«La maison Charles Mignon suspend ses payements. Mais les

liquidateurs soussignés prennent l'engagement de payer toutes

les créances passives. On peut, dès à présent, escompter aux

tiers-porteurs les effets à terme. La vente des propriétés

foncières couvre intégralement les comptes courants.

»Cet avis est donné pour l'honneur de la maison et pour empêcher

tout ébranlement du crédit sur la place du Havre.

»Monsieur Charles Mignon est parti ce matin sur _le Modeste_ pour

l'Asie-Mineure, ayant laissé de pleins pouvoirs à l'effet de

réaliser toutes les valeurs, même immobilières.

»DUMAY (_liquidateur pour les comptes de banque_); LATOURNELLE,

_notaire_ (_liquidateur pour les biens de ville et de campagne_);

GOBENHEIM (_liquidateur pour les valeurs commerciales_).»

Latournelle devait sa fortune à la bonté de monsieur Mignon, qui lui

prêta cent mille francs, en 1817, pour acheter la plus belle Étude du

Havre. Ce pauvre homme, sans moyens pécuniaires, premier clerc depuis

dix ans, atteignait alors à l'âge de quarante ans et se voyait clerc

pour le reste de ses jours. Il fut le seul dans tout le Havre dont le

dévouement pût se comparer à celui de Dumay, car Gobenheim profita de

la liquidation pour continuer les relations et les affaires de monsieur

Mignon, ce qui lui permit d'élever sa petite maison de banque.

Pendant que des regrets unanimes se formulaient à la Bourse, sur

le port, dans toutes les maisons, quand le panégyrique d'un homme

irréprochable, honorable et bienfaisant remplissait toutes les

bouches, Latournelle et Dumay, silencieux et actifs comme des fourmis,

vendaient, réalisaient, payaient et liquidaient. Vilquin fit le

généreux en achetant la villa, la maison de ville et une ferme. Aussi

Latournelle profita-t-il de ce bon premier mouvement en arrachant un

bon prix à Vilquin.

On voulut visiter madame et mademoiselle Mignon; mais elles avaient

obéi à Charles en se réfugiant au Chalet, le matin même de son départ

qui leur fut caché dans le premier moment. Pour ne pas se laisser

ébranler par leur douleur, le courageux banquier avait embrassé sa

femme et sa fille pendant leur sommeil. Il y eut trois cents cartes

mises à la porte de la maison Mignon. Quinze jours après, l'oubli le

plus profond, prophétisé par Charles, révélait à ces deux femmes la

sagesse et la grandeur de la résolution ordonnée.

Dumay fit représenter son maître à New-York, à Londres et à Paris. Il

suivit la liquidation des trois maisons de banque auxquelles cette

ruine était due, réalisa cinq cent mille francs de 1826 à 1828, le

huitième de la fortune de Charles; et, selon des ordres écrits pendant

la nuit du départ, il les envoya dans le commencement de l'année 1828,

par la maison Mongenod, à New-York, au compte de monsieur Mignon. Tout

cela fut accompli militairement, excepté le prélèvement de trente

mille francs pour les besoins personnels de madame et de mademoiselle

Mignon que Charles avait recommandé de faire et que ne fit pas Dumay.

Le Breton vendit sa maison de ville vingt mille francs, et les remit à

madame Mignon, en pensant que plus son colonel aurait de capitaux, plus

promptement il reviendrait.

--Faute de trente mille francs quelquefois on périt, dit-il à

Latournelle qui lui prit à sa valeur cette maison où les habitants du

Chalet trouvaient toujours un appartement.

Tel fut, pour la célèbre maison Mignon du Havre, le résultat de la

crise qui bouleversa, de 1825 à 1826, les principales places de

commerce et qui causa, si l'on se souvient de ce coup de vent, la ruine

de plusieurs banquiers de Paris, dont l'un présidait le Tribunal de

Commerce.

On comprend alors que cette chute immense, couronnant un règne

bourgeois de dix années, pût être le coup de la mort pour Bettina

Wallenrod, qui se vit encore une fois séparée de son mari, sans rien

savoir d'une destinée en apparence aussi périlleuse, aussi aventureuse

que l'exil en Sibérie; mais le mal qui l'entraînait vers la tombe est à

ces chagrins visibles ce qu'est aux chagrins ordinaires d'une famille

l'enfant fatal qui la gruge et la dévore. La pierre infernale jetée au

cœur de cette mère était une des pierres tumulaires du petit cimetière

d'Ingouville, et sur laquelle on lit:

BETTINA-CAROLINE MIGNON,

_Morte à vingt-deux ans_.

