Modeste vit à l'étalage d'un libraire le portrait lithographié d'un

de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont menteuses ces

esquisses, le fruit de hideuses spéculations qui s'en prennent à

la personne des gens célèbres, comme si leurs visages étaient des

propriétés publiques. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez

byronienne, offrait à l'admiration publique ses cheveux en coup de

vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le

front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de

Napoléon a fait tuer de maréchaux en herbe. Cette figure, sublime par

nécessité mercantile, frappa Modeste, et le jour où elle acheta ce

portrait, l'un des plus beaux livres de d'Arthès venait de paraître.

Dût Modeste y perdre, il faut avouer qu'elle hésita longtemps entre

l'illustre poëte et l'illustre prosateur. Mais ces deux hommes célèbres

étaient-ils libres?

Modeste commença par s'assurer la coopération de Françoise Cochet, la

fille emmenée du Havre et ramenée par la pauvre Bettina-Caroline, que

madame Mignon et madame Dumay prenaient en journée préférablement à

toute autre, et qui demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre

cette créature assez disgraciée; elle lui jura de ne jamais donner le

moindre chagrin à ses parents; de ne jamais sortir des bornes imposées

à une jeune fille; quant à Françoise, plus tard, au retour de son

père, elle lui assurerait une existence tranquille, à la condition de

garder un secret inviolable sur le service réclamé. Qu'était-ce? peu de

chose, une chose innocente. Tout ce que Modeste exigea de sa complice,

consistait à mettre des lettres à la poste et à en retirer qui seraient

adressées à Françoise Cochet.

Le pacte conclu, Modeste écrivit une petite lettre polie à Dauriat,

l'éditeur des poésies de Canalis, par laquelle elle lui demandait, dans

l'intérêt du grand poëte, si Canalis était marié; puis elle le priait

d'adresser la réponse à mademoiselle Françoise, poste restante, au

Havre.

Dauriat, incapable de prendre cette épître au sérieux, répondit par des

railleries de libraire, une lettre faite entre cinq ou six journalistes

dans son cabinet et où chacun d'eux mit son mot.

«Mademoiselle,

»Canalis (baron de), Constant Cyr Melchior, membre de l'Académie

française, né en 1800, à Canalis (Corrèze), taille de cinq pieds

quatre pouces, en très bon état, vacciné, de race pure, a satisfait à

la conscription, jouit d'une santé parfaite, possède une petite terre

patrimoniale dans la Corrèze et désire se marier, mais très richement.

»Il _porte mi-parti de gueules à la dolouère d'or et mi-parti de sable

à la coquille d'argent, sommé d'une couronne de baron, pour supports

deux mélèzes de sinople_. _La devise_: OR ET FER, ne fut jamais

aurifère.

»Le premier Canalis, qui partit pour la Terre-Sainte à la première

croisade, est cité dans les chroniques d'Auvergne pour s'être armé

seulement d'une hache, à cause de la complète indigence où il se

trouvait et qui pèse depuis ce temps sur sa race. De là l'écusson sans

doute. La hache n'a donné qu'une coquille. Ce haut baron est d'ailleurs

célèbre aujourd'hui pour avoir déconfit force infidèles, et mourut à

Jérusalem, sans or ni fer, nu comme un ver, sur la route d'Ascalon, les

ambulances n'existent pas encore.

»Le château de Canalis, qui rapporte quelques châtaignes, consiste en

deux tours démantelées, réunies par un pan de muraille remarquable par

un lierre admirable, et paye vingt-deux francs de contribution.

»L'éditeur soussigné fait observer qu'il achète dix mille francs chaque

volume de poésies à monsieur de Canalis, qui ne donne pas ses coquilles.

