C'est ici le lieu de constater un nouvel effet de cette grande loi

des Contraires qui détermine beaucoup de crises du cœur humain

et qui rend raison de tant de bizarreries, qu'on est forcé de la

rappeler quelquefois, tout aussi bien que la loi des Similaires.

Les courtisanes, pour embrasser tout le sexe féminin qu'on baptise,

qu'on débaptise et rebaptise à chaque quart de siècle, conservent

toutes au fond de leur cœur un florissant désir de recouvrer leur

liberté, d'aimer purement, saintement et noblement un être auquel elles

sacrifient tout (Voir _Splendeurs et Misère des courtisanes_). Elles

éprouvent ce besoin antithétique avec tant de violence, qu'il est rare

de rencontrer une de ces femmes qui n'ait pas aspiré plusieurs fois à

la vertu par l'amour. Elles ne se découragent pas malgré d'affreuses

tromperies. Au contraire, les femmes contenues par leur éducation,

par le rang qu'elles occupent, enchaînées par la noblesse de leur

famille, vivant au sein de l'opulence, portant une auréole de vertus,

sont entraînées, secrètement bien entendu, vers les régions tropicales

de l'amour. Ces deux natures de femmes si opposées ont donc au fond

du cœur, l'une un petit désir de vertu, l'autre ce petit désir de

libertinage que J.-J. Rousseau le premier a eu le courage de signaler.

Chez l'une, c'est le dernier reflet du rayon divin qui n'est pas encore

éteint; chez l'autre, c'est le reste de notre boue primitive. Cette

dernière griffe de la bête fut agacée, ce cheveu du diable fut tiré par

Nathan avec une excessive habileté. La marquise se demanda sérieusement

si jusqu'à présent elle n'avait pas été la dupe de sa tête, si son

éducation était complète. Le vice?... c'est peut-être le désir de tout

savoir.

Le lendemain, Calyste parut à Béatrix ce qu'il était, un loyal et

parfait gentilhomme, mais sans verve ni esprit. A Paris, un homme

spirituel est un homme qui a de l'esprit comme les fontaines ont

de l'eau, car les gens du monde et les Parisiens en général sont

spirituels; mais Calyste aimait trop, il était trop absorbé pour

apercevoir le changement de Béatrix et la satisfaire en déployant

de nouvelles ressources; il parut très pâle au reflet de la soirée

précédente, et ne donna pas la moindre émotion à l'affamée Béatrix.

Un grand amour est un crédit ouvert à une puissance si vorace, que

le moment de la faillite arrive toujours. Malgré la fatigue de cette

journée, la journée où une femme s'ennuie auprès d'un amant, Béatrix

frissonna de peur en pensant à une rencontre entre La Palférine, le

successeur de Maxime de Trailles, et Calyste, homme de courage sans

forfanterie. Elle hésita donc à revoir le jeune comte; mais ce nœud

fut tranché par un fait décisif. Béatrix avait pris un tiers de loge

aux Italiens, dans une loge obscure du rez-de-chaussée, afin de ne

pas être vue. Depuis quelques jours Calyste enhardi conduisait la

marquise et se tenait dans cette loge derrière elle, en combinant

leur arrivée assez tard pour qu'ils ne fussent aperçus par personne.