PRIEZ POUR ELLE.

1827.

Cette inscription est pour la jeune fille ce qu'une épitaphe est pour

beaucoup de morts, la table des matières d'un livre inconnu. Le livre,

le voici dans son abrégé terrible qui peut expliquer le serment échangé

dans les adieux du colonel et du lieutenant.

Un jeune homme, d'une charmante figure, appelé Georges d'Estourny,

vint au Havre sous le vulgaire prétexte de voir la mer, et il y vit

Caroline Mignon. Un soi-disant élégant de Paris n'est jamais sans

quelques recommandations; il fut donc invité, par l'intermédiaire

d'un ami des Mignon, à une fête donnée à Ingouville. Devenu très

épris et de Caroline et de sa fortune, le Parisien entrevit une fin

heureuse. En trois mois, il accumula tous les moyens de séduction, et

enleva Caroline. Quand il a des filles, un père de famille ne doit pas

plus laisser introduire un jeune homme chez lui sans le connaître,

que laisser traîner des livres ou des journaux sans les avoir lus.

L'innocence des filles est comme le lait que font tourner un coup de

tonnerre, un vénéneux parfum, un temps chaud, un rien, un souffle

même. En lisant la lettre d'adieu de sa fille aînée, Charles Mignon

fit partir aussitôt madame Dumay pour Paris. La famille allégua la

nécessité d'un voyage subitement ordonné par le médecin de la maison

qui trempa dans cette excuse nécessaire; mais sans pouvoir empêcher le

Havre de causer sur cette absence.

--Comment, une jeune personne si forte, d'un teint espagnol, à

chevelure de jais!... Elle? poitrinaire!...

--Mais, oui, l'on dit qu'elle a commis une imprudence.

--Ah! ah! s'écriait un Vilquin.

--Elle est revenue en nage d'une partie de cheval, et a bu à la glace;

du moins, voilà ce que dit le docteur Troussenard.

Quand madame Dumay revint, les malheurs de la maison Mignon étaient

consommés, personne ne fit plus attention à l'absence de Caroline ni au

retour de la femme du caissier.

Au commencement de l'année 1827, les journaux retentirent du procès de

Georges d'Estourny, condamné pour de constantes fraudes au jeu par la

Police correctionnelle. Ce jeune corsaire s'exila sans s'occuper de

mademoiselle Mignon à qui la liquidation faite au Havre ôtait toute

sa valeur. En peu de temps, Caroline apprit et son infâme abandon,

et la ruine de la maison paternelle. Revenue dans un état de maladie

affreux et mortel, elle s'éteignit, en peu de jours, au Chalet. Sa

mort protégea du moins sa réputation. On crut assez généralement à la

maladie alléguée par monsieur Mignon lors de la fuite de sa fille, et à

l'ordonnance médicale qui dirigeait, disait-on, mademoiselle Caroline

sur Nice.

Jusqu'au dernier moment, la mère espéra conserver sa fille! Bettina fut

sa préférence, comme Modeste était celle de Charles. Il y avait quelque

chose de touchant dans ces deux élections. Bettina fut tout le portrait

de Charles, comme Modeste est celui de sa mère. Chacun des deux époux

continuait son amour dans son enfant. Caroline, fille de la Provence,

tint de son père et cette belle chevelure noire, comme l'aile d'un

corbeau, qu'on admire chez les femmes du midi, et l'œil brun, fendu

en amande, brillant comme une étoile, et le teint olivâtre, et la peau

dorée d'un fruit velouté, le pied cambré, cette taille espagnole qui

fait craquer les basquines. Aussi le père et la mère étaient-ils fiers

de la charmante opposition que présentaient les deux sœurs.

--Un diable et un ange! disait-on sans malice, quoique ce fût une

prophétie.

Après avoir pleuré pendant un mois dans sa chambre où elle voulut

rester sans voir personne, la pauvre Allemande en sortit les yeux

malades. Avant de perdre la vue, elle était allée, malgré tous ses

amis, contempler la tombe de Caroline. Cette dernière image resta

colorée dans ses ténèbres, comme le spectre rouge du dernier objet vu

brille encore, après qu'on a fermé les yeux par un grand jour.

