sont véritablement ennuyeuses et qui plantent aussi par trop de haies
d'épines sèches autour du bonheur, il s'était marié, comme on va
le voir, avec la célèbre madame Schontz, célèbre dans le monde des
Fanny-Beaupré, des Suzanne du Val-Noble, des Mariette, des Florentine,
des Jenny Cadine, etc. Ce monde, de qui l'un de nos dessinateurs a dit
spirituellement en en montrant le tourbillon au bal de l'Opéra:--«Quand
on pense que tout ça se loge, s'habille et vit bien, voilà qui donne
une crâne idée de l'homme!» ce monde si dangereux a déjà fait irruption
dans cette histoire des mœurs par les figures typiques de Florine et
de l'illustre Malaga d'_Une Fille d'Ève_ et de _La Fausse Maîtresse_;
mais, pour le peindre avec fidélité, l'historien doit proportionner
le nombre de ces personnages à la diversité des dénoûments de leurs
singulières existences qui se terminent par l'indigence sous sa plus
hideuse forme, par des morts prématurées, par l'aisance, par d'heureux
mariages, et quelquefois par l'opulence.
Madame Schontz, d'abord connue sous le nom de la Petite-Aurélie pour la
distinguer d'une des ses rivales beaucoup moins spirituelle qu'elle,
appartenait à la classe la plus élevée de ces femmes dont l'utilité
sociale ne peut être révoquée en doute ni par le préfet de la Seine,
ni par ceux qui s'intéressent à la prospérité de la ville de Paris.
Certes, le Rat taxé de démolir des fortunes souvent hypothétiques,
rivalise bien plutôt avec le castor. Sans les Aspasies du quartier
Notre-Dame de Lorette, il ne se bâtirait pas tant de maisons à Paris.
Pionniers des plâtres neufs, elles vont remorquées par la Spéculation
le long des collines de Montmartre, plantant les piquets de leurs
tentes, soit dit sans jeu de mots, dans ces solitudes de moellons
sculptés qui meublent les rues européennes d'Amsterdam, de Milan, de
Stockholm, de Londres, de Moscou, steppes architecturales où le vent
fait mugir d'innombrables écriteaux qui en accusent le vide par ces
mots: _Appartements à louer_! La situation de ces dames se détermine
par celle qu'elles prennent dans ces quartiers apocryphes; si leur
maison se rapproche de la ligne tracée par la rue de Provence, la femme
a des rentes, son budget est prospère; mais cette femme s'élève-t-elle
vers la ligne des boulevards extérieurs, remonte-t-elle vers la ville
affreuse de Batignolles, elle est sans ressources. Or, quand monsieur
de Rochefide rencontra madame Schontz, elle occupait le troisième étage
de la seule maison qui existât rue de Berlin, elle campait donc sur
la lisière du malheur et sur celle de Paris. Cette femme fille ne se
nommait, vous devez le pressentir, ni Schontz ni Aurélie! Elle cachait
le nom de son père, un vieux soldat de l'empire, l'éternel colonel qui
fleurit à l'aurore de ces existences féminines soit comme père, soit
comme séducteur. Madame Schontz avait joui de l'éducation gratuite
de Saint-Denis, où l'on élève admirablement les jeunes personnes,
mais qui n'offre aux jeunes personnes ni maris ni débouchés au sortir
de cette école, _admirable création_ de l'Empereur à laquelle il ne
manque qu'une seule chose: l'Empereur!--«Je serai là, pour pourvoir
les filles de mes légionnaires,» répondit-il à l'observation d'un de
ses ministres qui prévoyait l'avenir. Napoléon avait dit aussi: «--Je
serai là!» pour les membres de l'Institut à qui l'on devrait ne donner
aucun appointement plutôt que de leur envoyer _quatre-vingt-trois
francs_ par mois, traitement inférieur à celui de certains garçons de
bureau. Aurélie était bien réellement la fille de l'intrépide colonel
Schiltz, un chef de ces audacieux partisans alsaciens qui faillirent
sauver l'Empereur dans la campagne de France, et qui mourut à Metz,
pillé, volé, ruiné. En 1814, Napoléon mit à Saint-Denis la petite
Joséphine Schiltz, alors âgée de neuf ans. Orpheline de père et de
mère, sans asile, sans ressources, cette pauvre enfant ne fut pas