Béatrix sortait une des premières de la salle avant la fin du dernier

acte, et Calyste l'accompagnait de loin en veillant sur elle, quoique

le vieil Antoine vînt chercher sa maîtresse. Maxime et La Palférine

étudièrent cette stratégie inspirée par le respect des convenances,

par ce besoin de cachotterie qui distingue les idolâtres de l'éternel

Enfant, et aussi par une peur qui oppresse toutes les femmes autrefois

les constellations du monde et que l'amour a fait choir de leur rang

zodiacal. L'humiliation est alors redoutée comme une agonie plus

cruelle que la mort; mais cette agonie de la fierté, cette avanie,

que les femmes restées à leur rang dans l'Olympe jettent à celles

qui en sont tombées, eut lieu dans les plus affreuses conditions par

les soins de Maxime. A une représentation de la _Lucia_ qui finit,

comme on sait, par un des plus beaux triomphes de Rubini, madame de

Rochefide qu'Antoine n'était pas venu prévenir arriva par son couloir

au péristyle du théâtre dont les escaliers étaient encombrés de jolies

femmes étagées sur les marches ou groupées en bas en attendant que leur

domestique annonçât leur voiture. Béatrix fut reconnue par tous les

yeux à la fois, elle excita dans tous les groupes des chuchotements qui

firent rumeur. En un clin d'œil la foule se dissipa, la marquise resta

seule comme une pestiférée. Calyste n'osa pas, en voyant sa femme sur

un des deux escaliers, aller tenir compagnie à la réprouvée, et Béatrix

lui jeta, mais en vain, par un regard trempé de larmes, à deux fois,

une prière de venir près d'elle. En ce moment La Palférine, élégant,

superbe, charmant, quitta deux femmes, vint saluer la marquise et

causer avec elle.

--Prenez mon bras et sortez fièrement, je saurai trouver votre voiture,

lui dit-il.

--Voulez-vous finir la soirée avec moi? lui répondit-elle en montant

dans sa voiture et lui faisant place près d'elle.

La Palférine dit à son groom: «Suis la voiture de madame!» et monta

près de madame de Rochefide à la stupéfaction de Calyste, qui resta

planté sur ses deux jambes comme si elles fussent devenues de plomb,

car ce fut pour l'avoir aperçu pâle et blême que Béatrix fit signe

au jeune comte de monter près d'elle. Toutes les colombes sont des

Robespierre à plumes blanches. Trois voitures arrivèrent rue de

Chartres avec une foudroyante rapidité, celle de Calyste, celle de la

Palférine, celle de la marquise.

--Ah! vous voilà?... dit Béatrix en entrant dans son salon appuyée

sur le bras du jeune comte et y trouvant Calyste dont le cheval avait

dépassé les deux autres équipages.

--Vous connaissez donc monsieur? demanda rageusement Calyste à Béatrix.

--Monsieur le comte de la Palférine me fut présenté par Nathan il y

a dix jours, répondit Béatrix, et vous, monsieur, vous me connaissez

depuis quatre ans...

--Et je suis prêt, madame, dit Charles-Édouard, à faire repentir

jusque dans ses petits-enfants madame la marquise d'Espard, qui la

première s'est éloignée de vous...

--Ah! c'est _elle_!... cria Béatrix: je lui revaudrai cela.

--Pour vous venger, il faudrait reconquérir votre mari, mais je suis

capable de vous le ramener, dit le jeune homme à l'oreille de la

marquise.

La conversation ainsi commencée alla jusqu'à deux heures du matin sans

que Calyste, dont la rage fut sans cesse refoulée par des regards

de Béatrix, eût pu lui dire deux mots à part. La Palférine, qui

n'aimait pas Béatrix, fut d'une supériorité de bon goût, d'esprit et

de grâce égale à l'infériorité de Calyste qui se tortillait sur les

meubles comme un ver coupé en deux, et qui par trois fois se leva pour

souffleter La Palférine. La troisième fois que Calyste fit un bond

vers son rival, le jeune comte lui dit un:--«Souffrez-vous, monsieur

le baron?...» qui fit asseoir Calyste sur une chaise, et il y resta

comme un terme. La marquise conversait avec une aisance de Célimène,

en feignant d'ignorer que Calyste fût là. Palférine eut la suprême

habileté de sortir sur un mot plein d'esprit en laissant les deux

amants brouillés.

Ainsi, par l'adresse de Maxime, le feu de la discorde flambait dans le

double ménage de monsieur et de madame de Rochefide. Le lendemain, en

apprenant le succès de cette scène par La Palférine au Jockey-club où

le jeune comte jouait au wisk avec succès, il alla rue de La Bruyère, à

l'hôtel Schontz, savoir comment Aurélie menait sa barque.

