Sabine enveloppa Calyste de ses bras, le tint serré sur son cœur,

la tête dans son cou, faiblissant sous le poids du bonheur, non pas

à cause de la toilette, mais à cause du premier soupçon dissipé. Ce

fut un de ces élans magnifiques qui se comptent et que ne peuvent pas

prodiguer tous les amours, même excessifs, car la vie serait trop

promptement brûlée. Les hommes devraient alors tomber aux pieds des

femmes pour les adorer, car c'est un sublime où les forces du cœur et

de l'intelligence se versent comme les eaux des nymphes architecturales

jaillissent des urnes inclinées. Sabine fondit en larmes.

Tout à coup, comme mordue par une vipère, elle quitta Calyste, alla

se jeter sur un divan, et s'y évanouit. La réaction subite du froid

sur ce cœur enflammé, de la certitude sur les fleurs ardentes de ce

Cantique des cantiques faillit tuer l'épouse. En tenant ainsi Calyste,

en plongeant le nez dans sa cravate, abandonnée qu'elle était à sa

joie, elle avait senti l'odeur du papier de la lettre!... Une autre

tête de femme avait roulé là, dont les cheveux et la figure laissaient

une odeur adultère. Elle venait de baiser la place où les baisers de sa

rivale étaient encore chauds!...

--Qu'as-tu?... dit Calyste après avoir rappelé Sabine à la vie en lui

passant sur le visage un linge mouillé, lui faisant respirer des sels...

--Allez chercher mon médecin et mon accoucheur, tous deux! Oui, j'ai,

je le sens, une révolution de lait... Ils ne viendront à l'instant que

si vous les en priez vous-même...

Le _vous_ frappa Calyste qui, tout effrayé, sortit précipitamment. Dès

que Sabine entendit la porte cochère se fermant, elle se leva comme

une biche effrayée, elle tourna dans son salon comme une folle en

criant:--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Ces deux mots tenaient lieu de

toutes ses idées. La crise qu'elle avait annoncée comme prétexte eut

lieu. Ses cheveux devinrent dans sa tête autant d'aiguilles rougies au

feu des névroses. Son sang bouillonnant lui parut à la fois se mêler à

ses nerfs et vouloir sortir par ses pores! Elle fut aveugle pendant un

moment. Elle cria:--Je meurs!

Quand à ce terrible cri de mère et de femme attaquée, sa femme de

chambre entra; quand prise et portée au lit, elle eut recouvré la vue

et l'esprit, le premier éclair de son intelligence fut pour envoyer

cette fille chez son amie, madame de Portenduère. Sabine sentit ses

idées tourbillonnant dans sa tête comme des fétus emportés par une

trombe.--J'en ai vu, disait-elle plus tard, des myriades à la fois.

Elle sonna le valet de chambre, et, dans le transport de la fièvre,

elle eut la force d'écrire la lettre suivante, car elle était dominée

par une rage, celle d'avoir une certitude!...

A MADAME LA BARONNE DU GUÉNIC.

«Chère maman, quand vous viendrez à Paris, comme vous nous l'avez

fait espérer, je vous remercierai moi-même du beau présent par lequel

vous avez voulu, vous, ma tante Zéphirine et Calyste, me remercier

d'avoir accompli mes devoirs. J'étais déjà bien payée par mon propre

bonheur!... Je renonce à vous exprimer le plaisir que m'a fait cette

charmante toilette, c'est quand vous serez près de moi que je vous le

dirai. Croyez qu'en me parant devant ce bijou, je penserai toujours,

comme la dame romaine, que ma plus belle parure est notre cher petit

ange, etc.»

Elle fit mettre à la poste pour Guérande cette lettre par sa femme de

chambre. Quand la vicomtesse de Portenduère entra, le frisson d'une

fièvre épouvantable succédait chez Sabine à ce premier paroxysme de

folie.

--Ursule, il me semble que je vais mourir, lui dit-elle.

--Qu'avez-vous, ma chère?

--Qu'est-ce que Savinien et Calyste ont donc fait hier après avoir dîné

chez vous?

--Quel dîner? repartit Ursule, à qui son mari n'avait encore rien dit

en ne croyant pas à une enquête immédiate. Savinien et moi, nous avons

dîné hier ensemble et nous sommes allés aux Italiens, sans Calyste.

--Ursule, ma chère petite, au nom de votre amour pour Savinien,

gardez-moi le secret sur ce que tu viens de me dire et sur ce que je te

dirai de plus. Toi seule sauras de quoi je meurs... Je suis trahie, au

bout de la troisième année, à vingt-deux ans et demi!...

