»Mademoiselle des Touches n'a pas voulu recevoir Calyste, et

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

QUATRIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

PREMIER LIVRE

PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2

SCÈNES

DE

LA VIE PRIVÉE

TOME IV

BÉATRIX (2e PARTIE)--MODESTE MIGNON--HONORINE

UN DÉBUT DANS LA VIE--LA GRANDE BRETÈCHE

PARIS

Ve Adre HOUSSIAUX, ÉDITEUR

HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS

7, RUE PERRONET, 7

1877

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

MODESTE MIGNON.

Modeste remit la lettre dans son corset et tendit à Dumoy celle

destinée à son père.

(MODESTE MIGNON.)]

PREMIER LIVRE

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

BÉATRIX.

DERNIÈRE PARTIE.

Dans la semaine suivante, après la messe de mariage qui, selon

l'usage de quelques familles du faubourg Saint-Germain, fut célébrée

à sept heures à Saint-Thomas-d'Aquin, Calyste et Sabine montèrent

dans une jolie voiture de voyage, au milieu des embrassements, des

félicitations et des larmes de vingt personnes attroupées ou groupées

sous la marquise de l'hôtel de Grandlieu. Les félicitations venaient

des quatre témoins et des hommes, les larmes se voyaient dans les yeux

de la duchesse de Grandlieu, de sa fille Clotilde, qui toutes deux

tremblaient agitées par la même pensée.

--La voilà lancée dans la vie! Pauvre Sabine, elle est à la merci d'un

homme qui ne s'est pas tout à fait marié de son plein gré.

Le mariage ne se compose pas seulement de plaisirs aussi fugitifs dans

cet état que dans tout autre, il implique des convenances d'humeur, des

sympathies physiques, des concordances de caractère qui font de cette

nécessité sociale un éternel problème. Les filles à marier aussi bien

que les mères connaissent les termes et les dangers de cette loterie;

voilà pourquoi les femmes pleurent à un mariage, tandis que les hommes

sourient. Les hommes croient ne rien hasarder, les femmes savent bien

tout ce qu'elles risquent.

Dans une autre voiture qui précédait celle des mariés, se trouvait

la baronne de Guénic, à qui la duchesse vint dire:--Vous êtes mère,

quoique vous n'ayez eu qu'un fils, tâchez de me remplacer près de ma

chère Sabine!

Sur le devant de cette voiture, on voyait un chasseur qui servait de

courrier, et à l'arrière deux femmes de chambre à qui les cartons et

les paquets mis par-dessus les vaches cachaient le paysage. Les quatre

postillons, vêtus de leurs plus beaux uniformes, car chaque voiture

était attelée de quatre chevaux, portaient tous des bouquets à leur

boutonnière et des rubans à leurs chapeaux que le duc de Grandlieu eut

mille peines à leur faire quitter, même en les payant; le postillon

français est éminemment intelligent, mais il tient à ses plaisanteries:

ceux-là prirent l'argent, et à la barrière ils remirent leurs rubans.

--Allons, adieu, Sabine, dit la duchesse, souviens-toi de ta promesse,

écris-moi souvent. Calyste, je ne vous dis plus rien, mais vous me

comprenez!...

Clotilde, appuyée sur sa plus jeune sœur Athénaïs à qui souriait le

vicomte Juste de Grandlieu, jeta sur la mariée un regard fin à travers

ses larmes, et suivit des yeux la voiture qui disparut au milieu des

batteries réitérées de quatre fouets plus bruyants que des pistolets de

tir. En quelques secondes, le gai convoi atteignit à l'esplanade des

Invalides, gagna par le quai le pont d'Iéna, la barrière de Passy, la

route de Versailles, enfin le grand chemin de la Bretagne.

