à une sorte de rage pour l'emporter sur sa rivale, et dépasse souvent
le but, jusque dans les régions secrètes du mariage. Ce combat si
cruel, ardent, incessant dans les choses apercevables et pour ainsi
dire extérieures du ménage, se poursuivait tout aussi acharné dans
les choses du cœur. Sabine étudiait ses poses, sa toilette, elle se
surveillait dans les infiniment petits de l'amour.
L'affaire de la cuisine dura près d'un mois. Sabine, secourue par
Mariotte et Gasselin, inventa des ruses de vaudeville pour savoir quels
étaient les plats que madame de Rochefide servait à Calyste. Gasselin
remplaça le cocher de Calyste, tombé malade par ordre, Gasselin put
alors camarader avec la cuisinière de Béatrix, et Sabine finit par
donner à Calyste la même chère et meilleure, mais elle lui vit faire de
nouvelles façons.
--Que manque-t-il donc?... demanda-t-elle.
--Rien, répondit-il en cherchant sur la table un objet qui ne s'y
trouvait pas.
--Ah! s'écria Sabine le lendemain en s'éveillant, Calyste voulait de
ces hannetons pilés, de ces ingrédients anglais qui se servent dans
des pharmacies en forme d'huiliers; madame de Rochefide l'accoutume à
toutes sortes de piments!
Elle acheta l'huilier anglais et ses flacons ardents; mais elle ne
pouvait pas poursuivre de telles découvertes jusque dans toutes les
préparations conjugales.
Cette période dura pendant quelques mois, l'on ne s'en étonnera pas
si l'on songe aux attraits que présente une lutte. C'est la vie, elle
est préférable avec ses blessures et ses douleurs aux noires ténèbres
du dégoût, au poison du mépris, au néant de l'abdication, à cette mort
du cœur qui s'appelle l'indifférence. Tout son courage abandonna
néanmoins Sabine un soir qu'elle se montra dans une toilette comme en
inspire aux femmes le désir de l'emporter sur une autre, et que Calyste
lui dit en riant:--Tu auras beau faire, Sabine, tu ne seras jamais
qu'une belle Andalouse!
--Hélas! répondit-elle en tombant sur sa causeuse, je ne pourrai jamais
être blonde; mais je sais, si cela continue, que j'aurai bientôt
trente-cinq ans.
Elle refusa d'aller aux Italiens, elle voulut rester chez elle pendant
toute la soirée. Seule, elle arracha les fleurs de ses cheveux et
trépigna dessus, elle se déshabilla, foula sa robe, son écharpe, toute
sa toilette aux pieds, absolument comme une chèvre prise dans le lacet
de sa corde, qui ne s'arrête en se débattant que quand elle sent la
mort. Et elle se coucha. La femme de chambre entra, qu'on juge de son
étonnement.
--Ce n'est rien, dit Sabine, c'est monsieur!
Les femmes malheureuses ont de ces sublimes fatuités, de ces mensonges
où de deux hontes qui se combattent la plus féminine a le dessus.
A ce jeu terrible, Sabine maigrit, le chagrin la rongea; mais elle ne
sortit jamais du rôle qu'elle s'était imposé. Soutenue par une sorte
de fièvre, ses lèvres refoulaient les mots amers jusque dans sa gorge
quand la douleur lui en suggérait; elle réprimait les éclairs de ses
magnifiques yeux noirs, et les rendait doux jusqu'à l'humilité. Enfin
son dépérissement fut bientôt sensible. La duchesse, excellente mère,
quoique sa dévotion fût devenue de plus en plus portugaise, aperçut
une cause mortelle dans l'état véritablement maladif où se complaisait
Sabine. Elle savait l'intimité réglée existant entre Béatrix et
Calyste. Elle eut soin d'attirer sa fille chez elle pour essayer de
panser les plaies de ce cœur, et de l'arracher surtout à son martyre;
mais Sabine garda pendant quelque temps le plus profond silence sur ses
malheurs en craignant qu'on n'intervînt entre elle et Calyste. Elle
se disait heureuse!... Au bout du malheur, elle retrouvait sa fierté,
toutes ses vertus! Mais, après un mois pendant lequel Sabine fut
caressée par sa sœur Clotilde et par sa mère, elle avoua ses chagrins,
confia ses douleurs, maudit la vie, et déclara qu'elle voyait venir la
mort avec une joie délirante. Elle pria Clotilde, qui voulait rester
fille, de se faire la mère du petit Calyste, le plus bel enfant que
jamais race royale eût pu désirer pour héritier présomptif.