Ses dents claquaient, elle avait les yeux gelés, ternes, son visage

prenait des teintes verdâtres et l'apparence d'une vieille glace de

Venise.

--Vous, si belle!... Et pour qui?...

--Je ne sais pas! Mais Calyste m'a fait deux mensonges... Pas un mot!

Ne me plains pas, ne te courrouce pas, fais l'ignorante; tu sauras

peut-être _qui_ par Savinien. Oh! la lettre d'hier!...

Et grelottant, et en chemise, elle s'élança vers un petit meuble et y

prit la lettre...

--Une couronne de marquise! dit-elle en se remettant au lit. Sache si

madame de Rochefide est à Paris?... J'aurai donc un cœur où pleurer,

où gémir!... Oh! ma petite, voir ses croyances, sa poésie, son idole,

sa vertu, son bonheur, tout, tout en pièces, flétri, perdu!... Plus

de Dieu dans le ciel! plus d'amour sur terre, plus de vie au cœur,

plus rien... Je ne sais s'il fait jour, je doute du soleil... Enfin,

j'ai tant de douleur au cœur que je ne sens presque pas les atroces

souffrances qui me labourent le sein et la figure. Heureusement le

petit est sevré, mon lait l'eût empoisonné!

A cette idée, un torrent de larmes jaillit des yeux de Sabine,

jusque-là secs.

La jolie madame de Portenduère, tenant à la main la lettre fatale que

Sabine avait une dernière fois flairée, restait comme hébétée devant

cette vraie douleur, saisie par cette agonie de l'amour, sans se

l'expliquer, malgré les récits incohérents par lesquels Sabine essaya

de tout raconter. Tout à coup Ursule fut illuminée par une de ces idées

qui ne viennent qu'aux amies sincères.

--Il faut la sauver! se dit-elle.--Attends-moi, Sabine, lui

cria-t-elle, je vais savoir la vérité.

--Ah! dans ma tombe, je t'aimerai, toi!... cria Sabine.

La vicomtesse alla chez la duchesse de Grandlieu, lui demanda le plus

profond silence et la mit au courant de la situation de Sabine.

--Madame, dit la vicomtesse en terminant, n'êtes-vous pas d'avis que

pour éviter une affreuse maladie, et, peut-être, que sais-je? la

folie!... nous devons tout confier au médecin, et inventer au profit de

cet affreux Calyste des fables qui pour le moment le rendent innocent.

--Ma chère petite, dit la duchesse, à qui cette confidence avait donné

froid au cœur, l'amitié vous a prêté pour un moment l'expérience d'une

femme de mon âge. Je sais comment Sabine aime son mari, vous avez

raison, elle peut devenir folle.

--Mais elle peut, ce qui serait pis, perdre sa beauté! dit la

vicomtesse.

--Courons! cria la duchesse.

La vicomtesse et la duchesse gagnèrent fort heureusement quelques

instants sur le fameux accoucheur Dommanget, le seul des deux savants

que Calyste eût rencontrés.

--Ursule m'a tout confié, dit la duchesse à sa fille, et tu te

trompes... D'abord Béatrix n'est pas à Paris... Quant à ce que ton

mari, mon ange, a fait hier, il a perdu beaucoup d'argent, et il ne

sait où en prendre pour payer ta toilette...

--Et cela?... dit-elle à sa mère en tendant la lettre.

--Cela! s'écria la duchesse en riant, c'est le papier du Jockey-club,

tout le monde écrit sur du papier à couronne, bientôt nos épiciers

seront titrés...

La prudente mère lança dans le feu le papier malencontreux. Quand

Calyste et Dommanget arrivèrent, la duchesse, qui venait de donner des

instructions aux gens, en fut avertie; elle laissa Sabine aux soins de

madame de Portenduère, et arrêta dans le salon l'accoucheur et Calyste.

--Il s'agit de la vie de Sabine, monsieur, dit-elle à Calyste, vous

l'avez trahie pour madame de Rochefide...

Calyste rougit comme une jeune fille encore honnête prise en faute.

--Et, dit la duchesse en continuant, comme vous ne savez pas tromper,

vous avez fait tant de gaucheries que Sabine a tout deviné; mais j'ai

tout réparé. Vous ne voulez pas la mort de ma fille, n'est-ce pas?...