N'est-il pas au moins singulier que les artisans de la Suisse et

de l'Allemagne, que les grandes familles de France et d'Angleterre

obéissent au même usage et se mettent en voyage après la cérémonie

nuptiale? Les grands se tassent dans une boîte qui roule. Les petits

s'en vont gaiement par les chemins, s'arrêtant dans les bois,

banquetant à toutes les auberges, tant que dure leur joie ou plutôt

leur argent. Le moraliste serait fort embarrassé de décider où se

trouve la plus belle qualité de pudeur, dans celle qui se cache au

public en inaugurant le foyer et la couche domestique comme font les

bons bourgeois, ou dans celle qui se cache à la famille en se publiant

au grand jour des chemins, à la face des inconnus? Les âmes délicates

doivent désirer la solitude et fuir également le monde et la famille.

Le rapide amour qui commence un mariage est un diamant, une perle, un

joyau ciselé par le premier des arts, un trésor à enterrer au fond du

cœur.

Qui peut raconter une lune de miel, si ce n'est la mariée? Et combien

de femmes reconnaîtront ici que cette saison d'incertaine durée (il y

en a d'une seule nuit!) est la préface de la vie conjugale. Les trois

premières lettres de Sabine à sa mère accuseront une situation qui,

malheureusement, ne sera pas neuve pour quelques jeunes mariées et pour

beaucoup de vieilles femmes. Toutes celles qui se sont trouvées pour

ainsi dire gardes-malades d'un cœur ne s'en sont pas, comme Sabine,

aperçues aussitôt. Mais les jeunes filles du faubourg Saint-Germain,

quand elles sont spirituelles, sont déjà femmes par la tête. Avant

le mariage, elles ont reçu du monde et de leur mère le baptême des

bonnes manières. Les duchesses jalouses de léguer leurs traditions,

ignorent souvent la portée de leurs leçons quand elles disent à leurs

filles:--Tel mouvement ne se fait pas.--Ne riez pas de ceci.--On ne

se jette jamais sur un divan, l'on s'y pose.--Quittez ces détestables

façons!--Mais cela ne se fait pas, ma chère! etc. Aussi de bourgeois

critiques ont-ils injustement refusé de l'innocence et des vertus

à des jeunes filles qui sont uniquement, comme Sabine, des vierges

perfectionnées par l'esprit, par l'habitude des grands airs, par

le bon goût, et qui, dès l'âge de seize ans, savaient se servir de

leurs jumelles. Sabine, pour s'être prêtée aux combinaisons inventées

par mademoiselle des Touches pour la marier, devait être de l'école

de mademoiselle de Chaulieu. Cette finesse innée, ces dons de race

rendront peut-être cette jeune femme aussi intéressante que l'héroïne

des _Mémoires de deux jeunes mariées_, lorsqu'on verra l'inutilité de

ces avantages sociaux dans les grandes crises de la vie conjugale,

où souvent ils sont annulés sous le double poids du malheur et de la

passion.

I.

A MADAME LA DUCHESSE DE GRANDLIEU.

Guérande, avril 1838.

«Chère mère, vous saurez bien comprendre pourquoi je n'ai pu vous

écrire en voyage, notre esprit est alors comme les roues. Me voici,

depuis deux jours, au fond de la Bretagne, à l'hôtel du Guénic,

une maison brodée comme une boîte en coco. Malgré les attentions

affectueuses de la famille de Calyste, j'éprouve un vif besoin de

m'envoler vers vous, de vous dire une foule de ces choses qui, je le

sens, ne se confient qu'à une mère. Calyste s'est marié, chère maman,

en conservant un grand chagrin dans le cœur, personne de nous ne

l'ignorait, et vous ne m'avez pas caché les difficultés de ma conduite.

Hélas! elles sont plus grandes que vous ne le supposiez. Ah! chère

maman, quelle expérience nous acquérons en quelques jours, et pourquoi

ne vous dirai-je pas en quelques heures? Toutes vos recommandations

sont devenues inutiles, et vous devinerez comment par cette seule

phrase: J'aime Calyste comme s'il n'était pas mon mari. C'est-à-dire

que si mariée à un autre, je voyageais avec Calyste, je l'aimerais

et haïrais mon mari. Observez donc un homme aimé si complétement,

involontairement, absolument, sans compter tous les autres adverbes

qu'il vous plaira d'ajouter. Aussi ma servitude s'est-elle établie

en dépit de vos bons avis. Vous m'aviez recommandé de rester grande,

noble, digne et fière pour obtenir de Calyste des sentiments qui

ne seraient sujets à aucun changement dans la vie: l'estime, la

considération qui doivent sanctifier une femme au milieu de la famille.

