
conclusion: vous avez fait trop ou pas assez. Ou restons-en là; ou,
si vous continuez, dites-m'en plus que dans la lettre que vous m'avez
écrite.
»Mais, mademoiselle, si vous êtes jeune, si vous êtes belle, si vous
avez une famille, si vous sentez au cœur un nard céleste à répandre,
comme fit Madeleine aux pieds de Jésus, laissez-vous apprécier par un
homme digne de vous, et devenez ce que doit être toute bonne jeune
fille: une excellente femme, une vertueuse mère de famille. Un poëte
est la plus triste conquête que puisse faire une jeune personne, il
a trop de vanités, trop d'angles blessants qui doivent se heurter
aux légitimes vanités d'une femme, et meurtrir une tendresse sans
expérience de la vie. La femme du poëte doit l'aimer pendant un long
temps avant de l'épouser, elle doit se résoudre à la charité des
anges, à leur indulgence, au vertus de la maternité. Ces qualités,
mademoiselle, ne sont qu'en germe chez les jeunes filles.
»Écoutez la vérité tout entière, ne vous la dois-je pas en retour de
votre enivrante flatterie? S'il est glorieux d'épouser une grande
renommée, on s'aperçoit bientôt qu'un homme supérieur est, en tant
qu'homme, semblable aux autres. Il réalise alors d'autant moins les
espérances, qu'on attend de lui des prodiges. Il en est alors d'un
poëte célèbre comme d'une femme dont la beauté trop vantée fait
dire:--Je la croyais mieux, à qui l'aperçoit; elle ne répond plus aux
exigences du portrait tracé par la fée à laquelle je dois votre billet,
l'Imagination! Enfin, les qualités de l'esprit ne se développent et ne
fleurissent que dans une sphère invisible, la femme du poëte n'en sent
plus que les inconvénients, elle voit fabriquer les bijoux au lieu de
s'en parer. Si l'éclat d'une position exceptionnelle vous a fascinée,
apprenez que les plaisirs en sont bientôt dévorés. On s'irrite de
trouver tant d'aspérités dans une situation qui, à distance, paraissait
unie, tant de froid sur un sommet brillant! Puis, comme les femmes
ne mettent jamais les pieds dans le monde des difficultés, elles
n'apprécient bientôt plus ce qu'elles admiraient, quand elles croient
en avoir, à première vue, deviné le maniement.
»Je termine par une dernière considération dans laquelle vous auriez
tort de voir une prière déguisée, elle est le conseil d'un ami.
L'échange des âmes ne peut s'établir qu'entre gens disposés à ne se
rien cacher. Vous montrerez-vous telle que vous êtes à un inconnu? Je
m'arrête aux conséquences de cette idée.
»Trouvez ici, mademoiselle, les hommages que nous devons à toutes les
femmes, même à celles qui sont inconnues et masquées.»
Avoir tenu cette lettre entre sa chair et son corset, sous son busc
brûlant, pendant toute une journée!... en avoir réservé la lecture
pour l'heure où tout dort, minuit, après avoir attendu ce silence
solennel dans les anxiétés d'une imagination de feu!... avoir béni le
poëte, avoir lu par avance mille lettres, avoir supposé tout, excepté
cette goutte d'eau froide tombant sur les plus vaporeuses formes de la
fantaisie et les dissolvant comme l'acide prussique dissout la vie!...
il y avait de quoi se cacher, quoique seule, ainsi que le fit Modeste,
la figure dans ses draps, éteindre la bougie et pleurer...
Ceci se passait dans les premiers jours d'août, Modeste se leva, marcha
par sa chambre, et vint ouvrir la croisée. Elle voulait de l'air. Le
parfum des fleurs monta vers elle, avec cette fraîcheur particulière
aux odeurs pendant la nuit. La mer, illuminée par la lune, scintillait
comme un miroir. Un rossignol chanta dans un arbre du parc Vilquin.
--Ah! voilà le poëte, se dit Modeste dont la colère tomba.
Les plus amères réflexions se succédèrent dans son esprit. Elle se
sentit piquée au vif, elle voulut relire la lettre, elle ralluma la
bougie, elle étudia cette prose étudiée, et finit par entendre la voix
poussive du Monde réel.
