nécessairement développé dans la vie privée sur une ligne parallèle
à la vie politique, l'orgueil, l'amour-propre, la vanité, les trois
grandes divisions du Moi social. Les sots veulent passer pour gens
d'esprit, les gens d'esprit veulent être des gens de talent, les gens
de talent veulent être traités de gens de génie; quant aux gens de
génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n'être que des
demi-dieux. Cette pente de l'esprit public actuel, qui rend à la
Chambre le manufacturier jaloux de l'homme d'État et l'administrateur
jaloux du poëte, pousse les sots à dénigrer les gens d'esprit, les
gens d'esprit à dénigrer les gens de talent, les gens de talent à
dénigrer ceux d'entre eux qui les dépassent de quelques pouces, et les
demi-dieux à menacer les institutions, le trône, enfin tout ce qui ne
les adore pas sans condition. Dès qu'une nation a très impolitiquement
abattu les supériorités sociales reconnues, elle ouvre des écluses par
où se précipite un torrent d'ambitions secondaires dont la moindre
veut encore primer; elle avait dans son aristocratie un mal, au dire
des démocrates, mais un mal défini, circonscrit; elle l'échange contre
dix aristocraties contendantes et armées, la pire des situations. En
proclamant l'égalité de tous, on a promulgué la _déclaration des droits
de l'Envie_. Nous jouissons aujourd'hui des saturnales de la Révolution
transportées dans le domaine, paisible en apparence, de l'esprit, de
l'industrie et de la politique; aussi, semble-t-il aujourd'hui que les
réputations dues au travail, aux services rendus, au talent, soient
des priviléges accordés aux dépens de la masse. On étendra bientôt
la loi agraire jusque dans le champ de la gloire. Donc, jamais dans
aucun temps, on n'a demandé le triage de son nom sur le volet public à
des motifs plus puérils. On se distingue à tout prix par le ridicule,
par une affectation d'amour pour la cause polonaise, pour le système
pénitentiaire, pour l'avenir des forçats libérés, pour les petits
mauvais sujets au-dessus ou au-dessous de douze ans, pour toutes les
misères sociales. Ces diverses manies créent des dignités postiches,
des présidents, des vice-présidents et des secrétaires de sociétés dont
le nombre dépasse à Paris celui des questions sociales qu'on cherche
à résoudre. On a démoli la grande société pour en faire un millier
de petites à l'image de la défunte. Ces organisations parasites ne
révèlent-elles pas la décomposition? n'est-ce pas le fourmillement
des vers dans le cadavre? Toutes ces sociétés sont filles de la même
mère, la Vanité. Ce n'est pas ainsi que procèdent la Charité catholique
ou la vraie Bienfaisance, elles étudient les maux sur les plaies en
les guérissant, et ne pérorent pas en assemblée sur les principes
morbifiques pour le plaisir de pérorer.
Fabien du Ronceret, sans être un homme supérieur, avait deviné, par
l'exercice de ce sens avide particulier à la Normandie, tout le parti
qu'il pouvait tirer de ce vice public. Chaque époque a son caractère
que les gens habiles exploitent. Fabien ne pensait qu'à faire parler
de lui. «--Mon cher, il faut faire parler de soi pour être quelque
chose! disait-il en partant au roi d'Alençon, à du Bousquier, un ami
de son père. Dans six mois je serai plus connu que vous!» Fabien
traduisait ainsi l'esprit de son temps, il ne le dominait pas, il
y obéissait. Il avait débuté dans la Bohême, un district de la
topographie morale de Paris (Voir _Un Prince de la Bohême_, Scènes
de la Vie Parisienne), où il fut connu sous le nom de _l'héritier_ à
cause de quelques prodigalités préméditées. Du Ronceret avait profité
des folies de Couture pour la jolie madame Cadine, une des actrices
nouvelles à qui l'on accordait le plus de talent sur une des scènes
secondaires, et à qui, durant son opulence éphémère, il avait arrangé,
rue Blanche, un délicieux rez-de-chaussée à jardin. Ce fut ainsi que
du Ronceret et Couture firent connaissance. Le Normand, qui voulait
du luxe tout prêt et tout fait, acheta le mobilier de Couture et les
embellissements qu'il était obligé de laisser dans l'appartement, un
kiosque où l'on fumait, une galerie en bois rustiqué garnie de nattes
indiennes et ornée de poteries pour gagner le kiosque par les temps
de pluie. Quand on complimentait l'Héritier sur son appartement, il
l'appelait _sa tanière_. Le provincial se gardait bien de dire que
Grindot l'architecte y avait déployé tout son savoir-faire, comme
Stidmann dans les sculptures, et Léon de Lora dans la peinture; car il
avait pour défaut capital cet amour-propre qui va jusqu'au mensonge
dans le désir de se grandir. L'Héritier compléta ces magnificences
par une serre qu'il établit le long d'un mur à l'exposition du midi,
non qu'il aimât les fleurs, mais il voulut attaquer l'opinion publique
par l'horticulture. En ce moment, il atteignait presque à son but.