Tout ceci, monsieur Dommanget, vous met sur la voie de la vraie maladie

et de sa cause... Quant à vous, Calyste, une vieille femme comme

moi conçoit votre erreur, mais sans la pardonner. De tels pardons

s'achètent par toute une vie de bonheur. Si vous voulez que je vous

estime, sauvez d'abord ma fille; puis oubliez madame de Rochefide, elle

n'est bonne à avoir qu'une fois!... sachez mentir, ayez le courage du

criminel et son impudence. J'ai bien menti, moi, qui serai forcée de

faire de rudes pénitences pour ce péché mortel!...

Et elle le mit au fait des mensonges qu'elle venait d'inventer.

L'habile accoucheur, assis au chevet de la malade, étudiait déjà dans

les symptômes les moyens de parer au mal. Pendant qu'il ordonnait

des mesures dont le succès dépendait de la plus grande rapidité dans

l'exécution, Calyste, assis au pied du lit, tint ses yeux sur Sabine en

essayant de donner une vive expression de tendresse à son regard.

--C'est donc le jeu qui vous a cerné les yeux comme ça?..... dit-elle

d'une voix faible.

Cette phrase fit frémir le médecin, la mère et la vicomtesse, qui

s'entre-regardèrent à la dérobée. Calyste devint rouge comme une cerise.

--Voilà ce que c'est que de nourrir, dit spirituellement et brutalement

Dommanget. Les maris s'ennuient d'être séparés de leurs femmes, ils

vont au club, et ils jouent... Mais ne regrettez pas les trente mille

francs que monsieur le baron a perdus cette nuit-ci.

--Trente mille francs!... s'écria niaisement Ursule.

--Oui, je le sais, répliqua Dommanget. On m'a dit ce matin chez la

jeune duchesse Berthe de Maufrigneuse que c'est monsieur de Trailles

qui vous les a gagnés, dit-il, à Calyste. Comment pouvez-vous jouer

avec un pareil homme? Franchement, monsieur le baron, je conçois votre

honte.

En voyant sa belle-mère, une pieuse duchesse, la jeune vicomtesse, une

femme heureuse, et un vieil accoucheur, un égoïste, mentant comme des

marchands de curiosités, le bon et noble Calyste comprit la grandeur du

péril, et il lui coûta deux grosses larmes qui trompèrent Sabine.

--Monsieur, dit-elle en se dressant sur son séant et regardant

Dommanget avec colère, monsieur du Guénic peut perdre trente,

cinquante, cent mille francs, s'il lui plaît, sans que personne ait

à le trouver mauvais et à lui donner des leçons. Il vaut mieux que

monsieur de Trailles lui ait gagné de l'argent que nous, nous en ayons

gagné à monsieur de Trailles.

Calyste se leva, prit sa femme par le cou, la baisa sur les deux joues,

et lui dit à l'oreille: Sabine, tu es un ange!...

Deux jours après on regarda la jeune femme comme sauvée. Le lendemain

Calyste était chez madame de Rochefide, et s'y faisait un mérite de son

infamie.

--Béatrix, lui disait-il, vous me devez le bonheur. Je vous ai livré ma

pauvre femme, elle a tout découvert. Ce fatal papier sur lequel vous

m'avez fait écrire, et qui portait votre nom et votre couronne que je

n'avais pas vus!... Je ne voyais que vous!... Le chiffre heureusement,

votre B. était effacé par hasard. Mais le parfum que vous avez laissé

sur moi, mais les mensonges dans lesquels je me suis entortillé comme

un sot, ont trahi mon bonheur. Sabine a failli mourir, le lait est

monté à la tête, elle a un érésipèle, peut-être en portera-t-elle les

marques pendant toute sa vie...

En écoutant cette tirade, Béatrix eut une figure plein Nord à faire

prendre la Seine si elle l'avait regardée.

--Eh bien, tant mieux, répondit-elle, ça vous la blanchira peut-être.

Et Béatrix, devenue sèche comme ses os, inégale comme son teint, aigre

comme sa voix, continua sur ce ton par une kyrielle d'épigrammes

atroces. Il n'y a pas de plus grande maladresse pour un mari que de

parler de sa femme, quand elle est vertueuse, à sa maîtresse, si ce

n'est de parler de sa maîtresse, quand elle est belle, à sa femme. Mais

Calyste n'avait pas encore reçu cette espèce d'éducation parisienne

qu'il faut nommer la politesse des passions. Il ne savait ni mentir à

sa femme ni dire à sa maîtresse la vérité, deux apprentissages à faire

pour pouvoir conduire les femmes. Aussi fut-il obligé d'employer toute

la puissance de la passion pour obtenir de Béatrix un pardon sollicité

pendant deux heures, refusé par un ange courroucé qui levait les yeux

au plafond pour ne pas voir le coupable, et qui débitait les raisons

particulières aux marquises d'une voix parsemée de petites larmes

très-ressemblantes, furtivement essuyées avec la dentelle du mouchoir.