chassée de l'établissement au second retour des Bourbons. Elle y fut
sous-maîtresse jusqu'en 1827; mais alors la patience lui manqua, sa
beauté la séduisit. A sa majorité, Joséphine Schiltz, la filleule de
l'impératrice, aborda la vie aventureuse des courtisanes, conviée
à ce douteux avenir par l'exemple fatal de quelques-unes de ses
camarades, comme elle sans ressources, et qui s'applaudissaient de leur
résolution. Elle substitua un _on_ à l'_il_ du nom paternel et se plaça
sous le patronage de sainte Aurélie. Vive, spirituelle, instruite, elle
fit plus de fautes que celles de ses stupides compagnes dont les écarts
eurent toujours l'intérêt pour base. Après avoir connu des écrivains
pauvres mais malhonnêtes, spirituels mais endettés; après avoir essayé
de quelques gens riches aussi calculateurs que niais, après avoir
sacrifié le solide à l'amour vrai, s'être permis toutes les écoles où
s'acquiert l'expérience, en un jour d'extrême misère où chez Valentino,
cette première étape de Musard, elle dansait vêtue d'une robe, d'un
chapeau, d'un mantille d'emprunt, elle attira l'attention d'Arthur,
venu là pour voir le fameux galop! Elle fanatisa par son esprit ce
gentilhomme qui ne savait plus à quelle passion se vouer; et, alors,
deux ans après avoir été quitté par Béatrix dont l'esprit l'humiliait
assez souvent, le marquis ne fut blâmé par personne de se marier au
treizième arrondissement de Paris avec une Béatrix d'occasion.
Esquissons ici les quatre saisons de ce bonheur. Il est nécessaire
de montrer que la théorie du mariage au treizième arrondissement
en enveloppe également tous les administrés. Soyez marquis et
quadragénaire, ou sexagénaire et marchand retiré, six fois millionnaire
ou rentier (Voir _Un Début dans la Vie_), grand seigneur ou bourgeois,
la stratégie de la passion, sauf les différences inhérentes aux zones
sociales, ne varie pas. Le cœur et la caisse sont toujours en rapports
exacts et définis. Enfin, vous estimerez les difficultés que la
duchesse devait rencontrer dans l'exécution de son plan charitable.
On ne sait pas quelle est en France la puissance des mots sur les gens
ordinaires, ni quel mal font les gens d'esprit qui les inventent.
Ainsi, nul teneur de livres ne pourrait supputer le chiffre des
sommes qui sont restées improductives, verrouillées au fond des
cœurs généreux et des caisses par cette ignoble phrase:--_Tirer
une carotte_!... Ce mot est devenu si populaire qu'il faut bien
lui permettre de salir cette page. D'ailleurs, en pénétrant dans
le treizième arrondissement, il faut bien en accepter le patois
pittoresque. Monsieur de Rochefide, comme tous les petits esprits,
avait toujours peur d'être _carotté_. Le substantif s'est fait verbe.
Dès le début de sa passion pour madame Schontz, Arthur fut sur ses
gardes, et fut alors très _rat_, pour employer un autre mot aux
ateliers de bonheur et aux ateliers de peinture. Le mot _rat_, quand
il s'applique à une jeune fille, signifie le convive, mais appliqué à
l'homme, il signifie un avare amphitryon. Madame Schontz avait trop
d'esprit et connaissait trop bien les hommes pour ne pas concevoir
les plus grandes espérances d'après un pareil commencement. Monsieur
de Rochefide alloua cinq cents francs par mois à madame Schontz, lui
meubla mesquinement un appartement de douze cents francs à un second
étage rue Coquenard, et se mit à étudier le caractère d'Aurélie qui
lui fournit aussitôt un caractère à étudier en s'apercevant de cet
espionnage. Aussi Rochefide fut-il heureux de rencontrer une fille
douée d'un si beau caractère; mais il n'y vit rien d'étonnant: la mère
était une Barnheim de Bade, une femme comme il faut! Aurélie avait
été d'ailleurs si bien élevée!... Parlant l'anglais, l'allemand et
l'italien, elle possédait à fond les littératures étrangères. Elle
pouvait lutter sans désavantage contre les pianistes du second ordre.