Devenu vice-président d'une société jardinière quelconque présidée
par le duc de Vissembourg, frère du prince de Chiavari, le fils cadet
du feu maréchal Vernon, il avait orné du ruban de la Légion-d'Honneur
son habit de vice-président, après une exposition de produits dont le
discours d'ouverture acheté cinq cents francs à Lousteau fut hardiment
prononcé comme de son cru. Il fut remarqué pour une fleur que lui
avait _donnée_ le vieux Blondet d'Alençon, père d'Émile Blondet, et
qu'il présenta comme obtenue dans sa serre. Ce succès n'était rien.
L'Héritier, qui voulait être accepté comme un homme d'esprit, avait
formé le plan de se lier avec les gens célèbres pour en refléter la
gloire, plan d'une mise à exécution difficile en ne lui donnant pour
base qu'un budget de huit mille francs. Aussi, Fabien du Ronceret
s'était-il adressé tour à tour et sans succès à Bixiou, à Stidmann, à
Léon de Lora pour être présenté chez madame Schontz et faire partie de
cette ménagerie de lions en tous genres. Il paya si souvent à dîner à
Couture, que Couture prouva catégoriquement à madame Schontz qu'elle
devait acquérir un pareil original, ne fût-ce que pour en faire un de
ces élégants valets sans gages que les maîtresses de maison emploient
aux commissions pour lesquelles on ne trouve pas de domestiques.
En trois soirées madame Schontz pénétra Fabien et se dit:--«Si Couture
ne me convient pas, je suis sûre de bâter celui-là. Maintenant mon
avenir va sur deux pieds!» Ce sot de qui tout le monde se moquait
devint donc le préféré, mais dans une intention qui rendait la
préférence injurieuse, et ce choix échappait à toutes les suppositions
par son improbabilité même. Madame Schontz enivrait Fabien de sourires
accordés à la dérobée, de petites scènes jouées au seuil de la porte
en le reconduisant le dernier lorsque monsieur de Rochefide restait le
soir. Elle mettait souvent Fabien en tiers avec Arthur dans sa loge
aux Italiens et aux premières représentations; elle s'en excusait en
disant qu'il lui rendait tel ou tel service, et qu'elle ne savait
comment le remercier. Les hommes ont entre eux une fatuité qui leur
est d'ailleurs commune avec les femmes, celle d'être aimés absolument.
Or, de toutes les passions flatteuses, il n'en est pas de plus prisée
que celle d'une madame Schontz pour ceux qu'elles rendent l'objet d'un
amour dit de cœur par opposition à l'autre amour. Une femme comme
madame Schontz, qui jouait à la grande dame, et dont la valeur réelle
était supérieure, devait être et fut un sujet d'orgueil pour Fabien
qui s'éprit d'elle au point de ne jamais se présenter qu'en toilette,
bottes vernies, gants paille, chemise brodée et à jabot, gilets de
plus en plus variés, enfin avec tous les symptômes extérieurs d'un
culte profond. Un mois avant la conférence de la duchesse et de son
directeur, madame Schontz avait confié le secret de sa naissance et de
son vrai nom à Fabien qui ne comprit pas le but de cette confidence.
