de n'être rien, de vivre comme les oiseaux, de chasser dans Paris comme
les Sauvages et de rire de tout!...
--Tout fatigue, même l'Enfer, dit Maxime en riant. A ce soir!
Les deux roués, le jeune et le vieux, se levèrent. En regagnant son
escargot à un cheval, Maxime se dit:--Madame d'Espard ne peut pas
souffrir Béatrix, elle va m'aider... A l'hôtel de Grandlieu, cria-t-il
à son cocher en voyant passer Rastignac.
Trouvez un grand homme sans faiblesses?... Maxime vit la duchesse,
madame du Guénic et Clotilde en larmes.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à la duchesse.
--Calyste n'est pas rentré, c'est la première fois, et ma pauvre Sabine
est au désespoir.
--Madame la duchesse, dit Maxime en attirant la femme pieuse dans
l'embrasure d'une fenêtre, au nom de Dieu qui nous jugera, gardez le
plus profond secret sur mon dévouement, exigez-le de d'Ajuda, que
jamais Calyste ne sache rien de nos trames, ou nous aurions ensemble
un duel à mort... Quand je vous ai dit qu'il ne vous en coûterait pas
grand'chose, j'entendais que vous ne dépenseriez pas des sommes folles,
il me faut environ vingt mille francs; mais tout le reste me regarde,
et il faudra faire donner des places importantes, peut-être une Recette
générale.
La duchesse et Maxime sortirent. Quand madame de Grandlieu revint près
de ses deux filles, elle entendit un nouveau dithyrambe de Sabine
émaillé de faits domestiques encore plus cruels que ceux par lesquels
la jeune épouse avait vu finir son bonheur.
--Sois tranquille, ma petite, dit la duchesse à sa fille, Béatrix
paiera bien cher tes larmes et tes souffrances, la main de Satan
s'appesantit sur elle, elle recevra dix humiliations pour chacune des
tiennes!...
Madame Schontz fit prévenir Claude Vignon qui plusieurs fois avait
manifesté le désir de connaître personnellement Maxime de Trailles;
elle invita Couture, Fabien, Bixiou, Léon de Lora, La Palférine et
Nathan. Ce dernier fut demandé par Rochefide pour le compte de Maxime.
Aurélie eut ainsi neuf convives tous de première force, à l'exception
de du Ronceret; mais la vanité normande et l'ambition brutale de
l'Héritier se trouvaient à la hauteur de la puissance littéraire de
Claude Vignon, de la poésie de Nathan, de la finesse de La Palférine,
du coup d'œil financier de Couture, de l'esprit de Bixiou, du calcul
de Finot, de la profondeur de Maxime et du génie de Léon de Lora.
Madame Schontz, qui tenait à paraître jeune et belle, s'arma d'une
toilette comme savent en faire ces sortes de femmes. Ce fut une
pèlerine en guipure d'une finesse aranéide, une robe de velours bleu
dont le fin corsage était boutonné d'opales, et une coiffure à bandeaux
luisants comme de l'ébène. Madame Schontz devait sa célébrité de jolie
femme à l'éclat et à la fraîcheur d'un teint blanc et chaud comme
celui des créoles, à cette figure pleine de détails spirituels, de
traits nettement dessinés et fermes dont le type le plus célèbre fut
offert si longtemps jeune par la comtesse Merlin, et qui peut-être est
particulier aux figures méridionales. Malheureusement la petite madame
Schontz tendait à l'embonpoint depuis que sa vie était devenue heureuse
et calme. Le cou, d'une rondeur séduisante, commençait à s'empâter
ainsi que les épaules. On se repaît en France si principalement de la
tête des femmes, que les belles têtes font longtemps vivre les corps
déformés.
--Ma chère enfant, dit Maxime en entrant et en embrassant madame
Schontz au front, Rochefide a voulu me faire voir votre nouvel
établissement où je n'étais pas encore venu; mais c'est presque en
harmonie avec ses quatre cent mille francs de rente... Eh bien, il
s'en fallait de cinquante qu'il ne les eût, quand il vous a connue, et
en moins de cinq ans vous lui avez fait gagner ce qu'une autre, une
Antonia, une Malaga, Cadine ou Florentine lui auraient mangé.
--Je ne suis pas une fille, je suis une artiste! dit madame Schontz
avec une espèce de dignité. J'espère bien finir, comme dit la comédie,
par faire souche d'honnêtes gens...
