Le piano des deux demoiselles Mignon se trouvait dans le peu de

meubles à l'usage des femmes qui furent apportés de la maison de ville

au Chalet. Modeste avait conjuré quelquefois ses ennuis en étudiant

sans maître. Née musicienne, elle jouait pour égayer sa mère. Elle

chantait naturellement, et répétait les airs allemands que sa mère

lui apprenait. De ces leçons, de ces efforts, il en était résulté ce

phénomène, assez ordinaire chez les natures poussées par la vocation,

que, sans le savoir, Modeste composait, comme on peut composer sans

connaître l'harmonie, des cantilènes purement mélodiques. La mélodie

est à la musique ce que l'image et le sentiment sont à la poésie, une

fleur qui peut s'épanouir spontanément. Aussi les peuples ont-ils eu

des mélodies nationales avant l'invention de l'harmonie. La botanique

est venue après les fleurs. Ainsi Modeste, sans rien avoir appris du

métier de peintre, que ce qu'elle avait vu faire à sa sœur quand sa

sœur lavait des aquarelles, devait rester charmée et abattue devant

un tableau de Raphaël, de Titien, de Rubens, de Murillo, de Rembrandt,

d'Albert Durer et d'Holbein, c'est-à-dire devant le beau idéal de

chaque pays. Or, depuis un mois surtout, Modeste se livrait à des

chants de rossignol, à des tentatives, dont le sens, dont la poésie

avait éveillé l'attention de sa mère, assez surprise de voir Modeste

acharnée à la composition, essayant des airs sur des paroles inconnues.

--Si vos soupçons n'ont pas d'autre base, dit Latournelle à madame

Mignon, je plains votre susceptibilité.

--Quand les jeunes filles de la Bretagne chantent, dit Dumay redevenu

sombre, l'amant est bien près d'elles.

--Je vous ferai surprendre Modeste improvisant, dit la mère, et vous

verrez!...

--Pauvre enfant, dit madame Dumay; mais si elle savait nos inquiétudes,

elle serait désespérée, et nous dirait la vérité, surtout en apprenant

de quoi il s'agit pour Dumay.

--Demain, mes amis, je questionnerai ma fille, dit madame Mignon, et

peut-être obtiendrai-je plus par la tendresse que vous par la ruse...

La comédie de la Fille mal gardée se jouait-elle, là comme partout et

comme toujours, sans que ces honnêtes Bartholo, ces espions dévoués,

ces chiens des Pyrénées si vigilants, eussent pu flairer, deviner,

apercevoir l'amant, l'intrigue, la fumée du feu?... Ceci n'était pas

le résultat d'un défi entre des gardiens et une prisonnière, entre

le despotisme du cachot et la liberté du détenu, mais l'éternelle

répétition de la première scène jouée au lever du rideau de la

Création: Ève dans le paradis. Qui, maintenant, de la mère ou du chien

de garde, avait raison?

Aucune des personnes qui entouraient Modeste ne pouvait comprendre

ce cœur de jeune fille, car l'âme et le visage étaient en harmonie,

croyez-le bien! Modeste avait transporté sa vie dans un monde, aussi

nié de nos jours que le fut celui de Christophe Colomb au seizième

siècle. Heureusement, elle se taisait, autrement elle eût paru folle.

Expliquons, avant tout, l'influence du passé sur Modeste.

Deux événements avaient à jamais formé l'âme comme ils avaient

développé l'intelligence de cette jeune fille. Avertis par la

catastrophe arrivée à Bettina, monsieur et madame Mignon résolurent,

avant leur désastre, de marier Modeste. Ils avaient fait choix du fils

d'un riche banquier, un Hambourgeois établi au Havre depuis 1815, leur

obligé d'ailleurs. Ce jeune homme, nommé Francisque Althor, le dandy

du Havre, doué de la beauté vulgaire dont se paient les bourgeois, ce

que les Anglais appellent un mastok (de bonnes grosses couleurs de la

chair, une membrure carrée), abandonna si bien sa fiancée au moment du

désastre, qu'il n'avait plus revu ni Modeste, ni madame Mignon, ni les

Dumay.

Latournelle s'étant hasardé à questionner le papa Jacob Althor à ce

sujet, l'Allemand avait haussé les épaules en répondant:--Je ne sais

pas ce que vous voulez dire!

Cette réponse, rapportée à Modeste afin de lui donner de l'expérience,

fut une leçon d'autant mieux comprise que Latournelle et Dumay

firent des commentaires assez étendus sur cette ignoble trahison.