Quinze jours après, madame Schontz, étonnée du défaut d'intelligence du
Normand, s'écria: «--Mon Dieu! suis-je niaise! il se croit aimé pour
lui-même.» Et alors elle emmena l'Héritier dans sa calèche, au Bois,
car elle avait depuis un an petite calèche et petite voiture basse
à deux chevaux. Dans ce tête-à-tête public, elle traita la question
de sa destinée et déclara vouloir se marier. «--J'ai sept cent mille
francs, dit-elle, je vous avoue que, si je rencontrais un homme plein
d'ambition et qui sût comprendre mon caractère, je changerais de
position, car savez-vous quel est mon rêve? Je voudrais être une bonne
bourgeoise, entrer dans une famille honnête, et rendre mon mari, mes
enfants, tous bien heureux!» Le Normand voulait bien être distingué
par madame Schontz; mais l'épouser, cette folie parut discutable à
un garçon de trente-huit ans que la révolution de juillet avait fait
juge. En voyant cette hésitation, madame Schontz prit l'Héritier pour
cible de ses traits d'esprit, de ses plaisanteries, de son dédain,
et se tourna vers Couture. En huit jours, le spéculateur, à qui elle
fit flairer sa caisse, offrit sa main, son cœur et son avenir, trois
choses de la même valeur.
Les manéges de madame Schontz en étaient là lorsque madame de Grandlieu
s'enquit de la vie et des mœurs de la Béatrix de la rue Saint-Georges.
D'après le conseil de l'abbé Brossette, la duchesse pria le marquis
d'Ajuda de lui amener le roi des coupe-jarrets politiques, le célèbre
comte Maxime de Trailles, l'archiduc de la Bohême, le plus jeune
des jeunes gens, quoiqu'il eût quarante-huit ans. Monsieur d'Ajuda
s'arrangea pour dîner avec Maxime au club de la rue de Beaune, et lui
proposa d'aller faire un _mort_ chez le duc de Grandlieu qui, pris par
la goutte avant le dîner, se trouvait seul. Quoique le gendre du duc de
Grandlieu, le cousin de la duchesse, eût bien le droit de le présenter
dans un salon où jamais il n'avait mis les pieds, Maxime de Trailles ne
s'abusa pas sur la portée d'une invitation ainsi faite, il pensa que le
duc ou la duchesse avaient besoin de lui. Ce n'est pas un des moindres
traits de ce temps-ci que cette vie de club où l'on joue avec des gens
qu'on ne reçoit point chez soi.
Le duc de Grandlieu fit à Maxime l'honneur de paraître souffrant.
Après quinze parties de whist, il alla se coucher, laissant sa femme
en tête-à-tête avec Maxime et d'Ajuda. La duchesse, secondée par le
marquis, communiqua son projet à monsieur de Trailles, et lui demanda
sa collaboration en paraissant ne lui demander que des conseils. Maxime
écouta jusqu'au bout sans se prononcer, et attendit pour parler que la
duchesse eût réclamé directement sa coopération.
--Madame, j'ai bien tout compris, lui dit-il alors après avoir jeté sur
elle et sur le marquis un de ces regards fins, profonds, astucieux,
complets, par lesquels ces grands roués savent compromettre leurs
interlocuteurs. D'Ajuda vous dira que, si quelqu'un à Paris peut
conduire cette double négociation, c'est moi, sans vous y mêler, sans
qu'on sache même que je suis venu ce soir ici. Seulement, avant tout,
posons les préliminaires de Léoben. Que comptez-vous sacrifier?...
--Tout ce qu'il faudra.
--Bien, madame la duchesse. Ainsi, pour prix de mes soins, vous me
feriez l'honneur de recevoir chez vous et de protéger sérieusement
madame la comtesse de Trailles.