--Mon cher, dit madame Schontz en riant à l'aspect de Maxime, je suis

au bout de tous mes expédients, Rochefide est incurable. Je finis ma

carrière de galanterie en m'apercevant que l'esprit y est un malheur.

--Explique-moi cette parole?...

--D'abord, mon cher ami, j'ai tenu mon Arthur pendant huit jours

au régime des coups de pied dans les os des jambes, des _scies_

les plus patriotiques et de tout ce que nous connaissons de plus

désagréable dans notre métier.--«Tu es malade, me disait-il avec une

douceur paternelle, car je ne t'ai fait que du bien, et je t'aime

à l'adoration.--Vous avez un tort, mon cher, lui ai-je dit, vous

m'ennuyez.--Eh! bien, n'as-tu pas pour t'amuser les gens les plus

spirituels et les plus jolis jeunes gens de Paris?» m'a répondu ce

pauvre homme. J'ai été collée. Là j'ai senti que je l'aimais.

--Ah! dit Maxime.

--Que veux-tu? c'est plus fort que nous, on ne résiste pas à ces

façons-là. J'ai changé la pédale. J'ai fait des agaceries à ce sanglier

judiciaire, à mon futur tourné comme Arthur en mouton, je l'ai fait

rester là sur la bergère de Rochefide, et je l'ai trouvé bien sot.

Me suis-je ennuyée?... il fallait bien avoir là Fabien pour me faire

surprendre avec lui...

--Eh bien! s'écria Maxime, arrive donc?... Voyons, quand Rochefide t'a

eu surprise?...

--Tu n'y es pas, mon bonhomme. Selon tes instructions, les bans sont

publiés, notre contrat se griffonne, ainsi Notre-Dame-de-Lorette n'a

rien à redire. Quand il y a promesse de mariage, on peut bien donner

des arrhes... En nous surprenant, Fabien et moi, le pauvre Arthur s'est

retiré sur la pointe des pieds jusque dans la salle à manger, et il

s'est mis à faire--«broum! broum!» en toussaillant et heurtant beaucoup

de chaises. Ce grand niais de Fabien, à qui je ne peux pas tout dire, a

eu peur...

Voilà, mon cher Maxime, à quel point nous en sommes...

Arthur me verrait deux, un matin en entrant dans ma chambre, il est

capable de me dire:--Avez-vous bien passé la nuit, mes enfants?

Maxime hocha la tête et joua pendant quelques instants avec sa canne.

--Je connais ces natures-là, dit-il. Voici comment il faut t'y prendre,

il n'y a plus qu'à jeter Arthur par la fenêtre et à bien fermer la

porte. Tu recommenceras ta dernière scène avec Fabien?...

--En voilà une corvée, car enfin le sacrement ne m'a pas encore donné

sa vertu...

--Tu t'arrangeras pour échanger un regard avec Arthur quand il te

surprendra, dit Maxime en continuant; s'il se fâche, tout est dit. S'il

fait encore broum! broum! c'est encore bien mieux fini...

--Comment?...

--Hé bien! tu te fâcheras, tu lui diras:--«Je me croyais aimée,

estimée; mais vous n'éprouvez plus rien pour moi; vous n'avez pas de

jalousie.» Tu connais la tirade. «Dans ce cas-là, Maxime (fais-moi

intervenir) tuerait son homme sur le coup. (Et pleure!) Et Fabien, lui

(fais-lui honte en le comparant à Fabien), Fabien que j'aime, Fabien

tirerait un poignard pour vous le plonger dans le cœur. Ah! voilà

aimer! Aussi, tenez, adieu, bonsoir, reprenez votre hôtel, j'épouse

Fabien, il me donne son nom, lui! il foule aux pieds sa vieille mère.»

