--A une centaine de pas environ de Vendôme, sur les bords du Loir,

dit-il, il se trouve une vieille maison brune, surmontée de toits

très élevés, et si complétement isolée qu'il n'existe à l'entour ni

tannerie puante ni méchante auberge, comme vous en voyez aux abords

de presque toutes les petites villes. Devant ce logis est un jardin

donnant sur la rivière, et où les buis, autrefois ras qui dessinaient

les allées, croissent maintenant à leur fantaisie. Quelques saules,

nés dans le Loir, ont rapidement poussé comme la haie de clôture, et

cachent à demi la maison. Les plantes que nous appelons mauvaises

décorent de leur belle végétation le talus de la rive. Les arbres

fruitiers, négligés depuis dix ans, ne produisent plus de récolte,

et leurs rejetons forment des taillis. Les espaliers ressemblent à

des charmilles. Les sentiers, sablés jadis, sont remplis de pourpier;

mais, à vrai dire, il n'y a plus trace de sentier. Du haut de la

montagne sur laquelle pendent les ruines du vieux château des ducs de

Vendôme, le seul endroit d'où l'œil puisse plonger sur cet enclos, on

se dit que, dans un temps qu'il est difficile de déterminer, ce coin

de terre fit les délices de quelque gentilhomme occupé de roses, de

tulipiers, d'horticulture en un mot, mais surtout gourmand de bons

fruits. On aperçoit une tonnelle, ou plutôt les débris d'une tonnelle

sous laquelle est encore une table que le temps n'a pas entièrement

dévorée. A l'aspect de ce jardin qui n'est plus, les joies négatives de

la vie paisible dont on jouit en province se devinent, comme on devine

l'existence d'un bon négociant en lisant l'épitaphe de sa tombe. Pour

compléter les idées tristes et douces qui saisissent l'âme, un des

murs offre un cadran solaire orné de cette inscription bourgeoisement

chrétienne: ULTIMAM COGITA! Les toits de cette maison sont

horriblement dégradés, les persiennes sont toujours closes, les balcons

sont couverts de nids d'hirondelles, les portes restent constamment

fermées. De hautes herbes ont dessiné par des lignes vertes les fentes

des perrons, les ferrures sont rouillées. La lune, le soleil, l'hiver,

l'été, la neige ont creusé les bois, gauchi les planches, rongé les

peintures. Le morne silence qui règne là n'est troublé que par les

oiseaux, les chats, les fouines, les rats et les souris, libres de

trotter, de se battre, de se manger. Une invisible main a partout

écrit le mot: _Mystère_. Si, poussé par la curiosité, vous alliez voir

cette maison du côté de la rue, vous apercevriez une grande porte

de forme ronde par le haut, et à laquelle les enfants du pays ont

fait des trous nombreux. J'ai appris plus tard que cette porte était

condamnée depuis dix ans. Par ces brèches irrégulières, vous pourriez

observer la parfaite harmonie qui existe entre la façade du jardin et

la façade de la cour. Le même désordre y règne. Des bouquets d'herbes

encadrent les pavés. D'énormes lézardes sillonnent les murs, dont les

crêtes noircies sont enlacées par les mille festons de la pariétaire.

Les marches du perron sont disloquées, la corde de la cloche est

pourrie, les gouttières sont brisées. Quel feu tombé du ciel a passé

par là? Quel tribunal a ordonné de semer du sel sur ce logis?--Y a-t-on

insulté Dieu? Y a-t-on trahi la France? Voilà ce qu'on se demande. Les

reptiles y rampent sans vous répondre. Cette maison vide et déserte

est une immense énigme dont le mot n'est connu de personne. Elle était

autrefois un petit fief, et porte le nom de la _Grande Bretèche_.

Pendant le temps de son séjour à Vendôme, où Desplein m'avait laissé

pour soigner un riche malade, la vue de ce singulier logis devint un de

mes plaisirs les plus vifs. N'était-ce pas mieux qu'une ruine? A une

ruine se rattachent quelques souvenirs d'une irréfragable authenticité;

mais cette habitation encore debout quoique lentement démolie par

une main vengeresse, renfermait un secret, une pensée inconnue; elle

trahissait un caprice tout au moins. Plus d'une fois, le soir, je me

fis aborder à la haie devenue sauvage qui protégeait cet enclos. Je

bravais les égratignures, j'entrais dans ce jardin, sans maître, dans

cette propriété qui n'était plus ni publique ni particulière; j'y

restais des heures entières à contempler son désordre. Je n'aurais

pas voulu, pour prix de l'histoire à laquelle sans doute était dû ce

spectacle bizarre, faire une seule question à quelque Vendômois bavard.

Là, je composais de délicieux romans, je m'y livrais à de petites

débauches de mélancolie qui me ravissaient. Si j'avais connu le motif,

peut-être vulgaire, de cet abandon, j'eusse perdu les poésies inédites

dont je m'enivrais. Pour moi, cet asile représentait les images les

plus variées de la vie humaine, assombrie par ses malheurs: c'était

tantôt l'air du cloître, moins les religieux; tantôt la paix du

cimetière, sans les morts qui vous parlent leur langage épitaphique;

aujourd'hui la maison du lépreux, demain celle des Atrides; mais

c'était surtout la province avec ses idées recueillies, avec sa vie de

sablier. J'y ai souvent pleuré, je n'y ai jamais ri. Plus d'une fois

j'ai ressenti des terreurs involontaires en y entendant, au-dessus

de ma tête, le sifflement sourd que rendaient les ailes de quelque

ramier pressé. Le sol y est humide; il faut s'y défier des lézards, des

vipères, des grenouilles qui s'y promènent avec la sauvage liberté de

la nature; il faut surtout ne pas craindre le froid, car en quelques

instants vous sentez un manteau de glace qui se pose sur vos épaules,

comme la main du commandeur sur le cou de don Juan. Un soir j'y ai

frissonné: le vent avait fait tourner une vieille girouette rouillée,

dont les cris ressemblèrent à un gémissement poussé par la maison au

moment où j'achevais un drame assez noir par lequel je m'expliquais

cette espèce de douleur monumentalisée. Je revins à mon auberge, en

proie à des idées sombres. Quand j'eus soupé, l'hôtesse entra d'un

air de mystère dans ma chambre, et me dit:--Monsieur, voici monsieur

Regnault.--Qu'est monsieur Regnault?--Comment, monsieur ne connaît

pas monsieur Regnault? Ah! c'est drôle! dit-elle en s'en allant. Tout

à coup je vis apparaître un homme long, fluet, vêtu de noir, tenant

son chapeau à la main, et qui se présenta comme un bélier prêt à

fondre sur son rival, en me montrant un front fuyant, une petite tête

pointue, et une face pâle, assez semblable à un verre d'eau sale.