--C'est désespérant, nous nous marions tous, reprit Maxime en se jetant
dans un fauteuil au coin du feu. Me voilà bientôt à la veille de faire
une comtesse Maxime.
--Oh! comme je voudrais la voir!... s'écria madame Schontz.
Mais permettez-moi, dit-elle, de vous présenter monsieur Claude
Vignon.--Monsieur Claude Vignon, monsieur de Trailles!...
--Ah! c'est vous qui avez laissé Camille Maupin, l'aubergiste de la
littérature, aller dans un couvent?... s'écria Maxime. Après vous,
Dieu!... Je n'ai jamais reçu pareil honneur. Mademoiselle des Touches
vous a traité, monsieur, en Louis XIV...
--Et voilà comme on écrit l'histoire!... répondit Claude Vignon, ne
savez-vous pas que sa fortune a été employée à dégager les terres de
monsieur du Guénic?... Si elle savait que Calyste est à son ex-amie...
(Maxime poussa le pied au critique en lui montrant monsieur de
Rochefide)... elle sortirait de son couvent, je crois, pour le lui
arracher.
--Ma foi, Rochefide, mon ami, dit Maxime en voyant que son
avertissement n'avait pas arrêté Claude Vignon, à ta place, je rendrais
à ma femme sa fortune, afin qu'on ne crût pas dans le monde qu'elle
s'attaque à Calyste par nécessité.
--Maxime a raison, dit madame Schontz en regardant Arthur qui rougit
excessivement. Si je vous ai gagné quelques mille francs de rentes,
vous ne sauriez mieux les employer. J'aurai fait le bonheur de la femme
et du mari, en voilà un chevron!...
--Je n'y avais jamais pensé, répondit le marquis; mais on doit être
gentilhomme avant d'être mari.
--Laisse-moi te dire quand il sera temps d'être généreux, dit Maxime.
--Arthur! dit Aurélie, Maxime a raison. Vois-tu, mon bon homme, nos
actions généreuses sont comme les actions de Couture, dit-elle en
regardant à la glace pour voir quelle personne arrivait, il faut les
placer à temps.
Couture était suivi de Finot. Quelques instants après, tous les
convives furent réunis dans le beau salon bleu et or de l'hôtel
Schontz; tel était le nom que les artistes donnaient à leur auberge
depuis que Rochefide l'avait achetée à sa Ninon II. En voyant entrer
La Palférine qui vint le dernier, Maxime alla vers lui, l'attira dans
l'embrasure d'une croisée et lui remit les vingt billets de banque.
--Surtout, mon petit, ne les ménage pas, dit-il avec la grâce
particulière aux mauvais sujets.
--Il n'y a que vous pour savoir ainsi les doubler!... répondit La
Palférine.
--Es-tu décidé?
--Puisque je prends, répondit le jeune comte avec hauteur et raillerie.
--Eh bien, Nathan, que voici, te présentera dans deux jours chez madame
la marquise de Rochefide, lui dit-il à l'oreille.
La Palférine fit un bond en entendant le nom.
--Ne manque pas de te dire amoureux-fou d'elle; et, pour ne pas
éveiller de soupçons, bois du vin, des liqueurs à mort! Je vais dire
à Aurélie de te mettre à côté de Nathan. Seulement, mon petit, il
faudra maintenant nous rencontrer tous les soirs, sur le boulevard de
la Madeleine, à une heure du matin, toi pour me rendre compte de tes
progrès, moi pour te donner des instructions.
--On y sera, mon maître.... dit le jeune comte en s'inclinant.
--Comment nous fais-tu dîner avec un drôle habillé comme un premier
garçon de restaurant? demanda Maxime à l'oreille de madame Schontz en
lui désignant du Ronceret.
--Tu n'as donc jamais vu l'Héritier? Du Ronceret d'Alençon.
--Monsieur, dit Maxime à Fabien, vous devez connaître mon ami
d'Esgrignon?
--Il y a longtemps que Victurnien ne me connaît plus, répondit Fabien;
mais nous avons été très liés dans notre première jeunesse.
Le dîner fut un de ceux qui ne se donnent qu'à Paris, et chez ces
grandes dissipatrices, car elles surprennent les gens les plus
difficiles. Ce fut à un souper semblable, chez une courtisane belle et
riche comme madame Schontz, que Paganini déclara n'avoir jamais fait
pareille chère chez aucun souverain, ni bu de tels vins chez aucun
prince, ni entendu de conversation si spirituelle, ni vu reluire de
luxe si coquet.