--Me parler de votre femme presque le lendemain de ma faute!...

Pourquoi ne me dites-vous pas qu'elle est une perle de vertu! Je le

sais, elle vous trouve beau par admiration! en voilà de la dépravation!

Moi, j'aime votre âme! car, sachez-le bien, mon cher, vous êtes

affreux, comparé à certains pâtres de la Campagne de Rome! etc.

Cette phraséologie peut surprendre, mais elle constituait un système

profondément médité par Béatrix. A sa troisième incarnation, car à

chaque passion on devient tout autre, une femme s'avance d'autant dans

la rouerie, seul mot qui rende bien l'effet de l'expérience que donnent

de telles aventures. Or, la marquise de Rochefide s'était jugée à son

miroir. Les femmes d'esprit ne s'abusent jamais sur elles-mêmes; elles

comptent leurs rides, elles assistent à la naissance de la patte d'oie,

elles voient poindre leurs grains de millet, elles se savent par cœur,

et le disent même trop par la grandeur de leurs efforts à se conserver.

Aussi, pour lutter avec une splendide jeune femme, pour remporter

sur elle six triomphes par semaine, Béatrix avait-elle demandé ses

avantages à la science des courtisanes. Sans s'avouer la noirceur de

ce plan, entraînée à l'emploi de ces moyens par une passion turque

pour le beau Calyste, elle s'était promis de lui faire croire qu'il

était disgracieux, laid, mal fait, et de se conduire comme si elle le

haïssait.

Nul système n'est plus fécond avec les hommes d'une nature conquérante.

Pour eux, trouver ce savant dédain à vaincre, n'est-ce pas le triomphe

du premier jour recommencé tous les lendemains? C'est mieux, c'est

la flatterie cachée sous la livrée de la haine, et lui devant la

grâce, la vérité dont sont revêtues toutes les métamorphoses par les

sublimes poëtes inconnus qui les ont inventées. Un homme ne se dit-il

pas alors:--Je suis irrésistible! Ou--J'aime bien, car je dompte sa

répugnance.

Si vous niez ce principe deviné par les coquettes et les courtisanes

de toutes les zones sociales, nions les pourchasseurs de science, les

chercheurs de secrets, repoussés pendant des années dans leur duel avec

les causes secrètes.

Béatrix avait doublé l'emploi du mépris comme piston moral, de la

comparaison perpétuelle d'un chez soi poétique, confortable, opposé

par elle à l'hôtel du Guénic. Toute épouse délaissée qui s'abandonne

abandonne aussi son intérieur, tant elle est découragée. Dans cette

prévision, madame de Rochefide commençait de sourdes attaques sur le

luxe du faubourg Saint-Germain, qualifié de sot par elle. La scène de

la réconciliation, où Béatrix fit jurer haine à l'épouse qui jouait,

dit-elle, la comédie du lait répandu, se passa dans un vrai bocage où

elle minaudait environnée de fleurs ravissantes, de jardinières d'un

luxe effréné. La science des riens, des bagatelles à la mode, elle la

poussa jusqu'à l'abus chez elle. Tombée en plein mépris par l'abandon

de Conti, Béatrix voulait du moins la gloire que donne la perversité.

Le malheur d'une jeune épouse, d'une Grandlieu riche et belle, allait

être un piédestal pour elle.

Quand une femme revient de la nourriture de son premier enfant à la vie

ordinaire, elle reparaît charmante, elle retourne au monde embellie. Si

cette phase de la maternité rajeunit les femmes d'un certain âge, elle

donne aux jeunes une splendeur pimpante, une activité gaie, un _brio_

d'existence, s'il est permis d'appliquer au corps le mot que l'Italie a

trouvé pour l'esprit. En essayant de reprendre les charmantes coutumes

de la lune de miel, Sabine ne retrouva plus le même Calyste. Elle

observa, la malheureuse, au lieu de se livrer au bonheur. Elle chercha

le fatal parfum et le sentit. Enfin elle ne se confia plus ni à son

amie ni à sa mère, qui l'avaient si charitablement trompée. Elle voulut

une certitude, et la Certitude ne se fit pas attendre. La Certitude ne

manque jamais, elle est comme le soleil, elle exige bientôt des stores.

