cruel gentilhomme resta pendant vingt jours près de sa femme. Durant
les premiers moments, quand il se faisait quelque bruit dans le cabinet
muré et que Joséphine voulait l'implorer pour l'inconnu mourant, il lui
répondait, sans lui permettre de dire un seul mot:--Vous avez juré sur
la croix qu'il n'y avait là personne.
Après ce récit, toutes les femmes se levèrent de table, et le charme
sous lequel Bianchon les avait tenues fut dissipé par ce mouvement.
Néanmoins quelques unes d'entre elles avaient eu quasi froid en
entendant le dernier mot.
MODESTE MIGNON.
A UNE ÉTRANGÈRE.
_Fille d'une terre esclave, ange par l'amour, démon par la
fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l'expérience, homme
par le cerveau, femme par le cœur, géant par l'espérance, mère
par la douleur et poëte par tes rêves; à toi, qui es encore la
Beauté, cet ouvrage où ton amour et ta fantaisie, ta foi, ton
expérience, ta douleur, ton espoir et tes rêves sont comme les
chaînes qui soutiennent une trame moins brillante que la poésie
gardée dans ton âme, et dont les expressions visibles sont comme
ces caractères d'un langage perdu qui préoccupent les savants._
DE BALZAC.
Vers le milieu du mois d'octobre 1829, monsieur Simon Babylas
Latournelle, un notaire, montait du Havre à Ingouville, bras dessus
bras dessous avec son fils, et accompagné de sa femme, près de laquelle
allait, comme un page, le premier clerc de l'Étude, un petit bossu
nommé Jean Butscha. Quand ces quatre personnages, dont deux au moins
faisaient ce chemin tous les soirs, arrivèrent au coude de la route
qui tourne sur elle-même comme celles que les Italiens appellent des
_corniches_, le notaire examina si personne ne pouvait l'écouter du
haut d'une terrasse, en arrière ou en avant d'eux, et il prit le médium
de sa voix par excès de précaution.
--Exupère, dit-il à son fils, tâche d'exécuter avec intelligence la
petite manœuvre que je vais t'indiquer, et sans en rechercher le
sens; mais si tu le devines, je t'ordonne de le jeter dans ce Styx
que tout notaire ou tout homme qui se destine à la magistrature doit
avoir en lui-même pour les secrets d'autrui. Après avoir présenté tes
respects, tes devoirs et tes hommages à madame et mademoiselle Mignon,
à monsieur et madame Dumay, à monsieur Gobenheim s'il est au Chalet;
quand le silence se sera rétabli, monsieur Dumay te prendra dans un
coin; tu regarderas avec curiosité (je te le permets) mademoiselle
Modeste pendant tout le temps qu'il te parlera. Mon digne ami te
priera de sortir et d'aller te promener, pour rentrer au bout d'une
heure environ, sur les neuf heures, d'un air empressé; tâche alors
d'imiter la respiration d'un homme essoufflé, puis tu lui diras à
l'oreille, tout bas, et néanmoins de manière que mademoiselle Modeste
t'entende:--_Le jeune homme arrive!_
Exupère devait partir le lendemain pour Paris, y commencer son Droit.
Ce prochain départ avait décidé Latournelle à proposer à son ami Dumay
son fils pour complice de l'importante conspiration que cet ordre peut
faire entrevoir.
--Est-ce que mademoiselle Modeste serait soupçonnée d'avoir une
intrigue? demanda Butscha d'une voix timide à sa patronne.
--Chut! Butscha, répondit madame Latournelle en reprenant le bras de
son mari.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
MADAME LATOURNELLE.
Elle prend du tabac, se tient roide comme un pieu...
et ressemble parfaitement à une momie...
(MODESTE MIGNON.)]
Madame Latournelle, fille du greffier du tribunal de première instance,
se trouve suffisamment autorisée par sa naissance à se dire issue
d'une _famille parlementaire_. Cette prétention indique déjà pourquoi
cette femme, un peu trop couperosée, tâche de se donner la majesté du
tribunal dont les jugements sont griffonnés par monsieur son père.