Vous eussiez dit de l'huissier d'un ministre. Cet inconnu portait un

vieil habit, très usé sur les plis; mais il avait un diamant au jabot

de sa chemise et des boucles d'or à ses oreilles.--Monsieur, à qui

ai-je l'honneur de parler! lui dis-je. Il s'assit sur une chaise, se

mit devant mon feu, posa son chapeau sur ma table, et me répondit en

se frottant les mains:--Ah! il fait bien froid. Monsieur, je suis

monsieur Regnault. Je m'inclinai, en me disant à moi-même:--_Il

bondo cani!_ Cherche.--Je suis, reprit-il, notaire à Vendôme.--J'en

suis ravi, monsieur, m'écriai-je, mais je ne suis point en mesure de

tester, pour des raisons à moi connues.--Petit moment, reprit-il, en

levant la main comme pour m'imposer silence. Permettez, monsieur,

permettez! J'ai appris que vous alliez vous promener quelquefois dans

le jardin de la Grande Bretèche.--Oui, monsieur.--Petit moment! dit-il

en répétant son geste, cette action constitue un véritable délit.

Monsieur, je viens, au nom et comme exécuteur testamentaire de feu

madame la comtesse de Merret, vous prier de discontinuer vos visites.

Petit moment! Je ne suis pas un Turc et ne veux point vous en faire un

crime. D'ailleurs, bien permis à vous d'ignorer les circonstances qui

m'obligent à laisser tomber en ruines le plus bel hôtel de Vendôme.

Cependant, monsieur, vous paraissez avoir de l'instruction, et devez

savoir que les lois défendent, sous des peines graves, d'envahir

une propriété close. Une haie vaut un mur. Mais l'état dans lequel

la maison se trouve peut servir d'excuse à votre curiosité. Je ne

demanderais pas mieux que de vous laisser libre d'aller et venir dans

cette maison; mais chargé d'exécuter les volontés de la testatrice,

j'ai l'honneur, monsieur, de vous prier de ne plus entrer dans le

jardin. Moi-même, monsieur, depuis l'ouverture du testament, je n'ai

pas mis le pied dans cette maison, qui dépend, comme j'ai eu l'honneur

de vous le dire, de la succession de madame de Merret. Nous en avons

seulement constaté les portes et fenêtres, afin d'asseoir les impôts

que je paye annuellement sur des fonds à ce destinés par feu madame la

comtesse. Ah! mon cher monsieur, son testament a fait bien du bruit

dans Vendôme! Là, il s'arrêta pour se moucher, le digne homme! Je

respectai sa loquacité, comprenant à merveille que la succession de

madame de Merret était l'événement le plus important de sa vie, toute

sa réputation, sa gloire, sa Restauration. Il me fallait dire adieu

à mes belles rêveries, à mes romans; je ne fus donc pas rebelle au

plaisir d'apprendre la vérité d'une manière officielle.--Monsieur,

lui dis-je, serait-il indiscret de vous demander les raisons de cette

bizarrerie? A ces mots, un air qui exprimait tout le plaisir que

ressentent les hommes habitués à monter sur le _dada_, passa sur la

figure du notaire. Il releva le col de sa chemise avec une sorte de

fatuité, tira sa tabatière, l'ouvrit, m'offrit du tabac; et, sur mon

refus, il en saisit une forte pincée. Il était heureux! Un homme qui

n'a pas de dada ignore tout le parti que l'on peut tirer de la vie.

Un dada est le milieu précis entre la passion et la monomanie. En ce

moment, je compris cette jolie expression de Sterne dans toute son

étendue, et j'eus une complète idée de la joie avec laquelle l'oncle

Tobie enfourchait, Trim aidant, son cheval de bataille.--Monsieur,

me dit monsieur Regnault, j'ai été premier clerc de maître Roguin, à

Paris. Excellente étude, dont vous avez peut-être entendu parler? Non!

cependant une malheureuse faillite l'a rendu célèbre. N'ayant pas assez

de fortune pour traiter à Paris, au prix où les charges montèrent en

1816, je vins ici acquérir l'Étude de mon prédécesseur. J'avais des

parents à Vendôme, entre autres une tante fort riche, qui m'a donné sa

fille en mariage.--Monsieur, reprit-il après une légère pause, trois

mois après avoir été agréé par Monseigneur le Garde-des-Sceaux, je fus

mandé un soir, au moment où j'allais me coucher (je n'étais pas encore

marié), par madame la comtesse de Merret, en son château de Merret.

Sa femme de chambre, une brave fille qui sert aujourd'hui dans cette

hôtellerie, était à ma porte avec la calèche de madame la comtesse.

Ah! petit moment! Il faut vous dire, monsieur, que monsieur le comte

de Merret était allé mourir à Paris deux mois avant que je vinsse

ici. Il y périt misérablement en se livrant à des excès de tous les

genres. Vous comprenez? Le jour de son départ, madame la comtesse avait

quitté la Grande Bretèche et l'avait démeublée. Quelques personnes

prétendent même qu'elle a brûlé les meubles, les tapisseries, enfin

toutes les choses généralement quelconques qui garnissaient les lieux

présentement loués par ledit sieur... (Tiens, qu'est-ce que je dis

donc? Pardon, je croyais dicter un bail.) Qu'elle les brûla, reprit-il,

dans la prairie de Merret. Êtes-vous allé à Merret, monsieur? Non,

dit-il en faisant lui-même ma réponse. Ah! c'est un fort bel endroit!