--Tu es marié?... s'écria d'Ajuda.
--Je me marie dans quinze jours avec l'héritière d'une famille riche
mais excessivement bourgeoise, un sacrifice à l'opinion! j'entre dans
le principe même de mon gouvernement! Je veux faire peau neuve. Ainsi
madame la duchesse comprend de quelle importance serait pour moi
l'adoption de ma femme par elle et par sa famille. J'ai la certitude
d'être député par suite de la démission que donnera mon beau-père
de ses fonctions, et j'ai la promesse d'un poste diplomatique en
harmonie avec ma nouvelle fortune. Je ne vois pas pourquoi ma femme
ne serait pas aussi bien reçue que madame de Portenduère dans cette
société de jeunes femmes où brillent mesdames de La Bastie, Georges
de Maufrigneuse, de l'Estorade, du Guénic, d'Ajuda, de Restaud, de
Rastignac et de Vandenesse! Ma femme est jolie, et je me charge de la
_désenbonnetdecotonner_!... Ceci vous va-t-il, madame la duchesse?...
Vous êtes pieuse, et, si vous dites oui, votre promesse, que je sais
être sacrée, aidera beaucoup à mon changement de vie. Encore une bonne
action que vous ferez là!... Hélas! j'ai pendant longtemps été le roi
des mauvais sujets; mais je veux bien finir. Après tout, nous portons
_d'azur à la chimère d'or lançant du feu, armée de gueules et écaillée
de sinople, au comble de contre-hermine_, depuis François Ier qui jugea
nécessaire d'anoblir le valet de chambre de Louis XI, et nous sommes
comtes depuis Catherine de Médicis.
--Je recevrai, je patronerai votre femme, dit solennellement la
duchesse, et les miens ne lui tourneront pas le dos, je vous en donne
ma parole.
--Ah! madame la duchesse, s'écrie Maxime visiblement ému, si monsieur
le duc daigne aussi me traiter avec quelque bonté, je vous promets,
moi, de faire réussir votre plan sans qu'il vous en coûte grand'chose.
Mais, reprit-il après une pause, il faut prendre sur vous d'obéir à mes
instructions.... Voici la dernière intrigue de ma vie de garçon, elle
doit être d'autant mieux menée qu'il s'agit d'une belle action, dit-il
en souriant.
--Vous obéir?... dit la duchesse. Je paraîtrai donc dans tout ceci.
--Ah! madame, je ne vous compromettrai point, s'écria Maxime, et je
vous estime trop pour prendre des sûretés. Il s'agit uniquement de
suivre mes conseils. Ainsi, par exemple, il faut que du Guénic soit
emmené comme un corps saint par sa femme, qu'il soit deux ans absent,
qu'elle lui fasse voir la Suisse, l'Italie, l'Allemagne, enfin le plus
de pays possible...
--Ah! vous répondez à une crainte de mon directeur, s'écria naïvement
la duchesse en se souvenant de la judicieuse objection de l'abbé
Brossette.
Maxime et d'Ajuda ne purent s'empêcher de sourire à l'idée de cette
concordance entre le ciel et l'enfer.
--Pour que madame de Rochefide ne revoie plus Calyste, reprit-elle,
nous voyagerons tous, Juste et sa femme, Calyste et Sabine, et moi. Je
laisserai Clotilde avec son père...
--Ne chantons pas victoire, madame, dit Maxime, j'entrevois d'énormes
difficultés, je les vaincrai sans doute. Votre estime et votre
protection sont un prix qui va me faire faire de grandes saletés; mais
ce sera les...
--Des saletés? dit la duchesse en interrompant ce moderne _condottiere_
et montrant dans sa physionomie autant de dégoût que d'étonnement.