»Le chantre de la Corrèze demeure rue de Paradis-Poissonnière, numéro

29, ce qui, pour un poëte de l'École Angélique, est un quartier

convenable. Les vers attirent les goujons. _Affranchir._

»Quelques nobles dames du faubourg Saint-Germain prennent, dit-on,

souvent le chemin du Paradis, et protégent le Dieu. Le roi Charles

X considère ce grand poëte au point de le croire capable de devenir

administrateur; il l'a nommé récemment officier de la Légion-d'Honneur,

et, ce qui vaut mieux, Maître des Requêtes attaché au ministère des

Affaires Étrangères. Ces fonctions n'empêchent nullement le grand homme

de toucher une pension de trois mille francs sur les fonds destinés à

l'encouragement des Arts et des Lettres. Ce succès d'argent cause en

Librairie une huitième plaie à laquelle a échappé l'Égypte, _les vers_!

»La dernière édition des œuvres de Canalis, publiée sur cavalier

vélin, avec des vignettes par Bixiou, Joseph Bridau, Schinner,

Sommervieux, etc., imprimée par Didot, est en cinq volumes du prix de

neuf francs par la poste.»

Cette lettre tomba comme un pavé sur une tulipe. Un poëte, Maître des

Requêtes, émargeant au Ministère, touchant une pension, poursuivant

la rosette rouge, adulé par les femmes du faubourg Saint Germain,

ressemblait-il au poëte crotté, flânant sur les quais, triste,

rêveur, succombant au travail et remontant à sa mansarde, chargé de

poésie?... Néanmoins, Modeste devina la raillerie du libraire envieux

qui disait:--J'ai fait Canalis! j'ai fait Nathan! D'ailleurs, elle

relut les poésies de Canalis, vers excessivement pipeurs, pleins

d'hypocrisie, et qui veulent un mot d'analyse ne fût-ce que pour

expliquer son engouement.

Canalis se distingue de Lamartine, le chef de l'École Angélique par

un patelinage de garde-malade, par une douceur traîtresse, par une

correction délicieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle;

Canalis blanc et rose, est comme un flamant. En lui, les femmes voient

l'ami qui leur manque, un confident discret, leur interprète, un être

qui les comprend, qui peut les expliquer à elles-mêmes. Les grandes

marges laissées par Dauriat dans la dernière édition étaient chargées

d'aveux écrits au crayon par Modeste qui sympathisait avec cette âme

rêveuse et tendre. Canalis ne possède pas le don de vie, il n'insuffle

pas l'existence à ses créations; mais il sait calmer les souffrances

vagues, comme celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes

filles leur langage, il endort la douleur des blessures les plus

saignantes, en apaisant les gémissements et jusqu'aux sanglots. Son

talent ne consiste pas à faire de beaux discours aux malades, à leur

donner le remède des émotions fortes, il se contente de leur dire d'une

voix harmonieuse, à laquelle on croit:

--Je suis malheureux comme vous, je vous comprends bien; venez à moi,

pleurons ensemble sur le bord de ce ruisseau, sous les saules?

Et l'on va! Et l'on écoute sa poésie vide et sonore comme le chant

par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis, comme Nodier

en ceci, vous ensorcèle par une naïveté, naturelle chez le prosateur

et cherchée chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses

fleurs effeuillées, par une philosophie enfantine. Il singe assez

bien le langage des premiers jours, pour vous ramener dans la prairie

des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les

qualités du diamant, une perfection incorruptible; mais, avec Canalis,

on se contente du petit sou de l'orphelin, on lui passe tout. Il

semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poëte angélique lui

réussissent, comme réussiront toujours celles de la femme qui fait bien

l'ingénue, la surprise, la jeune, la victime, l'ange blessé.

Modeste, en reprenant ses impressions, eut confiance en cette âme,

en cette physionomie aussi ravissante que celle de Bernardin de

Saint-Pierre. Elle n'écouta pas le libraire. Donc, au commencement du

mois d'août, elle écrivit la lettre suivante à ce nouveau Dorat qui

passe encore pour une des étoiles de la pléiade moderne.

I.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Déjà bien des fois, monsieur, j'ai voulu vous écrire, et pourquoi?

vous le devinez: pour vous dire combien j'aime votre talent. Oui,

j'éprouve le besoin de vous exprimer l'admiration d'une pauvre fille

de province, seulette dans son coin, et dont tout le bonheur est de

lire vos poésies. De René, je suis venue à vous. La mélancolie conduit

à la rêverie. Combien d'autres femmes ne vous ont-elles pas envoyé

l'hommage de leurs pensées secrètes?... Quelle est ma chance d'être

distinguée dans cette foule? Qu'est-ce que ce papier, plein de mon âme,

aura de plus que toutes les lettres parfumées qui vous harcèlent? Je me

présente avec plus d'ennuis que toute autre: je veux rester inconnue

et demande une confiance entière, comme si vous me connaissiez depuis

longtemps.