Vous vous étiez élevée avec raison sans doute contre les jeunes femmes

d'aujourd'hui qui, sous prétexte de bien vivre avec leurs maris,

commencent par la facilité, par la complaisance, la bonhomie, la

familiarité, par un abandon un peu trop _fille_, selon vous (un mot que

je vous avoue n'avoir pas encore compris, mais nous verrons plus tard),

et qui, s'il faut vous en croire, en font comme des relais pour arriver

rapidement à l'indifférence et au mépris peut-être.--«Souviens-toi que

tu es une Grandlieu!» m'avez-vous dit à l'oreille. Ces recommandations,

pleines de la maternelle éloquence de Dédalus, ont eu le sort de toutes

les choses mythologiques. Chère mère aimée, pouviez-vous supposer que

je commencerais par cette catastrophe qui termine, selon vous, la lune

de miel des jeunes femmes d'aujourd'hui?

»Quand nous nous sommes vus seuls dans la voiture, Calyste et moi,

nous nous sommes trouvés aussi sots l'un que l'autre en comprenant

toute la valeur d'un premier mot, d'un premier regard, et chacun de

nous, sanctifié par le sacrement, a regardé par sa portière. C'était

si ridicule, que, vers la barrière, monsieur m'a débité, d'une

voix un peu troublée, un discours, sans doute préparé comme toutes

les improvisations, que j'écoutai le cœur palpitant, et que je

prends la liberté de vous abréger. «--Ma chère Sabine, je vous veux

heureuse, et je veux surtout que vous soyez heureuse à votre manière,

a-t-il dit. Ainsi dans la situation où nous sommes au lieu de nous

tromper mutuellement sur nos caractères et sur nos sentiments par

de nobles complaisances, soyons tous deux ce que nous serions dans

quelques années d'ici. Figurez-vous que vous avez un frère en moi,

comme moi je veux voir une sœur en vous.» Quoique ce fût plein de

délicatesse, comme je ne trouvai rien dans ce premier _speech_ de

l'amour conjugal qui répondît à l'empressement de mon âme, je demeurai

pensive après avoir répondu que j'étais animée des mêmes sentiments.

Sur cette déclaration de nos droits à une mutuelle froideur, nous

avons parlé pluie et beau temps, poussière, relais et paysage, le

plus gracieusement du monde, moi riant d'un petit rire forcé, lui

très-rêveur.

»Enfin, en sortant de Versailles, je demandai tout bonnement à Calyste,

que j'appelais mon cher Calyste, comme il m'appelait ma chère Sabine,

s'il pouvait me raconter les événements qui l'avaient mis à deux

doigts de la mort, et auxquels je savais devoir le bonheur d'être sa

femme. Il hésita pendant longtemps. Ce fut entre nous l'objet d'un

petit débat qui dura pendant trois relais, moi, tâchant de me poser

en fille volontaire et décidée à bouder; lui, se consultant sur la

fatale question portée comme un défi par les journaux à Charles X:

_Le Roi cédera-t-il?_ Enfin, après le relais de Verneuil et après

avoir échangé des serments à contenter trois dynasties, de ne jamais

lui reprocher cette folie, de ne pas le traiter froidement, etc., il

me peignit son amour pour madame de Rochefide.--«Je ne veux pas, me

dit-il en terminant, qu'il y ait de secrets entre nous!» Le pauvre

cher Calyste ignorait-il donc que son amie, mademoiselle des Touches

et vous, vous aviez été obligées de me tout avouer, car on n'habille

pas une jeune personne, comme je l'étais le jour du contrat, sans

l'initier à son rôle. On doit tout dire à une mère aussi tendre que

vous. Eh bien, je fus profondément atteinte en voyant qu'il avait obéi

beaucoup moins à mon désir qu'à son envie de parler de cette passion

inconnue. Me blâmerez-vous, ma mère chérie, d'avoir voulu reconnaître

l'étendue de ce chagrin, de cette vive plaie du cœur que vous m'aviez

signalée? Donc, huit heures après avoir été bénis par le curé de

Saint-Thomas-d'Aquin, votre Sabine se trouvait dans la situation assez

fausse d'une jeune épouse écoutant de la bouche même de son mari la

confidence d'un amour trompé, les méfaits d'une rivale! Oui, j'étais

dans le drame d'une jeune femme apprenant officiellement qu'elle devait

son mariage aux dédains d'une vieille blonde. A ce récit, j'ai gagné

ce que je cherchais! Quoi?... direz-vous. Ah! chère mère, j'ai bien

vu assez d'amours s'entraînant les uns les autres sur des pendules ou

sur des devants de cheminée pour mettre cet enseignement en pratique!

Calyste a terminé le poëme de ses souvenirs par la plus chaleureuse

protestation d'un entier oubli de ce qu'il a nommé sa folie. Toute

protestation a besoin de signature. L'heureux infortuné m'a pris la

main, l'a portée à ses lèvres; puis il l'a gardée entre ses mains

pendant longtemps. Une déclaration s'en est suivie; celle-là m'a semblé

plus conforme que la première à notre état civil, quoique nos bouches

n'aient pas dit une seule parole. J'ai dû ce bonheur à ma verveuse

indignation sur le mauvais goût d'une femme assez sotte pour ne pas

avoir aimé mon beau, mon ravissant Calyste...

»On m'appelle pour jouer à un jeu de cartes que je n'ai pas encore

compris. Je continuerai demain. Vous quitter dans ce moment pour faire

la cinquième à la _mouche_, ceci n'est possible qu'au fond de la

Bretagne!...

Mai.

»Je reprends le cours de mon Odyssée. La troisième journée, vos enfants

n'employaient plus le _vous_ cérémonieux, mais le _tu_ des amants. Ma

belle-mère, enchantée de nous voir heureux, a tâché de se substituer à

vous, chère mère, et, comme il arrive à tous ceux qui prennent un rôle

avec le désir d'effacer des souvenirs, elle a été si charmante, qu'elle

a été presque vous pour moi. Sans doute elle a deviné l'héroïsme de ma

conduite, car, au début du voyage, elle cachait trop ses inquiétudes

pour ne pas les rendre visibles par l'excès des précautions.

»Quand j'ai vu surgir les tours de Guérande, j'ai dit à l'oreille de

votre gendre: «--L'as-tu bien oubliée?» Mon mari, devenu _mon ange_,

ignorait sans doute les richesses d'une affection naïve et sincère,

car ce petit mot l'a rendu presque fou de joie. Malheureusement le

désir de faire oublier madame de Rochefide m'a menée trop loin. Que

voulez-vous? j'aime, et je suis presque portugaise, car je tiens

plus de vous que de mon père. Calyste a tout accepté de moi, comme

acceptent les enfants gâtés, il est fils unique d'abord. Entre nous,

je ne donnerai pas ma fille, si jamais j'ai des filles, à un fils

unique. C'est bien assez de se mettre à la tête d'un tyran, et j'en

vois plusieurs dans un fils unique. Ainsi donc nous avons interverti

les rôles, je me suis comportée comme une femme dévouée. Il y a des

dangers dans un dévouement dont on profite, on y perd sa dignité. Je

vous annonce donc le naufrage de cette demi-vertu. La dignité n'est

qu'un paravent placé par l'orgueil et derrière lequel nous enrageons

à notre aise. Que voulez-vous, maman?... vous n'étiez pas là, je me

voyais devant un abîme. Si j'étais restée dans ma dignité, j'aurais

eu les froides douleurs d'une sorte de fraternité qui certes serait

tout simplement devenue de l'indifférence. Et quel avenir me serais-je

préparé? Mon dévouement a eu pour résultat de me rendre l'esclave

de Calyste. Reviendrai-je de cette situation? nous verrons; quant à

présent, elle me plaît. J'aime Calyste, je l'aime absolument avec la

folie d'une mère qui trouve bien tout ce que fait son fils, même quand

elle est un peu battue par lui.