Maxime et madame Schontz rentrèrent dans le salon les premiers, vers
dix heures, en laissant les convives qui ne gazaient plus les anecdotes
et qui se vantaient leurs qualités en collant leurs lèvres visqueuses
au bord des petits verres sans pouvoir les vider.
--Eh bien, ma petite, dit Maxime, tu ne t'es pas trompée, oui, je viens
pour tes beaux yeux, il s'agit d'une grande affaire, il faut quitter
Arthur; mais je me charge de te faire offrir deux cent mille francs par
lui.
--Et pourquoi le quitterais-je, ce pauvre homme?
--Pour te marier avec cet imbécile venu d'Alençon exprès pour cela.
Il a été déjà juge, je le ferai nommer président à la place du père
de Blondet qui va sur quatre-vingt-deux ans; et, si tu sais mener ta
barque, ton mari deviendra député. Vous serez des personnages et tu
pourras enfoncer madame la comtesse du Bruel...
--Jamais! dit madame Schontz, elle est comtesse.
--Est-il d'étoffe à devenir comte?...
--Tiens, il a des armes, dit Aurélie en cherchant une lettre dans
un magnifique cabas pendu au coin de sa cheminée et la présentant à
Maxime, qu'est-ce que cela veut dire? voilà des peignes.
--Il porte _coupé au un d'argent à trois peignes de gueules; deux
et un, entrecroisés à trois grappes de raisin de pourpre tigées et
feuillées de sinople, un et deux; au deux, d'azur à quatre plumes d'or
posées en fret_, avec SERVIR pour devise et le casque d'écuyer. C'est
pas grand'chose, ils ont été anoblis sous Louis XV, ils ont eu quelque
grand-père mercier, la ligne maternelle a fait fortune dans le commerce
des vins, et le du Ronceret anobli devait être greffier... Mais, si tu
réussis à te défaire d'Arthur, les du Ronceret seront au moins barons,
je te le promets, ma petite biche. Vois-tu, mon enfant, il faut te
faire mariner pendant cinq ou six ans en province si tu veux enterrer
la Schontz dans la présidente... Ce drôle t'a jeté des regards dont les
intentions étaient claires, tu le tiens...
--Non, répondit Aurélie, à l'offre de ma main, il est resté, comme les
eaux-de-vie dans le bulletin de la Bourse, très-calme.
--Je me charge de le décider, s'il est gris... Va voir où ils en sont
tous...
--Ce n'est pas la peine d'y aller, je n'entends plus que Bixiou qui
fait une de ses _charges_ sans qu'on l'écoute; mais je connais mon
Arthur, il se croit obligé d'être poli avec Bixiou; et, les yeux
fermés, il doit le regarder encore.
--Rentrons, alors!...
--Ah! çà! dans l'intérêt de qui travaillerai-je, Maxime? demanda tout à
coup madame Schontz.
--De madame de Rochefide, répondit nettement Maxime, il est impossible
de la rapatrier avec Arthur tant que tu le tiendras; il s'agit pour
elle d'être à la tête de sa maison et de jouir de quatre cent mille
francs de rentes!
--Elle ne me propose que deux cent mille francs?... J'en veux trois
cent, puisqu'il s'agit d'elle. Comment, j'ai eu soin de son moutard et
de son mari, je tiens sa place en tout, et elle lésinerait avec moi!
Tiens, mon cher, j'aurais alors un million. Avec ça, si tu me promets
la présidence du tribunal d'Alençon, je pourrai faire ma tête en madame
du Ronceret....
--Ça va, dit Maxime.
--M'embêtera-t-on dans cette petite ville-là!... s'écria
philosophiquement Aurélie. J'ai tant entendu parler de cette
province-là par d'Esgrignon et par la Val-Noble, que c'est comme si j'y
avais déjà vécu.
--Et si je t'assurais l'appui de la noblesse?...
--Ah! Maxime, tu m'en diras tant!... Oui, mais le pigeon refuse
l'aile...
--Et il est bien laid avec sa peau de prune, il a des soies au lieu de
favoris, il a l'air d'un marcassin, quoiqu'il ait des yeux d'oiseau
de proie. Ça fera le plus beau président du monde. Sois tranquille,
dans dix minutes il te chantera l'air d'Isabelle au quatrième acte de
_Robert le Diable_: «Je suis à tes genoux!...» mais tu te charges de
renvoyer Arthur à ceux de Béatrix...
