courtisans furent partis, oui, seule au monde!...
--Vous n'avez donc pas pensé à moi?... dit Calyste.
--Vous! répondit-elle, n'êtes-vous pas marié?... Ce fut une de mes
douleurs au milieu de celles que j'ai subies, depuis que nous ne nous
sommes vus. Non-seulement, me suis-je dit, je perds l'amour, mais
encore une amitié que je croyais être bretonne. On s'accoutume à
tout. Maintenant je souffre moins, mais je suis brisée. Voici depuis
longtemps le premier épanchement de mon cœur. Obligée d'être fière
devant les indifférents, arrogante comme si je n'avais pas failli
devant les gens qui me font la cour, ayant perdu ma chère Félicité, je
n'avais pas une oreille où jeter ce mot:--Je souffre! Aussi maintenant
puis-je vous dire quelle a été mon angoisse en vous voyant à quatre
pas de moi sans être reconnue par vous, et quelle est ma joie en vous
voyant près de moi... Oui, dit-elle en répondant à un geste de Calyste,
c'est presque de la fidélité! Voilà les malheureux! un rien, une visite
est tout pour eux. Ah! vous m'avez aimée, vous, comme je méritais de
l'être par celui qui s'est plu à fouler aux pieds tous les trésors que
j'y versais! Et, pour mon malheur, je ne sais pas oublier, j'aime, et
je veux être fidèle à ce passé qui ne reviendra jamais.
En disant cette tirade, improvisée déjà cent fois, elle jouait de la
prunelle de manière à doubler par le geste l'effet des paroles qui
semblaient arrachées du fond de son âme par la violence d'un torrent
longtemps contenu. Calyste, au lieu de parler, laissa couler les larmes
qui lui roulaient dans les yeux; Béatrix lui prit la main, la lui
serra, le fit pâlir.
--Merci, Calyste! merci, mon pauvre enfant, voilà comment un véritable
ami répond à la douleur d'un ami!... Nous nous entendons. Tenez,
n'ajoutez pas un mot!... allez-vous-en, l'on nous regarde, et vous
pourriez faire du chagrin à votre femme, si, par hasard, on lui disait
que nous nous sommes vus, quoique bien innocemment, à la face de mille
personnes... Adieu, je suis forte, voyez-vous!...
Elle s'essuya les yeux en faisant ce que dans la rhétorique des femmes
on doit appeler une antithèse en action.
--Laissez-moi rire du rire des damnés avec les indifférents qui
m'amusent, reprit-elle. Je vois des artistes, des écrivains, le monde
que j'ai connu chez notre pauvre Camille Maupin, qui certes a peut-être
eu raison! Enrichir celui qu'on aime, et disparaître en se disant: Je
suis trop vieille pour lui, c'est finir en martyre. Et c'est ce qu'il y
a de mieux quand on ne peut pas finir en vierge.
Elle se mit à rire, comme pour détruire l'impression triste qu'elle
avait dû donner à son ancien adorateur.
--Mais, dit Calyste, où puis-je vous aller voir?
--Je me suis cachée rue de Chartres, devant le parc de Monceaux, dans
un petit hôtel conforme à ma fortune, et je m'y bourre la tête de
littérature, mais pour moi seule, pour me distraire. Dieu me garde
de la manie de ces dames!... Allez, sortez, laissez-moi, je ne veux
pas occuper de moi le monde, et que ne dirait-on pas en nous voyant?
D'ailleurs, tenez, Calyste, si vous restiez encore un instant, je
pleurerais tout à fait.
Calyste se retira, mais après avoir tendu la main à Béatrix, et avoir
éprouvé pour la seconde fois la sensation profonde, étrange, d'une
double pression pleine de chatouillements séducteurs.
--Mon Dieu! Sabine n'a jamais su me remuer le cœur ainsi, fut une
pensée qui l'assaillit dans le corridor.
Pendant le reste de la soirée, la marquise de Rochefide ne jeta pas
trois regards directs à Calyste; mais il y eut des regards de côté qui
furent autant de déchirements d'âme pour un homme tout entier à son
premier amour repoussé.