15 mai.

»Jusqu'à présent donc, chère maman, le mariage s'est présenté pour moi

sous une forme charmante. Je déploie toute ma tendresse pour le plus

beau des hommes qu'une sotte a dédaigné pour un croque-note, car cette

femme est évidemment une sotte et une sotte froide, la pire espèce de

sottes. Je suis charitable dans ma passion légitime, je guéris des

blessures en m'en faisant d'éternelles. Oui, plus j'aime Calyste, plus

je sens que je mourrais de chagrin si notre bonheur actuel cessait. Je

suis d'ailleurs l'adoration de toute cette famille et de la société

qui se réunit à l'hôtel du Guénic, tous personnages nés dans des

tapisseries de haute lice, et qui s'en sont détachés pour prouver que

l'impossible existe. Un jour, où je serai seule, je vous peindrai ma

tante Zéphirine, mademoiselle de Pen-Hoël, le chevalier du Halga, les

demoiselles Kergarouët, etc. Il n'y a pas jusqu'aux deux domestiques

qu'on me permettra, je l'espère, d'emmener à Paris, Mariotte et

Gasselin, qui ne me regardent comme un ange descendu de sa place dans

le ciel, et qui tressaillent encore quand je leur parle, qui ne soient

des figures à mettre sous verre.

»Ma belle-mère nous a solennellement installés dans les appartements

précédemment occupés par elle et par feu son mari. Cette scène a

été touchante. «--J'ai vécu toute ma vie de femme, heureuse ici,

nous a-t-elle dit, que ce vous soit un heureux présage, mes chers

enfants.» Et elle a pris la chambre de Calyste. Cette sainte femme

semblait vouloir se dépouiller de ses souvenirs et de sa noble vie

conjugale pour nous en investir. La province de Bretagne, cette ville,

cette famille de mœurs antiques, tout, malgré des ridicules qui

n'existent que pour nous autres rieuses Parisiennes, a quelque chose

d'inexplicable, de grandiose jusque dans ses minuties qu'on ne peut

définir que par le mot _sacré_. Tous les tenanciers des vastes domaines

de la maison du Guénic, rachetés comme vous savez par mademoiselle des

Touches que nous devons aller voir à son couvent, sont venus en corps

nous saluer. Ces braves gens, en habits de fête, exprimant tous une

vive joie de savoir Calyste redevenu réellement leur maître, m'ont fait

comprendre la Bretagne, la féodalité, la vieille France. Ce fut une

fête que je ne veux pas vous peindre, je vous la raconterai. La base

de tous les baux a été proposée par ces _gars_ eux-mêmes, nous les

signerons après l'inspection que nous allons passer de _nos_ terres

engagées depuis cent cinquante ans!... Mademoiselle de Pen-Hoël nous

a dit que les gars avaient accusé les revenus avec une véracité peu

croyable à Paris. Nous partirons dans trois jours, et nous irons à

cheval. A mon retour, chère mère, je vous écrirai; mais que pourrai-je

vous dire, si déjà mon bonheur est au comble? Je vous écrirai donc ce

que vous savez déjà, c'est-à-dire combien je vous aime.»

II.

DE LA MÊME A LA MÊME.

Nantes, juin.