Et, notez ce point! elle se comportait avec ses talents comme les
personnes bien nées, elle n'en disait rien. Elle prenait la brosse
chez un peintre, la maniait par raillerie, et faisait une tête assez
_crânement_ pour produire un étonnement général. Par désœuvrement,
durant le temps où elle dépérissait sous-maîtresse, elle avait poussé
des pointes dans le domaine des sciences; mais sa vie de femme
entretenue avait couvert ces bonnes semences d'un manteau de sel, et
naturellement elle fit honneur à son Arthur de la floraison de ces
germes précieux, recultivés pour lui. Aurélie commença donc par être
d'un désintéressement égal à la volupté, qui permit à cette faible
corvette d'attacher sûrement ses grappins sur ce vaisseau de haut bord.
Néanmoins, vers la fin de la première année, elle faisait des tapages
ignobles dans l'antichambre avec ses socques en s'arrangeant pour
rentrer au moment où le marquis l'attendait, et cachait, de manière à
le bien montrer, un bas de sa robe outrageusement crotté. Enfin, elle
sut si parfaitement persuader à son _gros papa_ que toute son ambition,
après tant de hauts et bas, était de conquérir honnêtement une petite
existence bourgeoise que, dix mois après leur rencontre, la seconde
phase se déclara.
Madame Schontz obtint alors un bel appartement, rue
Neuve-Saint-Georges. Arthur, ne pouvant plus dissimuler sa fortune
à madame Schontz, lui donna des meubles splendides, une argenterie
complète, douze cents francs par mois, une petite voiture basse à un
cheval, mais à location, et il accorda le tigre assez gracieusement.
La Schontz ne sut aucun gré de cette munificence, elle découvrit les
motifs de la conduite de son Arthur et y reconnut des calculs de rat.
Excédé de la vie de restaurant où la chère est la plupart du temps
exécrable, où le moindre dîner de gourmet coûte soixante francs pour
un, et deux cents francs quand on invite trois amis, Rochefide offrit
à madame Schontz quarante francs par jour pour son dîner et celui d'un
ami, tout compris. Aurélie accepta. Après avoir fait accepter toutes
ses lettres de change de morale, tirées à un an sur les habitudes de
monsieur de Rochefide, elle fut alors écoutée avec faveur quand elle
réclama cinq cents francs de plus par mois pour sa toilette, afin de ne
pas couvrir de honte son _gros papa_ dont les amis appartenaient tous
au Jockey-club. «--Ce serait du joli, dit-elle, si Rostignac, Maxime
de Trailles, d'Esgrignon, La Roche-Hugon, Ronquerolles, Laginski,
Lenoncourt, et autres, vous trouvaient avec une madame Everard!
D'ailleurs, ayez confiance en moi, mon gros père, vous y gagnerez!» En
effet, Aurélie s'arrangea pour déployer de nouvelles vertus dans cette
nouvelle phase. Elle se dessina dans un rôle de ménagère dont elle
tira le plus grand parti. Elle nouait, disait-elle, les deux bouts du
mois sans dettes avec deux mille cinq cents francs, ce qui ne s'était
jamais vu dans le faubourg Saint-Germain du treizième arrondissement,
et elle servait des dîners infiniment supérieurs à ceux de Rothschild,
on y buvait des vins exquis à dix et douze francs la bouteille. Aussi,
Rochefide émerveillé, très heureux de pouvoir inviter souvent ses
amis chez sa maîtresse en y trouvant de l'économie, disait-il en la
serrant par la taille: «--Voilà un trésor!...» Bientôt il loua pour
elle un tiers de loge aux Italiens, puis il finit par la mener aux
premières représentations. Il commençait à consulter son Aurélie en
reconnaissant l'excellence de ses conseils, elle lui laissait prendre
les mots spirituels qu'elle disait à tout propos et qui, n'étant pas
connus, relevèrent sa réputation d'homme amusant. Enfin il acquit la
certitude d'être aimé véritablement et pour lui-même. Aurélie refusa de
faire le bonheur d'un prince russe à raison de cinq mille francs par
mois. «--Vous êtes heureux, mon cher marquis, s'écria le vieux prince
Galathionne en finissant au club une partie de whist. Hier, quand vous
nous avez laissés seuls, madame Schontz et moi, j'ai voulu vous la
souffler; mais elle m'a dit: «Mon prince, vous n'êtes pas plus beau,
mais vous êtes plus âgé que Rochefide; vous me battriez, et il est
comme un père pour moi, trouvez-moi là le quart d'une bonne raison pour
changer?... Je n'ai pas pour Arthur la passion folle que j'ai eue pour
des petits drôles à bottes vernies, et de qui je payais les dettes;
mais je l'aime comme une femme aime son mari quand elle est honnête
femme. Et elle m'a mis à la porte.» Ce discours, qui ne sentait pas _la
charge_, eut pour effet de prodigieusement aider à l'état d'abandon et
de dégradation qui déshonorait l'hôtel de Rochefide. Bientôt, Arthur
transporta sa vie et ses plaisirs chez madame Schontz, et il s'en
trouva bien; car, au bout de trois ans, il eut quatre cent mille francs
à placer.