Depuis trois mois environ, dit-il en continuant après un petit

hochement de tête, monsieur le comte et madame la comtesse avaient

vécu singulièrement; ils ne recevaient plus personne, madame habitait

le rez-de-chaussée, et monsieur le premier étage. Quand madame la

comtesse resta seule, elle ne se montra plus qu'à l'église. Plus tard,

chez elle à son château, elle refusa de voir les amis et amies qui

vinrent lui faire des visites. Elle était déjà très changée au moment

où elle quitta la Grande Bretèche pour aller à Merret. Cette chère

femme-là... (je dis chère, parce que ce diamant me vient d'elle, je

ne l'ai vue, d'ailleurs, qu'une seule fois!) Donc, cette bonne dame

était très malade; elle avait sans doute désespéré de sa santé, car

elle est morte sans vouloir appeler de médecins; aussi, beaucoup de

nos dames ont-elles pensé qu'elle ne jouissait pas de toute sa tête.

Monsieur, ma curiosité fut donc singulièrement excitée en apprenant

que madame de Merret avait besoin de mon ministère. Je n'étais pas le

seul qui s'intéressât à cette histoire. Le soir même, quoiqu'il fût

tard, toute la ville sut que j'allais à Merret. La femme de chambre

répondit assez vaguement aux questions que je lui fis en chemin;

néanmoins, elle me dit que sa maîtresse avait été administrée par le

curé de Merret pendant la journée, et qu'elle paraissait ne pas devoir

passer la nuit. J'arrivai sur les onze heures au château. Je montai

le grand escalier. Après avoir traversé de grandes pièces hautes et

noires, froides et humides en diable, je parvins dans la chambre à

coucher d'honneur où était madame la comtesse. D'après les bruits qui

couraient sur cette dame (monsieur, je n'en finirais pas si je vous

répétais tous les contes qui se sont débités à son égard!), je me la

figurais comme une coquette. Imaginez-vous que j'eus beaucoup de peine

à la trouver dans le grand lit où elle gisait. Il est vrai que, pour

éclairer cette énorme chambre à frises de l'ancien régime, et poudrées

de poussière à faire éternuer rien qu'à les voir, elle avait une de ces

anciennes lampes d'Argant. Ah! mais vous n'êtes pas allé à Merret! Eh!

bien, monsieur, le lit est un de ces lits d'autrefois, avec un ciel

élevé, garni d'indienne à ramages. Une petite table de nuit était près

du lit, et je vis dessus une _Imitation de Jésus-Christ_, que, par

parenthèse, j'ai achetée à ma femme, ainsi que la lampe. Il y avait

aussi une grande bergère pour la femme de confiance, et deux chaises.

Point de feu, d'ailleurs. Voilà le mobilier. Ça n'aurait pas fait

dix lignes dans un inventaire. Ah! mon cher monsieur, si vous aviez

vu, comme je la vis alors, cette vaste chambre tendue en tapisseries

brunes, vous vous seriez cru transporté dans une véritable scène de

roman. C'était glacial, et mieux que cela, funèbre, ajouta-t-il en

levant le bras par un geste théâtral et faisant une pause. A force de

regarder, en venant près du lit, je finis par voir madame de Merret,

encore grâce à la lueur de la lampe dont la clarté donnait sur les

oreillers. Sa figure était jaune comme de la cire, et ressemblait à

deux mains jointes. Madame la comtesse avait un bonnet de dentelles qui

laissait voir de beaux cheveux, mais blancs comme du fil. Elle était

sur son séant, et paraissait s'y tenir avec beaucoup de difficulté.

Ses grands yeux noirs, abattus par la fièvre, sans doute, et déjà

presque morts, remuaient à peine sous les os où sont les sourcils.--Ça,

dit-il en me montrant l'arcade de ses yeux. Son front était humide.

Ses mains décharnées ressemblaient à des os recouverts d'une peau

tendre; ses veines, ses muscles se voyaient parfaitement bien. Elle

avait dû être très belle; mais, en ce moment! je fus saisi de je ne

sais quel sentiment à son aspect. Jamais, au dire de ceux qui l'ont

ensevelie, une créature vivante n'avait atteint à sa maigreur sans

mourir. Enfin, c'était épouvantable à voir! Le mal avait si bien rongé

cette femme qu'elle n'était plus qu'un fantôme. Ses lèvres d'un violet

pâle me parurent immobiles quand elle me parla. Quoique ma profession

m'ait familiarisé avec ces spectacles en me conduisant parfois au

chevet des mourants pour constater leurs dernières volontés, j'avoue

que les familles en larmes et les agonies que j'ai vues n'étaient

rien auprès de cette femme solitaire et silencieuse, dans ce vaste

château. Je n'entendais pas le moindre bruit, je ne voyais pas ce

mouvement que la respiration de la malade aurait dû imprimer aux

draps qui la couvraient, et je restai tout à fait immobile, occupé

à la regarder avec une sorte de stupeur. Il me semble que j'y suis

encore. Enfin ses grands yeux se remuèrent, elle essaya de lever

sa main droite qui retomba sur le lit, et ces mots sortirent de sa

bouche comme un souffle, car sa voix n'était déjà plus une voix.--«Je

vous attendais avec bien de l'impatience.» Ses joues se colorèrent

vivement. Parler, monsieur, c'était un effort pour elle.--«Madame,»

lui dis-je. Elle me fit signe de me taire. En ce moment, la vieille

femme de charge se leva et me dit à l'oreille: «Ne parlez pas, madame

la comtesse est hors d'état d'entendre le moindre bruit; et ce que

vous lui diriez pourrait l'agiter.» Je m'assis. Quelques instants

après, madame de Merret rassembla tout ce qui lui restait de forces

pour mouvoir son bras droit, le mit, non sans des peines infinies,

sous son traversin; elle s'arrêta pendant un petit moment; puis, elle

fit un dernier effort pour retirer sa main, et lorsqu'elle eut pris

un papier cacheté, des gouttes de sueur tombèrent de son front.--«Je

vous confie mon testament, dit-elle. Ah! mon Dieu! Ah!» Ce fut tout.