--Il a raison et j'ai tort, se dit-elle. Mais comment croire qu'on
trouvera sous la robe étoilée des poëtes un vieillard de Molière?...
Quand une femme ou une jeune fille est prise en flagrant délit, elle
conçoit une haine profonde contre le témoin, l'auteur ou l'objet de sa
faute. Aussi la vraie, la naturelle, la sauvage Modeste éprouva-t-elle
en son cœur un effroyable désir de l'emporter sur cet esprit de
rectitude et de le précipiter dans quelque contradiction, de lui rendre
ce coup de massue. Cette enfant si pure, dont la tête seule avait été
corrompue, et par ses lectures, et par la longue agonie de sa sœur,
et par les dangereuses méditations de la solitude, fut surprise par
un rayon de soleil sur son visage. Elle avait passé trois heures à
courir des bordées sur les mers immenses du Doute. De pareilles nuits
ne s'oublient jamais. Elle alla droit à sa petite table de la Chine,
présent de son père, et écrivit une lettre dictée par l'infernal esprit
de vengeance qui frétille au fond du cœur des jeunes personnes.
III.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Monsieur,
«Vous êtes certainement un grand poëte, mais vous êtes quelque chose
de plus, vous êtes un honnête homme. Après avoir eu tant de loyale
franchise avec une jeune fille qui côtoyait un abîme, en aurez-vous
assez pour répondre sans la moindre hypocrisie, sans détour, à la
question que voici.
»Auriez-vous écrit la lettre que je tiens en réponse à la mienne; vos
idées, votre langage auraient-ils été les mêmes si quelqu'un vous eût
dit à l'oreille ce qui peut se trouver vrai: Mademoiselle O. d'Este-M.
a six millions et ne veut pas d'un sot pour maître?
»Admettez pour certaine et pendant un moment cette supposition. Soyez
avec moi comme avec vous-même, ne craignez rien, je suis plus grande
que mes vingt ans, rien de ce qui sera franc ne pourra vous nuire
dans mon esprit. Quand j'aurai lu cette confidence, si toutefois vous
daignez me la faire, vous recevrez alors une réponse à votre première
lettre.
»Après avoir admiré votre talent, si souvent sublime, permettez-moi de
rendre hommage à votre délicatesse et à votre probité, qui me forcent à
me dire toujours
»Votre humble servante,
»O. D'ESTE-M.»
Quand Ernest de La Brière eut cette lettre entre les mains, il alla
se promener sur les boulevards, agité dans son âme comme une frêle
embarcation par une tempête où le vent parcourt toutes les aires du
compas, de moment en moment.
Pour un jeune homme comme on en rencontre tant, pour un vrai Parisien,
tout eût été dit avec cette phrase: C'est une petite rouée!... Mais
pour un garçon dont l'âme est noble et belle, cette espèce de serment
déféré, cet appel à la Vérité eut la vertu d'éveiller les trois juges
tapis au fond de toutes les consciences. Et l'Honneur, le Vrai, le
Juste, se dressant en pied, criaient énergiquement:
--Ah! cher Ernest, disait le Vrai, tu n'aurais certes pas donné de
leçon à une riche héritière!... Ah! mon garçon, tu serais parti, et
roide pour le Havre, afin de savoir si la jeune fille était belle, et
tu te serais senti très malheureux de la préférence accordée au génie.
Et si tu avais pu donner un croc-en-jambe à ton ami, te faire agréer à
sa place, mademoiselle d'Este eût été sublime!
--Comment, disait le Juste, vous vous plaignez, vous autres gens
d'esprit ou de capacité, sans monnaie, de voir les filles riches
mariées à des êtres dont vous ne feriez pas vos portiers; vous
déblatérez contre le positif du siècle qui s'empresse d'unir l'argent
à l'argent, et jamais quelque beau jeune homme plein de talent, sans
fortune, à quelque belle jeune fille noble et riche: en voilà une qui
se révolte contre l'esprit du siècle?... et le poëte lui répond par un
coup de bâton sur le cœur...