Enfin, tu...

--Connu! connu! je serai superbe! s'écria madame Schontz. Ah! Maxime,

il n'y aura jamais qu'un Maxime, comme il n'y a eu qu'un de Marsay.

--La Palférine est plus fort que moi, répondit modestement le comte de

Trailles, il va bien.

--Il a de la langue, mais tu as du poignet et des reins! En as-tu

supporté? en as-tu peloté? dit la Schontz.

--La Palférine a tout, il est profond et instruit; tandis que je

suis ignorant, répondit Maxime. J'ai vu Rastignac qui s'est entendu

sur-le-champ avec le Garde-des-Sceaux, Fabien sera nommé président, et

officier de la Légion d'honneur après un an d'exercice.

--Je me ferai dévote! répondit madame Schontz en accentuant cette

phrase de manière à obtenir un signe d'approbation de Maxime.

--Les prêtres valent mieux que nous, repartit Maxime.

--Ah! vraiment? demanda madame Schontz. Je pourrai donc rencontrer

des gens à qui parler en province. J'ai commencé mon rôle. Fabien a

déjà dit à sa mère que la grâce m'avait éclairée, et il a fasciné la

bonne femme de mon million et de la présidence; elle consent à ce que

nous demeurions chez elle, elle a demandé mon portrait et m'a envoyé

le sien: si l'Amour le regardait, il en tomberait... à la renverse!

Va-t'en, Maxime, ce soir je vais exécuter mon pauvre homme, ça me fend

le cœur.

Deux jours après, en s'abordant sur le seuil de la maison du

Jockey-club, Charles-Édouard dit à Maxime:--C'est fait! Ce mot, qui

contenait tout un drame horrible, épouvantable, accompli souvent par

vengeance, fit sourire le comte de Trailles.

--Nous allons entendre les doléances de Rochefide, dit Maxime, car

vous avez touché but ensemble, Aurélie et toi! Aurélie a mis Arthur à

la porte, et il faut maintenant le chambrer, il doit donner trois cent

mille francs à madame du Ronceret et revenir à sa femme; nous allons

lui prouver que Béatrix est supérieure à Aurélie.

--Nous avons bien dix jours devant nous, dit finement Charles-Édouard,

et en conscience ce n'est pas trop; car maintenant que je connais la

marquise, le pauvre homme sera joliment volé.

--Comment feras-tu, lorsque la bombe éclatera?

--On a toujours de l'esprit quand on a le temps d'en chercher, je suis

surtout superbe en me préparant.

Les deux joueurs entrèrent ensemble dans le salon et trouvèrent le

marquis de Rochefide vieilli de deux ans, il n'avait pas mis son

corset, il était sans son élégance, la barbe longue.

--Eh bien! mon cher marquis?... dit Maxime.

--Ah! mon cher, ma vie est brisée...

Arthur parla pendant dix minutes et Maxime l'écouta gravement, il

pensait à son mariage qui se célébrait dans huit jours.

--Mon cher Arthur, je t'avais donné le seul moyen que je connusse de

garder Aurélie, et tu n'as pas voulu...

--Lequel?

--Ne t'avais-je pas conseillé d'aller souper chez Antonia?

--C'est vrai... Que veux-tu? j'aime... et toi, tu fais l'amour comme

Grisier fait des armes.

--Écoute, Arthur, donne-lui trois cent mille francs de son petit hôtel,

et je te promets de te trouver mieux qu'elle... Je te parlerai de cette

belle inconnue plus tard, je vois d'Ajuda qui veut me dire deux mots.

Et Maxime laissa l'homme inconsolable pour aller au représentant d'une

famille à consoler.

--Mon cher, dit l'autre marquis à l'oreille de Maxime, la duchesse est

au désespoir, Calyste a fait faire secrètement ses malles, il a pris

un passe-port. Sabine veut suivre les fugitifs, surprendre Béatrix et

la griffer. Elle est grosse, et ça prend la tournure d'une envie assez

meurtrière, car elle est allée acheter publiquement des pistolets.