--C'est difficile, mais à plusieurs on y parviendra...
Vers dix heures et demie, les convives rentrèrent au salon pour prendre
le café. Dans les circonstances où se trouvait madame Schontz, Couture
et du Ronceret, il est facile d'imaginer quel effet dut alors produire
sur l'ambitieux Normand la conversation suivante que Maxime eut avec
Couture dans un coin et à mi-voix pour n'être entendu de personne, mais
que Fabien écouta.
--Mon cher, si vous voulez être sage, vous accepterez dans un
département éloigné la Recette générale que madame de Rochefide vous
fera donner; le million d'Aurélie vous permettra de déposer votre
cautionnement, et vous vous séparerez de biens en l'épousant. Vous
deviendrez député si vous savez bien mener votre barque, et la prime
que je veux pour vous avoir sauvé, ce sera votre vote à la chambre.
--Je serai toujours fier d'être un de vos soldats.
--Ah! mon cher, vous l'avez échappé belle! Figurez-vous qu'Aurélie
s'était amourachée de ce Normand d'Alençon, elle demandait qu'on
le fît baron, président du tribunal de sa ville et officier de la
Légion-d'Honneur. Mon imbécile n'a pas su deviner la valeur de madame
Schontz, et vous devez votre fortune à un dépit; aussi ne lui donnez
pas le temps de réfléchir. Quant à moi, je vais mettre les fers au feu.
Et Maxime quitta Couture au comble du bonheur, en disant à La
Palférine:--Veux-tu que je t'emmène, mon fils?...
A onze heures Aurélie se trouvait entre Couture, Fabien et Rochefide.
Arthur dormait dans une bergère, Couture et Fabien essayaient de se
renvoyer sans y parvenir. Madame Schontz termina cette lutte en disant
à Couture un:--A demain, mon cher?... qu'il prit en bonne part.
--Mademoiselle, dit Fabien tout bas, quand vous m'avez vu songeur à
l'offre que vous me faisiez indirectement, ne croyez pas qu'il y eût
chez moi la moindre hésitation; mais vous ne connaissez pas ma mère, et
jamais elle ne consentirait à mon bonheur...
--Vous avez l'âge des sommations respectueuses, mon cher, répondit
insolemment Aurélie. Mais, si vous avez peur de maman, vous n'êtes pas
mon fait.
--Joséphine! dit tendrement l'Héritier en passant avec audace la
main droite autour de la taille de madame Schontz, j'ai cru que vous
m'aimiez?
--Après?
--Peut-être pourrait-on apaiser ma mère et obtenir plus que son
consentement.
--Et comment?
--Si vous voulez employer votre crédit...
--A te faire créer baron, officier de la Légion-d'Honneur, président du
tribunal, mon fils? n'est-ce pas... Écoute, j'ai tant fait de choses
dans ma vie que je suis capable de la vertu! Je puis être une brave
femme, une femme loyale, et remorquer très haut mon mari; mais je veux
être aimée par lui sans que jamais un regard, une pensée, soit détourné
de mon cœur, pas même en intention... Ça te va-t-il?... Ne te lie pas
imprudemment, il s'agit de ta vie, mon petit.
--Avec une femme comme vous, je tope sans voir, dit Fabien enivré par
un regard autant qu'il l'était de liqueurs des îles.
--Tu ne te repentiras jamais de cette parole, mon bichon, tu seras
pair de France... Quant à ce pauvre vieux, reprit-elle en regardant
Rochefide qui dormait, d'aujourd'hui, n, i, ni, c'est fini!
Ce fut si joli, si bien dit, que Fabien saisit madame Schontz et
l'embrassa, par un mouvement de rage et de joie où la double ivresse de
l'amour et du vin cédait à celle du bonheur et de l'ambition.
--Songe, mon cher enfant, dit-elle, à te bien conduire dès à présent
avec ta femme, ne fais pas l'amoureux, et laisse-moi me retirer
convenablement de mon bourbier. Et Couture, qui se croit riche et
receveur général!
--J'ai cet homme en horreur, dit Fabien, je voudrais ne plus le voir.
--Je ne le recevrai plus, répondit la courtisane d'un petit air prude.
Maintenant que nous sommes d'accord, mon Fabien, va-t'en, il est une
heure.
