les Latournelle, et surtout pour madame Dumay, qui savait son mari
capable de tirer, comme sur un chien enragé, sur l'amant de Modeste.
Après le dîner, le caissier était allé se promener, suivi de deux
magnifiques chiens des Pyrénées soupçonnés de trahison, et qu'il avait
laissés chez un ancien métayer de monsieur Mignon; puis, quelques
instants avant l'entrée des Latournelle, il avait pris à son chevet ses
pistolets et les avait posés sur la cheminée en se cachant de Modeste.
La jeune fille ne fit aucune attention à tous ces préparatifs, au moins
singuliers.
Quoique petit, trapu, grêlé, parlant tout bas, ayant l'air de
s'écouter, ce Breton, ancien lieutenant de la Garde, offre la
résolution, le sang-froid si bien gravés sur son visage, que personne
en vingt ans, à l'armée, ne l'avait plaisanté. Ses petits yeux d'un
bleu calme, ressemblent à deux morceaux d'acier. Ses façons, l'air
de son visage, son parler, sa tenue, tout concorde à son nom bref de
Dumay. Sa force, bien connue d'ailleurs, lui permet de ne redouter
aucune agression. Capable de tuer un homme d'un coup de poing, il
avait accompli ce haut fait à Bautzen, en s'y trouvant sans armes,
face à face avec un Saxon, en arrière de sa compagnie. En ce moment
la ferme et douce physionomie de cet homme atteignit au sublime du
tragique. Ses lèvres pâles comme son teint indiquèrent une convulsion
domptée par l'énergie bretonne. Une sueur légère, mais que chacun vit
et supposa froide, rendit son front humide. Le notaire, son ami, savait
que, de tout ceci, pouvait résulter un drame en Cour d'Assises. En
effet, pour le caissier, il se jouait, à propos de Modeste Mignon, une
partie où se trouvaient engagés un honneur, une foi, des sentiments
d'une importance supérieure à celle des liens sociaux, et résultant
d'un de ces pactes dont le seul juge, en cas de malheur, est au ciel.
La plupart des drames sont dans les idées que nous nous formons des
choses. Les événements qui nous paraissent dramatiques ne sont que les
sujets que notre âme convertit en tragédie ou en comédie, au gré de
notre caractère.
Madame Latournelle et madame Dumay, chargées d'observer Modeste, eurent
je ne sais quoi d'emprunté dans le maintien, de tremblant dans la voix
que l'inculpée ne remarqua point, tant elle paraissait absorbée par
sa broderie. Modeste plaquait chaque fil de coton avec une perfection
à désespérer des brodeuses. Son visage disait tout le plaisir que
lui causait le mat du pétale qui finissait une fleur entreprise. Le
nain, assis entre sa patronne et Gobenheim, retenait ses larmes, il
se demandait comment arriver à Modeste, afin de lui jeter deux mots
d'avis à l'oreille. En prenant position devant madame Mignon, madame
Latournelle avait, avec sa diabolique intelligence de dévote, isolé
Modeste.
Madame Mignon, silencieuse dans sa cécité, plus pâle que ne la faisait
sa pâleur habituelle, disait assez qu'elle savait l'épreuve à laquelle
Modeste allait être soumise. Peut-être au dernier moment blâmait-elle
ce stratagème, tout en le trouvant nécessaire. De là son silence. Elle
pleurait en dedans.
Exupère, la détente du piége, ignorait entièrement la pièce où le
hasard lui donnait un rôle. Gobenheim restait, par un effet de son
caractère, dans une insouciance égale à celle que montrait Modeste.
Pour un spectateur instruit, ce contraste entre la complète ignorance
des uns et la palpitante attention des autres eût été sublime.
Aujourd'hui plus que jamais, les romanciers disposent de ces effets
et ils sont dans leur droit; car la nature s'est, de tout temps,
permis d'être plus forte qu'eux. Ici, la nature, vous le verrez, la
nature sociale, qui est une nature dans la nature, se donnait le
plaisir de faire l'histoire plus intéressante que le roman, de même
que les torrents dessinent des fantaisies interdites aux peintres, et
accomplissent des tours de force en disposant ou léchant les pierres à
surprendre les statuaires et les architectes.