C'est en amour une répétition de la fable du bûcheron appelant la Mort,

on demande à la Certitude de nous aveugler.

Un matin, quinze jours après la première crise, Sabine reçut cette

lettre terrible.

A MADAME LA BARONNE DU GUÉNIC.

«Guérande.

»Ma chère fille, ma belle-sœur Zéphirine et moi, nous nous sommes

perdues en conjectures sur la toilette dont parle votre lettre; j'en

écris à Calyste et je vous prie de me pardonner notre ignorance. Vous

ne pouvez pas douter de nos cœurs. Nous vous amassons des trésors.

Grâce aux conseils de mademoiselle de Pen-Hoël sur la gestion de

vos biens, vous vous trouverez dans quelques années un capital

considérable, sans que vos revenus en aient souffert.

»Votre lettre, chère fille aussi aimée que si je vous avais portée dans

mon sein et nourrie de mon lait, m'a surprise par son laconisme et

surtout par votre silence sur mon cher petit Calyste; vous n'aviez rien

à me dire du grand, je le sais heureux; mais, etc.»

Sabine mit sur cette lettre en travers: _La noble Bretagne ne peut pas

être tout entière à mentir!_... Et elle posa la lettre sur le bureau

de Calyste. Calyste trouva la lettre et la lut. Après avoir reconnu

l'écriture et la ligne de Sabine, il jeta la lettre au feu, bien résolu

de ne l'avoir jamais reçue. Sabine passa toute une semaine en angoisses

dans le secret desquelles seront les âmes angéliques ou solitaires que

l'aile du mauvais ange n'a jamais effleurées. Le silence de Calyste

épouvantait Sabine.

--Moi qui devrais être tout douceur, tout plaisir pour lui je lui ai

déplu, je l'ai blessé!... Ma vertu s'est faite haineuse, j'ai sans

doute humilié mon idole! se disait-elle.

Ces pensées lui creusèrent des sillons dans le cœur. Elle voulait

demander pardon de cette faute, mais la Certitude lui décocha de

nouvelles preuves.

Hardie et insolente, Béatrix écrivit un jour à Calyste chez lui, madame

du Guénic reçut la lettre, la remit à son mari sans l'avoir ouverte;

mais elle lui dit, la mort dans l'âme, et la voix altérée:

--Mon ami, cette lettre vient du Jockey-club... Je reconnais l'odeur et

le papier...

Cette fois Calyste rougit et mit la lettre dans sa poche.

--Pourquoi ne la lis-tu pas?...

--Je sais ce qu'on me veut.

La jeune femme s'assit. Elle n'eut plus la fièvre, elle ne pleura

plus, mais elle eut une de ces rages qui, chez ces faibles créatures,

enfantent les miracles du crime, qui leur mettent l'arsenic à la main,

ou pour elle ou pour leurs rivales. On amena le petit Calyste, elle le

prit pour le dodiner. L'enfant, nouvellement sevré, chercha le sein à

travers la robe.

--Il se souvient, lui!... dit-elle tout bas.

Calyste alla lire sa lettre chez lui. Quand il ne fut plus là, la

pauvre jeune femme fondit en larmes, mais comme les femmes pleurent

quand elles sont seules.

La douleur, de même que le plaisir, a son initiation. La première

crise, comme celle à laquelle Sabine avait failli succomber, ne

revient pas plus que ne reviennent les prémices en toute chose. C'est

le premier coin de la question du cœur, les autres sont attendus, le

brisement des nerfs est connu, le capital de nos forces a fait son

versement pour une énergique résistance. Aussi Sabine, sûre de la

trahison, passa-t-elle trois heures avec son fils dans les bras, au

coin de son feu, de manière à s'étonner, quand Gasselin, devenu valet

de chambre, vint dire:--Madame est servie.

--Avertissez monsieur.

--Monsieur ne dîne pas ici, madame la baronne.

Sait-on tout ce qu'il y a de tortures pour une jeune femme de

vingt-trois ans, dans le supplice de se trouver seule au milieu de

l'immense salle à manger d'un hôtel antique, servie par de silencieux

domestiques, en de pareilles circonstances?

--Attelez, dit-elle tout à coup, je vais aux Italiens.