Cette petite scène donna naissance, dans le ménage d'Aurélie et
d'Arthur, jusqu'alors si complétement heureux, à la phase de la guerre
domestique déterminée au sein de tous les foyers par un intérêt secret
chez un des conjoints. Le lendemain même Arthur s'éveilla seul, et
trouva madame Schontz froide comme ces sortes de femmes savent se faire
froides.
--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda-t-il en déjeunant et
regardant Aurélie.
--C'est comme ça, dit-elle, à Paris. On s'est endormi par un temps
humide, le lendemain les pavés sont secs et tout est si bien gelé qu'il
y de la poussière; voulez-vous une brosse?...
--Mais qu'as-tu, ma chère petite?
--Allez trouver votre grande bringue de femme...
--Ma femme?... s'écria le pauvre marquis.
--N'ai-je pas deviné pourquoi vous m'avez amené Maxime?... Vous voulez
vous réconcilier avec madame de Rochefide qui peut-être a besoin de
vous pour un moutard indiscret... Et moi, que vous dites si fine, je
vous conseillais de lui rendre sa fortune!... Oh! je conçois votre
plan! au bout de cinq ans, monsieur est las de moi. Je suis bien en
chair, Béatrix est bien en os, ça vous changera. Vous n'êtes pas
le premier à qui je connais le goût des squelettes. Votre Béatrix
se met bien d'ailleurs et vous êtes de ces hommes qui aiment des
porte-manteaux. Puis, vous voulez faire renvoyer monsieur du Guénic.
C'est un triomphe!... Ça vous posera bien. Parlera-t-on de cela, vous
allez être un héros!
Madame Schontz n'avait pas arrêté le cours de ses railleries à
deux heures après midi, malgré les protestations d'Arthur. Elle
se dit invitée à dîner. Elle engagea _son infidèle_ à se passer
d'elle aux Italiens, elle allait voir une première représentation à
l'Ambigu-Comique et y faire connaissance avec une femme charmante,
madame de La Baudraye, une maîtresse à Lousteau. Arthur proposa,
pour preuve de son attachement éternel à sa petite Aurélie et de son
aversion pour sa femme, de partir le lendemain même pour l'Italie et
d'y aller vivre maritalement à Rome, à Naples, à Florence, au choix
d'Aurélie, en lui offrant une donation de soixante mille francs de
rentes.
--C'est des _giries_ tout cela, dit-elle. Cela ne vous empêchera pas de
vous raccommoder avec votre femme, et vous ferez bien.
Arthur et Aurélie se quittèrent sur ce dialogue formidable, lui pour
aller jouer et dîner au club, elle pour s'habiller et passer la soirée
en tête-à-tête avec Fabien.
Monsieur de Rochefide trouva Maxime au club, et se plaignit en homme
qui sentait arracher de son cœur une félicité dont les racines y
tenaient à toutes les fibres. Maxime écouta les doléances du marquis
comme les gens polis savent écouter, en pensant à autre chose.
--Je suis homme de bon conseil en ces sortes de matières, mon cher, lui
répondit-il. Eh bien, tu fais fausse route en laissant voir à Aurélie
combien elle t'est chère. Laisse-moi te présenter à madame Antonia.
C'est un cœur à louer. Tu verras la Schontz devenir bien petit
garçon... elle a trente-sept ans, ta Schontz, et madame Antonia n'a pas
plus de vingt-six ans! et quelle femme! elle n'a pas d'esprit que dans
la tête, elle!... C'est d'ailleurs mon élève. Si madame Schontz reste
sur les ergots de sa fierté, sais-tu ce que cela voudra dire?...
--Ma foi, non.
--Qu'elle veut peut-être se marier, et alors rien ne pourra l'empêcher
de te quitter. Après six ans de bail, elle en a bien le droit, cette
femme... Mais, si tu voulais m'écouter, il y a mieux à faire. Ta femme
aujourd'hui vaut mille fois mieux que toutes les Schontz et toutes les
Antonia du quartier Saint-Georges. C'est une conquête difficile; mais
elle n'est pas impossible, et maintenant elle te rendrait heureux comme
un Orgon! Dans tous les cas, il faut, si tu ne veux pas avoir l'air
d'un niais, venir ce soir souper chez Antonia.
--Non, j'aime trop Aurélie, je ne veux pas qu'elle ait la moindre chose
à me reprocher.