Il était huit heures. En cette saison, le crépuscule jette alors ses
dernières lueurs. Ce soir-là, le ciel n'offrait pas un nuage, l'air
attiédi caressait la terre, les fleurs embaumaient, on entendait crier
le sable sous les pieds de quelques promeneurs qui rentraient. La
mer reluisait comme un miroir. Enfin il faisait si peu de vent, que
les bougies allumées sur la table à jouer montraient leurs flammes
tranquilles, quoique les croisées fussent entr'ouvertes. Ce salon,
cette soirée, cette habitation, quel cadre pour le portrait de cette
jeune fille, étudiée alors par ces personnes avec la profonde attention
d'un peintre en présence de la Margherita Doni, l'une des gloires
du palais Pitti. Modeste, fleur enfermée comme celle de Catulle,
valait-elle encore toutes ces précautions?... Vous connaissez la cage,
voici l'oiseau.
Alors âgée de vingt ans, svelte, fine autant qu'une de ces sirènes
inventées par les dessinateurs anglais pour leurs _livres de beautés_,
Modeste offre, comme autrefois sa mère, une coquette expression de
cette grâce peu comprise en France, où nous l'appelons _sensiblerie_,
mais qui, chez les Allemandes, est la poésie du cœur arrivée à la
surface de l'être et s'épanchant en minauderies chez les sottes, en
divines manières chez les filles spirituelles. Remarquable par sa
chevelure couleur d'or pâle, elle appartient à ce genre de femmes
nommées, sans doute en mémoire d'Ève, les blondes célestes, et dont
l'épiderme satiné ressemble à du papier de soie appliqué sur la chair,
qui frissonne sous l'hiver ou s'épanouit au soleil du regard, en
rendant la main jalouse de l'œil. Sous ces cheveux, légers comme des
marabouts et bouclés à l'anglaise, le front, que vous eussiez dit tracé
par le compas tant il est pur de modelé, reste discret, calme jusqu'à
la placidité, quoique lumineux de pensée; mais quand et où pouvait-on
en voir de plus uni, d'une netteté si transparente? il semble, comme
une perle, avoir un orient. Les yeux d'un bleu tirant sur le gris,
limpides comme des yeux d'enfant, en montraient alors toute la malice
et toute l'innocence, en harmonie avec l'arc des sourcils à peine
indiqué par des racines plantées comme celles faites au pinceau dans
les figures chinoises. Cette candeur spirituelle est encore relevée
autour des yeux et dans les coins, aux tempes, par des tons de nacre à
filets bleus, privilége de ces teints délicats. La figure, de l'ovale
si souvent trouvé par Raphaël pour ses madones, se distingue par la
couleur sobre et virginale des pommettes, aussi douce que la rose
de Bengale, et sur laquelle les longs cils d'une paupière diaphane
jetaient des ombres mélangées de lumière. Le cou, alors penché, presque
frêle, d'un blanc de lait, rappelle ces lignes fuyantes, aimées de
Léonard de Vinci. Quelques petites taches de rousseur, semblables
aux mouches du dix-huitième siècle, disent que Modeste est bien une
fille de la terre, et non l'une de ces créations rêvées en Italie
par l'École Angélique. Quoique fines et grasses tout à la fois, ses
lèvres, un peu moqueuses, expriment la volupté. Sa taille, souple sans
être frêle, n'effrayait pas la Maternité comme celle de ces jeunes
filles qui demandent des succès à la morbide pression d'un corset. Le
basin, l'acier, le lacet épuraient et ne fabriquaient pas les lignes
serpentines de cette élégance, comparable à celle d'un jeune peuplier
balancé par le vent. Une robe gris de perle, ornée de passementeries
couleur de cerise, à taille longue, dessinait chastement le corsage
et couvrait les épaules, encore un peu maigres, d'une guimpe qui
ne laissait voir que les premières rondeurs par lesquelles le cou
s'attache aux épaules.
A l'aspect de cette physionomie vaporeuse et intelligente tout
ensemble, où la finesse d'un nez grec à narines roses, à méplats
fermement coupés, jetait je ne sais quoi de positif; où la poésie qui
régnait sur le front presque mystique était quasi démentie par la
voluptueuse expression de la bouche; où la candeur disputait les champs
profonds et variés de la prunelle à la moquerie la plus instruite, un
observateur aurait pensé que cette jeune fille, à l'oreille alerte et
fine que tout bruit éveillait, au nez ouvert aux parfums de la fleur
bleue de l'Idéal, devait être le théâtre d'un combat entre les poésies
qui se jouent autour de tous les levers de soleil et les labeurs de la
journée, entre la Fantaisie et la Réalité. Modeste était la jeune fille
curieuse et pudique, sachant sa destinée et pleine de chasteté, la
vierge de l'Espagne plutôt que celle de Raphaël.