Quand le baron du Guénic se trouva chez lui, la splendeur de ses
appartements le fit songer à l'espèce de médiocrité dont avait parlé
Béatrix, et il prit sa fortune en haine de ce qu'elle ne pouvait
appartenir à l'ange déchu. Quand il apprit que Sabine était depuis
longtemps couchée, il fut fort heureux de se trouver riche d'une nuit
pour vivre avec ses émotions. Il maudit alors la divination que l'amour
donnait à Sabine. Lorsqu'un mari, par aventure, est adoré de sa femme,
elle lit sur ce visage comme dans un livre, elle connaît les moindres
tressaillements des muscles, elle sait d'où vient le calme, elle se
demande compte de la plus légère tristesse, et recherche si c'est elle
qui la cause; elle étudie les yeux, pour elle les yeux se teignent de
la pensée dominante, ils aiment ou ils n'aiment pas. Calyste se savait
l'objet d'un culte si profond, si naïf, si jaloux, qu'il douta de
pouvoir se composer une figure discrète sur le changement survenu dans
son moral.
--Comment ferai-je, demain matin?... se dit-il en s'endormant, et
redoutant l'espèce d'inspection à laquelle se livrait Sabine.
En abordant Calyste, et même parfois dans la journée, Sabine lui
demandait: «--M'aimes-tu toujours?» Ou bien: «--Je ne t'ennuie pas?»
Interrogations gracieuses, variées selon le caractère ou l'esprit des
femmes, et qui cachent leurs angoisses ou feintes ou réelles.
Il vient à la surface des cœurs les plus nobles et les plus purs des
boues soulevées par les ouragans. Ainsi, le lendemain matin, Calyste,
qui certes aimait son enfant, tressaillit de joie en apprenant que
Sabine guettait la cause de quelques convulsions en craignant le
croup et qu'elle ne voulait pas quitter le petit Calyste. Le baron
prétexta d'une affaire et sortit en évitant de déjeuner à la maison. Il
s'échappa comme s'échappent les prisonniers, heureux d'aller à pied, de
marcher par le pont Louis XVI et les Champs-Élysées, vers un café du
boulevard où il se plut à déjeuner en garçon.
Qu'y a-t-il donc dans l'amour? La nature regimbe-t-elle sous le joug
social? la nature veut-elle que l'élan de la vie donnée soit spontané,
libre, que ce soit le cours d'un torrent fougueux, brisé par les
rochers de la contradiction, de la coquetterie, au lieu d'être une eau
coulant tranquillement entre les deux rives de la Mairie, de l'Église?
A-t-elle ses desseins quand elle couve ces éruptions volcaniques
auxquelles sont dus les grands hommes peut-être? Il eût été difficile
de trouver un jeune homme élevé plus saintement que Calyste, de mœurs
plus pures, moins souillé d'irréligion, et il bondissait vers une femme
indigne de lui, quand un clément, un radieux hasard lui avait présenté
dans la baronne du Guénic une jeune fille d'une beauté vraiment
aristocratique, d'un esprit fin et délicat, pieuse, aimante et attachée
uniquement à lui, d'une douceur angélique encore attendrie par l'amour,
par un amour passionné malgré le mariage, comme l'était le sien pour
Béatrix. Peut-être les hommes les plus grands ont-ils gardé dans leur
constitution un peu d'argile, la fange leur plaît encore. L'être le
moins imparfait serait donc alors la femme, malgré ses fautes et ses
déraisons. Néanmoins madame de Rochefide, au milieu du cortége de
prétentions poétiques qui l'entourait, et malgré sa chute, appartenait
à la plus haute noblesse, elle offrait une nature plus éthérée que
fangeuse, et cachait la courtisane qu'elle se proposait d'être sous les
dehors les plus aristocratiques. Ainsi, cette explication ne rendrait
pas compte de l'étrange passion de Calyste. Peut-être en trouverait-on
la raison dans une vanité si profondément enterrée que les moralistes
n'ont pas encore découvert ce côté du vice. Il est des hommes pleins de
noblesse comme Calyste, beaux comme Calyste, riches et distingués, bien
élevés, qui se fatiguent, à leur insu peut-être, d'un mariage avec une
nature semblable à la leur, des êtres dont la noblesse ne s'étonne pas
de la noblesse, que la grandeur et la délicatesse toujours consonnant
à la leur, laissent dans le calme, et qui vont chercher auprès des
natures inférieures ou tombées la sanction de leur supériorité, si
toutefois ils ne vont pas leur mendier des éloges. Le contraste de la
décadence morale et du sublime divertit leurs regards. Le pur brille
tant dans le voisinage de l'impur! Cette contradiction amuse. Calyste
n'avait rien à protéger dans Sabine, elle était irréprochable, les
forces perdues de son cœur allaient toutes vibrer chez Béatrix. Si des
grands hommes ont joué sous nos yeux ce rôle de Jésus relevant la femme
adultère, pourquoi les gens ordinaires seraient-ils plus sages?