--Et vous y tremperez, madame, puisque je suis votre procureur. Mais
ignorez-vous donc à quel degré d'aveuglement madame de Rochefide a fait
arriver votre gendre?... je le sais par Nathan et par Canalis entre
lesquels elle hésitait alors que Calyste s'est jeté dans cette gueule
de lionne! Béatrix a su persuader à ce brave Breton qu'elle n'avait
jamais aimé que lui, qu'elle est vertueuse, que Conti fut un amour de
tête auquel le cœur et le reste ont pris très peu de part, un amour
musical enfin!... Quant à Rochefide, ce fut du devoir. Ainsi, vous
comprenez, elle est vierge! Elle le prouve bien en ne se souvenant pas
de son fils, elle n'a pas depuis un an fait la moindre démarche pour
le voir. A la vérité, le petit comte a douze ans bientôt, et il trouve
dans madame Schontz une mère d'autant plus mère que la maternité, vous
le savez, est la passion de ces filles. Du Guénic se ferait hacher et
hacherait sa femme pour Béatrix! Et vous croyez qu'on retire facilement
un homme quand il est au fond du gouffre de la crédulité?... Mais,
madame, le Yago de Shakspeare y perdrait tous ses mouchoirs. L'on croit
qu'Othello, que son cadet Orosmane, que Saint-Preux, René, Werther et
autres amoureux en possession de la renommée, représentent l'amour!
Jamais leurs pères à cœur de verglas n'ont connu ce qu'est un amour
absolu, Molière seul s'en est douté. L'amour, madame la duchesse, ce
n'est pas d'aimer une noble femme, une Clarisse, le bel effort, ma
foi!... L'amour, c'est de se dire: «Celle que j'aime est une infâme,
elle me trompe, elle me trompera, c'est une rouée, elle sent toutes
les fritures de l'enfer...» Et d'y courir, et d'y trouver le bleu de
l'éther, les fleurs du paradis. Voilà comme aimait Molière, voilà
comme nous aimons, nous autres mauvais sujets; car, moi, je pleure
à la grande scène d'Arnolphe!... Et voilà comment votre gendre aime
Béatrix!... J'aurai de la peine à séparer Rochefide de madame Schontz,
mais madame Schontz s'y prêtera sans doute; je vais étudier son
intérieur. Quant à Calyste et à Béatrix, il leur faut des coups de
hache, des trahisons supérieures et d'une infamie si basse que votre
vertueuse imagination n'y descendrait pas, à moins que votre directeur
ne vous donnât la main... Vous avez demandé l'impossible, vous serez
servie... Et, malgré mon parti pris d'employer le fer et le feu, je
ne vous promets pas absolument le succès. Je sais des amants qui ne
reculent pas devant les plus affreux désillusionnements. Vous êtes trop
vertueuse pour connaître l'empire que prennent les femmes qui ne le
sont pas...
--N'entamez pas ces infamies sans que j'aie consulté l'abbé Brossette
pour savoir jusqu'à quel point je suis votre complice, s'écria la
duchesse avec une naïveté qui découvrit tout ce qu'il y a d'égoïsme
dans la dévotion.
--Vous ignorerez tout, ma chère mère, dit le marquis d'Ajuda.
Sur le perron, pendant que la voiture du marquis avançait, d'Ajuda dit
à Maxime:--Vous avez effrayé cette bonne duchesse.
--Mais elle ne se doute pas de la difficulté de ce qu'elle
demande!...--Allons-nous au Jockey-club? Il faut que Rochefide m'invite
à dîner pour demain chez la Schontz, car cette nuit mon plan sera fait
et j'aurai choisi sur mon échiquier les pions qui marcheront dans la
partie que je vais jouer. Dans le temps de sa splendeur, Béatrix n'a
pas voulu me recevoir, je solderai mon compte avec elle, et je vengerai
votre belle-sœur si cruellement qu'elle se trouvera peut-être trop
vengée...
Le lendemain, Rochefide dit à madame Schontz qu'ils auraient à dîner
Maxime de Trailles. C'était la prévenir de déployer son luxe et de
préparer la chère la plus exquise pour ce connaisseur émérite que
redoutaient toutes les femmes du genre de madame Schontz; aussi
songea-t-elle autant à sa toilette qu'à mettre sa maison en état de
recevoir ce personnage.