Elle leva la tête en entendant Dumay dire à Exupère:--Venez ici, jeune
homme! et après les avoir vus causant dans un coin du salon, elle
pensa qu'il s'agissait d'une commission à donner pour Paris. Elle
regarda ses amis qui l'entouraient comme étonnée de leur silence,
et s'écria de l'air le plus naturel:--Eh bien! vous ne jouez pas?
en montrant la table verte que la grande madame Latournelle nommait
l'_autel_.
--Jouons! reprit Dumay qui venait de congédier le jeune Exupère.
--Mets-toi là, Butscha, dit madame Latournelle en séparant par toute
la table le premier clerc du groupe que formaient madame Mignon et sa
fille.
--Et toi, viens là!... dit Dumay à sa femme en lui ordonnant de se
tenir près de lui.
Madame Dumay, petite Américaine de trente-six ans, essuya furtivement
des larmes, elle adorait Modeste et croyait à une catastrophe.
--Vous n'êtes pas gais, ce soir, reprit Modeste.
--Nous jouons, répondit Gobenheim qui disposait ses cartes.
Quelque intéressante que cette situation puisse paraître, elle le
sera bien davantage en expliquant la position de Dumay relativement à
Modeste. Si la concision de ce récit le rend sec, on pardonnera cette
sécheresse en faveur du désir d'achever promptement cette scène, et à
la nécessité de raconter l'argument qui domine tous les drames.
Dumay (Anne-François-Bernard), né à Vannes, partit soldat en 1799, à
l'armée d'Italie. Son père, président du tribunal révolutionnaire,
s'était fait remarquer par tant d'énergie, que le pays ne fut pas
tenable pour lui lorsque son père, assez méchant avocat, eut péri
sur l'échafaud après le 9 thermidor. Après avoir vu mourir sa mère
de chagrin, Anne vendit tout ce qu'il possédait et courut à l'âge de
vingt-deux ans, en Italie, au moment où nos armées succombaient. Il
rencontra dans le département du Var un jeune homme qui, par des motifs
analogues, allait aussi chercher la gloire, en trouvant le champ de
bataille moins périlleux que la Provence.
Charles Mignon, dernier rejeton de cette famille à laquelle Paris
doit la rue et l'hôtel bâti par le cardinal Mignon, eut dans son père
un finaud qui voulut sauver des griffes de la Révolution la terre
de la Bastie, un joli fief du Comtat. Comme tous les peureux de ce
temps, le comte de la Bastie, devenu le citoyen Mignon, trouva plus
sain de couper les têtes que de se laisser couper la sienne. Ce faux
terroriste disparut au Neuf Thermidor et fut alors inscrit sur la liste
des émigrés. Le comté de la Bastie fut vendu. Le château déshonoré
vit ses tours en poivrière rasées. Enfin le citoyen Mignon, découvert
à Orange, fut massacré, lui, sa femme et ses enfants, à l'exception
de Charles Mignon qu'il avait envoyé lui chercher un asile dans les
Hautes-Alpes. Saisi par ces affreuses nouvelles, Charles attendit,
dans une vallée du mont Genèvre, des temps moins orageux. Il vécut là
jusqu'en 1799 de quelques louis que son père lui mit dans la main, à
son départ. Enfin, à vingt-trois ans, sans autre fortune que sa belle
prestance, que cette beauté méridionale qui, complète, arrive au
sublime, et dont le type est l'Antinoüs l'illustre favori d'Adrien,
Charles résolut de hasarder sur le tapis rouge de la Guerre son audace
provençale qu'il prit, à l'exemple de tant d'autres, pour une vocation.
En allant au dépôt de l'armée, à Nice, il rencontra le Breton. Devenus
camarades et par la similitude de leurs destinées et par le contraste
de leurs caractères, ces deux fantassins burent à la même tasse, en
plein torrent, cassèrent en deux le même morceau de biscuit, et se
trouvèrent sergents à la paix qui suivit la bataille de Marengo.