»Répondez-moi, soyez bon pour moi. Je ne prends pas l'engagement de me

faire connaître un jour, cependant je ne dis pas absolument non. Que

puis-je ajouter à cette lettre?... Voyez-y, monsieur, un grand effort,

et permettez-moi de vous tendre la main, oh! une main bien amie, celle

de

»Votre servante,

»O. D'ESTE-M.

»Si vous me faites la grâce de me répondre, adressez, je vous prie,

votre lettre à mademoiselle F. Cochet, poste restante, au Havre.»

Maintenant, toutes les jeunes filles, romanesques ou non, peuvent

imaginer dans quelle impatience vécut Modeste pendant quelques jours!

L'air fut plein de langues de feu. Les arbres lui parurent un plumage.

Elle ne sentit pas son corps, elle plana dans la nature! La terre

fléchissait sous ses pieds. Admirant l'institution de la Poste, elle

suivit sa petite feuille de papier dans l'espace, elle se sentit

heureuse, comme on est heureux à vingt ans du premier exercice de son

vouloir. Elle était occupée, possédée comme au Moyen-âge. Elle se

figura l'appartement, le cabinet du poëte, elle le vit décachetant sa

lettre, et elle faisait des suppositions par myriades.

Après avoir esquissé la poésie, il est nécessaire de donner ici le

profil du poëte.

Canalis est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun,

doué d'une figure _vituline_, et d'une tête un peu menue, comme celle

des hommes qui ont plus de vanité que d'orgueil. Il aime le luxe,

l'éclat, la grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que

pour tout autre. Fier de sa noblesse, autant que de son talent, il

a tué ses ancêtres par trop de prétentions dans le présent. Après

tout, les Canalis ne sont ni les Navarreins, ni les Cadignan, ni les

Grandlieu, ni les Nègrepelisse. Et cependant, la nature a bien servi

ses prétentions. Il a ces yeux d'un éclat oriental qu'on demande aux

poëtes, une finesse assez jolie dans les manières, une voix vibrante;

mais un charlatanisme naturel détruit presque ces avantages. Il est

comédien de bonne foi. S'il avance un pied très élégant, il en a pris

l'habitude. S'il a des formules déclamatoires, elles sont à lui. S'il

se pose dramatiquement, il a fait de son maintien une seconde nature.

Ces espèces de défauts concordent à une générosité constante, à ce

qu'il faut nommer le _paladinage_, en contraste avec la _chevalerie_.

Canalis n'a pas assez de foi pour être don Quichotte; mais il a trop

d'élévation pour ne pas toujours se mettre dans le beau côté des

questions. Cette poésie, qui fait ses éruptions miliaires à tout

propos, nuit beaucoup à ce poëte qui ne manque pas d'ailleurs d'esprit,

mais que son talent empêche de déployer son esprit; il est dominé par

sa réputation, il vise à paraître plus grand qu'elle.

Ainsi, comme il arrive très souvent, l'homme est en désaccord complet

avec les produits de sa pensée. Ces morceaux câlins, naïfs, pleins

de tendresse, ces vers calmes, purs comme la glace des lacs; cette

caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serré dans

son frac, à tournure de diplomate, rêvant une influence politique,

aristocrate à en puer, musqué, prétentieux, ayant soif d'une fortune

afin de posséder la rente nécessaire à son ambition, déjà gâté par le

succès sous sa double forme: la couronne de laurier et la couronne de

myrte. Une place de huit mille francs, trois mille francs de pension,

les deux mille francs de l'Académie, et les mille écus du revenu

patrimonial, écornés par les nécessités agronomiques de la terre de

Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix mille

francs que rapportait la poésie, bon an, mal an; en tout vingt-cinq

mille livres. Pour le héros de Modeste, cette somme constituait alors

une fortune d'autant plus précaire, qu'il dépensait environ cinq ou six

mille francs au delà de ses revenus; mais la cassette du roi, les fonds

secrets du ministère avaient jusqu'alors comblé ces déficits. Il avait

trouvé pour le Sacre un hymne qui lui valut un service d'argenterie. Il

refusa toute espèce de somme en disant que les Canalis devaient leur

hommage au Roi de France. Le Roi Chevalier sourit, et commanda chez

Odiot une coûteuse édition des vers de Zaïre:

Ah! Versificateur, te serais-tu flatté

D'effacer Charles dix en générosité?

Dès cette époque, Canalis avait, selon la pittoresque expression des

journalistes, vidé son sac. Il se sentait incapable d'inventer une

nouvelle fortune de poésie. Sa lyre ne possède pas sept cordes, elle

n'en a qu'une; et, à force d'en avoir joué, le public ne lui laissait

plus que l'alternative de s'en servir à se pendre ou de se taire. De

Marsay, qui n'aimait pas Canalis, se permit une plaisanterie qui laissa

dans le flanc du poëte sa pointe envenimée.

--Canalis, dit-il une fois, me fait l'effet de l'homme le plus

courageux, signalé par le grand Frédéric après la bataille, _ce

trompette qui n'avait cessé de souffler le même air dans son petit

turlututu_!

Canalis, aux oreilles de qui cette épigramme arriva, voulut devenir

général. Combien de fois un mot n'a-t-il pas décidé de la vie d'un

homme? L'ancien président de la république Cisalpine, le plus grand

avocat du Piémont, Colla s'entend dire, à quarante ans, par un ami,

qu'il ne connaît rien à la botanique; il se pique, devient un Jussieu,

cultive les fleurs, en invente, et publie la Flore du Piémont, en

latin, l'ouvrage de dix ans.

--Après tout, Canning et Chateaubriand sont des hommes politiques, se

dit le poëte éteint, et de Marsay trouvera son maître en moi!

Canalis aurait bien voulu faire un grand ouvrage politique; mais il

craignit de se compromettre avec la prose française, dont les exigences

sont cruelles à ceux qui contractent l'habitude de prendre quatre

alexandrins pour exprimer une idée. De tous les poëtes de ce temps,

trois seulement: Hugo, Théophile Gautier, de Vigny ont pu réunir la

double gloire de poëte et de prosateur que réunirent aussi Racine et

Voltaire, Molière et Rabelais, une des plus rares distinctions de la

littérature française et qui doit signaler un poëte entre tous. Donc,

le poëte du faubourg Saint-Germain faisait sagement en essayant de

remiser son char sous le toit protecteur de l'Administration.

En devenant Maître des Requêtes, Canalis éprouva le besoin d'avoir un

secrétaire, un ami qui pût le remplacer en beaucoup d'occasions, faire

sa cuisine en librairie, avoir soin de sa gloire dans les journaux, et,

au besoin, l'aider en politique, être enfin son âme damnée.