La troisième phase commença. Madame Schontz devint la plus tendre des
mères pour le fils d'Arthur, elle allait le chercher à son collége
et l'y ramenait elle-même; elle accabla de cadeaux, de friandises,
d'argent cet enfant qui l'appelait sa _petite maman_, et de qui
elle fut adorée. Elle entra dans le maniement de la fortune de son
Arthur, elle lui fit acheter des rentes en baisse avant le fameux
traité de Londres qui renversa le ministère du 1er mars. Arthur
gagna deux cent mille francs, et Aurélie ne demanda pas une obole. En
gentilhomme qu'il était, Rochefide plaça ses six cent mille francs en
actions de la Banque, et il en mit la moitié au nom de mademoiselle
Joséphine Schiltz. Un petit hôtel, loué rue de la Bruyère, fut remis à
Grindot, le célèbre architecte, avec ordre d'en faire une voluptueuse
bonbonnière. Rochefide ne compta plus dès lors avec madame Schontz,
qui recevait les revenus, et payait les mémoires. Devenue sa femme...
de confiance, elle justifia ce titre en rendant son gros papa plus
heureux que jamais; elle en avait reconnu les caprices, elle les
satisfaisait comme madame de Pompadour caressait les fantaisies de
Louis XV. Elle fut enfin maîtresse en titre, maîtresse absolue. Aussi
se permit-elle alors de protéger de petits jeunes gens ravissants, des
artistes, des gens de lettres nouveau-nés à la gloire qui niaient les
anciens et les modernes et tâchaient de se faire une grande réputation
en faisant peu de chose. La conduite de madame Schontz, chef-d'œuvre
de tactique, doit vous en révéler toute la supériorité. D'abord, dix
à douze jeunes gens amusaient Arthur, lui fournissaient des traits
d'esprit, des jugements fins sur toutes choses, et ne mettaient pas
en question la fidélité de la maîtresse de la maison; puis ils la
tenaient pour une femme éminemment spirituelle. Aussi ces annonces
vivantes, ces articles ambulants firent-ils passer madame Schontz pour
la femme la plus agréable que l'on connût sur la lisière qui sépare
le treizième arrondissement des douze autres. Ses rivales, Suzanne
Gaillard qui, depuis 1838, avait sur elle l'avantage d'être devenue
femme mariée en légitime mariage, pléonasme nécessaire pour expliquer
un mariage solide, Fanny-Beaupré, Mariette, Antonia répandaient des
calomnies plus que drolatiques sur la beauté de ces jeunes gens et sur
la complaisance avec laquelle monsieur de Rochefide les accueillait.
Madame Schontz, qui distançait de trois _blagues_, disait-elle, tout
l'esprit de ces dames, un jour à un souper donné par Nathan chez
Florine, après un bal de l'Opéra, leur dit, après leur avoir expliqué
sa fortune et son succès, un «--Faites-en autant?...» dont on a gardé
la mémoire. Madame Schontz fit vendre les chevaux de course pendant
cette période, en se livrant à des considérations qu'elle devait
sans doute à l'esprit critique de Claude Vignon, un de ses habitués.
«--Je concevrais, dit-elle un soir après avoir longtemps cravaché
les chevaux de ses plaisanteries, que les princes et les gens riches
prissent à cœur l'hippiatrique; mais pour faire le bien du pays,
et non pour les satisfactions puériles d'un amour-propre de joueur.