Un soir, en famille, entre sa jeune sœur Athénaïs, dont le mariage
avec le vicomte de Grandlieu devait se faire à la fin du carême, entre
Clotilde et la duchesse, Sabine jeta les cris suprêmes de l'agonie du
cœur, excités par l'excès d'une dernière humiliation.
--Athénaïs, dit-elle en voyant partir vers les onze heures le jeune
vicomte Juste de Grandlieu, tu vas te marier, que mon exemple te serve.
Garde-toi comme d'un crime de déployer tes qualités, résiste au plaisir
de t'en parer pour plaire à Juste. Sois calme, digne et froide, mesure
le bonheur que tu donneras sur celui que tu recevras! C'est infâme,
mais c'est nécessaire. Vois!... je péris par mes qualités. Tout ce que
je me sens de beau, de saint, de grand, toutes mes vertus sont des
écueils sur lesquels s'est brisé mon bonheur. Je cesse de plaire parce
que je n'ai pas trente-six ans! Aux yeux de certains hommes, c'est une
infériorité que la jeunesse! Il n'y a rien à deviner sur une figure
naïve. Je ris franchement, et c'est un tort! quand, pour séduire, on
doit savoir préparer ce demi-sourire mélancolique des anges tombés
qui sont forcés de cacher des dents longues et jaunes. Un teint frais
est monotone! l'on préfère un enduit de poupée fait avec du rouge, du
blanc de baleine et du _cold cream_. J'ai de la droiture, et c'est la
perversité qui plaît! Je suis loyalement passionnée comme une honnête
femme, et il faudrait être manégée, tricheuse et façonnière comme une
comédienne de province. Je suis ivre du bonheur d'avoir pour mari
l'un des plus charmants hommes de France, je lui dis naïvement combien
il est distingué, combien ses mouvements sont gracieux, je le trouve
beau; pour lui plaire il faudrait détourner la tête avec une feinte
horreur, ne rien aimer de l'amour, et lui dire que sa distinction est
tout bonnement un air maladif, une tournure de poitrinaire, lui vanter
les épaules de l'Hercule Farnèse, le mettre en colère et me défendre,
comme si j'avais besoin d'une lutte pour cacher des imperfections qui
peuvent tuer l'amour. J'ai le malheur d'admirer les belles choses,
sans songer à me rehausser par la critique amère et envieuse de tout
ce qui reluit de poésie et de beauté. Je n'ai pas besoin de me faire
dire en vers et en prose, par Canalis et Nathan, que je suis une
intelligence supérieure! Je suis une pauvre enfant naïve, je ne connais
que Calyste. Ah! si j'avais couru le monde comme _elle_, si j'avais
comme _elle_ dit:--Je t'aime! dans toutes les langues de l'Europe, on
me consolerait, on me plaindrait, on m'adorerait, et je servirais le
régal macédonien d'un amour cosmopolite! On ne vous sait gré de vos
tendresses que quand vous les avez mises en relief par des méchancetés.
Enfin, moi, noble femme, il faut que je m'instruise de toutes les
impuretés, de tous les calculs des _filles_!... Et Calyste qui est la
dupe de ces singeries!... Oh! ma mère! oh! ma chère Clotilde, je me
sens blessée à mort. Ma fierté est une trompeuse égide, je suis sans
défense contre la douleur, j'aime toujours mon mari comme une folle, et
pour le ramener à moi, je devrais emprunter à l'indifférence toutes ses
clartés.
--Niaise, lui dit à l'oreille Clotilde, aie l'air de vouloir te
venger...
--Je veux mourir irréprochable, et sans l'apparence d'un tort, répondit
Sabine. Notre vengeance doit être digne de notre amour.
--Mon enfant, dit la duchesse à sa fille, une mère doit voir la vie un
peu plus froidement que toi. L'amour n'est pas le but, mais le moyen de
la famille; ne va pas imiter cette pauvre petite baronne de Macumer. La
passion excessive est inféconde et mortelle. Enfin, Dieu nous envoie
les afflictions en connaissance de cause. Voici le mariage d'Athénaïs
arrangé, je vais pouvoir m'occuper de toi... J'ai déjà causé de la
crise délicate où tu te trouves avec ton père et le duc de Chaulieu,
avec d'Ajuda, nous trouverons bien les moyens de te ramener Calyste...