Après cet affreux, ce double malheur, Modeste devenue fille unique,

sans que son père le sût, rendit Dumay, non pas plus dévoué, mais plus

craintif que par le passé. Madame Dumay, folle de Modeste comme toutes

les femmes privées d'enfant, l'accabla de sa maternité d'occasion, sans

cependant méconnaître les ordres de son mari qui se défiait des amitiés

féminines. La consigne était nette.

--Si jamais un homme de quelque âge, de quelque rang que ce soit,

avait dit Dumay, parle à Modeste, la lorgne, lui fait les yeux doux,

c'est un homme mort, je lui brûle la cervelle et je vais me mettre à

la disposition du Procureur du Roi, ma mort la sauvera peut-être. Si

tu ne veux pas me voir couper le cou, remplace-moi bien auprès d'elle,

pendant que je suis en ville.

Depuis trois ans, Dumay visitait ses armes tous les soirs. Il

paraissait avoir mis de moitié dans son serment les deux chiens des

Pyrénées, deux animaux d'une intelligence supérieure; l'un couchait

à l'intérieur et l'autre était posté dans une petite cabane d'où il

ne sortait pas et n'aboyait point; mais l'heure où ces deux chiens

auraient remué leurs mâchoires sur un quidam eût été terrible!

On peut maintenant deviner la vie menée au Chalet par la mère et

la fille. Monsieur et madame Latournelle, souvent accompagnés de

Gobenheim, venaient à peu près tous les soirs tenir compagnie à leurs

amis, et jouaient au whist. La conversation roulait sur les affaires

du Havre, sur les petits événements de la vie de province. Entre neuf

et dix heures du soir, on se quittait. Modeste allait coucher sa mère,

elles faisaient leurs prières ensemble, elles se répétaient leurs

espérances, elles parlaient du voyageur chéri. Après avoir embrassé sa

mère, la fille rentrait dans sa chambre à dix heures. Le lendemain,

Modeste levait sa mère avec les mêmes soins, les mêmes prières,

les mêmes causeries. A la louange de Modeste, depuis le jour où la

terrible infirmité vint ôter un sens à sa mère, elle s'en fit la femme

de chambre, et déploya la même sollicitude, à tout instant, sans se

lasser, sans y trouver de monotonie. Elle fut sublime d'affection,

à toute heure, d'une douceur rare chez les jeunes filles, et bien

appréciée par les témoins de cette tendresse. Aussi, pour la famille

Latournelle, pour monsieur et madame Dumay, Modeste était-elle au

moral la perle que vous connaissez. Entre le déjeuner et le dîner,

madame Mignon et madame Dumay faisaient, pendant les jours de soleil,

une petite promenade jusque sur les bords de la mer, accompagnées

de Modeste, car il fallait le secours de deux bras à la malheureuse

aveugle.

Un mois avant la scène, au milieu de laquelle cette explication fait

comme une parenthèse, madame Mignon avait tenu conseil avec ses seuls

amis, madame Latournelle, le notaire et Dumay, pendant que madame Dumay

amusait Modeste par une longue promenade.

--Écoutez, mes amis, avait dit l'aveugle, ma fille aime, je le sens,

je le vois... Une étrange révolution s'est accomplie en elle, et je ne

sais pas comment vous ne vous en êtes pas aperçus...

--Nom d'un petit bonhomme! s'écria le lieutenant.

--Ne m'interrompez pas, Dumay. Depuis deux mois, Modeste prend soin

d'elle, comme si elle devait aller à un rendez-vous. Elle est devenue

excessivement difficile pour sa chaussure, elle veut faire valoir son

pied, elle gronde madame Gobet, la cordonnière. Il en est de même avec

sa couturière. En de certains jours, ma pauvre petite reste morne,

attentive, comme si elle attendait quelqu'un; sa voix a des intonations

brèves comme si, quand on l'interroge, on la contrariait dans son

attente, dans ses calculs secrets; puis, si ce quelqu'un attendu, est

venu...

--Nom d'un petit bonhomme!

--Asseyez-vous, Dumay, dit l'aveugle. Eh! bien, Modeste est gaie!