Si vous aviez des haras dans vos terres, si vous y éleviez des mille
à douze cents chevaux, si chacun faisait courir les meilleurs élèves
de son haras, si tous les haras de France et de Navarre concouraient
à chaque solennité, ce serait grand et beau; mais vous achetez des
sujets comme des directeurs de spectacle font la traite des artistes,
vous ravalez une institution jusqu'à n'être plus qu'un jeu, vous avez
la Bourse des jambes comme vous avez la Bourse des rentes!.... C'est
indigne. Dépenseriez-vous par hasard soixante mille francs pour lire
dans les journaux: «LÉLIA, _à monsieur de Rochefide, a battu d'une
longueur_ FLEUR-DE-GENÊT, _à monsieur le duc de Rhétoré_»?... Il
vaudrait mieux alors donner cet argent à des poëtes, ils vous feraient
aller en vers ou en prose à l'immortalité, comme feu Monthyon!» A force
d'être taonné, le marquis reconnut le creux du _turf_, il réalisa
cette économie de soixante mille francs, et l'année suivante madame
Schontz lui dit: «--Je ne te coûte plus rien, Arthur!» Beaucoup de
gens riches envièrent alors madame Schontz au marquis et tâchèrent
de la lui enlever; mais, comme le prince russe, ils y perdirent leur
vieillesse. «--Écoute, mon cher, avait-elle dit quinze jours auparavant
à Finot devenu fort riche, je suis sûre que Rochefide me pardonnerait
une petite passion si je devenais folle de quelqu'un, et l'on ne quitte
jamais un marquis de cette bonne-enfance-là pour un parvenu comme
toi. Tu ne me maintiendrais pas dans la position où m'a mise Arthur,
il a fait de moi une demi-femme comme il faut, et toi tu ne pourrais
jamais y parvenir, même en m'épousant.» Ceci fut le dernier clou rivé
qui compléta le ferrement de cet heureux forçat. Le propos parvint aux
oreilles absentes pour lesquelles il fut tenu.
La quatrième phase était donc commencée, celle de l'_accoutumance_,
la dernière victoire de ces plans de campagne, et qui fait dire d'un
homme par ces sortes de femmes: «Je le tiens!» Rochefide, qui venait
d'acheter le petit hôtel au nom de mademoiselle Joséphine Schiltz,
une bagatelle de quatre-vingt mille francs, en était arrivé, lors des
projets formés par la duchesse, à tirer vanité de sa maîtresse qu'il
nommait Ninon II, en en célébrant ainsi la probité rigoureuse, les
excellentes manières, l'instruction et l'esprit. Il avait résumé ses
défauts et ses qualités, ses goûts, ses plaisirs par madame Schontz,
et il se trouvait à ce passage de la vie où, soit lassitude, soit
indifférence, soit philosophie, un homme ne change plus, et s'en tient
ou à sa femme ou à sa maîtresse.
On comprendra toute la valeur acquise en cinq ans par madame Schontz,
en apprenant qu'il fallait être proposé longtemps à l'avance pour être
présenté chez elle. Elle avait refusé de recevoir des gens riches
ennuyeux, des gens tarés; elle ne se départait de ses rigueurs qu'en
faveur des grands noms de l'aristocratie. «--Ceux-là, disait-elle, ont
le droit d'être bêtes, parce qu'ils le sont _comme il faut_!» Elle
possédait ostensiblement les trois cent mille francs que Rochefide
lui avait donnés et qu'un _bon enfant d'agent de change_, Gobenheim,
le seul qui fût admis chez elle, lui faisait valoir; mais elle
manœuvrait à elle seule une petite fortune secrète de deux cent mille
francs composée de ses bénéfices économisés depuis trois ans et de
ceux produits par le mouvement perpétuel des trois cent mille francs,
car elle n'accusait jamais que les trois cent mille francs connus.
«--Plus vous gagnez, moins vous vous enrichissez, lui dit un jour
Gobenheim.--L'eau est si chère, répondit-elle.--Celle des diamants?
reprit Gobenheim.--Non, celle du fleuve de la vie.» Le trésor inconnu
se grossissait de bijoux, de diamants, qu'Aurélie portait pendant
un mois et qu'elle vendait après, de sommes données pour payer des
fantaisies passées. Quand on la disait riche, madame Schontz répondait,
qu'au taux des rentes, trois cent mille francs donnaient douze mille
francs et qu'elle les avait dépensés dans les temps les plus rigoureux
de sa vie, alors qu'elle aimait Lousteau.
