de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont menteuses ces
esquisses, le fruit de hideuses spéculations qui s'en prennent à
la personne des gens célèbres, comme si leurs visages étaient des
propriétés publiques. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez
byronienne, offrait à l'admiration publique ses cheveux en coup de
vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le
front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de
Napoléon a fait tuer de maréchaux en herbe. Cette figure, sublime par
nécessité mercantile, frappa Modeste, et le jour où elle acheta ce
portrait, l'un des plus beaux livres de d'Arthès venait de paraître.
Dût Modeste y perdre, il faut avouer qu'elle hésita longtemps entre
l'illustre poëte et l'illustre prosateur. Mais ces deux hommes célèbres
étaient-ils libres?
Modeste commença par s'assurer la coopération de Françoise Cochet, la
fille emmenée du Havre et ramenée par la pauvre Bettina-Caroline, que
madame Mignon et madame Dumay prenaient en journée préférablement à
toute autre, et qui demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre
cette créature assez disgraciée; elle lui jura de ne jamais donner le
moindre chagrin à ses parents; de ne jamais sortir des bornes imposées
à une jeune fille; quant à Françoise, plus tard, au retour de son
père, elle lui assurerait une existence tranquille, à la condition de
garder un secret inviolable sur le service réclamé. Qu'était-ce? peu de
chose, une chose innocente. Tout ce que Modeste exigea de sa complice,
consistait à mettre des lettres à la poste et à en retirer qui seraient
adressées à Françoise Cochet.
Le pacte conclu, Modeste écrivit une petite lettre polie à Dauriat,
l'éditeur des poésies de Canalis, par laquelle elle lui demandait, dans
l'intérêt du grand poëte, si Canalis était marié; puis elle le priait
d'adresser la réponse à mademoiselle Françoise, poste restante, au
Havre.
Dauriat, incapable de prendre cette épître au sérieux, répondit par des
railleries de libraire, une lettre faite entre cinq ou six journalistes
dans son cabinet et où chacun d'eux mit son mot.
«Mademoiselle,
»Canalis (baron de), Constant Cyr Melchior, membre de l'Académie
française, né en 1800, à Canalis (Corrèze), taille de cinq pieds
quatre pouces, en très bon état, vacciné, de race pure, a satisfait à
la conscription, jouit d'une santé parfaite, possède une petite terre
patrimoniale dans la Corrèze et désire se marier, mais très richement.
»Il _porte mi-parti de gueules à la dolouère d'or et mi-parti de sable
à la coquille d'argent, sommé d'une couronne de baron, pour supports
deux mélèzes de sinople_. _La devise_: OR ET FER, ne fut jamais
aurifère.
»Le premier Canalis, qui partit pour la Terre-Sainte à la première
croisade, est cité dans les chroniques d'Auvergne pour s'être armé
seulement d'une hache, à cause de la complète indigence où il se
trouvait et qui pèse depuis ce temps sur sa race. De là l'écusson sans
doute. La hache n'a donné qu'une coquille. Ce haut baron est d'ailleurs
célèbre aujourd'hui pour avoir déconfit force infidèles, et mourut à
Jérusalem, sans or ni fer, nu comme un ver, sur la route d'Ascalon, les
ambulances n'existent pas encore.
»Le château de Canalis, qui rapporte quelques châtaignes, consiste en
deux tours démantelées, réunies par un pan de muraille remarquable par
un lierre admirable, et paye vingt-deux francs de contribution.
»L'éditeur soussigné fait observer qu'il achète dix mille francs chaque
volume de poésies à monsieur de Canalis, qui ne donne pas ses coquilles.
»Le chantre de la Corrèze demeure rue de Paradis-Poissonnière, numéro
29, ce qui, pour un poëte de l'École Angélique, est un quartier
convenable. Les vers attirent les goujons. _Affranchir._
»Quelques nobles dames du faubourg Saint-Germain prennent, dit-on,
souvent le chemin du Paradis, et protégent le Dieu. Le roi Charles
X considère ce grand poëte au point de le croire capable de devenir
administrateur; il l'a nommé récemment officier de la Légion-d'Honneur,
et, ce qui vaut mieux, Maître des Requêtes attaché au ministère des
Affaires Étrangères. Ces fonctions n'empêchent nullement le grand homme
de toucher une pension de trois mille francs sur les fonds destinés à
l'encouragement des Arts et des Lettres. Ce succès d'argent cause en
Librairie une huitième plaie à laquelle a échappé l'Égypte, _les vers_!