Elle prend du tabac, se tient roide comme un pieu, se pose en femme
considérable, et ressemble parfaitement à une momie à laquelle le
galvanisme aurait rendu la vie pour un instant. Elle essaie de donner
des tons aristocratiques à sa voix aigre; mais elle n'y réussit pas
plus qu'à couvrir son défaut d'instruction. Son utilité sociale semble
incontestable à voir les bonnets armés de fleurs qu'elle porte, les
tours tapés sur ses tempes, et les robes qu'elle choisit. Où les
marchands placeraient-ils ces produits, s'il n'existait pas des madame
Latournelle? Tous les ridicules de cette digne femme, essentiellement
charitable et pieuse, eussent peut-être passé presque inaperçus; mais
la nature, qui plaisante parfois en lâchant de ces créations falotes,
l'a douée d'une taille de tambour-major, afin de mettre en lumière
les inventions de cet esprit provincial. Elle n'est jamais sortie du
Havre, elle croit en l'infaillibilité du Havre, elle achète tout au
Havre, elle s'y fait habiller; elle se dit _Normande jusqu'au bout
des ongles_, elle vénère son père et adore son mari. Le petit
Latournelle eut la hardiesse d'épouser cette fille arrivée à l'âge
anti-matrimonial de trente-trois ans, et sut en avoir un fils. Comme il
eût obtenu partout ailleurs les soixante mille francs de dot donnés par
le greffier, on attribua son intrépidité peu commune au désir d'éviter
l'invasion du Minotaure, de laquelle ses moyens personnels l'eussent
difficilement garanti, s'il avait eu l'imprudence de mettre le feu
chez lui, en y mettant une jeune et jolie femme. Le notaire avait tout
bonnement reconnu les grandes qualités de mademoiselle Agnès (elle
se nommait Agnès), et remarqué combien la beauté d'une femme passe
promptement pour un mari. Quant à ce jeune homme insignifiant, à qui
le greffier imposa son nom normand sur les fonts, madame Latournelle
est encore si surprise d'être devenue mère, à trente-cinq ans sept
mois, qu'elle se retrouverait des mamelles et du lait pour lui, s'il le
fallait, seule hyperbole qui puisse peindre sa folle maternité.
--Comme il est beau, mon fils!... disait-elle à sa petite amie Modeste
en le lui montrant, sans aucune arrière-pensée, quand elles allaient à
la messe et que son bel Exupère marchait en avant.
--Il vous ressemble, répondait Modeste Mignon comme elle eût dit: Quel
vilain temps!
La silhouette de ce personnage, très accessoire, paraîtra nécessaire
en disant que madame Latournelle était depuis environ trois ans le
chaperon de la jeune fille à laquelle le notaire et Dumay son ami
voulaient tendre un de ces piéges appelés _souricières_ dans la
Physiologie du Mariage.
Quant à Latournelle, figurez-vous un bon petit homme, aussi rusé que
la probité la plus pure le permet, et que tout étranger prendrait
pour un fripon à voir l'étrange physionomie à laquelle le Havre s'est
habitué. Une vue, dite tendre, force le digne notaire à porter des
lunettes vertes pour conserver ses yeux, constamment rouges. Chaque
arcade sourcilière, ornée d'un duvet assez rare, dépasse d'une ligne
environ l'écaillé brune du verre en en doublant en quelque sorte le
cercle. Si vous n'avez pas observé déjà sur la figure de quelque
passant l'effet produit par ces deux circonférences superposées et
séparées par un vide, vous ne sauriez imaginer combien un pareil visage
vous intrigue; surtout quand ce visage, pâle et creusé, se termine en
pointe comme celui de Méphistophélès que les peintres ont copié sur le
masque des chats, car telle est la ressemblance offerte par Babylas
Latournelle. Au-dessus de ces atroces lunettes vertes s'élève un crâne
dénudé, d'autant plus artificieux que la perruque, en apparence douée
de mouvement, a l'indiscrétion de laisser passer des cheveux blancs
de tous côtés, et coupe toujours le front inégalement. En voyant cet
estimable Normand, vêtu de noir comme un coléoptère, monté sur ses deux
jambes comme sur deux épingles, et le sachant le plus honnête homme
du monde, on cherche, sans la trouver, la raison de ces contre-sens
physiognomiques.