--Riche ou pauvre, jeune ou vieille, belle ou laide, cette fille a
raison, elle a de l'esprit, elle roule le poëte dans le bourbier de
l'intérêt personnel, s'écriait l'Honneur, elle mérite une réponse,
sincère, noble et franche, et avant tout l'expression de ta pensée!
Examine-toi! Sonde ton cœur, et purge-le de ses lâchetés! Que dirait
l'Alceste de Molière?
Et La Brière, parti du boulevard Poissonnière, allait si lentement,
perdu dans ses réflexions, qu'une heure après il atteignait à peine au
boulevard des Capucines. Il prit les quais pour se rendre à la Cour des
Comptes alors située auprès de la Sainte-Chapelle. Au lieu de vérifier
des comptes, il resta sous le coup de ses perplexités.
--Elle n'a pas six millions, c'est évident, se disait-il; mais la
question n'est pas là...
Six jours après, Modeste reçut la lettre suivante.
IV.
A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.
«Mademoiselle,
»Vous n'êtes pas une d'Este. Ce nom est un nom emprunté pour cacher
le vôtre. Doit-on les révélations que vous sollicitez à qui ment sur
soi-même?
»Écoutez, je réponds à votre demande par une autre: Êtes-vous d'une
famille illustre? d'une famille noble? d'une famille bourgeoise?
»Certainement la morale ne change pas, elle est une; mais ses
obligations varient selon les sphères. De même que le soleil éclaire
diversement les sites, y produit les différences que nous admirons,
elle conforme le devoir social au rang, aux positions. La peccadille du
soldat est un crime chez le général, et réciproquement. Les observances
ne sont pas les mêmes pour une paysanne qui moissonne, pour une
ouvrière à quinze sous par jour, pour la fille d'un petit détaillant,
pour la jeune bourgeoise, pour l'enfant d'une riche maison de commerce,
pour la jeune héritière d'une noble famille, pour une fille de la
maison d'Este. Un roi ne doit pas se baisser pour ramasser une pièce
d'or, et le laboureur doit retourner sur ses pas pour retrouver
dix sous perdus, quoique l'un et l'autre doivent obéir aux lois de
l'Économie.
»Une d'Este riche de six millions peut mettre un chapeau à grands bords
et à plumes, brandir sa cravache, presser les flancs d'un barbe, et
venir, amazone brodée d'or, suivie de laquais, à un poëte en disant:
«J'aime la poésie, et je veux expier les torts de Léonore envers le
Tasse!» tandis que la fille d'un négociant se couvrirait de ridicule en
l'imitant.
»A quelle classe sociale appartenez-vous? Répondez sincèrement, et je
vous répondrai de même à la question que vous m'avez posée.
»N'ayant pas l'heur de vous connaître, et déjà lié par une sorte
de communion poétique, je ne voudrais pas vous offrir des hommages
vulgaires. C'est déjà peut-être une malice victorieuse que
d'embarrasser un homme qui publie ses livres.»
Le Référendaire ne manquait pas de cette adresse que peut se permettre
un homme d'honneur. Courrier par courrier il reçut la réponse.
V.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Vous êtes de plus en plus raisonnable, mon cher poëte. Mon père est
comte. Notre principale illustration est un cardinal du temps où les
cardinaux marchaient presque les égaux des rois. Aujourd'hui notre
maison, quasi-tombée, finit en moi; mais j'ai les quartiers voulus pour
entrer dans toutes les cours et dans tous les chapitres. Nous valons
enfin les Canalis. Trouvez bon que je ne vous envoie pas nos armes.
Tâchez de répondre aussi sincèrement que je le fais. J'attends votre
réponse pour savoir si je pourrai me dire encore comme maintenant,
»Votre servante,
»O. D'ESTE-M.»
--Comme elle abuse de ses avantages, la petite personne! s'écria de La
Brière. Mais est-elle franche?
On n'a pas été pendant quatre ans le secrétaire particulier d'un
ministre, on n'habite pas Paris, on n'en observe pas les intrigues
impunément; aussi l'âme la plus pure est-elle toujours plus ou moins
grisée par la capiteuse atmosphère de cette impériale Cité. Heureux
de ne pas être Canalis, le jeune Référendaire retint une place dans
la malle-poste du Havre, après avoir écrit une lettre où il annonçait
une réponse pour un jour déterminé, se rejetant sur l'importance de
la confession demandée, et sur les occupations de son ministre. Il
eut le soin de se faire donner, par le directeur-général des Postes,
un mot qui recommandait silence et obligeance au directeur du Havre.