Calyste atteignit à l'heure de deux heures en vivant sur cette phrase:
Je vais la revoir! un poëme qui souvent a défrayé des voyages de sept
cents lieues!... Il alla d'un pas leste jusqu'à la rue de Courcelles,
il reconnut la maison quoiqu'il ne l'eût jamais vue, et il resta, lui,
le gendre du duc de Grandlieu, lui riche, lui noble comme les Bourbons,
au bas de l'escalier, arrêté par la question d'un vieux valet.
--Le nom de monsieur?
Calyste comprit qu'il devait laisser à Béatrix son libre arbitre, et il
examina le jardin, les murs ondés par les lignes noires et jaunes que
produisent les pluies sur les plâtres de Paris.
Madame de Rochefide, comme presque toutes les grandes dames qui rompent
leur chaîne, s'était enfuie en laissant à son mari sa fortune, elle
n'avait pas voulu tendre la main à son tyran. Conti, mademoiselle
des Touches avaient évité les ennuis de la vie matérielle à Béatrix,
à qui sa mère fit d'ailleurs, à plusieurs reprises, passer quelques
sommes. En se trouvant seule, elle fut obligée à des économies assez
rudes pour une femme habituée au luxe. Elle avait donc grimpé sur
le sommet de la colline où s'étale le parc de Monceaux, et s'était
réfugiée dans une ancienne petite maison de grand seigneur située sur
la rue, mais accompagnée d'un charmant petit jardin, et dont le loyer
ne dépassait pas dix-huit cents francs. Néanmoins, toujours servie par
un vieux domestique, par une femme de chambre et par une cuisinière
d'Alençon attachés à son infortune, sa misère aurait constitué
l'opulence de bien des bourgeoises ambitieuses. Calyste monta par un
escalier dont les marches en pierre avaient été poncées et dont les
paliers étaient pleins de fleurs. Au premier étage le vieux valet
ouvrit, pour introduire le baron dans l'appartement, une double porte
en velours rouge, à losanges de soie rouge et à clous dorés. La soie,
le velours tapissaient les pièces par lesquelles Calyste passa. Des
tapis de couleurs sérieuses, des draperies entrecroisées aux fenêtres,
les portières, tout à l'intérieur contrastait avec la mesquinerie de
l'extérieur mal entretenu par le propriétaire. Calyste attendit Béatrix
dans un salon d'un style sobre, où le luxe s'était fait simple. Cette
pièce, tendue de velours couleur grenat rehaussé par des soieries
d'un jaune mat, à tapis rouge foncé, dont les fenêtres ressemblaient
à des serres, tant les fleurs abondaient dans les jardinières, était
éclairée par un jour si faible qu'à peine Calyste vit-il sur la
cheminée deux vases en vieux céladon rouge, entre lesquels brillait une
coupe d'argent attribuée à Benvenuto Cellini, apportée d'Italie par
Béatrix. Les meubles en bois doré garnis en velours, les magnifiques
consoles sur une desquelles était une pendule curieuse, la table à
tapis de Perse, tout attestait une ancienne opulence dont les restes
avaient été bien disposés. Sur un petit meuble, Calyste aperçut des
bijoux, un livre commencé dans lequel scintillait le manche orné
de pierreries d'un poignard qui servait de coupoir, symbole de la
critique. Enfin, sur le mur, dix aquarelles richement encadrées, qui
toutes représentaient les chambres à coucher des diverses habitations
où sa vie errante avait fait séjourner Béatrix, donnaient la mesure
d'une impertinence supérieure.
Le froufrou d'une robe de soie annonça l'infortunée qui se montra
dans une toilette étudiée, et qui certes aurait dit à un roué qu'on
l'attendait. La robe, taillée en robe de chambre pour laisser entrevoir
un coin de la blanche poitrine, était en moire gris-perle, à grandes
manches ouvertes d'où les bras sortaient couverts d'une double manche
à bouffants divisés par des lisérés, et garnie de dentelles au bout.
Les beaux cheveux que le peigne avait fait foisonner s'échappaient de
dessous un bonnet de dentelle et de fleurs.
--Déjà?.... dit-elle en souriant. Un amant n'aurait pas un tel
empressement. Vous avez des secrets à me dire, n'est-ce pas?