Oh! elle n'est pas gaie pour vous, vous ne saisissez pas ces nuances

trop délicates pour des yeux occupés par le spectacle de la nature,

cette gaieté se trahit par les notes de sa voix, par des accents

que je saisis, que j'explique. Modeste, au lieu de demeurer assise,

songeuse, dépense une activité folle en mouvements désordonnés...

Elle est heureuse, enfin! Il y a des actions de grâce jusque dans les

idées qu'elle exprime. Ah! mes amis, je me connais au bonheur aussi

bien qu'au malheur... Par le baiser que me donne ma pauvre Modeste, je

devine ce qui se passe en elle: si elle a reçu ce qu'elle attend, ou si

elle est inquiète. Il y a bien des nuances dans les baisers, même dans

ceux d'une fille innocente, car Modeste est l'innocence même, mais,

c'est comme une innocence instruite. Si je suis aveugle, ma tendresse

est clairvoyante, et je vous engage à surveiller ma fille.

Dumay devenu féroce, le notaire en homme qui veut trouver le mot

d'une énigme, madame Latournelle en duègne trompée, madame Dumay, qui

partagea les craintes de son mari, se firent alors les espions de

Modeste. Modeste ne fut pas quittée un instant. Dumay passa les nuits

sous les fenêtres, caché dans son manteau comme un jaloux Espagnol;

mais il ne put, armé de sa sagacité de militaire, saisir aucun indice

accusateur. A moins d'aimer les rossignols du parc Vilquin, ou quelque

prince Lutin, Modeste n'avait pu voir personne, n'avait pu recevoir

ni donner aucun signal. Madame Dumay, qui ne se coucha qu'après avoir

vu Modeste endormie, plana sur les chemins du haut du Chalet avec

une attention égale à celle de son mari. Sous les regards de ces

quatre argus, l'irréprochable enfant, dont les moindres mouvements

furent étudiés, analysés, fut si bien acquittée de toute criminelle

conversation, que les amis taxèrent madame Mignon de folie, de

préoccupation. Madame Latournelle, qui conduisait elle-même à l'église

et qui en ramenait Modeste, fut chargée de dire à la mère qu'elle

s'abusait sur sa fille.

--Modeste, fit-elle observer, est une jeune personne très exaltée, elle

se passionne pour les poésies de celui-ci, pour la prose de celui-là.

Vous n'avez pas pu juger de l'impression qu'a produite sur elle cette

symphonie de bourreau (mot de Butscha qui prêtait de l'esprit à fonds

perdu à sa bienfaitrice), appelée le _Dernier jour d'un Condamné_;

mais elle me paraissait folle avec ses admirations pour ce monsieur

Hugo. Je ne sais pas où ces gens-là (Victor Hugo, Lamartine, Byron sont

ces _gens-là_ pour les madame Latournelle) vont prendre leurs idées.

La petite m'a parlé de Child-Harold, je n'ai pas voulu en avoir le

démenti, j'ai eu la simplicité de me mettre à lire _cela_ pour pouvoir

en raisonner avec elle. Je ne sais pas s'il faut attribuer cet effet à

la traduction, mais le cœur me tournait, les yeux me papillotaient,

je n'ai pas pu continuer. Il y a là des comparaisons qui hurlent, des

rochers qui s'évanouissent, les laves de la guerre!... Enfin, comme

c'est un Anglais qui voyage, on doit s'attendre à des bizarreries, mais

cela passe la permission. On se croit en Espagne, et il vous met dans

les nuages, au-dessus des Alpes, il fait parler les torrents et les

étoiles; et, puis, il y a trop de vierges!... c'en est impatientant!

Enfin, après les campagnes de Napoléon, nous avons assez des boulets

enflammés, de l'airain sonore qui roulent de page en page. Modeste

m'a dit que tout ce pathos venait du traducteur et qu'il fallait lire

l'anglais. Mais, je n'irai pas apprendre l'anglais pour lord Byron,

quand je ne l'ai pas appris pour Exupère. Je préfère de beaucoup

les romans de Ducray-Duménil à ces romans anglais! Moi je suis trop

Normande pour m'amouracher de tout ce qui vient de l'étranger, et

surtout de l'Angleterre.

Madame Mignon, malgré son deuil éternel, ne put s'empêcher de sourire à

l'idée de madame Latournelle lisant Child-Harold. La sévère notaresse

accepta ce sourire comme une approbation de ses doctrines.