Les deux filles de Charles Mignon, en enfants gâtés, montaient à

cheval, avaient des chevaux, des gens, et jouissaient d'une liberté

fatale. En se voyant à la tête d'un amoureux officiel, Modeste avait

laissé Francisque lui baiser la main! la prendre par la taille pour

lui aider à monter à cheval; elle accepta de lui des fleurs, de ces

menus témoignages de tendresse qui encombrent toutes les cours faites

à des prétendues; elle lui avait brodé une bourse en croyant à ces

espèces de liens, si forts pour les belles âmes, des fils d'araignée

pour les Gobenheim, les Vilquin et les Althor. Au printemps qui

suivit l'établissement de madame et de mademoiselle Mignon au Chalet,

Francisque Althor vint dîner chez les Vilquin. En voyant Modeste

par-dessus le mur du boulingrin, il détourna la tête. Six semaines

après, il épousa mademoiselle Vilquin, l'aînée. Modeste, belle, jeune,

de haute naissance, apprit ainsi qu'elle n'avait été, pendant trois

mois, que mademoiselle _Million_.

La pauvreté connue de Modeste fut donc une sentinelle qui défendit

les approches du Chalet, aussi bien que la prudence des Dumay, que la

vigilance du ménage Latournelle. On ne parlait de mademoiselle Mignon

que pour l'insulter par des:--Pauvre fille, que deviendra-t-elle? elle

coiffera sainte Catherine.

--Quel sort! avoir vu tout le monde à ses pieds, avoir eu la chance

d'épouser le fils Althor et se trouver sans personne qui veuille d'elle.

--Avoir connu la vie la plus luxueuse, ma chère, et tomber dans la

misère!

Et qu'on ne croie pas que ces insultes fussent secrètes et seulement

devinées par Modeste; elle les écouta, plus d'une fois, dites par

des jeunes gens, par des jeunes personnes du Havre, en promenade à

Ingouville, et qui, sachant madame et mademoiselle Mignon logées au

Chalet, parlaient d'elles en passant devant cette jolie habitation.

Quelques amis des Vilquin s'étonnaient souvent que ces deux femmes

eussent voulu vivre au milieu des créations de leur ancienne splendeur.

Modeste entendit souvent derrière ses persiennes fermées des insolences

de ce genre.

--Je ne sais pas comment elles peuvent demeurer là! se disait-on en

tournant autour du boulingrin, et peut-être pour aider les Vilquin à

chasser leurs locataires.

--De quoi vivent-elles? Que peuvent-elles faire là?...

--La vieille est devenue aveugle!

--Mademoiselle Mignon est-elle restée jolie? Ah! elle n'a plus de

chevaux! Était-elle fringante?...

En entendant ces farouches sottises de l'Envie, qui s'élance, baveuse

et hargneuse, jusque sur le passé, bien des jeunes filles eussent senti

leur sang les rougir jusqu'au front; d'autres eussent pleuré, quelques

unes auraient éprouvé des mouvements de rage; mais Modeste souriait

comme on sourit au théâtre en entendant des acteurs. Sa fierté ne

descendait pas jusqu'à la hauteur où ces paroles, parties d'en bas,

arrivaient.

L'autre événement fut plus grave encore que cette lâcheté mercantile.

Bettina-Caroline était morte entre les bras de Modeste, qui garda

sa sœur avec le dévouement de l'adolescence, avec la curiosité

d'une imagination vierge. Les deux sœurs, par le silence des nuits,

échangèrent bien des confidences. De quel intérêt dramatique Bettina

n'était-elle pas revêtue aux yeux de son innocente sœur? Bettina

connaissait la passion par le malheur seulement, elle mourait pour

avoir aimé. Entre deux jeunes filles, tout homme, quelque scélérat

qu'il soit, reste un amant. La passion est ce qu'il y a de vraiment

absolu dans les choses humaines, elle ne veut jamais avoir tort.

Georges d'Estourny, joueur, débauché, coupable, se dessinait toujours

dans le souvenir de ces deux filles comme le dandy parisien des

fêtes du Havre, lorgné par toutes les femmes (Bettina crut l'enlever

à la coquette madame Vilquin), enfin comme l'amant heureux de

Bettina. L'adoration d'une jeune fille est plus forte que toutes les

réprobations sociales. La Justice avait tort aux yeux de Bettina:

comment avoir pu condamner un jeune homme par qui elle s'était vue

aimée pendant six mois, aimée à la passion dans la mystérieuse retraite

où Georges la cacha dans Paris, pour y conserver, lui, sa liberté.