Et elle se posa sur une causeuse invitant par un geste Calyste à se
mettre près d'elle. Par un hasard cherché peut-être (car les femmes ont
deux mémoires, celle des anges et celle des démons), Béatrix exhalait
le parfum dont elle se servait aux Touches lors de sa rencontre
avec Calyste. La première aspiration de cette odeur, le contact de
cette robe, le regard de ces yeux qui, dans ce demi-jour, attiraient
la lumière pour la renvoyer, tout fit perdre la tête à Calyste. Le
malheureux retrouva cette violence qui déjà faillit tuer Béatrix;
mais, cette fois, la marquise était au bord d'une causeuse, et non de
l'Océan, elle se leva pour aller sonner, en posant un doigt sur ses
lèvres. A ce signe, Calyste, rappelé à l'ordre, se contint, il comprit
que Béatrix n'avait aucune intention belliqueuse.
--Antoine, je n'y suis pour personne, dit-elle au vieux domestique.
Mettez du bois dans le feu.--Vous voyez, Calyste, que je vous traite
en ami, reprit-elle avec dignité quand le vieillard fut sorti, ne me
traitez pas en maîtresse. J'ai deux observations à vous faire. D'abord,
je ne me disputerais pas sottement à un homme aimé; puis je ne veux
plus être à aucun homme au monde, car j'ai cru, Calyste, être aimée
par une espèce de Rizzio qu'aucun engagement n'enchaînait, par un
homme entièrement libre, et vous voyez où cet entraînement fatal m'a
conduite? Vous, vous êtes sous l'empire du plus saint des devoirs, vous
avez une femme jeune, aimable, délicieuse; enfin, vous êtes père. Je
serais, comme vous l'êtes, sans excuse et nous serions deux fous...
--Ma chère Béatrix, toutes ces raisons tombent devant un mot: je n'ai
jamais aimé que vous au monde, et l'on m'a marié malgré moi.
--Un tour que nous a joué mademoiselle des Touches, dit-elle en
souriant.
[Illustration: BUTSCHA.
Modeste avait surnommé ce grotesque premier clerc,
le _Nain mystérieux_.
(MODESTE MIGNON.)]
Trois heures se passèrent pendant lesquelles madame de Rochefide
maintint Calyste dans l'observation de la foi conjugale en lui posant
l'horrible ultimatum d'une renonciation radicale à Sabine. Rien ne la
rassurerait, disait-elle, dans la situation horrible où la mettrait
l'amour de Calyste. Elle regardait d'ailleurs le sacrifice de Sabine
comme peu de chose, elle la connaissait bien!
--C'est, mon cher enfant, une femme qui tient toutes les promesses
de la fille. Elle est bien Grandlieu, brune comme sa mère la
Portugaise, pour ne pas dire orange, et sèche comme son père. Pour dire
la vérité, votre femme ne sera jamais perdue, c'est un grand garçon qui
peut aller tout seul. Pauvre Calyste, est-ce là la femme qu'il vous
fallait? Elle a de beaux yeux, mais ces yeux-là sont communs en Italie,
en Espagne et en Portugal. Peut-on avoir de la tendresse avec des
formes si maigres? Ève est blonde, les femmes brunes descendent d'Adam,
les blondes tiennent de Dieu dont la main a laissé sur Ève sa dernière
pensée, une fois la création accomplie.
Vers six heures Calyste, au désespoir, prit son chapeau pour s'en aller.
--Oui, va-t'en, mon pauvre ami, ne lui donne pas le chagrin de dîner
sans toi!...
Calyste resta. Si jeune, il était si facile à prendre par ses côtés
mauvais.
--Vous oseriez dîner avec moi? dit Béatrix en jouant un étonnement
provocateur; ma maigre chère ne vous effrayerait pas, et vous auriez
assez d'indépendance pour me combler de joie par cette petite preuve
d'affection?
--Laissez-moi seulement, dit-il, écrire un petit mot à Sabine, car elle
m'attendrait jusqu'à neuf heures.
--Tenez, voici la table où j'écris, dit Béatrix.
Elle alluma les bougies elle-même, et en apporta une sur la table afin
de lire ce qu'écrirait Calyste.
«Ma chère Sabine...
--Ma chère! Votre femme vous est encore chère? dit-elle en le regardant
d'un air froid à lui geler la moelle dans les os. Allez! allez dîner
avec elle!.....