Quand la guerre recommença, Charles Mignon obtint de passer dans la
cavalerie et perdit alors de vue son camarade. Le dernier des Mignon
de la Bastie était, en 1812, officier de la Légion-d'Honneur et major
d'un régiment de cavalerie, espérant être renommé comte de la Bastie
et fait colonel par l'Empereur. Pris par les Russes, il fut envoyé,
comme tant d'autres, en Sibérie. Il fit le voyage avec un pauvre
lieutenant dans lequel il reconnut Anne Dumay, non décoré, brave, mais
malheureux comme un million de pousse-cailloux à épaulettes de laine,
le canevas d'hommes sur lequel Napoléon a peint le tableau de l'Empire.
En Sibérie, le lieutenant-colonel apprit, pour tuer le temps, le calcul
et la calligraphie au Breton, dont l'éducation avait paru inutile au
père Scévola. Charles trouva dans son premier compagnon de route un de
ces cœurs si rares où il put verser tous ses chagrins en racontant ses
félicités.
Le fils de la Provence avait fini par rencontrer le hasard qui cherche
tous les jolis garçons. En 1804, à Francfort-sur-Mein, il fut adoré par
Bettina Wallenrod, fille unique d'un banquier, et il l'avait épousée
avec d'autant plus d'enthousiasme qu'elle était riche, une des beautés
de la ville, et qu'il se voyait alors seulement lieutenant, sans autre
fortune que l'avenir excessivement problématique des militaires de
ce temps-là. Le vieux Wallenrod, baron allemand déchu (la Banque est
toujours baronne), charmé de savoir que le beau lieutenant représentait
à lui seul les Mignon de la Bastie, approuva la passion de la blonde
Bettina, qu'un peintre (il y en avait un alors à Francfort) avait fait
poser pour une figure idéale de l'Allemagne. Wallenrod, nommant par
avance ses petits-fils comtes de la Bastie-Wallenrod, plaça dans les
fonds français la somme nécessaire pour donner à sa fille trente mille
francs de rente. Cette dot fit une très faible brèche à sa caisse, vu
le peu d'élévation du capital. L'Empire, par suite d'une politique
à l'usage de beaucoup de débiteurs, payait rarement les semestres.
Aussi Charles parut-il assez effrayé de ce placement, car il n'avait
pas autant de foi que le baron allemand dans l'aigle impériale. Le
phénomène de la croyance ou de l'admiration, qui n'est qu'une croyance
éphémère, s'établit difficilement en concubinage avec l'idole. Le
mécanicien redoute la machine que le voyageur admire, et les officiers
étaient un peu les chauffeurs de la locomotive napoléonienne, s'ils
n'en furent pas le charbon. Le baron de Wallenrod-Tustall-Bartenstild
promit alors de venir au secours du ménage.
Charles aima Bettina Wallenrod autant qu'il était aimé d'elle, et
c'est beaucoup dire; mais quand un Provençal s'exalte, tout chez lui
devient naturel en fait de sentiment. Et comment ne pas adorer une
blonde échappée d'un tableau d'Albert Durer, d'un caractère angélique,
et d'une fortune notée à Francfort? Charles eut donc quatre enfants
dont il restait seulement deux filles, au moment où il épanchait ses
douleurs au cœur du Breton. Sans les connaître, Dumay aima ces deux
petites par l'effet de cette sympathie, si bien rendue par Charles, qui
rend le soldat père de tout enfant! L'aînée, appelée Bettina Caroline,
était de 1805, l'autre, Marie-Modeste, de 1808.
Le malheureux lieutenant-colonel sans nouvelles de ces êtres chéris,
revint à pied, en 1814, en compagnie du lieutenant, à travers la Russie
et la Prusse. Ces deux amis, pour qui la différence des épaulettes
n'existait plus, atteignirent Francfort au moment où Napoléon
débarquait à Cannes. Charles trouva sa femme à Francfort, mais en
deuil; elle avait eu la douleur de perdre son père de qui elle était
adorée et qui voulait toujours la voir souriant, même à son lit de
mort. Le vieux Wallenrod ne survivait pas aux désastres de l'Empire.
A soixante-douze ans, il avait spéculé sur les cotons, en croyant
au génie de Napoléon, sans savoir que le génie est aussi souvent
au-dessus qu'au-dessous des événements. Ce dernier Wallenrod, des vrais
Wallenrod-Tustall-Bartenstild, avait acheté presque autant de balles
de coton que l'Empereur perdit d'hommes pendant sa sublime campagne de
France.