Elle saisit un crucifix qui était sur son lit, le porta rapidement à

ses lèvres, et mourut. L'expression de ses yeux fixes me fait encore

frissonner quand j'y songe. Elle avait dû bien souffrir! Il y avait

de la joie dans son dernier regard, sentiment qui resta gravé sur

ses yeux morts. J'emportai le testament; et, quand il fut ouvert, je

vis que madame de Merret m'avait nommé son exécuteur testamentaire.

Elle léguait la totalité de ses biens à l'hôpital de Vendôme, sauf

quelques legs particuliers. Mais voici quelles furent ses dispositions

relativement à la Grande Bretèche. Elle me recommanda de laisser

cette maison pendant cinquante années révolues, à partir du jour de

sa mort, dans l'état où elle se trouverait au moment de son décès, en

interdisant l'entrée des appartements à quelque personne que ce fût,

en défendant d'y faire la moindre réparation, et allouant même une

rente afin de gager des gardiens, s'il en était besoin, pour assurer

l'entière exécution de ses intentions. A l'expiration de ce terme, si

le vœu de la testatrice a été accompli, la maison doit appartenir à

mes héritiers, car monsieur sait que les notaires ne peuvent accepter

de legs; sinon, la Grande Bretèche reviendrait à qui de droit, mais à

la charge de remplir les conditions indiquées dans un codicille annexé

au testament, et qui ne doit être ouvert qu'à l'expiration desdites

cinquante années. Le testament n'a point été attaqué, donc... A ce

mot, et sans achever sa phrase, le notaire oblong me regarda d'un

air de triomphe, je le rendis tout à fait heureux en lui adressant

quelques compliments.--Monsieur, lui dis-je en terminant, vous m'avez

si vivement impressionné, que je crois voir cette mourante plus pâle

que ses draps; ses yeux luisants me font peur; et je rêverai d'elle

cette nuit. Mais vous devez avoir formé quelques conjectures sur les

dispositions contenues dans ce bizarre testament.--Monsieur, me dit-il

avec une réserve comique, je ne me permets jamais de juger la conduite

des personnes qui m'ont honoré par le don d'un diamant. Je déliai

bientôt la langue du scrupuleux notaire vendomois, qui me communiqua,

non sans de longues digressions, les observations dues aux profonds

politiques des deux sexes dont les arrêts font loi dans Vendôme. Mais

ces observations étaient si contradictoires, si diffuses, que je

faillis m'endormir, malgré l'intérêt que je prenais à cette histoire

authentique. Le ton lourd et l'accent monotone de ce notaire, sans

doute habitué à s'écouter lui-même et à se faire écouter de ses clients

ou de ses compatriotes, triompha de ma curiosité. Heureusement il s'en

alla.--Ah! ah! monsieur, bien des gens, me dit-il dans l'escalier,

voudraient vivre encore quarante-cinq ans; mais, petit moment! Et il

mit, d'un air fin, l'index de sa main droite sur sa narine, comme s'il

eût voulu dire: Faites bien attention à ceci!--Pour aller jusque-là,

dit-il, il ne faut pas avoir la soixantaine. Je fermai ma porte, après

avoir été tiré de mon apathie par ce dernier trait que le notaire

trouva très spirituel; puis, je m'assis dans mon fauteuil, en mettant

mes pieds sur les deux chenets de ma cheminée. Je m'enfonçai dans un

roman à la Radcliffe, bâti sur les données juridiques de monsieur

Regnault, quand ma porte, manœuvrée par la main adroite d'une

femme, tourna sur ses gonds. Je vis venir mon hôtesse, grosse femme

réjouie, de belle humeur, qui avait manqué sa vocation: c'était une

Flamande qui aurait dû naître dans un tableau de Teniers.--Eh bien!

monsieur? me dit-elle. Monsieur Regnault vous a sans doute rabâché son

histoire de la Grande Bretèche.--Oui, mère Lepas.--Que vous a-t-il

dit? Je lui répétai en peu de mots la ténébreuse et froide histoire

de madame Merret. A chaque phrase, mon hôtesse tendait le cou, en

me regardant avec une perspicacité d'aubergiste, espèce de juste

milieu entre l'instinct du gendarme, l'astuce de l'espion et la ruse

du commerçant.--Ma chère dame Lepas! ajoutai-je en terminant, vous

paraissez en savoir davantage. Hein? Autrement, pourquoi seriez-vous

montée chez moi?--Ah! foi d'honnête femme, aussi vrai que je m'appelle

Lepas...--Ne jurez pas, vos yeux sont gros d'un secret. Vous avez connu

monsieur de Merret. Quel homme était-ce?--Dame, monsieur de Merret,

voyez-vous était un bel homme qu'on ne finissait pas de voir, tant il

était long! un digne gentilhomme venu de Picardie, et qui avait, comme

nous disons ici, la tête près du bonnet. Il payait tout comptant pour

n'avoir de difficultés avec personne. Voyez-vous, il était vif? Nos

dames le trouvaient toutes fort aimable.--Parce qu'il était vif! dis-je

à mon hôtesse.--Peut-être bien, dit-elle. Vous pensez bien, monsieur,

qu'il fallait avoir eu quelque chose devant soi, comme on dit, pour

épouser madame de Merret qui, sans vouloir nuire aux autres, était la

plus belle et la plus riche personne du Vendômois. Elle avait aux

environs de vingt mille livres de rente. Toute la ville assistait à sa

noce. La mariée était mignonne et avenante, un vrai bijou de femme.

