Une femme dévorée d'une passion légitime, et qui lutte ainsi, se livre

à une sorte de rage pour l'emporter sur sa rivale, et dépasse souvent

le but, jusque dans les régions secrètes du mariage. Ce combat si

cruel, ardent, incessant dans les choses apercevables et pour ainsi

dire extérieures du ménage, se poursuivait tout aussi acharné dans

les choses du cœur. Sabine étudiait ses poses, sa toilette, elle se

surveillait dans les infiniment petits de l'amour.

L'affaire de la cuisine dura près d'un mois. Sabine, secourue par

Mariotte et Gasselin, inventa des ruses de vaudeville pour savoir quels

étaient les plats que madame de Rochefide servait à Calyste. Gasselin

remplaça le cocher de Calyste, tombé malade par ordre, Gasselin put

alors camarader avec la cuisinière de Béatrix, et Sabine finit par

donner à Calyste la même chère et meilleure, mais elle lui vit faire de

nouvelles façons.

--Que manque-t-il donc?... demanda-t-elle.

--Rien, répondit-il en cherchant sur la table un objet qui ne s'y

trouvait pas.

--Ah! s'écria Sabine le lendemain en s'éveillant, Calyste voulait de

ces hannetons pilés, de ces ingrédients anglais qui se servent dans

des pharmacies en forme d'huiliers; madame de Rochefide l'accoutume à

toutes sortes de piments!

Elle acheta l'huilier anglais et ses flacons ardents; mais elle ne

pouvait pas poursuivre de telles découvertes jusque dans toutes les

préparations conjugales.

Cette période dura pendant quelques mois, l'on ne s'en étonnera pas

si l'on songe aux attraits que présente une lutte. C'est la vie, elle

est préférable avec ses blessures et ses douleurs aux noires ténèbres

du dégoût, au poison du mépris, au néant de l'abdication, à cette mort

du cœur qui s'appelle l'indifférence. Tout son courage abandonna

néanmoins Sabine un soir qu'elle se montra dans une toilette comme en

inspire aux femmes le désir de l'emporter sur une autre, et que Calyste

lui dit en riant:--Tu auras beau faire, Sabine, tu ne seras jamais

qu'une belle Andalouse!

--Hélas! répondit-elle en tombant sur sa causeuse, je ne pourrai jamais

être blonde; mais je sais, si cela continue, que j'aurai bientôt

trente-cinq ans.

Elle refusa d'aller aux Italiens, elle voulut rester chez elle pendant

toute la soirée. Seule, elle arracha les fleurs de ses cheveux et

trépigna dessus, elle se déshabilla, foula sa robe, son écharpe, toute

sa toilette aux pieds, absolument comme une chèvre prise dans le lacet

de sa corde, qui ne s'arrête en se débattant que quand elle sent la

mort. Et elle se coucha. La femme de chambre entra, qu'on juge de son

étonnement.

--Ce n'est rien, dit Sabine, c'est monsieur!

Les femmes malheureuses ont de ces sublimes fatuités, de ces mensonges

où de deux hontes qui se combattent la plus féminine a le dessus.

A ce jeu terrible, Sabine maigrit, le chagrin la rongea; mais elle ne

sortit jamais du rôle qu'elle s'était imposé. Soutenue par une sorte

de fièvre, ses lèvres refoulaient les mots amers jusque dans sa gorge

quand la douleur lui en suggérait; elle réprimait les éclairs de ses

magnifiques yeux noirs, et les rendait doux jusqu'à l'humilité. Enfin

son dépérissement fut bientôt sensible. La duchesse, excellente mère,

quoique sa dévotion fût devenue de plus en plus portugaise, aperçut

une cause mortelle dans l'état véritablement maladif où se complaisait

Sabine. Elle savait l'intimité réglée existant entre Béatrix et

Calyste. Elle eut soin d'attirer sa fille chez elle pour essayer de

panser les plaies de ce cœur, et de l'arracher surtout à son martyre;

mais Sabine garda pendant quelque temps le plus profond silence sur ses

malheurs en craignant qu'on n'intervînt entre elle et Calyste. Elle

se disait heureuse!... Au bout du malheur, elle retrouvait sa fierté,

toutes ses vertus! Mais, après un mois pendant lequel Sabine fut

caressée par sa sœur Clotilde et par sa mère, elle avoua ses chagrins,

confia ses douleurs, maudit la vie, et déclara qu'elle voyait venir la

mort avec une joie délirante. Elle pria Clotilde, qui voulait rester

fille, de se faire la mère du petit Calyste, le plus bel enfant que

jamais race royale eût pu désirer pour héritier présomptif.