--Je dîne au cabaret avec des amis...
--Un mensonge. Fi! vous êtes indigne d'être aimé par elle ou par
moi!... Les hommes sont tous lâches avec nous! Allez, monsieur, allez
dîner avec votre chère Sabine.
Calyste se renversa sur le fauteuil, et y devint pâle comme la mort.
Les Bretons possèdent une nature de courage qui les porte à s'entêter
dans les difficultés. Le jeune baron se redressa, se campa le coude
sur la table, le menton dans la main, et regarda d'un œil étincelant
l'implacable Béatrix. Il fut si superbe, qu'une femme du nord ou du
midi serait tombée à genoux en lui disant:--Prends-moi! Mais Béatrix,
née sur la lisière de la Normandie et de la Bretagne, appartenait à la
race des Casteran, l'abandon avait développé chez elle les férocités du
Franc, la méchanceté du Normand; il lui fallait un éclat terrible pour
vengeance, elle ne céda point à ce sublime mouvement.
--Dictez ce que je dois écrire, j'obéirai, dit le pauvre garçon. Mais
alors...
--Eh bien, oui, dit-elle, car tu m'aimeras encore comme tu m'aimais à
Guérande. Écris: Je dîne en ville, ne m'attendez pas!
--Et... dit Calyste qui crut à quelque chose de plus.
--Rien, signez. Bien, dit-elle en sautant sur ce poulet avec une joie
contenue, je vais faire envoyer cela par un commissionnaire.
--Maintenant... s'écria Calyste en se levant comme un homme heureux.
--Ah! j'ai gardé, je crois, mon libre arbitre!... dit-elle en se
retournant et s'arrêtant à mi-chemin de la table à la cheminée où elle
alla sonner.--Tenez, Antoine, faites porter ce mot à son adresse.
Monsieur dîne ici.
Calyste rentra vers deux heures du matin à son hôtel. Après avoir
attendu jusqu'à minuit et demi, Sabine s'était couchée, accablée de
fatigue; elle dormait quoiqu'elle eût été vivement atteinte par le
laconisme du billet de son mari; mais elle l'expliqua!... l'amour vrai
commence chez la femme par expliquer tout à l'avantage de l'homme aimé.
--Calyste était pressé, se dit-elle.
Le lendemain matin, l'enfant allait bien, les inquiétudes de la mère
étaient calmées. Sabine vint en riant avec le petit Calyste dans ses
bras, le présenter au père quelques moments avant le déjeuner en
faisant de ces jolies folies, en disant ces paroles bêtes que font et
que disent les jeunes mères. Cette petite scène conjugale permit à
Calyste d'avoir une contenance, il fut charmant avec sa femme, tout en
pensant qu'il était un monstre. Il joua comme un enfant avec monsieur
le chevalier, il joua trop même, il outra son rôle, mais Sabine
n'en était pas arrivée à ce degré de défiance auquel une femme peut
reconnaître une nuance si délicate.
Enfin, au déjeuner, Sabine lui demanda:--Qu'as-tu donc fait hier?
--Portenduère, répondit-il, m'a gardé à dîner et nous sommes allés au
club jouer quelques parties de whist.
--C'est une sotte vie, mon Calyste, répliqua Sabine. Les jeunes
gentilshommes de ce temps-ci devraient penser à reconquérir dans leur
pays tout le terrain perdu par leurs pères. Ce n'est pas en fumant
des cigares, faisant le whist, désœuvrant encore leur oisiveté, s'en
tenant à dire des impertinences aux parvenus qui les chassent de toutes
leurs positions, se séparant des masses auxquelles ils devraient servir
d'âme, d'intelligence, en être la providence, que vous existerez. Au
lieu d'être un parti, vous ne serez plus qu'une opinion, comme a dit de
Marsay. Ah! si tu savais combien mes pensées se sont élargies depuis
que j'ai bercé, nourri ton enfant. Je voudrais voir devenir historique
ce vieux nom de du Guénic! Tout à coup, plongeant son regard dans les
yeux de Calyste qui l'écoutait d'un air pensif, elle lui dit: «Avoue
que le premier billet que tu m'auras écrit est un peu sec.»
--Je n'ai pensé à te prévenir qu'au club...
--Tu m'as cependant écrit sur du papier de femme, il sentait une odeur
que je ne connais pas.
--Ils sont si drôles les directeurs de club!...