Jean Butscha, pauvre enfant naturel abandonné, de qui le greffier
Labrosse et sa fille avaient pris soin, devenu premier clerc à force
de travail, logé, nourri chez son patron qui lui donne neuf cents
francs d'appointements, sans aucun semblant de jeunesse, presque nain,
faisait de Modeste une idole: il eût donné sa vie pour elle. Ce pauvre
être, dont les yeux semblables à deux lumières de canon sont pressés
entre les paupières épaisses, marqué de la petite vérole, écrasé par
une chevelure crépue, embarrassé de ses mains énormes, vivait sous
les regards de la pitié depuis l'âge de sept ans: ceci ne peut-il pas
vous l'expliquer tout entier? Silencieux, recueilli, d'une conduite
exemplaire, religieux, il voyageait dans l'immense étendue du pays
appelé, sur la carte de Tendre, Amour-sans-espoir, les steppes arides
et sublimes du Désir. Modeste avait surnommé ce grotesque premier clerc
le nain mystérieux. Ce sobriquet fit lire à Butscha le roman de Walter
Scott, et il dit à Modeste:--Voulez-vous, pour le jour du danger, une
rose de votre nain mystérieux? Modeste refoula soudain l'âme de son
adorateur dans sa cabane de boue, par un de ces regards terribles que
les jeunes filles jettent aux hommes qui ne leur plaisent pas. Butscha
se surnommait lui-même le _clerc obscur_, sans savoir que ce calembour
remonte à l'origine des panonceaux; mais il n'était, de même que sa
patronne, jamais sorti du Havre.
Peut-être est-il nécessaire, dans l'intérêt de ceux qui ne connaissent
pas le Havre, d'en dire un mot en expliquant où se rendait la famille
Latournelle, car le premier clerc y est évidemment inféodé.
Ingouville est au Havre ce que Montmartre est à Paris, une haute
colline au pied de laquelle la ville s'étale, à cette différence près
que la mer et la Seine entourent la ville et la colline, que le Havre
se voit fatalement circonscrit par d'étroites fortifications, et
qu'enfin l'embouchure du fleuve, le port, les bassins, présentent un
spectacle tout autre que celui des cinquante mille maisons de Paris.
Au bas de Montmartre, un océan d'ardoises montre ses lames bleues
figées; à Ingouville, on voit comme des toits mobiles agités par
les vents. Cette éminence, qui, depuis Rouen jusqu'à la mer, côtoie
le fleuve en laissant une marge plus ou moins resserrée entre elle
et les eaux, mais qui certes contient des trésors de pittoresque
avec ses villes, ses gorges, ses vallons, ses prairies, acquit une
immense valeur à Ingouville depuis 1816, époque à laquelle commença la
prospérité du Havre. Cette commune devint l'Auteuil, le Ville-d'Avray,
le Montmorency des commerçants, qui se bâtirent des villas étagées sur
cet amphithéâtre pour y respirer l'air de la mer parfumé par les fleurs
de leurs somptueux jardins. Ces hardis spéculateurs s'y reposent des
fatigues de leurs comptoirs et de l'atmosphère de leurs maisons serrées
les unes contre les autres, sans espace, souvent sans cour, comme
les font et l'accroissement de la population du Havre, et la ligne
inflexible de ses remparts, et l'agrandissement des bassins. En effet,
quelle tristesse au cœur du Havre, et quelle joie à Ingouville! La loi
du développement social a fait éclore comme un champignon le faubourg
de Graville, aujourd'hui plus considérable que le Havre, et qui s'étend
au bas de la côte comme un serpent.
A sa crête, Ingouville n'a qu'une rue; et, comme dans toutes ces
positions, les maisons qui regardent la Seine ont nécessairement un
immense avantage sur celles de l'autre côté du chemin auxquelles elles
masquent cette vue, mais qui se dressent, comme des spectateurs, sur
la pointe des pieds, afin de voir par-dessus les toits. Néanmoins il
existe là, comme partout, des servitudes. Quelques maisons assises au
sommet occupent une position supérieure ou jouissent d'un droit de vue
qui oblige le voisin à tenir ses constructions à une hauteur voulue.