Un soir, en famille, entre sa jeune sœur Athénaïs, dont le mariage

avec le vicomte de Grandlieu devait se faire à la fin du carême, entre

Clotilde et la duchesse, Sabine jeta les cris suprêmes de l'agonie du

cœur, excités par l'excès d'une dernière humiliation.

--Athénaïs, dit-elle en voyant partir vers les onze heures le jeune

vicomte Juste de Grandlieu, tu vas te marier, que mon exemple te serve.

Garde-toi comme d'un crime de déployer tes qualités, résiste au plaisir

de t'en parer pour plaire à Juste. Sois calme, digne et froide, mesure

le bonheur que tu donneras sur celui que tu recevras! C'est infâme,

mais c'est nécessaire. Vois!... je péris par mes qualités. Tout ce que

je me sens de beau, de saint, de grand, toutes mes vertus sont des

écueils sur lesquels s'est brisé mon bonheur. Je cesse de plaire parce

que je n'ai pas trente-six ans! Aux yeux de certains hommes, c'est une

infériorité que la jeunesse! Il n'y a rien à deviner sur une figure

naïve. Je ris franchement, et c'est un tort! quand, pour séduire, on

doit savoir préparer ce demi-sourire mélancolique des anges tombés

qui sont forcés de cacher des dents longues et jaunes. Un teint frais

est monotone! l'on préfère un enduit de poupée fait avec du rouge, du

blanc de baleine et du _cold cream_. J'ai de la droiture, et c'est la

perversité qui plaît! Je suis loyalement passionnée comme une honnête

femme, et il faudrait être manégée, tricheuse et façonnière comme une

comédienne de province. Je suis ivre du bonheur d'avoir pour mari

l'un des plus charmants hommes de France, je lui dis naïvement combien

il est distingué, combien ses mouvements sont gracieux, je le trouve

beau; pour lui plaire il faudrait détourner la tête avec une feinte

horreur, ne rien aimer de l'amour, et lui dire que sa distinction est

tout bonnement un air maladif, une tournure de poitrinaire, lui vanter

les épaules de l'Hercule Farnèse, le mettre en colère et me défendre,

comme si j'avais besoin d'une lutte pour cacher des imperfections qui

peuvent tuer l'amour. J'ai le malheur d'admirer les belles choses,

sans songer à me rehausser par la critique amère et envieuse de tout

ce qui reluit de poésie et de beauté. Je n'ai pas besoin de me faire

dire en vers et en prose, par Canalis et Nathan, que je suis une

intelligence supérieure! Je suis une pauvre enfant naïve, je ne connais

que Calyste. Ah! si j'avais couru le monde comme _elle_, si j'avais

comme _elle_ dit:--Je t'aime! dans toutes les langues de l'Europe, on

me consolerait, on me plaindrait, on m'adorerait, et je servirais le

régal macédonien d'un amour cosmopolite! On ne vous sait gré de vos

tendresses que quand vous les avez mises en relief par des méchancetés.

Enfin, moi, noble femme, il faut que je m'instruise de toutes les

impuretés, de tous les calculs des _filles_!... Et Calyste qui est la

dupe de ces singeries!... Oh! ma mère! oh! ma chère Clotilde, je me

sens blessée à mort. Ma fierté est une trompeuse égide, je suis sans

défense contre la douleur, j'aime toujours mon mari comme une folle, et

pour le ramener à moi, je devrais emprunter à l'indifférence toutes ses

clartés.

--Niaise, lui dit à l'oreille Clotilde, aie l'air de vouloir te

venger...

--Je veux mourir irréprochable, et sans l'apparence d'un tort, répondit

Sabine. Notre vengeance doit être digne de notre amour.

--Mon enfant, dit la duchesse à sa fille, une mère doit voir la vie un

peu plus froidement que toi. L'amour n'est pas le but, mais le moyen de

la famille; ne va pas imiter cette pauvre petite baronne de Macumer. La

passion excessive est inféconde et mortelle. Enfin, Dieu nous envoie

les afflictions en connaissance de cause. Voici le mariage d'Athénaïs

arrangé, je vais pouvoir m'occuper de toi... J'ai déjà causé de la

crise délicate où tu te trouves avec ton père et le duc de Chaulieu,

avec d'Ajuda, nous trouverons bien les moyens de te ramener Calyste...