--_Che meirs tans le godon!..._ dit à sa fille ce père, de l'espèce des
Goriot, en s'efforçant d'apaiser une douleur qui l'effrayait, _ed che
meirs ne teffant rienne à berzonne_, car ce Français d'Allemagne mourut
en essayant de parler la langue aimée de sa fille.
Heureux de sauver de ce grand et double naufrage sa femme et ses
deux filles, Charles Mignon revint à Paris où l'Empereur le nomma
lieutenant-colonel dans les cuirassiers de la Garde, et le fit
commandant de la Légion-d'Honneur. Le rêve du colonel, qui se voyait
enfin général et comte au premier triomphe de Napoléon, s'éteignit dans
les flots de sang de Waterloo. Le colonel peu grièvement blessé, se
retira sur la Loire et quitta Tours avant le licenciement.
Au printemps de 1816, Charles réalisa ses trente mille livres de rentes
qui lui donnèrent environ quatre cent mille francs, et résolut d'aller
faire fortune en Amérique en abandonnant le pays où la persécution
pesait déjà sur les soldats de Napoléon. Il descendit de Paris au Havre
accompagné de Dumay, à qui, par un hasard assez ordinaire à la guerre,
il avait sauvé la vie en le prenant en croupe au milieu du désordre
qui suivit la journée de Waterloo. Dumay partageait les opinions et le
découragement du colonel. Charles, suivi par le Breton comme par un
caniche (le pauvre soldat idolâtrait les deux petites filles), pensa
que l'obéissance, l'habitude des consignes, la probité, l'attachement
du lieutenant en feraient un serviteur fidèle autant qu'utile; il lui
proposa donc de se mettre sous ses ordres, au civil. Dumay fut très
heureux en se voyant adopté par une famille où il vivrait comme le gui
sur le chêne.
En attendant une occasion pour s'embarquer, en choisissant entre les
navires et méditant sur les chances offertes par leurs destinations, le
colonel entendit parler des brillantes destinées que la paix réservait
au Havre. En écoutant la dissertation de deux bourgeois, il entrevit un
moyen de fortune, et devint à la fois armateur, banquier, propriétaire;
il acheta pour deux cent mille francs de terrains, de maisons, et lança
vers New-York un navire chargé de soieries françaises achetées à bas
prix à Lyon. Dumay, son agent, partit sur le vaisseau. Pendant que
le colonel s'installait dans la plus belle maison de la rue Royale
avec sa famille, et apprenait les éléments de la Banque en déployant
l'activité, la prodigieuse intelligence des Provençaux, Dumay réalisa
deux fortunes, car il revint avec un chargement de coton acheté à
vil prix. Cette double opération valut un capital énorme à la maison
Mignon. Le colonel fit alors l'acquisition de la villa d'Ingouville, et
récompensa Dumay en lui donnant une modeste maison, rue Royale.
Le pauvre Breton avait ramené de New-York, avec ses cotons, une
jolie petite femme à laquelle plut, avant toute chose, la qualité de
Français. Miss Grummer possédait environ quatre mille dollars, vingt
mille francs que Dumay plaça chez son colonel. Dumay, devenu l'_alter
Ego_ de l'armateur, apprit en peu de temps la tenue des livres, cette
science qui distingue, selon son mot, les sergents-majors du commerce.
Ce naïf soldat, oublié pendant vingt ans par la Fortune, se crut
l'homme le plus heureux du monde en se voyant propriétaire d'une maison
que la munificence de son chef garnit d'un joli mobilier, puis de douze
cents francs d'intérêts qu'il eut de ses fonds, et de trois mille six
cents francs d'appointements. Jamais le lieutenant Dumay, dans ses
rêves, n'avait espéré situation pareille; mais il était encore plus
satisfait de se sentir le pivot de la plus riche maison de commerce
du Havre. Madame Dumay, petite Américaine assez jolie, eut le chagrin
de perdre tous ses enfants à leur naissance, et les malheurs de sa
dernière couche la privèrent de l'espérance d'en avoir; elle s'attacha
donc aux deux demoiselles Mignon avec autant d'amour que Dumay, qui
les eût préférées à ses enfants. Madame Dumay, qui devait le jour à
des cultivateurs habitués à une vie économe, se contenta de deux mille
quatre cents francs pour elle et son ménage. Ainsi, tous les ans,
Dumay plaça deux mille et quelques cents francs de plus dans la maison
Mignon. En examinant le bilan annuel, le patron grossissait le compte
du caissier d'une gratification en harmonie avec les services. En
1824, le crédit du caissier se montait à cinquante-huit mille francs.