A Paris, il existe presque autant de royautés qu'il s'y trouve d'arts
différents, de spécialités morales, de sciences, de professions; et
le plus fort de ceux qui les pratiquent a sa majesté qui lui est
propre; il est apprécié, respecté par ses pairs qui connaissent les
difficultés du métier, et dont l'admiration est acquise à qui peut
s'en jouer. Maxime était aux yeux des rats et des courtisanes un
homme excessivement puissant et capable, car il avait su se faire
prodigieusement aimer. Il était admiré par tous les gens qui savaient
combien il est difficile de vivre à Paris en bonne intelligence avec
des créanciers; enfin il n'avait pas eu d'autre rival en élégance, en
tenue et en esprit, que l'illustre de Marsay qui l'avait employé dans
des missions politiques. Ceci suffit à expliquer son entrevue avec la
duchesse, son prestige chez madame Schontz, et l'autorité de sa parole
dans une conférence qu'il comptait avoir sur le boulevard des Italiens
avec un jeune homme déjà célèbre, quoique nouvellement entré dans la
Bohême.
Le lendemain, à son lever, Maxime de Trailles entendit annoncer Finot
qu'il avait mandé la veille, il le pria d'arranger le hasard d'un
déjeuner au Café Anglais où Finot, Couture et Lousteau babilleraient
près de lui. Finot, qui se trouvait vis-à-vis du comte de Trailles
dans la position d'un colonel devant un maréchal de France, ne pouvait
lui rien refuser; il était d'ailleurs trop dangereux de piquer ce
lion. Aussi, quand Maxime vint déjeuner, vit-il Finot et ses deux amis
attablés, la conversation avait déjà mis le cap sur madame Schontz.
Couture, bien manœuvré par Finot et par Lousteau qui fut à son insu
le compère de Finot, apprit au comte de Trailles tout ce qu'il voulait
savoir sur madame Schontz.
Vers une heure, Maxime mâchonnait son cure-dents en causant avec du
Tillet sur le perron de Tortoni où se tient cette petite Bourse,
préface de la grande. Il paraissait occupé d'affaires, mais il
attendait le jeune comte de La Palférine qui, dans un temps donné,
devait passer par là. Le boulevard des Italiens est aujourd'hui ce
qu'était le Pont-Neuf en 1650, tous les gens connus le traversent au
moins une fois par jour. En effet, au bout de dix minutes, Maxime
quitta le bras de du Tillet en faisant un signe de tête au jeune prince
de la Bohême, et lui dit en souriant:--A moi, comte, deux mots!...
Les deux rivaux, l'un astre à son déclin, l'autre un soleil à son
lever, allèrent s'asseoir sur quatre chaises devant le Café de Paris.
Maxime eut soin de se placer à une certaine distance de quelques
vieillots qui par habitude se mettent en espalier, dès une heure après
midi, pour sécher leurs affections rhumatiques. Il avait d'excellentes
raisons pour se défier des vieillards. (Voir _Une Esquisse d'après
nature_, Scènes de la Vie Parisienne.)
--Avez-vous des dettes?... dit Maxime au jeune comte.
--Si je n'en avais pas, serais-je digne de vous succéder?... répondit
La Palférine.
--Quand je vous fais une semblable question, je ne mets pas la chose
en doute, répliqua Maxime, je veux uniquement savoir si le total est
respectable, et s'il va sur cinq ou sur six?
--Six, quoi?
--Six chiffres! si vous devez cinquante ou cent mille?.... J'ai dû,
moi, jusqu'à six cent mille.
La Palférine ôta son chapeau d'une façon aussi respectueuse que
railleuse.
--Si j'avais le crédit d'emprunter cent mille francs, répondit le jeune
homme, j'oublierais mes créanciers et j'irais passer ma vie à Venise,
au milieu des chefs-d'œuvre de la peinture, au théâtre le soir, la
nuit avec de jolies femmes, et...