Ah! ils ont fait un beau couple dans le temps!--Ont-ils été heureux

en ménage?--Heu, heu! oui et non, autant qu'on peut le présumer, car

vous pensez bien que, nous autres, nous ne vivions pas à pot et à

rôt avec eux! Madame de Merret était une bonne femme, bien gentille,

qui avait peut-être bien à souffrir quelquefois des vivacités de son

mari; mais quoiqu'un peu fier, nous l'aimions. Bah! c'était son état

à lui d'être comme ça! Quand on est noble, voyez-vous...--Cependant

il a bien fallu quelque catastrophe pour que monsieur et madame de

Merret se séparassent violemment?--Je n'ai point dit qu'il y ait

eu de catastrophe, monsieur. Je n'en sais rien.--Bien. Je suis sûr

maintenant que vous savez tout.--Eh! bien, monsieur, je vais tout

vous dire. En voyant monter chez vous monsieur Regnault, j'ai bien

pensé qu'il vous parlerait de madame de Merret, à propos de la Grande

Bretèche. Ça m'a donné l'idée de consulter monsieur, qui me paraît un

homme de bon conseil et incapable de trahir une pauvre femme comme moi

qui n'ai jamais fait de mal à personne, et qui se trouve cependant

tourmentée par sa conscience. Jusqu'à présent je n'ai point osé

m'ouvrir aux gens de ce pays-ci, ce sont tous des bavards à langue

d'acier. Enfin, monsieur, je n'ai pas encore eu de voyageur qui soit

demeuré si longtemps que vous dans mon auberge, et auquel je pusse

dire l'histoire des quinze mille francs...--Ma chère dame Lepas! lui

répondis-je en arrêtant le flux de ses paroles, si votre confidence

est de nature à me compromettre, pour tout au monde je ne voudrais

pas en être chargé.--Ne craignez rien, dit-elle en m'interrompant.

Vous allez voir. Cet empressement me fit croire que je n'étais pas le

seul à qui ma bonne aubergiste eût communiqué le secret dont je devais

être l'unique dépositaire, et j'écoutai.--Monsieur, dit-elle, quand

l'Empereur envoya ici des Espagnols prisonniers de guerre ou autres,

j'eus à loger, au compte du gouvernement, un jeune Espagnol envoyé

à Vendôme sur parole. Malgré la parole, il allait tous les jours se

montrer au Sous-Préfet. C'était un Grand d'Espagne! Excusez du peu! Il

portait un nom en _os_ et en _dia_, comme Bagos de Férédia. J'ai son

nom écrit sur mes registres; vous pourrez le lire, si vous le voulez.

Oh! c'était un beau jeune homme pour un Espagnol qu'on dit tous laids.

Il n'avait guère que cinq pieds deux ou trois pouces, mais il était

bien fait; il avait de petites mains qu'il soignait, ah! fallait voir.

Il avait autant de brosses pour ses mains qu'une femme en a pour toutes

ses toilettes! Il avait de grands cheveux noirs, un œil de feu, un

teint un peu cuivré, mais qui me plaisait tout de même. Il portait du

linge fin comme je n'en ai jamais vu à personne, quoique j'aie logé des

princesses, et entre autres le général Bertrand, le duc et la duchesse

d'Abrantès, monsieur Decazes et le roi d'Espagne. Il ne mangeait pas

grand'chose; mais il avait des manières si polies, si aimables, qu'on

ne pouvait pas lui en vouloir. Oh! je l'aimai beaucoup, quoiqu'il ne

disait pas quatre paroles par jour et qu'il fût impossible d'avoir

avec lui la moindre conversation; si on lui parlait, il ne répondait

pas: c'était un tic, une manie qu'ils ont tous, à ce qu'on m'a dit.

Il lisait son bréviaire comme un prêtre, il allait à la messe et à

tous les offices régulièrement. Où se mettait-il (nous avons remarqué

cela plus tard)? à deux pas de la chapelle de madame de Merret. Comme

il se plaça là dès la première fois qu'il vint à l'église, personne

n'imagina qu'il y eût de l'intention dans son fait. D'ailleurs, il

ne levait pas le nez de dessus son livre de prières, le pauvre jeune

homme! Pour lors, monsieur, le soir il se promenait sur la montagne,

dans les ruines du château. C'était son seul amusement à ce pauvre

homme, il se rappelait là son pays. On dit que c'est tout montagnes

en Espagne! Dès les premiers jours de sa détention, il s'attarda.

Je fus inquiète en ne le voyant revenir que sur le coup de minuit;