»La dernière édition des œuvres de Canalis, publiée sur cavalier
vélin, avec des vignettes par Bixiou, Joseph Bridau, Schinner,
Sommervieux, etc., imprimée par Didot, est en cinq volumes du prix de
neuf francs par la poste.»
Cette lettre tomba comme un pavé sur une tulipe. Un poëte, Maître des
Requêtes, émargeant au Ministère, touchant une pension, poursuivant
la rosette rouge, adulé par les femmes du faubourg Saint Germain,
ressemblait-il au poëte crotté, flânant sur les quais, triste,
rêveur, succombant au travail et remontant à sa mansarde, chargé de
poésie?... Néanmoins, Modeste devina la raillerie du libraire envieux
qui disait:--J'ai fait Canalis! j'ai fait Nathan! D'ailleurs, elle
relut les poésies de Canalis, vers excessivement pipeurs, pleins
d'hypocrisie, et qui veulent un mot d'analyse ne fût-ce que pour
expliquer son engouement.
Canalis se distingue de Lamartine, le chef de l'École Angélique par
un patelinage de garde-malade, par une douceur traîtresse, par une
correction délicieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle;
Canalis blanc et rose, est comme un flamant. En lui, les femmes voient
l'ami qui leur manque, un confident discret, leur interprète, un être
qui les comprend, qui peut les expliquer à elles-mêmes. Les grandes
marges laissées par Dauriat dans la dernière édition étaient chargées
d'aveux écrits au crayon par Modeste qui sympathisait avec cette âme
rêveuse et tendre. Canalis ne possède pas le don de vie, il n'insuffle
pas l'existence à ses créations; mais il sait calmer les souffrances
vagues, comme celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes
filles leur langage, il endort la douleur des blessures les plus
saignantes, en apaisant les gémissements et jusqu'aux sanglots. Son
talent ne consiste pas à faire de beaux discours aux malades, à leur
donner le remède des émotions fortes, il se contente de leur dire d'une
voix harmonieuse, à laquelle on croit:
--Je suis malheureux comme vous, je vous comprends bien; venez à moi,
pleurons ensemble sur le bord de ce ruisseau, sous les saules?
Et l'on va! Et l'on écoute sa poésie vide et sonore comme le chant
par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis, comme Nodier
en ceci, vous ensorcèle par une naïveté, naturelle chez le prosateur
et cherchée chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses
fleurs effeuillées, par une philosophie enfantine. Il singe assez
bien le langage des premiers jours, pour vous ramener dans la prairie
des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les
qualités du diamant, une perfection incorruptible; mais, avec Canalis,
on se contente du petit sou de l'orphelin, on lui passe tout. Il
semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poëte angélique lui
réussissent, comme réussiront toujours celles de la femme qui fait bien
l'ingénue, la surprise, la jeune, la victime, l'ange blessé.
Modeste, en reprenant ses impressions, eut confiance en cette âme,
en cette physionomie aussi ravissante que celle de Bernardin de
Saint-Pierre. Elle n'écouta pas le libraire. Donc, au commencement du
mois d'août, elle écrivit la lettre suivante à ce nouveau Dorat qui
passe encore pour une des étoiles de la pléiade moderne.
I.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Déjà bien des fois, monsieur, j'ai voulu vous écrire, et pourquoi?
vous le devinez: pour vous dire combien j'aime votre talent. Oui,
j'éprouve le besoin de vous exprimer l'admiration d'une pauvre fille
de province, seulette dans son coin, et dont tout le bonheur est de
lire vos poésies. De René, je suis venue à vous. La mélancolie conduit
à la rêverie. Combien d'autres femmes ne vous ont-elles pas envoyé
l'hommage de leurs pensées secrètes?... Quelle est ma chance d'être
distinguée dans cette foule? Qu'est-ce que ce papier, plein de mon âme,
aura de plus que toutes les lettres parfumées qui vous harcèlent? Je me
présente avec plus d'ennuis que toute autre: je veux rester inconnue
et demande une confiance entière, comme si vous me connaissiez depuis
longtemps.