Ce fut alors que Charles Mignon, comte de la Bastie, titre dont on ne
parlait jamais, combla son caissier en le logeant au Chalet, où, dans
ce moment, vivaient obscurément Modeste et sa mère.
L'état déplorable où se trouvait Madame Mignon, que son mari laissa
belle encore, a sa cause dans la catastrophe à laquelle l'absence de
Charles était due. Le chagrin avait employé trois ans à détruire cette
douce Allemande; mais c'était un de ces chagrins semblables à des vers
logés au cœur d'un bon fruit. Le bilan de cette douleur est facile à
chiffrer. Deux enfants, morts en bas âge, eurent un double _ci-gît_
dans cette âme qui ne savait rien oublier. La captivité de Charles
en Sibérie fut, pour cette femme aimante, la mort tous les jours. La
catastrophe de la riche maison Wallenrod et la mort du pauvre banquier
sur ses sacs vides fut, au milieu des doutes de Bettina sur le sort de
son mari, comme un coup suprême. La joie excessive de retrouver son
Charles faillit tuer cette fleur allemande. Puis la seconde chute de
l'Empire, l'expatriation projetée furent comme de nouveaux accès d'une
même fièvre. Enfin, dix ans de prospérités continuelles, les amusements
de sa maison, la première du Havre; les dîners, les bals, les fêtes
du négociant heureux, les somptuosités de la villa Mignon, l'immense
considération, la respectueuse estime dont jouissait Charles, l'entière
affection de cet homme, qui répondit par un amour unique à un unique
amour, tout avait réconcilié cette pauvre femme avec la vie. Au moment
où elle ne doutait plus, où elle entrevoyait un beau soir à sa journée
orageuse, une catastrophe inconnue, enterrée au cœur de cette double
famille et dont il sera bientôt question, fut comme une sommation du
malheur.
En janvier 1826, au milieu d'une fête, quand le Havre tout entier
désignait Charles Mignon pour son député, trois lettres, venues de
New-York, de Paris et de Londres, furent chacune comme un coup de
marteau sur le palais de verre de la Prospérité. En dix minutes, la
ruine avait fondu de ses ailes de vautour sur cet inouï bonheur, comme
le froid sur la Grande Armée en 1812.
En une seule nuit, passée à faire des comptes avec Dumay, Charles
Mignon prit son parti. Toutes les valeurs, sans en excepter les
meubles, suffisaient à tout payer.
--Le Havre, dit le colonel au lieutenant, ne me verra pas à pied.
Dumay, je prends tes soixante mille francs à six pour cent...
--A trois, mon colonel.
--A rien alors, dit Charles Mignon péremptoirement. Je te ferai ta part
dans mes nouvelles affaires. _Le Modeste_, qui n'est plus à moi, part
demain, le capitaine m'emmène. Toi, je te charge de ma femme et de ma
fille. Je n'écrirai jamais! Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
Dumay ne demanda rien à son patron, il ne lui fit pas de questions sur
ses projets.
--Je pense, dit-il à Latournelle d'un petit air entendu, que mon
colonel a son plan fait.
Le lendemain, il accompagna au petit jour son patron sur le navire _le
Modeste_, partant pour Constantinople. Là, sur l'arrière du bâtiment,
le Breton dit au Provençal:--Quels sont vos derniers ordres, mon
colonel?
--Qu'aucun homme n'approche du Chalet! dit le père en retenant mal
une larme. Dumay! garde-moi mon dernier enfant, comme me le garderait
un boule-dogue. La mort à quiconque tenterait de débaucher ma seconde
fille! ne crains rien, pas même l'échafaud, je t'y rejoindrais.
--Mon colonel faites vos affaires en paix. Je vous comprends. Vous
retrouverez mademoiselle Modeste comme vous me la confiez, ou je
serais mort! Vous me connaissez et vous connaissez nos deux chiens des
Pyrénées. On n'arrivera pas à votre fille. Pardon de vous dire tant de
phrases!
Les deux militaires se jetèrent dans les bras l'un de l'autre comme
deux hommes qui s'étaient appréciés en pleine Sibérie.
Le jour même, le _Courrier du Havre_ contenait ce terrible, simple,
énergique et honnête premier Havre.