--Avec la marquise de Rochefide, il y a de la ressource! dit Clotilde
en souriant à sa sœur, elle ne garde pas longtemps ses adorateurs.
--D'Ajuda, mon ange, reprit la duchesse, a été le beau-frère de
monsieur de Rochefide... Si notre cher directeur approuve les petits
manéges auxquels il faut se livrer pour faire réussir le plan que
j'ai soumis à ton père, je puis te garantir le retour de Calyste.
Ma conscience répugne à se servir de pareils moyens, et je veux les
soumettre au jugement de l'abbé Brossette. Nous n'attendrons pas, mon
enfant, que tu sois _in extremis_ pour venir à ton secours. Aie bon
espoir! ton chagrin est si grand ce soir que mon secret m'échappe; mais
il m'est impossible de ne pas te donner un peu d'espérance.
--Cela fera-t-il du chagrin à Calyste? demanda Sabine en regardant la
duchesse avec inquiétude.
--Oh! mon Dieu! serai-je donc aussi bête que cela! s'écria naïvement
Athénaïs.
--Ah! petite fille, tu ne connais pas les défilés dans lesquels nous
précipite la vertu, quand elle se laisse guider par l'amour, répondit
Sabine en faisant une espèce de fin de couplet, tant elle était égarée
par le chagrin.
Cette phrase fut dite avec une amertume si pénétrante que la duchesse,
éclairée par le ton, par l'accent, par le regard de madame du Guénic,
crut à quelque malheur caché.
--Mes enfants, il est minuit, allez... dit-elle à ses deux filles dont
les yeux s'animaient.
--Malgré mes trente-six ans, je suis donc de trop? demanda
railleusement Clotilde. Et pendant qu'Athénaïs embrassait sa mère,
elle se pencha sur Sabine et lui dit à l'oreille:--Tu me diras
quoi!... J'irai demain dîner avec toi. Si ma mère trouve sa conscience
compromise, moi, je te dégagerai, Calyste, des mains des infidèles.
--Eh bien, Sabine, dit la duchesse en emmenant sa fille dans sa chambre
à coucher, voyons, qu'y a-t-il de nouveau, mon enfant?
--Eh! maman, je suis perdue!
--Et pourquoi?
--J'ai voulu l'emporter sur cette horrible femme, j'ai vaincu, je
suis grosse, et Calyste l'aime tellement que je prévois un abandon
complet. Lorsque l'infidélité qu'il a faite sera prouvée, _elle_
deviendra furieuse! Ah! je subis de trop grandes tortures pour pouvoir
y résister. Je sais quand il y va, je l'apprends par sa joie; puis sa
maussaderie me dit quand il en revient. Enfin il ne se gêne plus, je
lui suis insupportable. Elle a sur lui une influence aussi malsaine que
le sont en elle le corps et l'âme. Tu verras, elle exigera, pour prix
de quelque raccommodement, un délaissement public, une rupture dans le
genre de la sienne, elle me l'emmènera peut-être en Suisse, en Italie.
Il commence à trouver ridicule de ne pas connaître l'Europe, je devine
ce que veulent dire ces paroles jetées en avant. Si Calyste n'est pas
guéri d'ici à trois mois, je ne sais pas ce qu'il adviendra... je le
sais, je me tuerai!
--Malheureuse enfant! et ton âme! Le suicide est un péché mortel.
--Comprenez-vous? elle est capable de lui donner un enfant! Et si
Calyste aimait plus celui de cette femme que les miens! Oh! là est le
terme de ma patience et de ma résignation.
Elle tomba sur une chaise, elle avait livré les dernières pensées de
son cœur, elle se trouvait sans douleur cachée, et la douleur est
comme cette tige de fer que les sculpteurs mettent au sein de leur
glaise, elle soutient, c'est une force!
--Allons, rentre chez toi, pauvre affligée! En présence de tant de
malheurs, l'abbé me donnera sans doute l'absolution des péchés véniels
que les ruses du monde nous obligent à commettre. Laisse-moi, ma fille,
dit-elle en allant à son prie-Dieu, je vais implorer Notre-Seigneur et
la sainte Vierge pour toi, plus spécialement. Adieu, ma chère Sabine,
n'oublie aucun de tes devoirs religieux, surtout, si tu veux que nous
réussissions...