»Répondez-moi, soyez bon pour moi. Je ne prends pas l'engagement de me
faire connaître un jour, cependant je ne dis pas absolument non. Que
puis-je ajouter à cette lettre?... Voyez-y, monsieur, un grand effort,
et permettez-moi de vous tendre la main, oh! une main bien amie, celle
de
»Votre servante,
»O. D'ESTE-M.
»Si vous me faites la grâce de me répondre, adressez, je vous prie,
votre lettre à mademoiselle F. Cochet, poste restante, au Havre.»
Maintenant, toutes les jeunes filles, romanesques ou non, peuvent
imaginer dans quelle impatience vécut Modeste pendant quelques jours!
L'air fut plein de langues de feu. Les arbres lui parurent un plumage.
Elle ne sentit pas son corps, elle plana dans la nature! La terre
fléchissait sous ses pieds. Admirant l'institution de la Poste, elle
suivit sa petite feuille de papier dans l'espace, elle se sentit
heureuse, comme on est heureux à vingt ans du premier exercice de son
vouloir. Elle était occupée, possédée comme au Moyen-âge. Elle se
figura l'appartement, le cabinet du poëte, elle le vit décachetant sa
lettre, et elle faisait des suppositions par myriades.
Après avoir esquissé la poésie, il est nécessaire de donner ici le
profil du poëte.
Canalis est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun,
doué d'une figure _vituline_, et d'une tête un peu menue, comme celle
des hommes qui ont plus de vanité que d'orgueil. Il aime le luxe,
l'éclat, la grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que
pour tout autre. Fier de sa noblesse, autant que de son talent, il
a tué ses ancêtres par trop de prétentions dans le présent. Après
tout, les Canalis ne sont ni les Navarreins, ni les Cadignan, ni les
Grandlieu, ni les Nègrepelisse. Et cependant, la nature a bien servi
ses prétentions. Il a ces yeux d'un éclat oriental qu'on demande aux
poëtes, une finesse assez jolie dans les manières, une voix vibrante;
mais un charlatanisme naturel détruit presque ces avantages. Il est
comédien de bonne foi. S'il avance un pied très élégant, il en a pris
l'habitude. S'il a des formules déclamatoires, elles sont à lui. S'il
se pose dramatiquement, il a fait de son maintien une seconde nature.
Ces espèces de défauts concordent à une générosité constante, à ce
qu'il faut nommer le _paladinage_, en contraste avec la _chevalerie_.
Canalis n'a pas assez de foi pour être don Quichotte; mais il a trop
d'élévation pour ne pas toujours se mettre dans le beau côté des
questions. Cette poésie, qui fait ses éruptions miliaires à tout
propos, nuit beaucoup à ce poëte qui ne manque pas d'ailleurs d'esprit,
mais que son talent empêche de déployer son esprit; il est dominé par
sa réputation, il vise à paraître plus grand qu'elle.
Ainsi, comme il arrive très souvent, l'homme est en désaccord complet
avec les produits de sa pensée. Ces morceaux câlins, naïfs, pleins
de tendresse, ces vers calmes, purs comme la glace des lacs; cette
caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serré dans
son frac, à tournure de diplomate, rêvant une influence politique,
aristocrate à en puer, musqué, prétentieux, ayant soif d'une fortune
afin de posséder la rente nécessaire à son ambition, déjà gâté par le
succès sous sa double forme: la couronne de laurier et la couronne de
myrte. Une place de huit mille francs, trois mille francs de pension,
les deux mille francs de l'Académie, et les mille écus du revenu
patrimonial, écornés par les nécessités agronomiques de la terre de
Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix mille
francs que rapportait la poésie, bon an, mal an; en tout vingt-cinq
mille livres. Pour le héros de Modeste, cette somme constituait alors
une fortune d'autant plus précaire, qu'il dépensait environ cinq ou six
mille francs au delà de ses revenus; mais la cassette du roi, les fonds
secrets du ministère avaient jusqu'alors comblé ces déficits. Il avait
trouvé pour le Sacre un hymne qui lui valut un service d'argenterie. Il
refusa toute espèce de somme en disant que les Canalis devaient leur
hommage au Roi de France. Le Roi Chevalier sourit, et commanda chez
Odiot une coûteuse édition des vers de Zaïre:
Ah! Versificateur, te serais-tu flatté
D'effacer Charles dix en générosité?