Bettina mourante inocula donc l'amour à sa sœur, elle lui communiqua

cette lèpre de l'âme. Ces deux filles causèrent toutes deux de ce grand

drame de la passion que l'imagination agrandit encore. La morte emporta

dans sa tombe la pureté de Modeste, elle la laissa sinon instruite, au

moins dévorée de curiosité. Néanmoins le remords avait enfoncé trop

souvent ses dents aiguës au cœur de Bettina pour qu'elle épargnât les

avis à sa sœur. Au milieu de ses aveux, jamais elle n'avait manqué

de prêcher Modeste, de lui recommander une obéissance absolue à la

famille. Elle supplia sa sœur, la veille de sa mort, de se souvenir

de ce lit trempé de pleurs, et de ne pas imiter une conduite que tant

de souffrances expiaient à peine. Bettina s'accusa d'avoir attiré la

foudre sur la famille, elle mourut au désespoir de n'avoir pas reçu le

pardon de son père. Malgré les consolations de la religion, attendrie

par tant de repentir, Bettina ne s'endormit pas sans crier au moment

suprême: Mon père! mon père! d'un ton de voix déchirant.

--Ne donne pas ton cœur sans ta main, dit Caroline à Modeste une heure

avant sa mort, et surtout n'accueille aucun hommage sans l'aveu de

notre mère ou de papa...

Ces paroles, si touchantes dans leur vérité textuelle, dites au

milieu de l'agonie, avaient eu d'autant plus de retentissement dans

l'intelligence de Modeste que Bettina lui dicta le plus solennel

serment. Cette pauvre fille, clairvoyante comme un prophète, tira de

dessous son chevet un anneau, sur lequel elle avait fait graver au

Havre par sa fidèle servante, Françoise Cochet: _Pense à Bettina!_

1827, à la place de quelque devise. Quelques instants avant de rendre

le dernier soupir, elle mit au doigt de sa sœur cette bague en la

priant de l'y garder jusqu'à son mariage. Ce fut donc, entre ces deux

filles, un étrange assemblage de remords poignants et de peintures

naïves de la rapide saison à laquelle avaient succédé si promptement

les bises mortelles de l'abandon; mais où les pleurs, les regrets, les

souvenirs furent toujours dominés par la terreur du mal.

Et cependant, ce drame de la jeune fille séduite et revenant mourir

d'une horrible maladie sous le toit d'une élégante misère, le désastre

paternel, la lâcheté du gendre des Vilquin, la cécité produite par la

douleur de sa mère, ne répondent encore qu'aux surfaces offertes par

Modeste, et dont se contentent les Dumay, les Latournelle, car aucun

dévouement ne peut remplacer _la mère_!

Cette vie monotone dans ce Chalet coquet, au milieu de ces belles

fleurs cultivées par Dumay, ces habitudes à mouvements réguliers comme

ceux d'une horloge; cette sagesse provinciale, ces parties de cartes

auprès desquelles on tricotait, ce silence interrompu seulement par les

mugissements de la mer aux équinoxes; cette tranquillité monastique

cachait la vie la plus orageuse, la vie par les idées, la vie du Monde

Spirituel. On s'étonne quelquefois des fautes commises par des jeunes

filles; mais il n'existe pas alors près d'elles une mère aveugle pour

frapper de son bâton sur un cœur vierge, creusé par les souterrains de

la Fantaisie. Les Dumay dormaient, quand Modeste ouvrait sa fenêtre,

en imaginant qu'il pouvait passer un homme, l'homme de ses rêves, le

cavalier attendu qui la prendrait en croupe, en essuyant le feu de

Dumay.