Beaucoup d'hommes célèbres dans les Sciences, dans les Arts, dans les

Lettres, ont à Paris un ou deux caudataires, un capitaine des gardes

ou un chambellan qui vivent aux rayons de leur soleil, espèces d'aides

de camp chargés des missions délicates, se laissant compromettre

au besoin, travaillant au piédestal de l'idole, ni tout à fait ses

serviteurs ni tout à fait ses égaux, hardis à la réclame, les premiers

sur la brèche, couvrant les retraites, s'occupant des affaires, et

dévoués tant que durent leurs illusions ou jusqu'au moment où leurs

désirs sont comblés. Quelques uns reconnaissent un peu d'ingratitude

chez leur grand homme, d'autres se croient exploités, plusieurs se

lassent de ce métier, peu se contentent de cette douce égalité de

sentiment, le seul prix que l'on doive chercher dans l'intimité d'un

homme supérieur et dont se contentait Ali, élevé par Mahomet jusqu'à

lui. Beaucoup se tiennent pour aussi capables que leur grand homme,

abusés par leur amour-propre. Le dévouement est rare, surtout sans

solde, sans espérance, comme le concevait Modeste. Néanmoins il

se trouve des Menneval, et plus à Paris que partout ailleurs, des

hommes qui chérissent une vie à l'ombre, un travail tranquille, des

Bénédictins égarés dans notre société sans monastère pour eux. Ces

agneaux courageux portent dans leurs actions, dans leur vie intime,

la poésie que les écrivains expriment. Ils sont poëtes par le cœur,

par leurs méditations à l'écart, par la tendresse, comme d'autres sont

poëtes sur le papier, dans les champs de l'intelligence et à tant le

vers! comme lord Byron, comme tous ceux qui vivent, hélas! de leur

encre, l'eau d'Hippocrène d'aujourd'hui, par la faute du pouvoir.

Attiré par la gloire de Canalis, par l'avenir promis à cette prétendue

intelligence politique et conseillé par madame d'Espard, un jeune

Référendaire à la Cour des Comptes se constitua le secrétaire bénévole

du poëte, et fut caressé par lui comme un spéculateur caresse son

premier bailleur de fonds. Les prémices de cette camaraderie eurent

assez de ressemblance avec l'amitié. Ce jeune homme avait déjà fait

un stage de ce genre auprès d'un des ministres tombés en 1827; mais

le ministre avait eu soin de le placer à la Cour des Comptes. Ernest

de La Brière, jeune homme alors âgé de vingt-sept ans, décoré de la

Légion-d'Honneur, sans autre fortune que les émoluments de sa place,

possédait la triture des affaires, et savait beaucoup après avoir

habité pendant quatre ans le cabinet du principal ministère. Doux,

aimable, le cœur presque pudique et rempli de bons sentiments, il

lui répugnait d'être sur le premier plan. Il aimait son pays, il

voulait être utile, mais l'éclat l'éblouissait. A son choix, la place

de secrétaire près d'un Napoléon lui eût mieux convenu que celle de

premier ministre.

Ernest, devenu l'ami de Canalis, fit de grands travaux pour lui; mais,

en dix-huit mois, il reconnut la sécheresse de cette nature si poétique

par l'expression littéraire seulement. La vérité de ce proverbe

populaire: _L'habit ne fait pas le moine_ est surtout applicable à la

littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le

talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l'homme.

Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d'un mystère

inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous

genres, car dans les Arts la main de l'homme continue sa cervelle,

sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance

parfaite des sentiments, de ce qu'on nomme les vertus du citoyen, du

père famille, de l'homme privé. Ceci n'est cependant pas absolu. Rien

n'est absolu dans l'homme. Il est certain que le débauché dissipera

son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que

l'homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène;

mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l'amour,

n'a jamais aimé de Dinon, et que Rousseau, le citoyen modèle, avait de

l'orgueil à défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange

et Raphaël ont offert l'heureux accord du génie et de la forme du

caractère. Le talent, chez les hommes, est donc à peu près, quant au

moral, ce qu'est la beauté chez les femmes, une promesse. Admirons deux

fois l'homme chez qui le cœur et le caractère égalent en perfection le

talent.

En trouvant sous le poëte un égoïste ambitieux, la pire espèce de

tous les égoïstes, car il en est d'aimables, Ernest éprouva je ne

sais quelle pudeur à le quitter. Les âmes honnêtes ne brisent pas

facilement leurs liens, surtout ceux qu'ils ont noués volontairement.

Le secrétaire faisait donc bon ménage avec le poëte quand la lettre

de Modeste courait la poste; mais comme on fait bon ménage, en se

sacrifiant toujours. La Brière tenait compte à Canalis de la franchise

avec laquelle il s'était ouvert à lui. D'ailleurs, chez cet homme, qui

sera tenu grand pendant sa vie, qui sera fêté comme le fut Marmontel,

les défauts sont l'envers de qualités brillantes. Ainsi, sans sa

vanité, sans sa prétention, peut-être n'eût-il pas été doué de cette

diction sonore, instrument nécessaire à la vie politique actuelle. Sa

sécheresse aboutit à la rectitude, à la loyauté. Son ostentation est

doublée de générosité. Les résultats profitent à la société, les motifs

regardent Dieu. Mais, lorsque la lettre de Modeste arriva, Ernest ne

s'abusait plus sur Canalis.