Dès cette époque, Canalis avait, selon la pittoresque expression des
journalistes, vidé son sac. Il se sentait incapable d'inventer une
nouvelle fortune de poésie. Sa lyre ne possède pas sept cordes, elle
n'en a qu'une; et, à force d'en avoir joué, le public ne lui laissait
plus que l'alternative de s'en servir à se pendre ou de se taire. De
Marsay, qui n'aimait pas Canalis, se permit une plaisanterie qui laissa
dans le flanc du poëte sa pointe envenimée.
--Canalis, dit-il une fois, me fait l'effet de l'homme le plus
courageux, signalé par le grand Frédéric après la bataille, _ce
trompette qui n'avait cessé de souffler le même air dans son petit
turlututu_!
Canalis, aux oreilles de qui cette épigramme arriva, voulut devenir
général. Combien de fois un mot n'a-t-il pas décidé de la vie d'un
homme? L'ancien président de la république Cisalpine, le plus grand
avocat du Piémont, Colla s'entend dire, à quarante ans, par un ami,
qu'il ne connaît rien à la botanique; il se pique, devient un Jussieu,
cultive les fleurs, en invente, et publie la Flore du Piémont, en
latin, l'ouvrage de dix ans.
--Après tout, Canning et Chateaubriand sont des hommes politiques, se
dit le poëte éteint, et de Marsay trouvera son maître en moi!
Canalis aurait bien voulu faire un grand ouvrage politique; mais il
craignit de se compromettre avec la prose française, dont les exigences
sont cruelles à ceux qui contractent l'habitude de prendre quatre
alexandrins pour exprimer une idée. De tous les poëtes de ce temps,
trois seulement: Hugo, Théophile Gautier, de Vigny ont pu réunir la
double gloire de poëte et de prosateur que réunirent aussi Racine et
Voltaire, Molière et Rabelais, une des plus rares distinctions de la
littérature française et qui doit signaler un poëte entre tous. Donc,
le poëte du faubourg Saint-Germain faisait sagement en essayant de
remiser son char sous le toit protecteur de l'Administration.
En devenant Maître des Requêtes, Canalis éprouva le besoin d'avoir un
secrétaire, un ami qui pût le remplacer en beaucoup d'occasions, faire
sa cuisine en librairie, avoir soin de sa gloire dans les journaux, et,
au besoin, l'aider en politique, être enfin son âme damnée.
Beaucoup d'hommes célèbres dans les Sciences, dans les Arts, dans les
Lettres, ont à Paris un ou deux caudataires, un capitaine des gardes
ou un chambellan qui vivent aux rayons de leur soleil, espèces d'aides
de camp chargés des missions délicates, se laissant compromettre
au besoin, travaillant au piédestal de l'idole, ni tout à fait ses
serviteurs ni tout à fait ses égaux, hardis à la réclame, les premiers
sur la brèche, couvrant les retraites, s'occupant des affaires, et
dévoués tant que durent leurs illusions ou jusqu'au moment où leurs
désirs sont comblés. Quelques uns reconnaissent un peu d'ingratitude
chez leur grand homme, d'autres se croient exploités, plusieurs se
lassent de ce métier, peu se contentent de cette douce égalité de
sentiment, le seul prix que l'on doive chercher dans l'intimité d'un
homme supérieur et dont se contentait Ali, élevé par Mahomet jusqu'à
lui. Beaucoup se tiennent pour aussi capables que leur grand homme,
abusés par leur amour-propre. Le dévouement est rare, surtout sans
solde, sans espérance, comme le concevait Modeste. Néanmoins il
se trouve des Menneval, et plus à Paris que partout ailleurs, des
hommes qui chérissent une vie à l'ombre, un travail tranquille, des
Bénédictins égarés dans notre société sans monastère pour eux. Ces
agneaux courageux portent dans leurs actions, dans leur vie intime,
la poésie que les écrivains expriment. Ils sont poëtes par le cœur,
par leurs méditations à l'écart, par la tendresse, comme d'autres sont
poëtes sur le papier, dans les champs de l'intelligence et à tant le
vers! comme lord Byron, comme tous ceux qui vivent, hélas! de leur
encre, l'eau d'Hippocrène d'aujourd'hui, par la faute du pouvoir.