Cette conduite annonçait un plan, et madame Schontz avait en effet un
plan, croyez-le bien. Jalouse depuis deux ans de madame du Bruel, elle
était mordue au cœur par l'ambition d'être mariée à la Mairie et à
l'Église. Toutes les positions sociales ont leur fruit défendu, une
petite chose grandie par le désir au point d'être aussi pesante que le
monde. Cette ambition se doublait nécessairement de l'ambition d'un
second Arthur qu'aucun espionnage ne pouvait découvrir. Bixiou voulut
voir le préféré dans le peintre Léon de Lora, le peintre le voyait
dans Bixiou qui dépassait la quarantaine et qui devait penser à se
faire un sort. Les soupçons se portaient aussi sur Victor de Vernisset,
un jeune poëte de l'école de Canalis, dont la passion pour madame
Schontz allait jusqu'au délire; et le poëte accusait Stidmann, un jeune
sculpteur, d'être son rival heureux. Cet artiste, un très joli garçon,
travaillait pour les orfévres, pour les marchands de bronze, pour les
bijoutiers, il espérait recommencer Benvenuto Cellini. Claude Vignon,
le jeune comte de la Palférine, Gobenheim, Vermanton, philosophe
cynique, autres habitués de ce salon amusant, furent tour à tour mis
en suspicion et reconnus innocents. Personne n'était à la hauteur de
madame Schontz, pas même Rochefide qui lui croyait un faible pour le
jeune et spirituel La Palférine; elle était vertueuse par calcul et ne
pensait qu'à faire un bon mariage.
On ne voyait chez madame Schontz qu'un seul homme à réputation
macairienne, Couture qui plus d'une fois avait fait hurler les
Boursiers; mais Couture était un des premiers amis de madame Schontz,
elle seule lui restait fidèle. La fausse alerte de 1840 rafla les
derniers capitaux de ce spéculateur qui crut à l'habileté du 1er mars;
Aurélie, le voyant en mauvaise veine, fit jouer, comme on l'a vu,
Rochefide en sens contraire. Ce fut elle qui nomma le dernier malheur
de cet inventeur des primes et des commandites, une _découture_.
Heureux de trouver son couvert mis chez Aurélie, Couture à qui Finot,
l'homme habile, ou si l'on veut heureux entre tous les parvenus,
donnait de temps en temps quelques billets de mille francs, était seul
assez calculateur pour offrir son nom à madame Schontz qui l'étudiait,
pour savoir si le hardi spéculateur aurait la puissance de se frayer un
chemin en politique, et assez de reconnaissance pour ne pas abandonner
sa femme. Couture, homme d'environ quarante-trois ans, très usé, ne
rachetait pas la mauvaise sonorité de son nom par la naissance, il
parlait peu des auteurs de ses jours. Madame Schontz gémissait de la
rareté des gens capables, lorsque Couture lui présenta lui-même un
provincial qui se trouva garni des deux anses par lesquelles les femmes
prennent ces sortes de cruches quand elles veulent les garder.
Esquisser ce personnage, ce sera peindre une certaine portion de la
jeunesse actuelle. Ici la digression sera de l'histoire.
En 1838, Fabien du Ronceret, fils d'un président de chambre à la cour
royale de Caen mort depuis un an, quitta la ville d'Alençon en donnant
sa démission de juge, siége où son père l'avait obligé de perdre son
temps, disait-il, et vint à Paris dans l'intention de faire son chemin
en faisant du tapage, idée normande difficile à réaliser, car il
pouvait à peine compter huit mille francs de rentes, sa mère vivant
encore et occupant comme usufruitière un très important immeuble au
milieu d'Alençon. Ce garçon avait déjà, dans plusieurs voyages à Paris,
essayé sa corde comme un saltimbanque, et reconnu le grand vice du
replâtrage social de 1830; aussi comptait-il l'exploiter à son profit,
en suivant l'exemple des finauds de la bourgeoisie. Ceci demande un
rapide coup d'œil sur un des effets du nouvel ordre de choses.