--Nous aurons beau triompher, ma mère, nous ne sauverons que la
Famille. Calyste a tué chez moi la sainte ferveur de l'amour en me
blasant sur tout, même sur la douleur. Quelle lune de miel que celle où
j'ai trouvé dès le premier jour l'amertume d'un adultère rétrospectif!
Le lendemain, vers une heure après-midi, l'un des curés du faubourg
Saint-Germain, désigné pour un des évêchés vacants en 1840, siége
trois fois refusé par lui, l'abbé Brossette, un des prêtres les plus
distingués du clergé de Paris, traversait la cour de l'hôtel de
Grandlieu, de ce pas qu'il faudrait nommer un pas ecclésiastique, tant
il peint la prudence, le mystère, le calme, la gravité, la dignité
même. C'était un homme petit et maigre, d'environ cinquante ans, à
visage blanc comme celui d'une vieille femme, froidi par les jeûnes du
prêtre, creusé par toutes les souffrances qu'il épousait. Deux yeux
noirs, ardents de foi, mais adoucis par une expression plus mystérieuse
que mystique, animaient cette face d'apôtre. Il souriait presque en
montant les marches du perron, tant il se méfiait de l'énormité des
cas qui le faisaient appeler par son ouaille; mais comme la main de
la duchesse était trouée pour les aumônes, elle valait bien le temps
que volaient ses innocentes confessions aux sérieuses misères de la
paroisse. En entendant annoncer le curé, la duchesse se leva, fit
quelques pas vers lui dans le salon, distinction qu'elle n'accordait
qu'aux cardinaux, aux évêques, aux simples prêtres, aux duchesses plus
âgées qu'elle et aux personnes du sang royal.
--Mon cher abbé, dit-elle en lui désignant elle-même un fauteuil et
parlant à voix basse, j'ai besoin de l'autorité de votre expérience
avant de me lancer dans une assez méchante intrigue, mais d'où doit
résulter un grand bien, et je désire savoir de vous si je trouverai
dans la voie du salut des épines à ce propos...
--Madame la duchesse, répondit l'abbé Brossette, ne mêlez pas les
choses spirituelles et les choses mondaines, elles sont souvent
inconciliables. D'abord, de quoi s'agit-il?
--Vous savez, ma fille Sabine se meurt de chagrin; monsieur du Guénic
la laisse pour madame de Rochefide.
--C'est bien affreux, c'est grave; mais vous savez ce que dit à ce
sujet notre cher saint François de Sales. Enfin songez à madame Guyon
qui se plaignait du défaut de mysticisme des preuves de l'amour
conjugal, elle eût été très-heureuse de voir une madame de Rochefide à
son mari.
--Sabine ne déploie que trop de douceur, elle n'est que trop bien
l'épouse chrétienne; mais elle n'a pas le moindre goût pour le
mysticisme.
--Pauvre jeune femme! dit malicieusement le curé. Qu'avez-vous trouvé
pour remédier à ce malheur?
--J'ai commis le péché, mon cher directeur, de penser à lâcher à madame
de Rochefide un joli petit monsieur, volontaire, plein de mauvaises
qualités, et qui certes ferait renvoyer mon gendre.
--Ma fille, nous ne sommes pas ici, dit-il en se caressant le menton,
au tribunal de la pénitence, je n'ai pas à vous traiter en juge. Au
point de vue du monde, j'avoue que ce serait décisif...
--Ce moyen m'a paru vraiment odieux!... reprit-elle...
--Et pourquoi? Sans doute le rôle d'une chrétienne est bien plutôt
de retirer une femme perdue de la mauvaise voie que de l'y pousser
plus avant; mais quand on s'y trouve aussi loin qu'y est madame de
Rochefide, ce n'est plus le bras de l'homme, c'est celui de Dieu qui
ramène ces pécheresses; il leur faut des coups de foudre particuliers.
--Mon père, reprit la duchesse, je vous remercie de votre indulgence;
mais j'ai songé que mon gendre est brave et Breton, il a été héroïque
lors de l'échauffourée de cette pauvre MADAME. Or, si monsieur de
la Palférine, que je crois non moins brave, avait des démêlés avec
Calyste, qu'il s'ensuivît quelque duel...