--Et à mon âge, que deviendriez-vous? demanda Maxime.
--Je n'irais pas jusque-là, répliqua le jeune comte.
Maxime rendit la politesse à son rival en soulevant légèrement son
chapeau par un geste de gravité risible.
--C'est une autre manière de voir la vie, répondit-il d'un ton de
connaisseur à connaisseur. Vous devez...?
--Oh! une misère indigne d'être avouée à un oncle; si j'en avais un, il
me déshériterait à cause de ce pauvre chiffre, six mille!...
--On est plus gêné par six que par cent mille francs, dit
sentencieusement Maxime. La Palférine! vous avez de la hardiesse dans
l'esprit, vous avez encore plus d'esprit que de hardiesse, vous pouvez
allez très loin, devenir un homme politique. Tenez... de tous ceux qui
se sont lancés dans la carrière au bout de laquelle je suis et qu'on a
voulu m'opposer, vous êtes le seul qui m'ayez plu.
La Palférine rougit, tant il se trouva flatté de cet aveu fait avec une
gracieuse bonhomie par le chef des aventuriers parisiens. Ce mouvement
de son amour-propre fut une reconnaissance d'infériorité qui le blessa;
mais Maxime devina ce retour offensif, facile à prévoir chez une nature
si spirituelle, et il y porta remède aussitôt en se mettant à la
discrétion du jeune homme.
--Voulez-vous faire quelque chose pour moi, qui me retire du cirque
olympique par un beau mariage, je ferai beaucoup pour vous, reprit-il.
--Vous allez me rendre bien fier: c'est réaliser la fable du rat et du
lion, dit La Palférine.
--Je commencerai par vous prêter vingt mille francs, répondit Maxime en
continuant.
--Vingt mille francs?... Je savais bien qu'à force de me promener sur
ce boulevard... dit La Palférine en façon de parenthèse.
--Mon cher, il faut vous mettre sur un certain pied, dit Maxime en
souriant, ne restez pas sur vos deux pieds, ayez-en six; faites comme
moi, je ne suis jamais descendu de mon tilbury...
--Mais alors vous allez me demander des choses par-dessus mes forces!
--Non, il s'agit de vous faire aimer d'une femme, en quinze jours.
--Est-ce une fille?
--Pourquoi!
--Ce serait impossible; mais s'il s'agissait d'une femme très comme il
faut, et de beaucoup d'esprit...
--C'est une très illustre marquise!
--Vous voulez avoir de ses lettres?... dit le jeune comte.
--Ah!... tu me vas au cœur, s'écria Maxime. Non, il ne s'agit pas de
cela.
--Il faut donc l'aimer?
--Oui, dans le sens réel...
--Si je dois sortir de l'esthétique, c'est tout à fait impossible, dit
La Palférine. J'ai, voyez-vous, à l'endroit des femmes, une certaine
probité, nous pouvons les rouer, mais non les...
--Ah! l'on ne m'a donc pas trompé, s'écria Maxime. Crois-tu donc que
je sois homme à proposer de petites infamies de deux sous?... Non, il
faut aller, il faut éblouir, il faut vaincre. Mon compère, je te donne
vingt mille francs ce soir et dix jours pour triompher. A ce soir, chez
madame Schontz!
--J'y dîne.
--Bien, reprit Maxime. Plus tard, quand vous aurez besoin de moi,
monsieur le comte, vous me trouverez, ajouta-t-il d'un ton de roi qui
s'engage au lieu de promettre.
--Cette pauvre femme vous a donc fait bien du mal? demanda La Palférine.
--N'essaie pas de jeter la sonde dans mes eaux, mon petit, et
laisse-moi te dire qu'en cas de succès tu te trouveras de si puissantes
protections que tu pourras, comme moi, te retirer dans un beau mariage,
quand tu t'ennuieras de ta vie de Bohême.