mais nous nous habituâmes tous à sa fantaisie; il prit la clef de

la porte, et nous ne l'attendîmes plus. Il logeait dans la maison

que nous avons dans la rue des Casernes. Pour lors, un de nos valets

d'écurie nous dit qu'un soir, en allant faire baigner les chevaux, il

croyait avoir vu le Grand d'Espagne nageant au loin dans la rivière

comme un vrai poisson. Quand il revint, je lui dis de prendre garde

aux herbes; il parut contrarié d'avoir été vu dans l'eau.--Enfin,

monsieur, un jour, ou plutôt un matin, nous ne le trouvâmes plus

dans sa chambre, il n'était pas revenu. A force de fouiller partout,

je vis un écrit dans le tiroir de sa table où il y avait cinquante

pièces d'or espagnoles qu'on nomme des portugaises et qui valaient

environ cinq mille francs; puis des diamants pour dix mille francs

dans une petite boîte cachetée. Son écrit disait donc qu'au cas où il

ne reviendrait pas, il nous laissait cet argent et ces diamants, à la

charge de fonder des messes pour remercier Dieu de son évasion et pour

son salut. Dans ce temps-là, j'avais encore mon homme, qui courut à

sa recherche. Et voilà le drôle de l'histoire! il rapporta les habits

de l'Espagnol qu'il découvrit sous une grosse pierre, dans une espèce

de pilotis sur le bord de la rivière, du côté du château, à peu près

en face de la Grande Bretèche. Mon mari était allé là si matin, que

personne ne l'avait vu. Il brûla les habits après avoir lu la lettre,

et nous avons déclaré, suivant le désir du comte Férédia, qu'il s'était

évadé. Le Sous-Préfet mit toute la gendarmerie à ses trousses; mais

brust! on ne l'a point rattrapé. Lepas a cru que l'Espagnol s'était

noyé. Moi, monsieur, je ne le pense point, je crois plutôt qu'il est

pour quelque chose dans l'affaire de madame de Merret, vu que Rosalie

m'a dit que le crucifix auquel sa maîtresse tenait tant qu'elle

s'est fait ensevelir avec, était d'ébène et d'argent; or, dans les

premiers temps de son séjour, monsieur Férédia en avait un d'ébène et

d'argent que je ne lui ai plus revu. Maintenant, monsieur, n'est-il

pas vrai que je ne dois point avoir de remords des quinze mille francs

de l'Espagnol, et qu'ils sont bien à moi?--Certainement. Mais vous

n'avez pas essayé de questionner Rosalie? lui dis-je.--Oh! si fait,

monsieur. Que voulez-vous? Cette fille-là, c'est un mur. Elle sait

quelque chose; mais il est impossible de la faire jaser. Après avoir

encore causé pendant un moment avec moi, mon hôtesse me laissa en proie

à des pensées vagues et ténébreuses, à une curiosité romanesque, à

une terreur religieuse assez semblable au sentiment profond qui nous

saisit quand nous entrons à la nuit dans une église sombre où nous

apercevons une faible lumière lointaine sous des arceaux élevés; une

figure indécise glisse, un frottement de robe ou de soutane se fait

entendre... nous avons frissonné. La Grande Bretèche et ses hautes

herbes, ses fenêtres condamnées, ses ferrements rouillés, ses portes

closes, ses appartements déserts, se montra tout à coup fantastiquement

devant moi. J'essayai de pénétrer dans cette mystérieuse demeure en y

cherchant le nœud de cette solennelle histoire, le drame qui avait tué

trois personnes. Rosalie fut à mes yeux l'être le plus intéressant de

Vendôme. Je découvris, en l'examinant, les traces d'une pensée intime,

malgré la santé brillante qui éclatait sur son visage potelé. Il y

avait chez elle un principe de remords ou d'espérance; son attitude

annonçait un secret, comme celle des dévotes qui prient avec excès ou

celle de la fille infanticide qui entend toujours le dernier cri de son

enfant. Sa pose était cependant naïve et grossière, son niais sourire

n'avait rien de criminel, et vous l'eussiez jugée innocente, rien qu'à

voir le grand mouchoir à carreaux rouges et bleus qui recouvrait son

buste vigoureux, encadré, serré, ficelé par une robe à raies blanches

et violettes.--Non, pensais-je, je ne quitterai pas Vendôme sans savoir

toute l'histoire de la Grande Bretèche. Pour arriver à mes fins je

deviendrai l'ami de Rosalie, s'il le faut absolument.--Rosalie! lui

dis-je un soir.--Plaît-il, monsieur?--Vous n'êtes pas mariée? Elle

tressaillit légèrement.--Oh! je ne manquerai point d'hommes quand la

fantaisie d'être malheureuse me prendra! dit-elle en riant. Elle se

remit promptement de son émotion intérieure, car toutes les femmes,

depuis la grande dame jusqu'aux servantes d'auberge inclusivement, ont

un sang-froid qui leur est particulier.--Vous êtes assez fraîche, assez

appétissante pour ne pas manquer d'amoureux! Mais, dites-moi, Rosalie,

pourquoi vous êtes-vous faite servante d'auberge en quittant madame

de Merret? Est-ce qu'elle ne vous a pas laissé quelque rente?--Oh!

que si! Mais, monsieur, ma place est la meilleure de tout Vendôme.