--Vous avez eu là, madame la duchesse, une sage pensée, et qui prouve
que, dans ces voies tortueuses, on trouve toujours des pierres
d'achoppement.
--J'ai découvert un moyen, mon cher abbé, de faire un grand bien, de
retirer madame de Rochefide de la voie fatale où elle est, de rendre
Calyste à sa femme, et peut-être de sauver de l'enfer une pauvre
créature égarée...
--Mais alors, à quoi bon me consulter? dit le curé souriant.
--Ah! reprit la duchesse, il faut se permettre des actions assez
laides...
--Vous ne voulez voler personne?
--Au contraire, je dépenserai vraisemblablement beaucoup d'argent.
--Vous ne calomniez pas? vous ne...
--Oh!
--Vous ne nuirez pas à votre prochain?
--Hé, hé! je ne sais pas trop.
--Voyons votre nouveau plan? dit l'abbé devenu curieux.
--Si, au lieu de faire chasser un clou par un autre, pensai-je à mon
prie-Dieu après avoir imploré la sainte Vierge de m'éclairer, je
faisais renvoyer Calyste par monsieur de Rochefide en lui persuadant
de reprendre sa femme: au lieu de prêter les mains au mal pour opérer
le bien chez ma fille, j'opérerais un grand bien par un autre bien non
moins grand...
Le curé regarda la Portugaise et resta pensif.
--C'est évidemment une idée qui vous est venue de si loin que...
--Aussi, reprit la bonne et humble duchesse, ai-je remercié la Vierge!
Et j'ai fait vœu, sans compter une neuvaine, de donner douze cents
francs à une famille pauvre, si je réussissais. Mais quand j'ai
communiqué ce plan à monsieur de Grandlieu, il s'est mis à rire et m'a
dit:--A vos âges, ma parole d'honneur, je crois que vous avez un diable
pour vous toutes seules.
--Monsieur le duc a dit en mari la réponse que je vous faisais quand
vous m'avez interrompu, reprit l'abbé qui ne put s'empêcher de sourire.
--Ah! mon père, si vous approuvez l'idée, approuverez-vous les moyens
d'exécution? Il s'agit de faire chez une certaine madame Schontz, une
Béatrix du quartier Saint-Georges, ce que je voulais faire chez madame
de Rochefide pour que le marquis reprît sa femme.
--Je suis certain que vous ne pouvez rien faire de mal, dit
spirituellement le curé qui ne voulut savoir rien de plus en trouvant
le résultat nécessaire. Vous me consulteriez d'ailleurs dans le cas
où votre conscience murmurerait, ajouta-t-il. Si, au lieu de donner à
cette dame de la rue Saint-Georges une nouvelle occasion de scandale,
vous lui donniez un mari?...
--Ah! mon cher directeur, vous avez rectifié la seule chose mauvaise
qui se trouvât dans mon plan. Vous êtes digne d'être archevêque, et
j'espère ne pas mourir sans vous dire Votre Éminence.
--Je ne vois à tout ceci qu'un inconvénient, reprit le curé.
--Lequel?
--Si madame de Rochefide allait garder monsieur le baron tout en
revenant à son mari?
--Ceci me regarde, dit la duchesse. Quand on fait peu d'intrigues, on
les fait...
--Mal, très-mal, reprit l'abbé, l'habitude est nécessaire en tout.
Tâchez de racoler un de ces mauvais sujets qui vivent dans l'intrigue,
et employez-le, sans vous montrer.
--Ah! monsieur le curé, si nous nous servons de l'enfer, le ciel
sera-t-il avec nous?...
--Vous n'êtes pas à confesse, répéta l'abbé, sauvez votre enfant!
La bonne duchesse, enchantée de son curé, le reconduisit jusqu'à la
porte du salon.
Un orage grondait, comme on le voit, sur monsieur de Rochefide qui
jouissait en ce moment de la plus grande somme de bonheur que puisse
désirer un Parisien, en se trouvant chez madame Schontz tout aussi
mari que chez Béatrix; et, comme l'avait judicieusement dit le duc à
sa femme, il paraissait impossible de déranger une si charmante et si
complète existence. Cette présomption oblige à de légers détails sur
la vie que menait monsieur de Rochefide, depuis que sa femme en avait
fait un _Homme Abandonné_. On comprendra bien alors l'énorme différence
que nos lois et nos mœurs mettent, chez les deux sexes, entre la même
situation. Tout ce qui tourne en malheur pour une femme abandonnée
se change en bonheur chez un homme abandonné. Ce contraste frappant
inspirera peut-être à plus d'une jeune femme la résolution de rester
dans son ménage, et d'y lutter comme Sabine du Guénic en pratiquant à
son choix les vertus les plus assassines ou les plus inoffensives.