Puis la roche capricieuse est creusée par des chemins qui rendent son
amphithéâtre praticable; et, par ces échappées, quelques propriétés
peuvent apercevoir ou la ville, ou le fleuve, ou la mer. Sans être
coupée à pic, la colline finit assez brusquement en falaise. Au bout de
la rue qui serpente au sommet, on aperçoit les gorges où sont situés
quelques villages, Sainte-Adresse, deux ou trois saints-je-ne-sais-qui,
et les criques où mugit l'Océan. Ce côté presque désert d'Ingouville
forme un contraste frappant avec les belles villas qui regardent la
vallée de la Seine. Craint-on les coups de vent pour la végétation? les
négociants reculent-ils devant les dépenses qu'exigent ces terrains en
pente?... Quoi qu'il en soit, le touriste des bateaux à vapeur est tout
étonné de trouver la côte nue et ravinée à l'ouest d'Ingouville, un
pauvre en haillons à côté d'un riche somptueusement vêtu, parfumé.
En 1829, une des dernières maisons du côté de la mer, et qui se
trouve sans doute au milieu de l'Ingouville d'aujourd'hui, s'appelait
et s'appelle peut-être encore _le Chalet_. Ce fut primitivement une
habitation de concierge avec son jardinet en avant. Le propriétaire
de la villa dont elle dépendait, maison à parc, à jardins, à volière,
à serre, à prairies, eut la fantaisie de mettre cette maisonnette en
harmonie avec les somptuosités de sa demeure, et la fit reconstruire
sur le modèle d'un _cottage_. Il sépara ce cottage de son boulingrin
orné de fleurs, de plates-bandes, la terrasse de sa villa, par une
muraille basse le long de laquelle il planta une haie pour la cacher.
Derrière le cottage, nommé, malgré tous ses efforts, le Chalet,
s'étendent les potagers et les vergers. Ce Chalet, sans vaches ni
laiterie, a pour toute clôture sur le chemin un palis dont les
charniers ne se voient plus sous une haie luxuriante. De l'autre côté
du chemin, la maison d'en face, soumise à une servitude, offre un palis
et une haie semblables qui laissent la vue du Havre au Chalet. Cette
maisonnette faisait le désespoir de monsieur Vilquin, propriétaire de
la villa. Voici pourquoi. Le créateur de ce séjour dont les détails
disent énergiquement: _Cy reluisent des millions!_ n'avait si bien
étendu son parc vers la campagne que pour ne pas avoir ses jardiniers,
disait-il, dans ses poches. Une fois fini, le Chalet ne pouvait plus
être habité que par un ami. Monsieur Mignon, le précédent propriétaire,
aimait beaucoup son caissier, et cette histoire prouvera que Dumay le
lui rendait bien; il lui offrit donc cette habitation. A cheval sur la
forme, Dumay fit signer à son patron un bail de douze ans à trois cents
francs de loyer, et monsieur Mignon le signa volontiers en disant:--Mon
cher Dumay, songes-y, tu t'engages à vivre douze ans chez moi.
Par des événements qui vont être racontés, les propriétés de monsieur
Mignon, autrefois le plus riche négociant du Havre, furent vendues
à Vilquin, l'un de ses antagonistes sur la place. Dans la joie de
s'emparer de la célèbre villa Mignon, l'acquéreur oublia de demander
la résiliation de ce bail. Dumay, pour ne pas faire manquer la vente,
aurait alors signé tout ce que Vilquin eût exigé; mais, une fois la
vente consommée, il tint à son bail comme à une vengeance. Il resta
dans la poche de Vilquin, au cœur de la famille Vilquin, observant
Vilquin, gênant Vilquin, enfin le taon des Vilquin. Tous les matins, à
sa fenêtre, Vilquin éprouvait un mouvement de contrariété violente en
apercevant ce bijou de construction, ce Chalet qui coûta soixante mille
francs, et qui scintille comme un rubis au soleil. Comparaison presque
juste!
L'architecte a bâti ce cottage de briques du plus beau rouge
rejointoyées en blanc. Les fenêtres sont peintes en vert vif, et les
bois en brun tirant sur le jaune. Le toit s'avance de plusieurs pieds.