--Avec la marquise de Rochefide, il y a de la ressource! dit Clotilde

en souriant à sa sœur, elle ne garde pas longtemps ses adorateurs.

--D'Ajuda, mon ange, reprit la duchesse, a été le beau-frère de

monsieur de Rochefide... Si notre cher directeur approuve les petits

manéges auxquels il faut se livrer pour faire réussir le plan que

j'ai soumis à ton père, je puis te garantir le retour de Calyste.

Ma conscience répugne à se servir de pareils moyens, et je veux les

soumettre au jugement de l'abbé Brossette. Nous n'attendrons pas, mon

enfant, que tu sois _in extremis_ pour venir à ton secours. Aie bon

espoir! ton chagrin est si grand ce soir que mon secret m'échappe; mais

il m'est impossible de ne pas te donner un peu d'espérance.

--Cela fera-t-il du chagrin à Calyste? demanda Sabine en regardant la

duchesse avec inquiétude.

--Oh! mon Dieu! serai-je donc aussi bête que cela! s'écria naïvement

Athénaïs.

--Ah! petite fille, tu ne connais pas les défilés dans lesquels nous

précipite la vertu, quand elle se laisse guider par l'amour, répondit

Sabine en faisant une espèce de fin de couplet, tant elle était égarée

par le chagrin.

Cette phrase fut dite avec une amertume si pénétrante que la duchesse,

éclairée par le ton, par l'accent, par le regard de madame du Guénic,

crut à quelque malheur caché.

--Mes enfants, il est minuit, allez... dit-elle à ses deux filles dont

les yeux s'animaient.

--Malgré mes trente-six ans, je suis donc de trop? demanda

railleusement Clotilde. Et pendant qu'Athénaïs embrassait sa mère,

elle se pencha sur Sabine et lui dit à l'oreille:--Tu me diras

quoi!... J'irai demain dîner avec toi. Si ma mère trouve sa conscience

compromise, moi, je te dégagerai, Calyste, des mains des infidèles.

--Eh bien, Sabine, dit la duchesse en emmenant sa fille dans sa chambre

à coucher, voyons, qu'y a-t-il de nouveau, mon enfant?

--Eh! maman, je suis perdue!

--Et pourquoi?

--J'ai voulu l'emporter sur cette horrible femme, j'ai vaincu, je

suis grosse, et Calyste l'aime tellement que je prévois un abandon

complet. Lorsque l'infidélité qu'il a faite sera prouvée, _elle_

deviendra furieuse! Ah! je subis de trop grandes tortures pour pouvoir

y résister. Je sais quand il y va, je l'apprends par sa joie; puis sa

maussaderie me dit quand il en revient. Enfin il ne se gêne plus, je

lui suis insupportable. Elle a sur lui une influence aussi malsaine que

le sont en elle le corps et l'âme. Tu verras, elle exigera, pour prix

de quelque raccommodement, un délaissement public, une rupture dans le

genre de la sienne, elle me l'emmènera peut-être en Suisse, en Italie.

Il commence à trouver ridicule de ne pas connaître l'Europe, je devine

ce que veulent dire ces paroles jetées en avant. Si Calyste n'est pas

guéri d'ici à trois mois, je ne sais pas ce qu'il adviendra... je le

sais, je me tuerai!

--Malheureuse enfant! et ton âme! Le suicide est un péché mortel.

--Comprenez-vous? elle est capable de lui donner un enfant! Et si

Calyste aimait plus celui de cette femme que les miens! Oh! là est le

terme de ma patience et de ma résignation.

Elle tomba sur une chaise, elle avait livré les dernières pensées de

son cœur, elle se trouvait sans douleur cachée, et la douleur est

comme cette tige de fer que les sculpteurs mettent au sein de leur

glaise, elle soutient, c'est une force!

--Allons, rentre chez toi, pauvre affligée! En présence de tant de

malheurs, l'abbé me donnera sans doute l'absolution des péchés véniels

que les ruses du monde nous obligent à commettre. Laisse-moi, ma fille,

dit-elle en allant à son prie-Dieu, je vais implorer Notre-Seigneur et

la sainte Vierge pour toi, plus spécialement. Adieu, ma chère Sabine,

n'oublie aucun de tes devoirs religieux, surtout, si tu veux que nous

réussissions...