Ernest put ainsi voir venir au bureau Françoise Cochet, et la suivit
sans affectation. Remorqué par elle, il arriva sur les hauteurs
d'Ingouville, et aperçut à la fenêtre du Chalet Modeste Mignon.
--Eh bien! Françoise? demanda la jeune fille.
A quoi l'ouvrière répondit:--Oui, mademoiselle, j'en ai une.
Frappé par cette beauté de blonde céleste, Ernest revint sur ses pas,
et demanda le nom du propriétaire de ce magnifique séjour à un passant.
--Çà, répondit le passant en montrant la propriété.
--Oui, mon ami.
--Oh! c'est à monsieur Vilquin, le plus riche armateur du Havre, un
homme qui ne connaît pas sa fortune.
--Je ne vois pas de cardinal Vilquin dans l'histoire, se disait le
Référendaire en descendant vers le Havre pour retourner à Paris.
Naturellement, il questionna le directeur de la poste sur la famille
Vilquin, il apprit que la famille Vilquin possédait une immense
fortune. Monsieur Vilquin avait un fils et deux filles, dont une mariée
à monsieur Althor fils. La prudence empêcha La Brière de paraître en
vouloir aux Vilquin; le directeur le regardait déjà d'un air narquois.
--N'y a-t-il personne en ce moment chez eux, outre la famille?
demanda-t-il encore.
--En ce moment, la famille d'Hérouville y est. On parle du mariage du
jeune duc avec mademoiselle Vilquin, cadette.
--Il y a eu le fameux cardinal d'Hérouville, sous les Valois, se dit
La Brière, et sous Henri IV, le terrible maréchal qu'on a fait duc.
Ernest repartit, ayant assez vu de Modeste pour en rêver, pour penser
que, riche ou pauvre, si elle avait une belle âme, il ferait d'elle
assez volontiers madame de La Brière, et il résolut de continuer la
correspondance.
Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer
le moindre petit roman au milieu d'une civilisation qui note sur les
places publiques l'heure du départ et de l'arrivée des fiacres, qui
compte les lettres, qui les timbre doublement au moment précis où elles
sont jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent, qui numérote
les maisons, qui configure sur le rôle-matrice des Contributions les
étages, après en avoir vérifié les ouvertures, qui va bientôt posséder
tout son territoire représenté dans ses dernières parcelles, avec ses
plus menus linéaments, sur les vastes feuilles du Cadastre, œuvre
de géant ordonnée par un géant! Essayez donc de vous soustraire,
filles imprudentes, non pas à l'œil de la police, mais à ce bavardage
incessant qui, dans la dernière bourgade, scrute les actions les plus
indifférentes, compte les plats de dessert chez le préfet et voit
les côtes de melon à la porte du petit rentier, qui tâche d'entendre
l'or au moment où la main de l'Économie l'ajoute au trésor, et qui,
tous les soirs au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du
canton, de la ville, du département! Modeste avait échappé, par un
quiproquo vulgaire, au plus innocent des espionnages qu'Ernest se
reprochait déjà. Mais quel Parisien voudrait être la dupe d'une petite
provinciale? N'être la dupe de rien, cette affreuse maxime est le
dissolvant de tous les nobles sentiments de l'homme.
On devinera facilement à quelle lutte de sentiments cet honnête jeune
homme fut en proie par la lettre qu'il écrivit, et où chaque coup de
fléau reçu dans la conscience a laissé sa trace.
A quelques jours de là, voici donc ce que lut Modeste à sa fenêtre, par
une belle journée du mois d'août.
VI.
A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.
«Mademoiselle,
»Sans aucune hypocrisie, oui, si j'avais été certain que vous eussiez
une immense fortune, j'aurais agi tout autrement. Pourquoi? J'en ai
cherché la raison, la voici.