Abattue après la mort de sa sœur, Modeste s'était jetée en des

lectures continuelles, à s'en rendre idiote. Élevée à parler deux

langues, elle possédait aussi bien l'allemand que le français; puis,

elle et sa sœur avaient appris l'anglais par madame Dumay. Modeste,

peu surveillée en ceci par des gens sans instruction, donna pour pâture

à son âme les chefs-d'œuvre modernes des trois littératures anglaise,

allemande et française. Lord Byron, Goethe, Schiller, Walter Scott,

Hugo, Lamartine, Crabbe, Moore, les grands ouvrages du dix-septième

et du dix-huitième siècles, l'Histoire et le Théâtre, le Roman depuis

Rabelais jusqu'à Manon Lescaut, depuis les Essais de Montaigne jusqu'à

Diderot, depuis les Fabliaux jusqu'à la Nouvelle Héloïse, la pensée

de trois pays meubla d'images confuses cette tête sublime de naïveté

froide, de virginité contenue, d'où s'élança brillante, armée, sincère

et forte, une admiration absolue pour le génie. Pour Modeste, un livre

nouveau fut un grand événement; heureuse d'un chef-d'œuvre à effrayer

madame Latournelle, ainsi qu'on l'a vu; contristée quand l'ouvrage ne

lui ravageait pas le cœur. Un lyrisme intime bouillonna dans cette

âme pleine des belles illusions de la jeunesse. Mais, de cette vie

flamboyante aucune lueur n'arrivait à la surface, elle échappait et

au lieutenant Dumay et à sa femme, comme aux Latournelle; mais les

oreilles de la mère aveugle en entendirent les petillements. Le dédain

profond que Modeste conçut alors de tous les hommes ordinaires imprima

bientôt à sa figure je ne sais quoi de fier, de sauvage, qui tempéra

sa naïveté germanique, et qui s'accorde d'ailleurs avec un détail de

sa physionomie. Les racines de ses cheveux plantés en pointe au-dessus

du front semblent continuer le léger sillon déjà creusé par la pensée

entre les sourcils, et rendent ainsi cette expression de sauvagerie

peut-être un peu trop forte. La voix de cette charmante enfant,

qu'avant son départ Charles appelait _sa petite babouche de Salomon_,

à cause de son esprit, avait gagné la plus précieuse flexibilité

à l'étude de trois langues. Cet avantage est encore rehaussé par

un timbre à la fois suave et frais qui frappe autant le cœur que

l'oreille. Si la mère ne pouvait voir l'espérance d'une haute destinée

écrite sur le front, elle étudia les transitions de la puberté de l'âme

dans les accents de cette voix amoureuse.

A la période affamée de ses lectures succéda, chez Modeste, le jeu de

cette étrange faculté donnée aux imaginations vives de se faire acteur

dans une vie arrangée comme dans un rêve; de se représenter les choses

désirées avec une impression si mordante qu'elle touche à la réalité,

de jouir enfin par la pensée, de dévorer tout jusqu'aux années, de se

marier, de se voir vieux, d'assister à son convoi comme Charles-Quint,

de jouer enfin en soi-même la comédie de la vie, et au besoin celle de

la mort. Modeste jouait, elle, la comédie de l'amour. Elle se supposait

adorée à ses souhaits, en passant par toutes les phases sociales.