--Nous aurons beau triompher, ma mère, nous ne sauverons que la

Famille. Calyste a tué chez moi la sainte ferveur de l'amour en me

blasant sur tout, même sur la douleur. Quelle lune de miel que celle où

j'ai trouvé dès le premier jour l'amertume d'un adultère rétrospectif!

Le lendemain, vers une heure après-midi, l'un des curés du faubourg

Saint-Germain, désigné pour un des évêchés vacants en 1840, siége

trois fois refusé par lui, l'abbé Brossette, un des prêtres les plus

distingués du clergé de Paris, traversait la cour de l'hôtel de

Grandlieu, de ce pas qu'il faudrait nommer un pas ecclésiastique, tant

il peint la prudence, le mystère, le calme, la gravité, la dignité

même. C'était un homme petit et maigre, d'environ cinquante ans, à

visage blanc comme celui d'une vieille femme, froidi par les jeûnes du

prêtre, creusé par toutes les souffrances qu'il épousait. Deux yeux

noirs, ardents de foi, mais adoucis par une expression plus mystérieuse

que mystique, animaient cette face d'apôtre. Il souriait presque en

montant les marches du perron, tant il se méfiait de l'énormité des

cas qui le faisaient appeler par son ouaille; mais comme la main de

la duchesse était trouée pour les aumônes, elle valait bien le temps

que volaient ses innocentes confessions aux sérieuses misères de la

paroisse. En entendant annoncer le curé, la duchesse se leva, fit

quelques pas vers lui dans le salon, distinction qu'elle n'accordait

qu'aux cardinaux, aux évêques, aux simples prêtres, aux duchesses plus

âgées qu'elle et aux personnes du sang royal.

--Mon cher abbé, dit-elle en lui désignant elle-même un fauteuil et

parlant à voix basse, j'ai besoin de l'autorité de votre expérience

avant de me lancer dans une assez méchante intrigue, mais d'où doit

résulter un grand bien, et je désire savoir de vous si je trouverai

dans la voie du salut des épines à ce propos...

--Madame la duchesse, répondit l'abbé Brossette, ne mêlez pas les

choses spirituelles et les choses mondaines, elles sont souvent

inconciliables. D'abord, de quoi s'agit-il?

--Vous savez, ma fille Sabine se meurt de chagrin; monsieur du Guénic

la laisse pour madame de Rochefide.

--C'est bien affreux, c'est grave; mais vous savez ce que dit à ce

sujet notre cher saint François de Sales. Enfin songez à madame Guyon

qui se plaignait du défaut de mysticisme des preuves de l'amour

conjugal, elle eût été très-heureuse de voir une madame de Rochefide à

son mari.

--Sabine ne déploie que trop de douceur, elle n'est que trop bien

l'épouse chrétienne; mais elle n'a pas le moindre goût pour le

mysticisme.

--Pauvre jeune femme! dit malicieusement le curé. Qu'avez-vous trouvé

pour remédier à ce malheur?

--J'ai commis le péché, mon cher directeur, de penser à lâcher à madame

de Rochefide un joli petit monsieur, volontaire, plein de mauvaises

qualités, et qui certes ferait renvoyer mon gendre.

--Ma fille, nous ne sommes pas ici, dit-il en se caressant le menton,

au tribunal de la pénitence, je n'ai pas à vous traiter en juge. Au

point de vue du monde, j'avoue que ce serait décisif...

--Ce moyen m'a paru vraiment odieux!... reprit-elle...

--Et pourquoi? Sans doute le rôle d'une chrétienne est bien plutôt

de retirer une femme perdue de la mauvaise voie que de l'y pousser

plus avant; mais quand on s'y trouve aussi loin qu'y est madame de

Rochefide, ce n'est plus le bras de l'homme, c'est celui de Dieu qui

ramène ces pécheresses; il leur faut des coups de foudre particuliers.

--Mon père, reprit la duchesse, je vous remercie de votre indulgence;

mais j'ai songé que mon gendre est brave et Breton, il a été héroïque

lors de l'échauffourée de cette pauvre MADAME. Or, si monsieur de

la Palférine, que je crois non moins brave, avait des démêlés avec

Calyste, qu'il s'ensuivît quelque duel...