»Il est en nous un sentiment inné, développé d'ailleurs outre mesure
par la Société, qui nous lance à la recherche, à la possession du
bonheur. La plupart des hommes confondent le bonheur avec ses moyens,
et la fortune est, à leurs yeux, le plus grand élément du bonheur.
J'aurais donc tâché de vous plaire entraîné par le sentiment social
qui, dans tous les temps, a fait de la richesse une religion. Du
moins, je le crois. On ne doit pas attendre, chez un homme, jeune
encore, cette sagesse qui substitue le bon sens à la sensation; et,
devant une proie, l'instinct bestial caché dans le cœur de l'homme,
le pousse en avant. Au lieu d'une leçon, vous eussiez donc reçu de moi
des compliments, des flatteries. Aurais-je eu ma propre estime? j'en
doute. Mademoiselle, dans ce cas, le succès offre une absolution; mais
le bonheur?... c'est autre chose. Me serais-je défié de ma femme, si
je l'eusse obtenue ainsi?... Bien certainement... Votre démarche eût
repris tôt ou tard son caractère. Votre mari, quelque grand que vous
le fassiez, finirait par vous reprocher de l'avoir avili; vous-même,
tôt ou tard, peut-être arriveriez-vous à le mépriser. L'homme ordinaire
tranche le nœud gordien que constitue un mariage d'argent avec l'épée
de la tyrannie. L'homme fort pardonne. Le poëte se lamente.
»Telle est, mademoiselle, la réponse de ma probité.
ȃcoutez-moi bien maintenant. Vous avez eu le triomphe de me faire
profondément réfléchir, et sur vous que je ne connais pas assez, et sur
moi que je connaissais peu. Vous avez eu le talent de remuer bien des
pensées mauvaises qui croupissent au fond de tous les cœurs; mais il
en est sorti chez moi quelque chose de généreux, et je vous salue de
mes plus gracieuses bénédictions, comme on salue en mer un phare qui
nous a montré les écueils où nous pouvions périr.
»Voici ma confession, car je ne voudrais perdre ni votre estime ni la
mienne, au prix de tous les trésors de la terre.
»J'ai voulu savoir qui vous étiez. Je reviens du Havre où j'ai vu
Françoise Cochet, je l'ai suivie à Ingouville, et vous ai vue au milieu
de votre magnifique villa. Vous êtes aussi belle que la femme des rêves
d'un poëte; mais je ne sais pas si vous êtes mademoiselle Vilquin
cachée dans mademoiselle d'Hérouville, ou mademoiselle d'Hérouville
cachée dans mademoiselle Vilquin. Quoique de bonne guerre, cet
espionnage m'a fait rougir, et je me suis arrêté dans mes recherches.
Vous aviez éveillé ma curiosité, ne m'en voulez pas d'avoir été quelque
peu femme: n'est-ce pas le droit du poëte?
»Maintenant, je vous ai ouvert mon cœur, je vous y ai laissé lire,
vous pouvez croire à la sincérité de ce que je vais ajouter. Quelque
rapide qu'ait été le coup d'œil que j'ai jeté sur vous, il a suffi
pour modifier mon jugement. Vous êtes à la fois un poëte et une
poésie, avant d'être une femme. Oui, vous avez en vous quelque chose
de plus précieux que la beauté, vous êtes le beau idéal de l'Art, la
Fantaisie... La démarche, blâmable chez les jeunes filles vouées à une
destinée ordinaire, change pour le caractère que je vous prête. Dans
le grand nombre d'êtres, jetés par le hasard de la vie sociale sur la
terre pour y composer une génération, il est des exceptions. Si votre
lettre est la terminaison de longues rêveries poétiques sur le sort
que la loi réserve aux femmes; si vous avez voulu, entraînée par la
vocation d'un esprit supérieur et instruit, apprendre la vie intime
d'un homme à qui vous accordez le hasard du génie, afin de vous créer
une amitié soustraite au commun des relations, avec une âme pareille à
la vôtre, en échappant à toutes les conditions de votre sexe; certes,
vous êtes une exception! La loi qui sert à mesurer les actions de la
foule est alors très étroite pour déterminer votre résolution. Mais, le
mot de ma première lettre revient alors dans toute sa force: vous avez
fait trop ou pas assez.