--Ainsi donc, vous prenez, ma chère madame Mignon, les fantaisies de

Modeste, les effets de ses lectures pour des amourettes. Elle a vingt

ans. A cet âge, on s'aime soi-même. On se pare pour se voir parée.

Moi, je mettais à feu ma pauvre petite sœur un chapeau d'homme, et

nous jouions au monsieur... Vous avez eu, vous, à Francfort, une

jeunesse heureuse; mais, soyons justes?... Modeste est ici, sans aucune

distraction. Malgré la complaisance avec laquelle ses moindres désirs

sont accueillis, elle se sait gardée, et la vie qu'elle mène offrirait

peu de plaisir à une jeune fille qui n'aurait pas trouvé comme elle

des divertissements dans les livres. Allez, elle n'aime personne que

vous..... Tenez-vous pour très heureuse de ce qu'elle se passionne pour

les corsaires de lord Byron, pour les héros de roman de Walter Scott,

pour vos Allemands, les comtes d'Egmont, Werther, Schiller et autres

Err.

--Eh! bien, madame?... dit respectueusement Dumay qui fut effrayée du

silence de madame Mignon.

--Modeste n'est pas seulement amoureuse, elle aime quelqu'un: répondit

obstinément la mère.

--Madame, il s'agit de ma vie, et vous trouverez bon, non pas à cause

de moi, mais de ma pauvre femme, de mon colonel et de nous, que je

cherche à savoir qui de la mère ou du chien de garde se trompe...

--C'est vous, Dumay! Ah! si je pouvais regarder ma fille!... s'écria la

pauvre aveugle.

--Mais qui peut-elle aimer? dit madame Latournelle. Quant à nous, je

réponds de mon Exupère.

--Ce ne saurait être Gobenheim que, depuis le départ du colonel,

nous voyons à peine neuf heures par semaine, dit Dumay. D'ailleurs

il ne pense pas à Modeste, cet écu de cent sous fait homme! Son oncle

Gobenheim-Keller lui a dit: «Deviens assez riche pour épouser une

Keller.» Avec ce programme, il n'y a pas à craindre qu'il sache de quel

sexe est Modeste. Voilà tout ce que nous voyons d'homme ici. Je ne

compte pas Butscha, pauvre petit bossu, je l'aime, il est votre Dumay,

madame, dit-il à la notaresse. Butscha sait très bien qu'un regard

jeté sur Modeste lui vaudrait une _trempée_ à la mode de Vannes... Pas

une âme n'a de communication avec nous. Madame Latournelle qui, depuis

votre... votre malheur, vient chercher Modeste pour aller à l'église et

l'en ramène, l'a bien observée, ces jours-ci, durant la messe, et n'a

rien vu de suspect autour d'elle. Enfin, s'il faut vous tout dire, j'ai

ratissé moi-même les allées autour de la maison depuis un mois, et je

les ai retrouvées le matin sans traces de pas...

--Les râteaux ne sont ni chers ni difficiles à manier, dit la fille de

l'Allemagne.

--Et les chiens,... s'écria Dumay.

--Les amoureux savent leur trouver des philtres, répondit madame Mignon.

--Ce serait à me brûler la cervelle, si vous aviez raison, car je

serais enfoncé!... s'écria Dumay.

--Et pourquoi, Dumay? demanda madame Mignon.

--Eh! madame, je ne soutiendrais pas le regard du colonel s'il ne

retrouvait pas sa fille, surtout maintenant qu'elle est unique, aussi

pure, aussi vertueuse qu'elle était quand, sur le vaisseau, il m'a

dit:--Que la peur de l'échafaud ne t'arrête pas, Dumay, quand il

s'agira de l'honneur de Modeste!

--Je vous reconnais bien là tous les deux! dit madame Mignon pleine

d'attendrissement.

--Je gagerais mon salut éternel, que Modeste est pure comme elle

l'était dans sa barcelonette, dit madame Dumay.

--Oh! je le saurai, dit Dumay, si madame la comtesse veut me permettre

d'essayer d'un moyen, car les vieux troupiers se connaissent en

stratagèmes.

--Je vous permets tout ce qui pourra nous éclairer sans nuire à notre

dernier enfant.