--Vous avez eu là, madame la duchesse, une sage pensée, et qui prouve

que, dans ces voies tortueuses, on trouve toujours des pierres

d'achoppement.

--J'ai découvert un moyen, mon cher abbé, de faire un grand bien, de

retirer madame de Rochefide de la voie fatale où elle est, de rendre

Calyste à sa femme, et peut-être de sauver de l'enfer une pauvre

créature égarée...

--Mais alors, à quoi bon me consulter? dit le curé souriant.

--Ah! reprit la duchesse, il faut se permettre des actions assez

laides...

--Vous ne voulez voler personne?

--Au contraire, je dépenserai vraisemblablement beaucoup d'argent.

--Vous ne calomniez pas? vous ne...

--Oh!

--Vous ne nuirez pas à votre prochain?

--Hé, hé! je ne sais pas trop.

--Voyons votre nouveau plan? dit l'abbé devenu curieux.

--Si, au lieu de faire chasser un clou par un autre, pensai-je à mon

prie-Dieu après avoir imploré la sainte Vierge de m'éclairer, je

faisais renvoyer Calyste par monsieur de Rochefide en lui persuadant

de reprendre sa femme: au lieu de prêter les mains au mal pour opérer

le bien chez ma fille, j'opérerais un grand bien par un autre bien non

moins grand...

Le curé regarda la Portugaise et resta pensif.

--C'est évidemment une idée qui vous est venue de si loin que...

--Aussi, reprit la bonne et humble duchesse, ai-je remercié la Vierge!

Et j'ai fait vœu, sans compter une neuvaine, de donner douze cents

francs à une famille pauvre, si je réussissais. Mais quand j'ai

communiqué ce plan à monsieur de Grandlieu, il s'est mis à rire et m'a

dit:--A vos âges, ma parole d'honneur, je crois que vous avez un diable

pour vous toutes seules.

--Monsieur le duc a dit en mari la réponse que je vous faisais quand

vous m'avez interrompu, reprit l'abbé qui ne put s'empêcher de sourire.

--Ah! mon père, si vous approuvez l'idée, approuverez-vous les moyens

d'exécution? Il s'agit de faire chez une certaine madame Schontz, une

Béatrix du quartier Saint-Georges, ce que je voulais faire chez madame

de Rochefide pour que le marquis reprît sa femme.

--Je suis certain que vous ne pouvez rien faire de mal, dit

spirituellement le curé qui ne voulut savoir rien de plus en trouvant

le résultat nécessaire. Vous me consulteriez d'ailleurs dans le cas

où votre conscience murmurerait, ajouta-t-il. Si, au lieu de donner à

cette dame de la rue Saint-Georges une nouvelle occasion de scandale,

vous lui donniez un mari?...

--Ah! mon cher directeur, vous avez rectifié la seule chose mauvaise

qui se trouvât dans mon plan. Vous êtes digne d'être archevêque, et

j'espère ne pas mourir sans vous dire Votre Éminence.

--Je ne vois à tout ceci qu'un inconvénient, reprit le curé.

--Lequel?

--Si madame de Rochefide allait garder monsieur le baron tout en

revenant à son mari?

--Ceci me regarde, dit la duchesse. Quand on fait peu d'intrigues, on

les fait...

--Mal, très-mal, reprit l'abbé, l'habitude est nécessaire en tout.

Tâchez de racoler un de ces mauvais sujets qui vivent dans l'intrigue,

et employez-le, sans vous montrer.

--Ah! monsieur le curé, si nous nous servons de l'enfer, le ciel

sera-t-il avec nous?...

--Vous n'êtes pas à confesse, répéta l'abbé, sauvez votre enfant!

La bonne duchesse, enchantée de son curé, le reconduisit jusqu'à la

porte du salon.

Un orage grondait, comme on le voit, sur monsieur de Rochefide qui

jouissait en ce moment de la plus grande somme de bonheur que puisse

désirer un Parisien, en se trouvant chez madame Schontz tout aussi

mari que chez Béatrix; et, comme l'avait judicieusement dit le duc à

sa femme, il paraissait impossible de déranger une si charmante et si

complète existence. Cette présomption oblige à de légers détails sur

la vie que menait monsieur de Rochefide, depuis que sa femme en avait

fait un _Homme Abandonné_. On comprendra bien alors l'énorme différence

que nos lois et nos mœurs mettent, chez les deux sexes, entre la même

situation. Tout ce qui tourne en malheur pour une femme abandonnée

se change en bonheur chez un homme abandonné. Ce contraste frappant

inspirera peut-être à plus d'une jeune femme la résolution de rester

dans son ménage, et d'y lutter comme Sabine du Guénic en pratiquant à

son choix les vertus les plus assassines ou les plus inoffensives.