Cette réponse était une de celles que les juges et les avoués nomment

_dilatoires_. Rosalie me paraissait située dans cette histoire

romanesque comme la case qui se trouve au milieu d'un damier; elle

était au centre même de l'intérêt et de la vérité; elle me semblait

nouée dans le nœud. Ce ne fut plus une séduction ordinaire à tenter,

il y avait dans cette fille le dernier chapitre d'un roman; aussi, dès

ce moment, Rosalie devint-elle l'objet de ma prédilection. A force

d'étudier cette fille, je remarquai chez elle, comme chez toutes les

femmes de qui nous faisons notre pensée principale, une foule de

qualités: elle était propre, soigneuse; elle était belle, cela va sans

dire; elle eut bientôt tous les attraits que notre désir prête aux

femmes, dans quelque situation qu'elles puissent être. Quinze jours

après la visite du notaire, un soir, ou plutôt un matin, car il était

de très bonne heure, je dis à Rosalie:--Raconte-moi donc tout ce que

tu sais sur madame de Merret?--Oh! répondit-elle avec terreur, ne me

demandez pas cela, monsieur Horace! Sa belle figure se rembrunit, ses

couleurs vives et animées pâlirent, et ses yeux n'eurent plus leur

innocent éclat humide.--Eh! bien, reprit-elle, puisque vous le voulez,

je vous le dirai; mais gardez-moi bien le secret!--Va! ma pauvre fille,

je garderai tous tes secrets avec une probité de voleur, c'est la

plus loyale qui existe.--Si cela vous est égal, me dit-elle, j'aime

mieux que ce soit avec la vôtre. Là-dessus, elle ragréa son foulard,

et se posa comme pour conter; car il y a, certes, une attitude de

confiance et de sécurité nécessaire pour faire un récit. Les meilleures

narrations se disent à une certaine heure, comme nous sommes là tous

à table. Personne n'a bien conté debout ou à jeun. Mais s'il fallait

reproduire fidèlement la diffuse éloquence de Rosalie, un volume

entier suffirait à peine. Or, comme l'événement dont elle me donna la

confuse connaissance se trouve placé, entre le bavardage du notaire et

celui de madame Lepas, aussi exactement que les moyens termes d'une

proportion arithmétique le sont entre leurs deux extrêmes, je n'ai plus

qu'à vous le dire en peu de mots. J'abrége donc. La chambre que madame

de Merret occupait à la Bretèche était située au rez-de-chaussée. Un

petit cabinet de quatre pieds de profondeur environ, pratiqué dans

l'intérieur du mur, lui servait de garde-robe. Trois mois avant la

soirée dont je vais vous raconter les faits, madame de Merret avait

été assez sérieusement indisposée pour que son mari la laissât seule

chez elle, et il couchait dans une chambre au premier étage. Par un de

ces hasards impossibles à prévoir, il revint, ce soir-là, deux heures

plus tard que de coutume du Cercle où il allait lire les journaux

et causer politique avec les habitants du pays. Sa femme le croyait

rentré, couché, endormi. Mais l'invasion de la France avait été l'objet

d'une discussion fort animée; la partie de billard s'était échauffée,

il avait perdu quarante francs, somme énorme à Vendôme, où tout le

monde thésaurise, et où les mœurs sont contenues dans les bornes d'une

modestie digne d'éloges, qui peut-être devient la source d'un bonheur

vrai dont ne se soucie aucun Parisien. Depuis quelque temps monsieur

de Merret se contentait de demander à Rosalie si sa femme était

couchée; sur la réponse toujours affirmative de cette fille, il allait

immédiatement chez lui, avec cette bonhomie qu'enfantent l'habitude

et la confiance. En rentrant, il lui prit fantaisie de se rendre chez

madame de Merret pour lui conter sa mésaventure, peut-être aussi pour

s'en consoler. Pendant le dîner, il avait trouvé madame de Merret fort

coquettement mise; il se disait, en allant du Cercle chez lui, que sa

femme ne souffrait plus, que sa convalescence l'avait embellie, et il

s'en apercevait, comme les maris s'aperçoivent de tout, un peu tard.

Au lieu d'appeler Rosalie qui dans ce moment était occupée dans la

cuisine à voir la cuisinière et le cocher jouant un coup difficile

de la brisque, monsieur de Merret se dirigea vers la chambre de sa

femme, à la lueur de son falot qu'il avait déposé sur la première

marche de l'escalier. Son pas facile à reconnaître retentissait sur

les voûtes du corridor. Au moment où le gentilhomme tourne la clef de

la chambre de sa femme, il crut entendre fermer la porte du cabinet

dont je vous ai parlé; mais, quand il entra, madame de Merret était

seule, debout devant la cheminée. Le mari pensa naïvement en lui-même

que Rosalie était dans le cabinet; cependant un soupçon qui lui tinta

dans l'oreille avec un bruit de cloches le mit en défiance; il regarda

sa femme, et lui trouva dans les yeux je ne sais quoi de trouble et de

fauve.--Vous rentrez bien tard, dit-elle. Cette voix ordinairement si

pure et si gracieuse lui parut légèrement altérée. Monsieur de Merret

ne répondit rien, car en ce moment Rosalie entra. Ce fut un coup de

foudre pour lui. Il se promena dans la chambre, en allant d'une fenêtre

à l'autre par un mouvement uniforme et les bras croisés.--Avez-vous

appris quelque chose de triste, ou souffrez-vous? lui demanda

timidement sa femme pendant que Rosalie la déshabillait. Il garda le

silence.--Retirez-vous, dit madame de Merret à sa femme de chambre,

je mettrai mes papillotes moi-même. Elle devina quelque malheur au

seul aspect de la figure de son mari et voulut être seule avec lui.

Lorsque Rosalie fut partie, ou censée partie, car elle resta pendant

quelques instants dans le corridor, monsieur de Merret vint se placer

devant sa femme, et lui dit froidement:--Madame, il y a quelqu'un dans

votre cabinet! Elle regarda son mari d'un air calme, et lui répondit

avec simplicité:--Non, monsieur. Ce non navra monsieur de Merret, il

n'y croyait pas; et pourtant jamais sa femme ne lui avait paru ni plus

pure ni plus religieuse qu'elle semblait l'être en ce moment. Il se

leva pour aller ouvrir le cabinet; madame de Merret le prit par la

main, l'arrêta, le regarda d'un air mélancolique, et lui dit d'une voix

singulièrement émue:--Si vous ne trouvez personne, songez que tout

sera fini entre nous! L'incroyable dignité empreinte dans l'attitude

de sa femme rendit au gentilhomme une profonde estime pour elle, et

lui inspira une de ces résolutions auxquelles il ne manque qu'un plus

vaste théâtre pour devenir immortelles.--Non, dit-il, Joséphine, je

n'irai pas. Dans l'un et l'autre cas, nous serions séparés à jamais.

Écoute, je connais toute la pureté de ton âme, et sais que tu mènes une

vie sainte, tu ne voudrais pas commettre un péché mortel aux dépens

de ta vie. A ces mots, madame de Merret regarda son mari d'un œil

hagard.--Tiens, voici ton crucifix, ajouta cet homme. Jure-moi devant

Dieu qu'il n'y a là personne, je te croirai, je n'ouvrirai jamais cette

porte. Madame de Merret prit le crucifix et dit:--Je le jure.--Plus

haut, dit le mari, et répète: Je jure devant Dieu qu'il n'y a personne

dans ce cabinet. Elle répéta la phrase sans se troubler.--C'est bien,

dit froidement monsieur de Merret. Après un moment de silence:--Vous

avez une bien belle chose que je ne connaissais pas, dit-il en

examinant ce crucifix d'ébène incrusté d'argent, et très artistement

sculpté.--Je l'ai trouvé chez Duvivier, qui, lorsque cette troupe

de prisonniers passa par Vendôme l'année dernière, l'avait acheté

d'un religieux espagnol.--Ah! dit monsieur de Merret en remettant le

crucifix au clou, et il sonna. Rosalie ne se fit pas attendre. Monsieur

de Merret alla vivement à sa rencontre, l'emmena dans l'embrasure de la

fenêtre qui donnait dans le jardin, et lui dit à voix basse:--Je sais

que Gorenflot veut t'épouser, la pauvreté seule vous empêche de vous

mettre en ménage, et tu lui as dit que tu ne serais pas sa femme s'il

ne trouvait moyen de se rendre maître maçon... Eh bien! va le chercher,

dis-lui de venir ici avec sa truelle et ses outils. Fais en sorte de

n'éveiller que lui dans sa maison; sa fortune passera vos désirs.