--Dis à la duchesse que madame de Rochefide ne partira pas, et que dans

quinze jours tout sera fini. Maintenant, d'Ajuda, ta main? Ni toi, ni

moi, nous n'avons jamais rien dit, rien su! nous admirerons les hasards

de la vie!...

--La duchesse m'a déjà fait jurer sur les saints évangiles et sur la

croix de me taire.

--Tu recevras ma femme dans un mois d'ici...

--Avec plaisir.

--Tout le monde sera content, répondit Maxime. Seulement, préviens la

duchesse d'une circonstance qui va retarder de six semaines son voyage

en Italie, je te dirai quoi plus tard.

--Qu'est-ce!... dit d'Ajuda qui regardait La Palférine.

--Le mot de Socrate avant de partir: nous devons un coq à Esculape,

répondit La Palférine sans sourciller.

Pendant dix jours, Calyste fut sous le poids d'une colère d'autant

plus invincible qu'elle était doublée d'une véritable passion. Béatrix

éprouvait cet amour si brutalement, mais si fidèlement dépeint à la

duchesse de Grandlieu par Maxime de Trailles. Peut-être n'existe-t-il

pas d'êtres bien organisés qui ne ressentent cette terrible passion

une fois dans le cours de leur vie. La marquise se sentait domptée par

une force supérieure, par un jeune homme à qui sa qualité n'imposait

pas, qui, tout aussi noble qu'elle, la regardait d'un œil puissant et

calme, et à qui ses plus grands efforts de femme arrachaient à peine

un sourire d'éloge. Enfin, elle était opprimée par un tyran qui ne la

quittait jamais sans la laisser pleurant, blessée et se croyant des

torts. Charles-Édouard jouait à madame de Rochefide la comédie que

madame de Rochefide jouait depuis six mois à Calyste. Béatrix, depuis

l'humiliation publique reçue aux Italiens, n'était pas sortie avec

monsieur du Guénic de cette proposition:

--Vous m'avez préféré le monde et votre femme, vous ne m'aimez donc

pas. Si vous voulez me prouver que vous m'aimez, sacrifiez-moi votre

femme et le monde. Abandonnez Sabine, et allons vivre en Suisse, en

Italie, en Allemagne!