Les deux amis venaient de déjeuner et causaient dans le cabinet du

poëte, qui occupait alors, au fond d'une cour, un appartement donnant

sur un jardin, au rez-de-chaussée.

--Oh! s'écria Canalis, je le disais bien l'autre jour à madame de

Chaulieu, je dois lâcher quelque nouveau poëme, l'admiration baisse,

car voilà quelque temps que je n'ai reçu de lettres anonymes....

--Une inconnue? demanda La Brière.

--Une inconnue! une d'Este, et au Havre! C'est évidemment un nom

d'emprunt.

Et Canalis passa la lettre à La Brière. Ce poëme, cette exaltation

cachée, enfin le cœur de Modeste fut insouciamment tendu par un geste

de fat à ce petit Référendaire de la Cour des Comptes.

--C'est beau! s'écria le Référendaire, d'attirer ainsi à soi les

sentiments les plus pudiques, de forcer une pauvre femme à sortir des

habitudes que l'éducation, la nature, le monde lui tracent, à briser

les conventions... Quel privilége le génie acquiert! Une lettre comme

celle que je tiens, écrite par une jeune fille, une vraie jeune fille,

sans arrière-pensée, avec enthousiasme...

--Eh bien?... dit Canalis.

--Eh bien! on peut avoir souffert autant que le Tasse, on doit être

récompensé, s'écria La Brière.

--On se dit cela, mon cher, à la première, à la seconde lettre, dit

Canalis; mais quand c'est la trentième!... Mais lorsqu'on a trouvé que

la jeune enthousiaste est assez rouée! Mais quand au bout du chemin

brillant parcouru par l'exaltation du poëte, on a vu quelque vieille

Anglaise assise sur une borne et qui vous tend la main!... Mais quand

l'ange de la poste se change en une pauvre fille médiocrement jolie en

quête d'un mari!... Oh! alors l'effervescence se calme.

--Je commence à croire, dit La Brière en souriant, que la gloire a

quelque chose de vénéneux, comme certaines fleurs éclatantes.

--Et puis, mon ami, reprit Canalis, toutes ces femmes, même quand

elles sont sincères, elles ont un idéal, et vous y répondez rarement.

Elles ne se disent pas que le poëte est un homme assez vaniteux, comme

je suis taxé de l'être; elles n'imaginent jamais ce qu'est un homme

malmené par une espèce d'agitation fébrile qui le rend désagréable,

changeant; elles le veulent toujours grand, toujours beau; jamais elles

ne pensent que le talent est une maladie; que Nathan vit avec Florine,

que d'Arthez est trop gras, que Béranger va très bien à pied, que

le Dieu peut avoir la pituite. Un Lucien de Rubempré, poëte et joli

garçon, est un phénix. Et pourquoi donc aller chercher de méchants

compliments, et recevoir les douches froides que verse le regard hébété

d'une femme désillusionnée?...

--Le vrai poëte, dit La Brière, doit alors rester caché comme Dieu dans

le centre de ses mondes, n'être visible que par ses créations...

--La gloire coûterait alors trop cher, répondit Canalis. La vie a du

bon. Tiens! dit-il en prenant une tasse de thé, quand une noble et

belle femme aime un poëte, elle ne se cache ni dans les cintres ni

dans les baignoires du théâtre, comme une duchesse éprise d'un acteur;

elle se sent assez forte, assez gardée par sa beauté, par sa fortune,

par son nom, pour dire comme dans tous les poëmes épiques: _Je suis la

nymphe Calypso, amante de Télémaque_. La mystification est la ressource

des petits esprits. Depuis quelque temps, je ne réponds plus aux

masques...

--Oh! combien j'aimerais une femme venue à moi!... s'écria La Brière

en retenant une larme. On peut te répondre, mon cher Canalis, que ce

n'est jamais une pauvre fille qui monte jusqu'à l'homme célèbre; elle a

trop de défiance, trop de vanité, trop de crainte! c'est toujours une

étoile, une...

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 15 / 54 段