Quelques jours après l'escapade de Béatrix, Arthur de Rochefide,
devenu fils unique par suite de la mort de sa sœur, première femme
du marquis d'Ajuda-Pinto, qui n'en eut pas d'enfants, se vit maître
d'abord de l'hôtel de Rochefide, rue d'Anjou-Saint-Honoré, puis de deux
cent mille francs de rente que lui laissa son père. Cette opulente
succession, ajoutée à la fortune qu'Arthur possédait en se mariant,
porta ses revenus, y compris la fortune de sa femme, à mille francs
par jour. Pour un gentilhomme doté du caractère que mademoiselle
des Touches a peint en quelques mots à Calyste, cette fortune était
déjà le bonheur. Pendant que sa femme était à la charge de l'amour
et de la maternité, Rochefide jouissait d'une immense fortune,
mais il ne la dépensait pas plus qu'il ne dépensait son esprit. Sa
bonne grosse vanité, déjà satisfaite d'une encolure de bel homme à
laquelle il avait dû quelques succès dont il s'autorisa pour mépriser
les femmes, se donnait également pleine carrière dans le domaine
de l'intelligence. Doué de cette sorte d'esprit qu'il faut appeler
réflecteur, il s'appropriait les saillies d'autrui, celles des pièces
de théâtre ou des petits journaux par la manière de les redire; il
semblait s'en moquer, il les répétait _en charge_, il les appliquait
comme formules de critique; enfin sa gaieté militaire (il avait servi
dans la Garde Royale) en assaisonnait si à propos la conversation,
que les femmes sans esprit le proclamaient homme spirituel, et les
autres n'osaient pas les contredire. Ce système, Arthur le poursuivait
en tout; il devait à la nature le commode génie de l'imitation sans
être singe, il imitait gravement. Ainsi, quoique sans goût, il savait
toujours adopter et toujours quitter les modes le premier. Accusé de
passer un peu trop de temps à sa toilette et de porter un corset, il
offrait le modèle de ces gens qui ne déplaisent jamais à personne en
épousant sans cesse les idées et les sottises de tout le monde, et
qui, toujours à cheval sur la circonstance, ne vieillissent point.
C'est les héros de la médiocrité. Ce mari fut plaint, on trouva
Béatrix inexcusable d'avoir quitté le meilleur enfant de la terre,
et le ridicule n'atteignit que la femme. Membre de tous les clubs,
souscripteur à toutes les niaiseries qu'enfantent le patriotisme ou
l'esprit de parti mal entendus, complaisance qui le faisait mettre
en première ligne à propos de tout, ce loyal, ce brave et très sot
gentilhomme, à qui malheureusement tant de riches ressemblent, devait
naturellement vouloir se distinguer par quelque manie à la mode. Il
se glorifiait donc principalement d'être le sultan d'un sérail à
quatre pattes gouverné par un vieil écuyer anglais, et qui par mois
absorbait de quatre à cinq mille francs. Sa spécialité consistait à
_faire courir_, il protégeait la race chevaline, il soutenait une revue
consacrée à la question hippique; mais il se connaissait médiocrement
en chevaux, et depuis la bride jusqu'aux fers il s'en rapportait à
son écuyer. C'est assez vous dire que ce demi-garçon n'avait rien en
propre, ni son esprit, ni son goût, ni sa situation, ni ses ridicules;
enfin sa fortune lui venait de ses pères! Après avoir dégusté tous
les déplaisirs du mariage, il fut si content de se retrouver garçon,
qu'il disait entre amis:--«Je suis né coiffé!» Heureux surtout de
vivre sans les dépenses de représentation auxquelles les gens mariés
sont astreints, son hôtel, où depuis la mort de son père il n'avait
rien changé, ressemblait à ceux dont les maîtres sont en voyage: il y
demeurait peu, il n'y mangeait pas, il y couchait rarement. Voici la
raison de cette indifférence.