S'autorisant de ce dur _ultimatum_, elle avait établi ce blocus que

les femmes dénoncent par de froids regards, par des gestes dédaigneux

et par leur contenance de place forte. Elle se croyait délivrée

de Calyste, elle pensait que jamais il n'oserait rompre avec les

Grandlieu. Laisser Sabine à qui mademoiselle des Touches avait laissé

sa fortune, n'était-ce pas se vouer à la misère? Mais Calyste, devenu

fou de désespoir, avait secrètement pris un passe-port, et prié sa mère

de lui faire passer une somme considérable. En attendant cet envoi

de fonds, il surveillait Béatrix, en proie à toute la fureur d'une

jalousie bretonne. Enfin, neuf jours après la fatale communication

faite au club par La Palférine à Maxime, le baron, à qui sa mère avait

envoyé trente mille francs, accourut chez Béatrix avec l'intention de

forcer le blocus, de chasser La Palférine et de quitter Paris avec son

idole apaisée. Ce fut une de ces alternatives terribles où les femmes

qui ont conservé quelque peu de respect d'elles-mêmes s'enfoncent à

jamais dans les profondeurs du vice, mais d'où elles peuvent revenir à

la vertu. Jusque-là madame de Rochefide se regardait comme une femme

vertueuse au cœur de laquelle il était tombé deux passions; mais

adorer Charles-Édouard et se laisser aimer par Calyste, elle allait

perdre sa propre estime; car, là où commence le mensonge, commence

l'infamie. Elle avait donné des droits à Calyste, et nul pouvoir humain

ne pouvait empêcher le Breton de se mettre à ses pieds et de les

arroser des larmes d'un repentir absolu. Beaucoup de gens s'étonnent

de l'insensibilité glaciale sous laquelle les femmes éteignent leurs

amours; mais si elles n'effaçaient point ainsi le passé, la vie serait

sans dignité pour elles, elles ne pourraient jamais résister à la

privauté fatale à laquelle elles se sont une fois soumises. Dans la

situation entièrement neuve où elle se trouvait, Béatrix eût été sauvée

si La Palférine fût venu; mais l'intelligence du vieil Antoine la

perdit.

En entendant une voiture qui arrêtait à la porte, elle dit à

Calyste:--Voilà du monde! et elle courut afin de prévenir un éclat.

Antoine, en homme prudent, dit à Charles-Édouard qui ne venait pas pour

autre chose que pour entendre cette parole:--Madame la marquise est

sortie!

Quand Béatrix apprit de son vieux domestique la visite du jeune comte

et la réponse faite, elle dit: «--C'est bien!» et rentra dans son salon

en se disant:--«Je me ferai religieuse!»

Calyste, qui s'était permis d'ouvrir la fenêtre, aperçut son rival.

--Qui donc est venu? demanda-t-il.

--Je ne sais pas, Antoine est encore en bas.

--C'est La Palférine...

--Cela pourrait être...

--Tu l'aimes, et voilà pourquoi tu me trouves des torts, je l'ai vu!...

--Tu l'as vu!...

--J'ai ouvert la fenêtre...

Béatrix tomba comme morte sur son divan. Alors elle transigea pour

avoir un lendemain; elle remit le départ à huit jours sous prétexte

d'affaires, et se jura de défendre sa porte à Calyste si elle pouvait

apaiser La Palférine, car tels sont les épouvantables calculs et les

brûlantes angoisses que cachent ces existences sorties des rails sur

lesquels roule le grand convoi social.

Lorsque Béatrix fut seule, elle se trouva si malheureuse, si

profondément humiliée, qu'elle se mit au lit: elle était malade; le

combat violent qui lui déchirait le cœur lui parut avoir une réaction

horrible, elle envoya chercher le médecin; mais en même temps, elle fit

remettre chez La Palférine la lettre suivante, où elle se vengea de

Calyste avec une sorte de rage.

«Mon ami, venez me voir, je suis au désespoir. Antoine vous a renvoyé

quand votre arrivée eût mis fin à l'un des plus horribles cauchemars de

ma vie en me délivrant d'un homme que je hais, et que je ne reverrai

plus jamais, je l'espère. Je n'aime que vous au monde, et je n'aimerai

plus que vous, quoique j'aie le malheur de ne pas vous plaire autant

que je le voudrais...»

Elle écrivit quatre pages qui, commençant ainsi, finissaient par une

exaltation beaucoup trop poétique pour être typographiée, mais où

Béatrix se compromettait tant qu'elle la termina par: «Suis-je assez à

ta merci? Ah! rien ne me coûtera pour te prouver combien tu es aimé.»

Et elle signa, ce qu'elle n'avait jamais fait ni pour Calyste ni pour

Conti.

Le lendemain, à l'heure où le jeune comte vint chez la marquise, elle

était au bain; Antoine le pria d'attendre. A son tour, il fit renvoyer

Calyste, qui, tout affamé d'amour, vint de bonne heure, et qu'il

regarda par la fenêtre au moment où il remontait en voiture désespéré.

--Ah! Charles, dit la marquise en entrant dans son salon, vous m'avez

perdue!...