Attiré par la gloire de Canalis, par l'avenir promis à cette prétendue
intelligence politique et conseillé par madame d'Espard, un jeune
Référendaire à la Cour des Comptes se constitua le secrétaire bénévole
du poëte, et fut caressé par lui comme un spéculateur caresse son
premier bailleur de fonds. Les prémices de cette camaraderie eurent
assez de ressemblance avec l'amitié. Ce jeune homme avait déjà fait
un stage de ce genre auprès d'un des ministres tombés en 1827; mais
le ministre avait eu soin de le placer à la Cour des Comptes. Ernest
de La Brière, jeune homme alors âgé de vingt-sept ans, décoré de la
Légion-d'Honneur, sans autre fortune que les émoluments de sa place,
possédait la triture des affaires, et savait beaucoup après avoir
habité pendant quatre ans le cabinet du principal ministère. Doux,
aimable, le cœur presque pudique et rempli de bons sentiments, il
lui répugnait d'être sur le premier plan. Il aimait son pays, il
voulait être utile, mais l'éclat l'éblouissait. A son choix, la place
de secrétaire près d'un Napoléon lui eût mieux convenu que celle de
premier ministre.
Ernest, devenu l'ami de Canalis, fit de grands travaux pour lui; mais,
en dix-huit mois, il reconnut la sécheresse de cette nature si poétique
par l'expression littéraire seulement. La vérité de ce proverbe
populaire: _L'habit ne fait pas le moine_ est surtout applicable à la
littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le
talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l'homme.
Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d'un mystère
inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous
genres, car dans les Arts la main de l'homme continue sa cervelle,
sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance
parfaite des sentiments, de ce qu'on nomme les vertus du citoyen, du
père famille, de l'homme privé. Ceci n'est cependant pas absolu. Rien
n'est absolu dans l'homme. Il est certain que le débauché dissipera
son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que
l'homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène;
mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l'amour,
n'a jamais aimé de Dinon, et que Rousseau, le citoyen modèle, avait de
l'orgueil à défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange
et Raphaël ont offert l'heureux accord du génie et de la forme du
caractère. Le talent, chez les hommes, est donc à peu près, quant au
moral, ce qu'est la beauté chez les femmes, une promesse. Admirons deux
fois l'homme chez qui le cœur et le caractère égalent en perfection le
talent.
En trouvant sous le poëte un égoïste ambitieux, la pire espèce de
tous les égoïstes, car il en est d'aimables, Ernest éprouva je ne
sais quelle pudeur à le quitter. Les âmes honnêtes ne brisent pas
facilement leurs liens, surtout ceux qu'ils ont noués volontairement.
Le secrétaire faisait donc bon ménage avec le poëte quand la lettre
de Modeste courait la poste; mais comme on fait bon ménage, en se
sacrifiant toujours. La Brière tenait compte à Canalis de la franchise
avec laquelle il s'était ouvert à lui. D'ailleurs, chez cet homme, qui
sera tenu grand pendant sa vie, qui sera fêté comme le fut Marmontel,
les défauts sont l'envers de qualités brillantes. Ainsi, sans sa
vanité, sans sa prétention, peut-être n'eût-il pas été doué de cette
diction sonore, instrument nécessaire à la vie politique actuelle. Sa
sécheresse aboutit à la rectitude, à la loyauté. Son ostentation est
doublée de générosité. Les résultats profitent à la société, les motifs
regardent Dieu. Mais, lorsque la lettre de Modeste arriva, Ernest ne
s'abusait plus sur Canalis.