Elle fit une toilette splendide, elle voulut se montrer seule et

souriant comme une femme heureuse. Au milieu des remords causés par

l'apostille mise sur la lettre, elle avait résolu de vaincre, de

ramener Calyste par une excessive douleur, par les vertus de l'épouse,

par une tendresse d'agneau pascal. Elle voulut mentir à tout Paris.

Elle aimait, elle aimait comme aiment les courtisanes et les anges,

avec orgueil, avec humilité. Mais on donnait _Otello_! Quand Rubini

chanta: _Il mio cor si divide_, elle se sauva. La musique est souvent

plus puissante que le poëte et que l'acteur, les deux plus formidables

natures réunies. Savinien de Portenduère accompagna Sabine jusqu'au

péristyle et la mit en voiture, sans pouvoir s'expliquer cette fuite

précipitée.

Madame du Guénic entra dès lors dans une période de souffrances

particulière à l'aristocratie. Envieux, pauvres, souffrants, quand

vous voyez aux bras des femmes ces serpents d'or à têtes de diamant,

ces colliers, ces agrafes, dites-vous que ces vipères mordent, que ces

colliers ont des pointes venimeuses, que ces liens si légers entrent au

vif dans ces chairs délicates. Tout ce luxe se paie. Dans la situation

de Sabine les femmes maudissent les plaisirs de la richesse, elles

n'aperçoivent plus les dorures de leurs salons, la soie des divans est

de l'étoupe, les fleurs exotiques sont des orties, les parfums puent,

les miracles de la cuisine grattent le gosier comme du pain d'orge, et

la vie prend l'amertume de la mer Morte.

Deux ou trois exemples peindront cette réaction d'un salon ou d'une

femme sur un bonheur, de manière que toutes celles qui l'ont subie y

retrouvent leurs impressions de ménage.

Prévenue de cette affreuse rivalité, Sabine étudia son mari quand il

sortait pour deviner l'avenir de la journée. Et avec quelle fureur

contenue une femme ne se jette-t-elle pas sur les pointes rouges de

ces supplices de sauvage?... Quelle joie délirante s'il n'allait pas

rue de Chartres! Calyste rentrait-il? l'observation du front, de

la coiffure, des yeux, de la physionomie et du maintien prêtait un

horrible intérêt à des riens, à des remarques poursuivies jusque dans

les profondeurs de la toilette, et qui font alors perdre à une femme sa

noblesse et sa dignité. Ces funestes investigations, gardées au fond du

cœur, s'y aigrissaient et y corrompaient les racines délicates d'où

s'épanouissent les fleurs bleues de la sainte confiance, les étoiles

d'or de l'amour unique.

Un jour, Calyste regarda tout chez lui de mauvaise humeur, il y

restait! Sabine se fit chatte et humble, gaie et spirituelle.

--Tu me boudes, Calyste, je ne suis donc pas une bonne femme?... Qu'y

a-t-il ici qui te déplaise? demanda-t-elle.

--Tous ces appartements sont froids et nus, dit-il, vous ne vous

entendez pas à ces choses-là.

--Que manque-t-il?

--Des fleurs.

--Bien, se dit en elle-même Sabine, il paraît que madame de Rochefide

aime les fleurs.

Deux jours après, les appartements avaient changé de face à l'hôtel du

Guénic, personne à Paris ne pouvait se flatter d'avoir de plus belles

fleurs que celles qui les ornaient.

Quelque temps après, Calyste, un soir après dîner, se plaignit du

froid. Il se tordait sur sa causeuse en regardant d'où venait l'air,

en cherchant quelque chose autour de lui. Sabine fut pendant un

certain temps à deviner ce que signifiait cette nouvelle fantaisie,

elle dont l'hôtel avait un calorifère qui chauffait les escaliers, les

antichambres et les couloirs. Enfin, après trois jours de méditations,

elle trouva que sa rivale devait être entourée d'un paravent pour

obtenir le demi-jour si favorable à la décadence de son visage, et elle

eut un paravent, mais en glaces et d'une richesse israélite.

--D'où soufflera l'orage maintenant? se disait-elle.

Elle n'était pas au bout des critiques indirectes de la maîtresse.

Calyste mangea chez lui d'une façon à rendre Sabine folle, il rendait

au domestique ses assiettes après y avoir _chipoté_ deux ou trois

bouchées.

--Ce n'est donc pas bon? demanda Sabine, au désespoir de voir ainsi

perdus tous les soins auxquels elle descendait en conférant avec son

cuisinier.

--Je ne dis pas cela, mon ange, répondit Calyste sans se fâcher, je

n'ai pas faim! voilà tout.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 3 / 54 段