Surtout sors d'ici sans jaser, sinon.... Il fronça le sourcil. Rosalie

partit, il la rappela.--Tiens, prends mon passe-partout, dit-il.--Jean!

cria monsieur de Merret d'une voix tonnante dans le corridor. Jean,

qui était tout à la fois son cocher et son homme de confiance, quitta

sa partie de brisque, et vint.--Allez vous coucher tous, lui dit son

maître en lui faisant signe de s'approcher; et le gentilhomme ajouta,

mais à voix basse:--Lorsqu'ils seront tous endormis, _endormis_,

entends-tu bien? tu descendras m'en prévenir. Monsieur de Merret,

qui n'avait pas perdu de vue sa femme, tout en donnant ses ordres,

revint tranquillement auprès d'elle devant le feu, et se mit à lui

raconter les événements de la partie de billard et les discussions du

Cercle. Lorsque Rosalie fut de retour, elle trouva monsieur et madame

de Merret causant très amicalement. Le gentilhomme avait récemment

fait plafonner toutes les pièces qui composaient son appartement de

réception au rez-de-chaussée. Le plâtre est fort rare à Vendôme, le

transport en augmente beaucoup le prix; le gentilhomme en avait donc

fait venir une assez grande quantité, sachant qu'il trouverait toujours

bien des acheteurs pour ce qu'il lui resterait. Cette circonstance

lui inspira le dessein qu'il mit à exécution.--Monsieur, Gorenflot

est là, dit Rosalie à voix basse.--Qu'il entre! répondit tout haut

le gentilhomme picard. Madame de Merret pâlit légèrement en voyant le

maçon.--Gorenflot, dit le mari, va prendre des briques sous la remise,

et apportes-en assez pour murer la porte de ce cabinet; tu te serviras

du plâtre qui me reste pour enduire le mur. Puis attirant à lui Rosalie

et l'ouvrier:--Écoute, Gorenflot, dit-il à voix basse, tu coucheras ici

cette nuit. Mais, demain matin, tu auras un passe-port pour aller en

pays étranger dans une ville que je t'indiquerai. Je te remettrai six

mille francs pour ton voyage. Tu demeureras dix ans dans cette ville;

si tu ne t'y plaisais pas, tu pourrais t'établir dans une autre, pourvu

que ce soit au même pays. Tu passeras par Paris, où tu m'attendras. Là

je t'assurerai par un contrat six autres mille francs qui te seront

payés à ton retour au cas où tu aurais rempli les conditions de notre

marché. A ce prix, tu devras garder le plus profond silence sur ce que

tu auras fait ici cette nuit. Quant à toi, Rosalie, je te donnerai dix

mille francs qui ne te seront comptés que le jour de tes noces, et

à la condition d'épouser Gorenflot; mais, pour vous marier, il faut

se taire. Sinon, plus de dot.--Rosalie, dit madame de Merret, venez

me coiffer. Le mari se promena tranquillement de long en large, en

surveillant la porte, le maçon et sa femme, mais sans laisser paraître

une défiance injurieuse. Gorenflot fut obligé de faire du bruit. Madame

de Merret saisit un moment où l'ouvrier déchargeait des briques et où

son mari se trouvait au bout de la chambre, pour dire à Rosalie:--Mille

francs de rente pour toi, ma chère enfant, si tu peux dire à Gorenflot

de laisser une crevasse en bas. Puis, tout haut, elle lui dit avec

sang-froid:--Va donc l'aider! Monsieur et madame de Merret restèrent

silencieux pendant tout le temps que Gorenflot mit à murer la porte.

Ce silence était calcul chez le mari, qui ne voulait pas fournir à sa

femme le prétexte de jeter des paroles à double entente; et chez madame

de Merret ce fut prudence ou fierté. Quand le mur fut à la moitié de

son élévation, le rusé maçon prit un moment où le gentilhomme avait le

dos tourné pour donner un coup de pioche dans l'une des deux vitres de

la porte. Cette action fit comprendre à madame de Merret que Rosalie

avait parlé à Gorenflot. Tous trois virent alors une figure d'homme

sombre et brune, des cheveux noirs, un regard de feu. Avant que son

mari se fût retourné, la pauvre femme eut le temps de faire un signe

de tête à l'étranger pour qui ce signe voulait dire:--Espérez! A

quatre heures, vers le petit jour, car on était au mois de septembre,

la construction fut achevée. Le maçon resta sous la garde de Jean, et

monsieur de Merret coucha dans la chambre de sa femme. Le lendemain

matin, en se levant, il dit avec insouciance:--Ah! diable! il faut

que j'aille à la mairie pour le passe-port. Il mit son chapeau sur sa

tête, fit trois pas vers la porte, se ravisa, prit le crucifix. Sa

femme tressaillit de bonheur.--Il ira chez Duvivier, pensa-t-elle.

Aussitôt que le gentilhomme fut sorti, madame de Merret sonna Rosalie;

puis, d'une voix terrible:--La pioche! la pioche! s'écria-t-elle, et à

l'ouvrage! J'ai vu hier comment Gorenflot s'y prenait, nous aurons le

temps d'y faire un trou et de le reboucher. En un clin d'œil, Rosalie

apporta une espèce de _merlin_ à sa maîtresse, qui, avec une ardeur

dont rien ne pourrait donner une idée, se mit à démolir le mur. Elle

avait déjà fait sauter quelques briques, lorsqu'en prenant son élan

pour appliquer un coup encore plus vigoureux que les autres, elle vit

monsieur de Merret derrière elle; elle s'évanouit.--Mettez madame sur

son lit, dit froidement le gentilhomme. Prévoyant ce qui devait arriver

pendant son absence, il avait tendu un piége à sa femme; il avait tout

bonnement écrit au maire, et envoyé chercher Duvivier. Le bijoutier

arriva au moment où le désordre de l'appartement venait d'être réparé.

Duvivier, lui demanda le gentilhomme, n'avez-vous pas acheté des

crucifix aux Espagnols qui ont passé par ici?--Non, monsieur.--Bien,

je vous remercie, dit-il en échangeant avec sa femme un regard de

tigre.--Jean, ajouta-t-il en se tournant vers son valet de confiance,

vous ferez servir mes repas dans la chambre de madame de Merret, elle

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 10 / 54 段