Devenue l'héroïne d'un roman noir, elle aimait, soit le bourreau, soit

quelque scélérat qui finissait sur l'échafaud, ou, comme sa sœur, un

jeune élégant sans le sou qui n'avait de démêlés qu'avec la Sixième

Chambre. Elle se supposait courtisane, et se moquait des hommes au

milieu de fêtes continuelles, comme Ninon. Elle menait tour à tour

la vie d'une aventurière, ou celle d'une actrice applaudie épuisant

les hasards de Gil Blas et les triomphes des Pasta, des Malibran, des

Florine. Lassée d'horreurs, elle revenait à la vie réelle. Elle se

mariait avec un notaire, elle mangeait le pain bis d'une vie honnête,

elle se voyait en madame Latournelle. Elle acceptait une existence

pénible, elle supportait les tracas d'une fortune à faire; puis, elle

recommençait les romans: elle était aimée pour sa beauté; un fils de

pair de France, jeune homme excentrique, artiste, devinait son cœur,

et reconnaissait l'étoile que le génie des Staël avait mise à son

front. Enfin, son père revenait riche à millions. Autorisée par son

expérience, elle soumettait ses amants à des épreuves, où elle gardait

son indépendance, elle possédait un magnifique château, des gens, des

voitures, tout ce que le luxe a de plus curieux, et elle mystifiait ses

prétendus jusqu'à ce qu'elle eût quarante ans, âge auquel elle prenait

un parti. Cette édition des Mille et une Nuits, tirée à un exemplaire,

dura près d'une année, et fit connaître à Modeste la satiété par la

pensée. Elle tint trop souvent la vie dans le creux de sa main, elle

se dit philosophiquement et avec trop d'amertume, avec trop de sérieux

et trop souvent:--Eh! bien, après?... pour ne pas se plonger jusqu'à

la ceinture en ce profond dégoût dans lequel tombent les hommes de

génie empressés de s'en retirer par les immenses travaux de l'œuvre à

laquelle ils se vouent. N'était sa riche nature, sa jeunesse, Modeste

serait allée dans un cloître. Cette satiété jeta cette fille, encore

trempée de Grâce catholique, dans l'amour du bien, dans l'infini du

ciel. Elle conçut la Charité comme occupation de la vie; mais elle

rampa dans des tristesses mornes en ne se trouvant plus de pâture pour

la Fantaisie tapie en son cœur, comme un insecte venimeux au fond d'un

calice. Et elle cousait tranquillement des brassières pour les enfants

des pauvres femmes! Et elle écoutait d'un air distrait les gronderies

de monsieur Latournelle qui reprochait à monsieur Dumay de lui avoir

_coupé une treizième carte_, ou de lui avoir tiré son dernier atout.

La foi poussa Modeste dans une singulière voie. Elle imagina qu'en

devenant irréprochable, catholiquement parlant, elle arriverait à un

tel état de sainteté, que Dieu l'écouterait et accomplirait ses désirs.

--La foi, selon Jésus-Christ, peut transporter des montagnes, le

Sauveur a traîné son apôtre sur le lac de Tibériade; mais, moi, je ne

demande à Dieu qu'un mari, se dit-elle: c'est bien plus facile que

d'aller me promener sur la mer.

Elle jeûna tout un carême, et resta sans commettre le moindre

péché; puis, elle se dit qu'en sortant de l'église, tel jour, elle

rencontrerait un beau jeune homme digne d'elle, que sa mère pourrait

agréer, et qui la suivrait amoureux fou. Le jour où elle avait assigné

Dieu, à cette fin d'avoir à lui envoyer un ange, elle fut suivie

obstinément par un pauvre assez dégoûtant; il pleuvait à verse, et il

ne se trouvait pas un seul jeune homme dehors. Elle alla se promener

sur le port, y voir débarquer des Anglais, mais ils amenaient tous

des Anglaises, presque aussi belles que Modeste qui n'aperçut pas le

moindre Childe-Harold égaré. Dans ce temps-là, les pleurs la gagnaient

quand elle s'asseyait en Marius sur les ruines de ses fantaisies. Un

jour où elle avait _cité_ Dieu pour la troisième fois, elle crut que

l'élu de ses rêves était venu dans l'église, elle contraignit madame

Latournelle à regarder à chaque pilier, imaginant qu'il se cachait

par délicatesse. De ce coup, elle destitua Dieu de toute puissance.

Elle faisait souvent des conversations avec cet amant imaginaire, en

inventant les demandes et les réponses, et elle lui donnait beaucoup

d'esprit.

L'excessive ambition de son cœur, cachée dans ces romans, fut donc

la cause de cette sagesse tant admirée par les bonnes gens qui

gardaient Modeste; ils auraient pu lui amener beaucoup de Francisque

Althor et de Vilquin fils, elle ne se serait pas baissée jusqu'à ces

manants. Elle voulait purement et simplement un homme de génie, le

talent lui semblait peu de chose, de même qu'un avocat n'est rien

pour la fille qui se rabat à un ambassadeur. Aussi ne désirait-elle

la richesse que pour la jeter aux pieds de son idole. Le fond d'or

sur lequel se détachèrent les figures de ses rêves était moins riche

encore que son cœur plein des délicatesses de la femme, car sa pensée

dominante fut de rendre heureux et riche, un Tasse, un Milton, un

Jean-Jacques Rousseau, un Murat, un Christophe Colomb. Les malheurs

vulgaires émouvaient peu cette âme qui voulait éteindre les bûchers

de ces martyrs souvent ignorés de leur vivant. Modeste avait soif des

souffrances innommées, des grandes douleurs de la pensée. Tantôt elle

composait les baumes, elle inventait les recherches, les musiques, les

mille moyens par lesquels elle aurait calmé la féroce misanthropie

de Jean-Jacques. Tantôt elle se supposait la femme de lord Byron, et

devinait presque son dédain du réel en se faisant fantasque autant

que la poésie de Manfred, et ses doutes en en faisant un catholique.

Modeste reprochait la mélancolie de Molière à toutes les femmes du

dix-septième siècle.

--Comment n'accourt-il pas, se demandait-elle, vers chaque homme de

génie, une femme aimante, riche, belle, qui se fasse son esclave comme

dans Lara, le page mystérieux?