Une jolie galerie découpée règne au premier étage, et une varanda
projette sa cage de verre au milieu de la façade. Le rez-de-chaussée se
compose d'un joli salon, d'une salle à manger, séparés par le palier
d'un escalier de bois dont le dessin et les ornements sont d'une
élégante simplicité. La cuisine est adossée à la salle à manger, et le
salon est doublé d'un cabinet qui servait alors de chambre à coucher
à monsieur et à madame Dumay. Au premier étage, l'architecte a ménagé
deux grandes chambres accompagnées chacune d'un cabinet de toilette,
auxquelles la varanda sert de salon; puis, au-dessus, se trouvent, sous
le faîte, qui ressemble à deux cartes mises l'une contre l'autre, deux
chambres de domestique, éclairées chacune par un œil-de-bœuf, et
mansardées, mais assez spacieuses. Vilquin eut la petitesse d'élever un
mur du côté des vergers et des potagers. Depuis cette vengeance, les
quelques centiares que le bail laisse au Chalet ressemblent à un jardin
de Paris. Les communs, bâtis et peints de manière à les raccorder au
Chalet, sont adossés au mur de la propriété voisine.
L'intérieur de cette charmante habitation est en harmonie avec
l'extérieur. Le salon, parqueté tout en bois de fer, offre aux regards
les merveilles d'une peinture imitant les laques de Chine. Sur des
fonds noirs encadrés d'or, brillent les oiseaux multicolores, les
feuillages verts impossibles, les fantastiques dessins des Chinois. La
salle à manger est entièrement revêtue de bois du Nord découpé, sculpté
comme dans les belles cabanes russes. La petite antichambre formée
par le palier et la cage de l'escalier sont peintes en vieux bois et
représentent des ornements gothiques. Les chambres à coucher, tendues
de perse, se recommandent par une coûteuse simplicité. Le cabinet où
couchaient alors le caissier et sa femme est boisé, plafonné, comme
la chambre d'un paquebot. Ces folies d'armateur expliquent la rage de
Vilquin. Ce pauvre acquéreur voulait loger dans ce cottage son gendre
et sa fille. Ce projet connu de Dumay pourra plus tard vous expliquer
sa ténacité bretonne.
On entre au Chalet par une petite porte de fer, treillissée, et dont
les fers de lance s'élèvent de quelques pouces au-dessus du palis
et de la haie. Le jardinet, d'une largeur égale à celle du fastueux
boulingrin, était alors plein de fleurs, de roses, de dahlias, des
plus belles, des plus rares productions de la Flore des serres; car,
autre sujet de douleur vilquinarde, la petite serre élégante, la serre
de fantaisie, la serre, dite de Madame, dépend du Chalet et sépare
la villa Vilquin, ou, si vous voulez, l'unit au cottage. Dumay se
consolait de la tenue de sa caisse par les soins de la serre, dont les
productions exotiques faisaient un des plaisirs de Modeste. Le billard
de la villa Vilquin, espèce de galerie, communiquait autrefois par une
immense volière en forme de tourelle avec cette serre; mais, depuis la
construction du mur qui le priva de la vue des vergers, Dumay mura la
porte de communication.
--Mur pour mur! dit-il.
--Vous et Dumay, vous murmurez! dirent à Vilquin les négociants pour le
taquiner.
Et tous les jours, à la Bourse, on saluait d'un nouveau calembour le
spéculateur jalousé.
En 1827, Vilquin offrit à Dumay six mille francs d'appointements
et dix mille francs d'indemnité pour résilier le bail; le caissier
refusa, quoiqu'il n'eût que mille écus chez Gobenheim, un ancien
commis de son patron. Dumay, croyez-le, est un Breton repiqué par le
Sort en Normandie. Jugez de la haine conçue contre ses locataires
du Chalet par le normand Vilquin, un homme riche de trois millions!
Quel crime de lèse-million que de démontrer aux riches l'impuissance
de l'or? Vilquin, dont le désespoir le rendait la fable du Havre,
venait de proposer une jolie habitation en toute propriété à Dumay,
qui de nouveau refusa. Le Havre commençait à s'inquiéter de cet
entêtement, dont, pour beaucoup de gens, la raison se trouvait dans
cette phrase:--Dumay est Breton. Le caissier, lui, pensait que madame
et surtout mademoiselle Mignon eussent été trop mal logées partout
ailleurs. Ses deux idoles habitaient un temple digne d'elles, et
profitaient du moins de cette somptueuse chaumière où des rois déchus
auraient pu conserver la majesté des choses autour d'eux, espèce de
décorum qui manque souvent aux gens tombés.