--Et, comment feras-tu, Anne?... dit madame Dumay, pour savoir le

secret d'une jeune fille, quand il est si bien gardé.

--Obéissez-moi bien tous, s'écria le lieutenant, j'ai besoin de tout le

monde.

Ce précis rapide, qui, développé savamment, aurait fourni tout un

tableau de mœurs (combien de familles peuvent y reconnaître les

événements de leur vie), suffit à faire comprendre l'importance des

petits détails donnés sur les êtres et les choses pendant cette soirée

où le vieux militaire avait entrepris de lutter avec une jeune fille,

et de faire sortir du fond de ce cœur un amour observé par une mère

aveugle.

Une heure se passa dans un calme effrayant, interrompu par les phrases

hiéroglyphiques des joueurs de whist.

--Pique!--Atout!--Coupe!--Avons-nous les honneurs?--Deux de _tri_

(_sic_)!--A huit!--A qui à donner? Phrases qui constituent aujourd'hui

les grandes émotions de l'aristocratie européenne.

Modeste travaillait sans s'étonner du silence gardé par sa mère. Le

mouchoir de madame Mignon glissa de dessus son jupon à terre, Butscha

se précipita pour le ramasser; il se trouva près de Modeste et lui dit

à l'oreille:--Prenez garde!... en se relevant.

Modeste leva sur le nain des yeux étonnés dont les rayons, comme

épointés, le remplirent d'une joie ineffable.

--Elle n'aime personne! se dit le pauvre bossu qui se frotta les mains

à s'arracher l'épiderme.

En ce moment Exupère se précipita dans le parterre, dans la maison,

tomba dans le salon comme un ouragan, et dit à l'oreille de

Dumay:--Voici le jeune homme!

Dumay se leva, sauta sur ses pistolets et sortit.

--Ah! mon Dieu! Et s'il le tue?... s'écria madame Dumay qui fondit en

larmes.

--Mais que se passe-t-il donc? demanda Modeste en regardant ses amis

d'un air candide et sans aucun effroi.

--Mais il s'agit d'un jeune homme qui tourne autour du Chalet!...

s'écria madame Latournelle.

--Eh! bien, reprit Modeste, pourquoi donc Dumay le tuerait-il?...

--_Sancta simplicita!..._ dit Butscha qui contempla aussi fièrement son

patron qu'Alexandre regarde Babylone dans le tableau de Lebrun.

Modeste alla vers la porte.

--Où vas-tu, Modeste? demanda la mère.

--Tout préparer pour votre coucher, maman, répondit Modeste d'une voix

aussi pure que le son d'un harmonica.

Et elle quitta le salon.

--Vous n'avez pas fait vos frais! dit le nain à Dumay quand il rentra.

--Modeste est sage comme la vierge de notre autel, s'écria madame

Latournelle.

--Ah! mon Dieu! de telles émotions me brisent, dit le caissier, et je

suis cependant bien fort.

--Je veux perdre vingt-cinq sous, si je comprends un mot à tout ce que

vous faites ce soir, dit Gobenheim, vous m'avez l'air d'être fous.

--Il s'agit cependant d'un trésor, dit Butscha qui se haussa sur la

pointe de ses pieds pour arriver à l'oreille de Gobenheim.

--Malheureusement, Dumay, j'ai la presque certitude de ce que je vous

ai dit, répéta la mère.

--C'est maintenant à vous, madame, dit Dumay d'une voix calme, à nous

prouver que nous avons tort.

En voyant qu'il ne s'agissait que de l'honneur de Modeste, Gobenheim

prit son chapeau, salua, sortit, en emportant dix sous, et regardant

tout nouveau _rubber_ comme impossible.

--Exupère et toi, Butscha, laissez-nous, dit madame Latournelle. Allez

au Havre, vous arriverez encore à temps pour voir une pièce, je vous

paie le spectacle.

Quand madame Mignon fut seule entre ses quatre amis, madame

Latournelle, après avoir regardé Dumay, qui, Breton, comprenait

l'entêtement de la mère, et son mari qui jouait avec les cartes, se

crut autorisée à prendre la parole.

--Madame Mignon, voyons? quel fait décisif a frappé votre entendement?

--Eh! ma bonne amie, si vous étiez musicienne, vous auriez entendu déjà

comme moi, le langage de Modeste quand elle parle d'amour.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 13 / 54 段