--Ah! mon cher, quelle existence tu te prépares!... s'écria Maxime.
--Il est onze heures, elle doit être revenue de l'Ambigu, dit Rochefide
en sortant.
Et il cria rageusement à son cocher d'aller à fond de train rue de La
Bruyère.
Madame Schontz avait donné des instructions précises, et monsieur put
entrer absolument comme s'il était en bonne intelligence avec madame;
mais, avertie de l'entrée au logis de monsieur, madame s'arrangea
pour faire entendre à monsieur le bruit de la porte du cabinet de
toilette qui se ferma comme se ferment les portes quand les femmes sont
surprises. Puis, dans l'angle du piano, le chapeau de Félicien oublié à
dessein fut très maladroitement repris par la femme de chambre, dans le
premier moment de conversation entre monsieur et madame.
--Tu n'es pas allée à l'Ambigu, mon petit?
--Non, mon cher, j'ai changé d'avis, j'ai fait de la musique.
--Qui donc est venu te voir?... dit le marquis avec bonhomie en voyant
emporter le chapeau par la femme de chambre.
--Mais personne.
Sur cet audacieux mensonge, Arthur baissa la tête, il passait sous
les fourches caudines de la Complaisance. L'amour véritable a de ces
sublimes lâchetés. Arthur se conduisait avec madame Schontz comme
Sabine avec Calyste, comme Calyste avec Béatrix.
En huit jours, il se fit une métamorphose de larve en papillon chez
le jeune, spirituel et beau Charles-Édouard, comte Rusticoli de La
Palférine, le héros de la Scène intitulée _Un Prince de la Bohême_
(voir les Scènes de la vie Parisienne), ce qui dispense de faire
ici son portrait et de peindre son caractère. Jusqu'alors il avait
misérablement vécu, comblant ses déficits par une audace à la Danton;
mais il paya ses dettes, puis il eut, selon le conseil de Maxime, une
petite voiture basse, il fut admis au Jockey-club, au club de la rue de
Grammont, il devint d'une élégance supérieure; enfin il publia dans le
_Journal des Débats_ une nouvelle qui lui valut en quelques jours une
réputation comme les auteurs de profession ne l'obtiennent pas après
plusieurs années de travaux et de succès, car il n'y a rien de violent
à Paris comme ce qui doit être éphémère. Nathan, bien certain que le
comte ne publierait jamais autre chose, fit un tel éloge de ce gracieux
et impertinent jeune homme chez madame de Rochefide, que Béatrix
aiguillonnée par la lecture de cette nouvelle manifesta le désir de
voir ce jeune roi des truands de bon ton.
--Il sera d'autant plus enchanté de venir ici, répondit Nathan, que je
le sais épris de vous à faire des folies.
--Mais il les a toutes faites, m'a-t-on dit.
--Toutes, non, répondit Nathan, il n'a pas encore fait celle d'aimer
une honnête femme.
Six jours après le complot ourdi sur le boulevard des Italiens entre
Maxime et le séduisant comte Charles-Édouard, ce jeune homme à qui la
nature avait donné sans doute par raillerie une figure délicieusement
mélancolique, fit sa première invasion au nid de la colombe de la
rue de Chartres, qui, pour cette réception, prit une soirée où
Calyste était obligé d'aller dans le monde avec sa femme. Lorsque
vous rencontrerez La Palférine ou quand vous arriverez au _Prince de
la Bohême_, dans le troisième Livre de cette longue histoire de nos
mœurs, vous concevrez parfaitement le succès obtenu dans une seule
soirée par cet esprit étincelant, par cette verve inouïe, surtout si
vous vous figurez le bien-jouer du cornac qui consentit à le servir
dans ce début. Nathan fut bon camarade, il fit briller le jeune comte,
comme un bijoutier montrant une parure à vendre en fait scintiller les
diamants. La Palférine se retira discrètement le premier, il laissa
Nathan et la comtesse ensemble, en comptant sur la collaboration de
l'auteur célèbre, qui fut admirable. En voyant la marquise abasourdie,
il lui mit le feu dans le cœur par des réticences qui remuèrent en
elle des fibres de curiosité qu'elle ne se connaissait pas. Nathan fit
entendre ainsi que l'esprit de La Palférine n'était pas tant la cause
de ses succès auprès des femmes que sa supériorité dans l'art d'aimer,
et il le grandit démesurément.