Quelques jours après l'escapade de Béatrix, Arthur de Rochefide,

devenu fils unique par suite de la mort de sa sœur, première femme

du marquis d'Ajuda-Pinto, qui n'en eut pas d'enfants, se vit maître

d'abord de l'hôtel de Rochefide, rue d'Anjou-Saint-Honoré, puis de deux

cent mille francs de rente que lui laissa son père. Cette opulente

succession, ajoutée à la fortune qu'Arthur possédait en se mariant,

porta ses revenus, y compris la fortune de sa femme, à mille francs

par jour. Pour un gentilhomme doté du caractère que mademoiselle

des Touches a peint en quelques mots à Calyste, cette fortune était

déjà le bonheur. Pendant que sa femme était à la charge de l'amour

et de la maternité, Rochefide jouissait d'une immense fortune,

mais il ne la dépensait pas plus qu'il ne dépensait son esprit. Sa

bonne grosse vanité, déjà satisfaite d'une encolure de bel homme à

laquelle il avait dû quelques succès dont il s'autorisa pour mépriser

les femmes, se donnait également pleine carrière dans le domaine

de l'intelligence. Doué de cette sorte d'esprit qu'il faut appeler

réflecteur, il s'appropriait les saillies d'autrui, celles des pièces

de théâtre ou des petits journaux par la manière de les redire; il

semblait s'en moquer, il les répétait _en charge_, il les appliquait

comme formules de critique; enfin sa gaieté militaire (il avait servi

dans la Garde Royale) en assaisonnait si à propos la conversation,

que les femmes sans esprit le proclamaient homme spirituel, et les

autres n'osaient pas les contredire. Ce système, Arthur le poursuivait

en tout; il devait à la nature le commode génie de l'imitation sans

être singe, il imitait gravement. Ainsi, quoique sans goût, il savait

toujours adopter et toujours quitter les modes le premier. Accusé de

passer un peu trop de temps à sa toilette et de porter un corset, il

offrait le modèle de ces gens qui ne déplaisent jamais à personne en

épousant sans cesse les idées et les sottises de tout le monde, et

qui, toujours à cheval sur la circonstance, ne vieillissent point.

C'est les héros de la médiocrité. Ce mari fut plaint, on trouva

Béatrix inexcusable d'avoir quitté le meilleur enfant de la terre,

et le ridicule n'atteignit que la femme. Membre de tous les clubs,

souscripteur à toutes les niaiseries qu'enfantent le patriotisme ou

l'esprit de parti mal entendus, complaisance qui le faisait mettre

en première ligne à propos de tout, ce loyal, ce brave et très sot

gentilhomme, à qui malheureusement tant de riches ressemblent, devait

naturellement vouloir se distinguer par quelque manie à la mode. Il

se glorifiait donc principalement d'être le sultan d'un sérail à

quatre pattes gouverné par un vieil écuyer anglais, et qui par mois

absorbait de quatre à cinq mille francs. Sa spécialité consistait à

_faire courir_, il protégeait la race chevaline, il soutenait une revue

consacrée à la question hippique; mais il se connaissait médiocrement

en chevaux, et depuis la bride jusqu'aux fers il s'en rapportait à

son écuyer. C'est assez vous dire que ce demi-garçon n'avait rien en

propre, ni son esprit, ni son goût, ni sa situation, ni ses ridicules;

enfin sa fortune lui venait de ses pères! Après avoir dégusté tous

les déplaisirs du mariage, il fut si content de se retrouver garçon,

qu'il disait entre amis:--«Je suis né coiffé!» Heureux surtout de

vivre sans les dépenses de représentation auxquelles les gens mariés

sont astreints, son hôtel, où depuis la mort de son père il n'avait

rien changé, ressemblait à ceux dont les maîtres sont en voyage: il y

demeurait peu, il n'y mangeait pas, il y couchait rarement. Voici la

raison de cette indifférence.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 4 / 54 段