Peut-être ne regrettera-t-on pas d'avoir connu par avance et
l'habitation et la compagnie habituelle de Modeste; car, à son âge,
les êtres et les choses ont sur l'avenir autant d'influence que
le caractère, si toutefois le caractère n'en reçoit pas quelques
empreintes ineffaçables. A la manière dont les Latournelle entrèrent au
Chalet, un étranger aurait bien deviné qu'ils y venaient tous les soirs.
--Déjà, mon maître?... dit le notaire en apercevant dans le salon un
jeune banquier du Havre, Gobenheim, parent de Gobenheim-Keller, chef de
la grande maison de Paris.
Ce jeune homme à visage livide, un de ces blonds aux yeux noirs dont
le regard immobile a je ne sais quoi de fascinant, aussi sobre dans sa
parole que dans le vivre, vêtu de noir, maigre comme un phthisique,
mais vigoureusement charpenté, cultivait la famille de son ancien
patron et la maison de son caissier, beaucoup moins par affection que
par calcul. On y jouait le whist à deux sous la fiche. Une mise soignée
n'était pas de rigueur. Il n'acceptait que des verres d'eau sucrée,
et n'avait aucune politesse à rendre en échange. Cette apparence de
dévouement aux Mignon laissait croire que Gobenheim avait du cœur,
et le dispensait d'aller dans le grand monde du Havre, d'y faire des
dépenses inutiles, de déranger l'économie de sa vie domestique. Ce
catéchumène du Veau d'or se couchait tous les soirs à dix heures et
demie, et se levait à cinq heures du matin. Enfin, sûr de la discrétion
de Latournelle et de Butscha, Gobenheim pouvait analyser devant eux
les affaires épineuses, les soumettre aux consultations gratuites
du notaire, et réduire les cancans de la place à leur juste valeur.
Cet apprenti gobe-or (mot de Butscha) appartenait à cette nature de
substances que la chimie appelle absorbantes. Depuis la catastrophe
arrivée à la maison Mignon, où les Keller le mirent en pension pour
apprendre le haut commerce maritime, personne au Chalet ne l'avait prié
de faire quoi que ce soit, pas même une simple commission; sa réponse
était connue. Ce garçon regardait Modeste comme il aurait examiné une
lithographie à deux sous.
--C'est l'un des pistons de l'immense machine appelée Commerce, disait
de lui le pauvre Butscha dont l'esprit se trahissait par de petits mots
timidement lancés.
Les quatre Latournelle saluèrent avec la plus respectueuse déférence
une vieille dame vêtue de velours noir, qui ne se leva pas du fauteuil
où elle était assise, car ses deux yeux étaient couverts de la taie
jaune produite par la cataracte. Madame Mignon sera peinte en une seule
phrase. Elle attirait aussitôt le regard par le visage auguste des
mères de famille dont la vie sans reproches défie les coups du Destin,
mais qu'il a pris pour but de ses flèches, et qui forment la nombreuse
tribu des Niobés. Sa perruque blonde bien frisée, bien mise, seyait
à sa blanche figure froidie comme celle de ces femmes de bourgmestre
peintes par Holbein. Le soin excessif de sa toilette, des bottines
de velours, une collerette de dentelles, le châle mis droit, tout
attestait la sollicitude de Modeste pour sa mère.
Quand le moment de silence, annoncé par le notaire, fut établi dans ce
joli salon, Modeste, assise près de sa mère et brodant pour elle un
fichu, devint pendant un instant le point de mire des regards. Cette
curiosité cachée sous les interrogations vulgaires que s'adressent tous
les gens en visite, et même ceux qui se voient chaque jour, eût trahi
le complot domestique médité contre la jeune fille à un indifférent;
mais Gobenheim, plus qu'indifférent, ne remarqua rien, il alluma les
bougies de la table à jouer.