Elle avait, vous le voyez, bien compris _le pianto_ que le poëte

anglais a chanté par le personnage de Gulnare. Elle admirait beaucoup

l'action de cette jeune Anglaise qui vint se proposer à Crébillon

fils, et qu'il épousa. L'histoire de Sterne et d'Éliza Draper fit sa

vie et son bonheur pendant quelques mois. Devenue en idée l'héroïne

d'un roman pareil, plus d'une fois elle étudia le rôle sublime

d'Éliza. L'admirable sensibilité, si gracieusement exprimée dans cette

correspondance, mouilla ses yeux des larmes qui manquèrent, dit-on,

dans les yeux du plus spirituel des auteurs anglais.

Modeste vécut donc encore quelque temps par la compréhension,

non-seulement des œuvres, mais encore du caractère de ses auteurs

favoris. Goldsmith, l'auteur d'Oberman, Charles Nodier, Maturin, les

plus pauvres, les plus souffrants, étaient ses dieux; elle devinait

leurs douleurs, elle s'initiait à ces dénûments entremêlés de

contemplations célestes, elle y versait les trésors de son cœur; elle

se voyait l'auteur du bien-être matériel de ces artistes, martyres

de leurs facultés. Cette noble compatissance, cette intuition des

difficultés du travail, ce culte du talent, est une des plus rares

fantaisies qui jamais aient voleté dans des âmes de femme. C'est

d'abord comme un secret entre la femme et Dieu; car là rien d'éclatant,

rien de ce qui flatte la vanité, cet auxiliaire si puissant des actions

en France.

De cette troisième période d'idées, naquit chez Modeste un violent

désir de pénétrer au cœur d'une de ces existences anormales, de

connaître les ressorts de la pensée, les malheurs intimes du génie, et

ce qu'il veut, et ce qu'il est. Ainsi, chez elle, les coups de tête de

la Fantaisie, les voyages de son âme dans le vide, les pointes poussées

dans les ténèbres de l'avenir, l'impatience d'un amour en bloc à porter

sur un point, la noblesse de ses idées quant à la vie, le parti pris

de souffrir dans une sphère élevée au lieu de barboter dans les marais

d'une vie de province, comme avait fait sa mère, l'engagement qu'elle

maintenait avec elle-même de ne pas faillir, de respecter le foyer

paternel et de n'y apporter que de la joie, tout ce monde de sentiments

se produisit enfin sous une forme. Modeste voulut être la compagne

d'un poëte, d'un artiste, d'un homme enfin supérieur à la foule des

hommes; mais elle voulut le choisir, ne lui donner son cœur, sa vie,

son immense tendresse dégagée des ennuis de la passion, qu'après

l'avoir soumis à une étude approfondie.

Ce joli roman, elle commença par en jouir. La tranquillité la plus

profonde régna dans son âme. Sa physionomie se colora doucement. Elle

devint la belle et sublime image de l'Allemagne que vous avez vue,

la gloire du Chalet, l'orgueil de madame Latournelle et des Dumay.

Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait humblement

et avec amour toutes les minuties de la vie vulgaire au Chalet,

elle s'en servait comme d'un frein pour enserrer le poëme de sa vie

idéale, à l'instar des Chartreux qui régularisent la vie matérielle et

s'occupent pour laisser l'âme se développer dans la prière. Toutes les

grandes intelligences s'astreignent à quelque travail mécanique afin

de se rendre maîtres de la pensée. Spinosa dégrossissait des verres à

lunettes, Bayle comptait les tuiles des toits, Montesquieu jardinait.

Le corps ainsi dompté, l'âme déploie ses ailes en toute sécurité.

Madame Mignon, qui lisait dans l'âme de sa fille, avait donc raison.

Modeste aimait, elle aimait de cet amour platonique si rare, si peu

compris, la première illusion des jeunes filles, le plus délicat de

tous les sentiments, la friandise du cœur. Elle buvait à longs traits

à la coupe de l'Inconnu, de l'Impossible, du Rêve. Elle admirait

l'oiseau bleu du paradis des jeunes filles, qui chante à distance, et

sur lequel la main ne peut jamais se poser, qui se laisse entrevoir, et

que le plomb d'aucun fusil n'atteint, dont les couleurs magiques, dont

les pierreries scintillent, éblouissent les yeux, et qu'on ne revoit

plus dès que la Réalité, cette hideuse Harpie accompagnée de témoins

et de monsieur le Maire, apparaît. Avoir de l'amour toutes les poésies

sans voir l'amant! quelle suave débauche! quelle Chimère à tous crins,

à toutes ailes!

Voici le futile et niais hasard qui décida de la vie de cette jeune

fille.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 14 / 54 段