Le vicomte de Portenduère et sa femme, un charmant ménage, avaient fini
par devenir intimes avec les du Guénic au point de payer leur loge aux
Italiens par moitié. Les deux jeunes femmes, Ursule et Sabine, avaient
été conviées à cette amitié par le délicieux échange de conseils, de
soins, de confidences à propos des enfants. Pendant que Calyste, assez
novice en mensonge, se disait:--Je vais aller prévenir Savinien, Sabine
se disait:--Il me semble que le papier porte une couronne!... Cette
réflexion passa comme un éclair dans cette conscience, et Sabine se
gourmanda de l'avoir faite; mais elle se proposa de chercher le papier
que, la veille, au milieu des terreurs auxquelles elle était en proie,
elle avait jeté dans sa boîte aux lettres.
Après le déjeuner, Calyste sortit en disant à sa femme qu'il allait
rentrer, il monta dans une de ces petites voitures basses à un cheval
par lesquelles on commençait à remplacer l'incommode cabriolet de
nos ancêtres. Il courut en quelques minutes rue des Saints-Pères où
demeurait le vicomte, qu'il pria de lui rendre le petit service de
mentir à charge de revanche, dans le cas où Sabine questionnerait la
vicomtesse. Une fois dehors, Calyste, ayant préalablement demandé
la plus grande vitesse, alla de la rue des Saints-Pères à la rue de
Chartres en quelques minutes; il voulait voir comment Béatrix avait
passé le reste de la nuit. Il trouva l'heureuse infortunée sortie du
bain, fraîche, embellie, et déjeunant de fort bon appétit. Il admira
la grâce avec laquelle cet ange mangeait des œufs à la coque, et
s'émerveilla du déjeuner en or, présent d'un lord mélomane à qui Conti
fit quelques romances pour lesquelles le lord _avait donné ses idées_,
et qui les avait publiées comme de lui. Il écouta quelques traits
piquants dits par son idole dont la grande affaire était de l'amuser
tout en se fâchant et pleurant au moment où il partait. Il crut n'être
resté qu'une demi-heure, et il ne rentra chez lui qu'à trois heures.
Son beau cheval anglais, un cadeau de la vicomtesse de Grandlieu,
semblait sortir de l'eau tant il était trempé de sueur. Par un hasard
que préparent toutes les femmes jalouses, Sabine stationnait à une
fenêtre donnant sur la cour, impatiente de ne pas voir rentrer Calyste,
inquiète sans savoir pourquoi. L'état du cheval dont la bouche écumait
la frappa.
--D'où vient-il? Cette interrogation lui fut soufflée dans l'oreille
par cette puissance qui n'est pas la conscience, qui n'est pas le
démon, qui n'est pas l'ange; mais qui voit, qui pressent, qui nous
montre l'inconnu, qui fait croire à des êtres moraux, à des créatures
nées dans notre cerveau, allant et venant, vivant dans la sphère
invisible des idées.
--D'où viens-tu donc, cher ange? dit-elle à Calyste au-devant de qui
elle descendit jusqu'au premier palier de l'escalier. Abd-el-Kader est
presque fourbu, tu ne devais être qu'un instant dehors, et je t'attends
depuis trois heures....
--Allons, se dit Calyste qui faisait des progrès dans la dissimulation,
je m'en tirerai par un cadeau.--Chère nourrice, répondit-il tout haut à
sa femme en la prenant par la taille avec plus de câlinerie qu'il n'en
eût déployé s'il n'eût pas été coupable, je le vois, il est impossible
d'avoir un secret, quelque innocent qu'il soit, pour une femme qui nous
aime...
--On ne se dit pas de secrets dans un escalier, répondit-elle en riant.
Viens.
Au milieu du salon qui précédait la chambre à coucher, elle vit dans
une glace la figure de Calyste qui, ne se sachant pas observé, laissait
paraître sa fatigue et ses vrais sentiments en ne souriant plus.
--Le secret!... dit-elle en se retournant.
--Tu as été d'un héroïsme de nourrice qui me rend plus cher encore
l'héritier présomptif des du Guénic; j'ai voulu te faire une surprise,
absolument comme un bourgeois de la rue Saint-Denis. On finit en ce
moment pour toi une toilette à laquelle ont travaillé des artistes; ma
mère et ma tante Zéphirine y ont contribué...
[Illustration: OSCAR HUSSON.
Et quand ils retournaient, ils regardaient toujours Oscar,
tapi dans un coin.
(UN DÉBUT DANS LA VIE.)]