--Je le sais bien, madame, répondit tranquillement La Palférine. Vous

m'avez juré que vous n'aimiez que moi, vous m'avez offert de me donner

une lettre dans laquelle vous écririez les motifs que vous auriez

de vous tuer, afin qu'en cas d'infidélité je pusse vous empoisonner

sans avoir rien à craindre de la justice humaine, comme si des gens

supérieurs avaient besoin de recourir au poison pour se venger. Vous

m'avez écrit: _Rien ne me coûtera pour te prouver combien tu es

aimé!_... Eh! bien, je trouve une contradiction dans ce mot: _Vous

m'avez perdue!_ avec cette fin de lettre... Je saurai maintenant si

vous avez eu le courage de rompre avec du Guénic...

--Eh bien! tu t'es vengé de lui par avance, dit-elle en lui sautant au

cou. Et, de cette affaire-là, toi et moi nous sommes liés à jamais...

--Madame, répondit froidement le prince de la Bohême, si vous me voulez

pour ami, j'y consens; mais à des conditions...

--Des conditions?

--Oui, des conditions que voici. Vous vous réconcilierez avec monsieur

de Rochefide, vous recouvrerez les honneurs de votre position, vous

reviendrez dans votre bel hôtel de la rue d'Anjou, vous y serez une des

reines de Paris: vous le pourrez en faisant jouer à Rochefide un rôle

politique et en mettant dans votre conduite l'habileté, la persistance

que madame d'Espard a déployée. Voilà la situation dans laquelle doit

être une femme à qui je fais l'honneur de me donner...

--Mais vous oubliez que le consentement de monsieur de Rochefide est

nécessaire.

--Oh! chère enfant! répondit La Palférine, nous vous l'avons préparé,

je lui ai engagé ma foi de gentilhomme que vous valiez toutes les

Schontz du quartier Saint-Georges, et vous me devez compte de mon

honneur...

Pendant huit jours, tous les jours, Calyste alla chez Béatrix dont

la porte lui fut refusée par Antoine, qui prenait une figure de

circonstance pour dire: «Madame la marquise est dangereusement malade.»

De là, Calyste courait chez La Palférine dont le valet de chambre

répondait: «Monsieur le comte est à la chasse!» Chaque fois le Breton

laissait une lettre pour La Palférine.

Le neuvième jour Calyste, assigné par un mot de La Palférine pour une

explication, le trouva, mais en compagnie de Maxime de Trailles, à qui

le jeune roué voulait donner sans doute une preuve de son savoir-faire

en le rendant témoin de cette scène.

--Monsieur le baron, dit tranquillement Charles-Édouard, voici les six

lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, elles sont saines

et entières, elles n'ont pas été décachetées, je savais d'avance ce

qu'elles pouvaient contenir en apprenant que vous me cherchiez partout,

depuis le jour que je vous ai regardé par la fenêtre quand vous étiez

à la porte d'une maison où la veille j'étais à la porte quand vous

étiez à la fenêtre. J'ai pensé que je devais ignorer des provocations

malséantes. Entre nous, vous avez trop de bon goût pour en vouloir

à une femme de ce qu'elle ne vous aime plus. C'est un mauvais moyen

de la reconquérir que de chercher querelle au préféré. Mais, dans la

circonstance actuelle, vos lettres étaient entachées d'un vice radical,

d'une _nullité_, comme disent les avoués. Vous avez trop de bon sens

pour en vouloir à un mari de reprendre sa femme. Monsieur de Rochefide

a senti que la situation de la marquise était sans dignité. Vous

ne trouverez plus madame de Rochefide rue de Chartres, mais bien à

l'hôtel de Rochefide, dans six mois, l'hiver prochain. Vous vous êtes

jeté fort étourdiment au milieu d'un raccommodement entre époux que

vous avez provoqué vous-même en ne sauvant pas à madame de Rochefide

l'humiliation qu'elle a subie aux Italiens. En sortant de là, Béatrix,

à qui j'avais porté déjà quelques propositions amicales de la part de

son mari, me prit dans sa voiture et son premier mot fut alors:--Allez

chercher Arthur!...

--Oh! mon Dieu!... s'écria Calyste, elle avait raison, j'avais manqué

de dévouement.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 8 / 54 段