Les deux amis venaient de déjeuner et causaient dans le cabinet du
poëte, qui occupait alors, au fond d'une cour, un appartement donnant
sur un jardin, au rez-de-chaussée.
--Oh! s'écria Canalis, je le disais bien l'autre jour à madame de
Chaulieu, je dois lâcher quelque nouveau poëme, l'admiration baisse,
car voilà quelque temps que je n'ai reçu de lettres anonymes....
--Une inconnue? demanda La Brière.
--Une inconnue! une d'Este, et au Havre! C'est évidemment un nom
d'emprunt.
Et Canalis passa la lettre à La Brière. Ce poëme, cette exaltation
cachée, enfin le cœur de Modeste fut insouciamment tendu par un geste
de fat à ce petit Référendaire de la Cour des Comptes.
--C'est beau! s'écria le Référendaire, d'attirer ainsi à soi les
sentiments les plus pudiques, de forcer une pauvre femme à sortir des
habitudes que l'éducation, la nature, le monde lui tracent, à briser
les conventions... Quel privilége le génie acquiert! Une lettre comme
celle que je tiens, écrite par une jeune fille, une vraie jeune fille,
sans arrière-pensée, avec enthousiasme...
--Eh bien?... dit Canalis.
--Eh bien! on peut avoir souffert autant que le Tasse, on doit être
récompensé, s'écria La Brière.
--On se dit cela, mon cher, à la première, à la seconde lettre, dit
Canalis; mais quand c'est la trentième!... Mais lorsqu'on a trouvé que
la jeune enthousiaste est assez rouée! Mais quand au bout du chemin
brillant parcouru par l'exaltation du poëte, on a vu quelque vieille
Anglaise assise sur une borne et qui vous tend la main!... Mais quand
l'ange de la poste se change en une pauvre fille médiocrement jolie en
quête d'un mari!... Oh! alors l'effervescence se calme.
--Je commence à croire, dit La Brière en souriant, que la gloire a
quelque chose de vénéneux, comme certaines fleurs éclatantes.
--Et puis, mon ami, reprit Canalis, toutes ces femmes, même quand
elles sont sincères, elles ont un idéal, et vous y répondez rarement.
Elles ne se disent pas que le poëte est un homme assez vaniteux, comme
je suis taxé de l'être; elles n'imaginent jamais ce qu'est un homme
malmené par une espèce d'agitation fébrile qui le rend désagréable,
changeant; elles le veulent toujours grand, toujours beau; jamais elles
ne pensent que le talent est une maladie; que Nathan vit avec Florine,
que d'Arthez est trop gras, que Béranger va très bien à pied, que
le Dieu peut avoir la pituite. Un Lucien de Rubempré, poëte et joli
garçon, est un phénix. Et pourquoi donc aller chercher de méchants
compliments, et recevoir les douches froides que verse le regard hébété
d'une femme désillusionnée?...
--Le vrai poëte, dit La Brière, doit alors rester caché comme Dieu dans
le centre de ses mondes, n'être visible que par ses créations...
--La gloire coûterait alors trop cher, répondit Canalis. La vie a du
bon. Tiens! dit-il en prenant une tasse de thé, quand une noble et
belle femme aime un poëte, elle ne se cache ni dans les cintres ni
dans les baignoires du théâtre, comme une duchesse éprise d'un acteur;
elle se sent assez forte, assez gardée par sa beauté, par sa fortune,
par son nom, pour dire comme dans tous les poëmes épiques: _Je suis la
nymphe Calypso, amante de Télémaque_. La mystification est la ressource
des petits esprits. Depuis quelque temps, je ne réponds plus aux
masques...
--Oh! combien j'aimerais une femme venue à moi!... s'écria La Brière
en retenant une larme. On peut te répondre, mon cher Canalis, que ce
n'est jamais une pauvre fille qui monte jusqu'à l'homme célèbre; elle a
trop de défiance, trop de vanité, trop de crainte! c'est toujours une
étoile, une...