«Après avoir joué le rôle d'une châtelaine adorée de ses vassaux comme

si la révolution de 1830 et celle de 1789 n'avaient jamais abattu de

bannières, après des cavalcades dans les bois, des haltes dans les

fermes, des dîners sur de vieilles tables et sur du linge centenaire

pliant sous des platées homériques servies dans de la vaisselle

antédiluvienne, après avoir bu des vins exquis dans des gobelets comme

en manient les faiseurs de tours, et des coups de fusil au dessert! et

des Vive les du Guénic, à étourdir! et des bals dont tout l'orchestre

est un _biniou_ dans lequel un homme souffle pendant des dix heures de

suite! et des bouquets! et des jeunes mariées qui se sont fait bénir

pour nous! et de bonnes lassitudes dont le remède se trouve au lit en

des sommeils que je ne connaissais pas, et des réveils délicieux où

l'amour est radieux comme le soleil qui rayonne sur vous et scintille

avec mille mouches qui bourdonnent en bas-breton!... enfin, après un

grotesque séjour au château du Guénic où les fenêtres sont des portes

cochères, et où les vaches pourraient paître dans les prairies de la

salle, mais que nous avons juré d'arranger, de réparer, pour y venir

tous les ans aux acclamations des gars du clan de Guénic dont l'un

portait notre bannière, je suis à Nantes!...

»Ah! quelle journée que celle de notre arrivée au Guénic! Le recteur

est venu, ma mère, avec son clergé, tous couronnés de fleurs, nous

recevoir, nous bénir en exprimant une joie..... j'en ai les larmes aux

yeux en t'écrivant. Et ce fier Calyste, qui jouait son rôle de seigneur

comme un personnage de Walter Scott. Monsieur recevait les hommages

comme s'il se trouvait en plein treizième siècle. J'ai entendu les

filles, les femmes se disant:--Quel joli seigneur nous avons! comme

dans un chœur d'opéra-comique. Les Anciens discutaient entre eux la

ressemblance de Calyste avec les du Guénic qu'ils avaient connus. Ah!

la noble et sublime Bretagne, quel pays de croyance et de religion!

Mais le progrès la guette, on y fait des ponts, des routes; les idées

viendront, et adieu le sublime. Les paysans ne seront certes jamais

ni si libres ni si fiers que je les ai vus, quand on leur aura prouvé

qu'ils sont les égaux de Calyste, si toutefois ils veulent le croire.

»Après le poëme de cette restauration pacifique et les contrats signés,

nous avons quitté ce ravissant pays toujours fleuri, gai, sombre et

désert tour à tour, et nous sommes venus agenouiller ici notre bonheur

devant celle à qui nous le devons. Calyste et moi nous éprouvions le

besoin de remercier la postulante de la Visitation. En mémoire d'elle,

il écartèlera son écu de celui des des Touches qui est: _parti coupé,

tranché, taillé d'or et de sinople_. Il prendra l'un des aigles

d'argent pour un de ses supports, et lui mettra dans le bec cette jolie

devise de femme: _Souviègne-vous!_ Nous sommes donc allés hier au

couvent des dames de la Visitation où nous a menés l'abbé Grimont, un

ami de la famille du Guénic, qui nous a dit que votre chère Félicité,

maman, était une sainte; elle ne peut pas être autre chose pour lui,

puisque cette illustre conversion l'a fait nommer vicaire-général du

diocèse.

»Mademoiselle des Touches n'a pas voulu recevoir Calyste, et n'a vu

que moi. Je l'ai trouvée un peu changée, pâlie et maigrie; elle m'a

paru bien heureuse de ma visite.--«Dis à Calyste, s'est-elle écriée

tout bas, que c'est une affaire de conscience et d'obéissance si je

ne le veux pas voir, car on me l'a permis; mais je préfère ne pas

acheter ce bonheur de quelques minutes par des mois de souffrance. Ah!

si tu savais combien j'ai de peine à répondre quand on me demande:--A

quoi pensez-vous? La maîtresse des novices ne peut pas comprendre

l'étendue et le nombre des idées qui me passent par la tête comme des

tourbillons. Par instants je revois l'Italie ou Paris avec tous leurs

spectacles, tout en pensant à Calyste qui, dit-elle avec cette façon

poétique si admirable et que vous connaissez, est le soleil de ses

souvenirs... J'étais trop vieille pour être acceptée aux Carmélites, et

je me suis donnée à l'ordre de saint François de Sales uniquement parce

qu'il a dit: «--Je vous déchausserai la tête au lieu de vous déchausser

les pieds!» en se refusant à ces austérités qui brisent le corps. C'est

en effet la tête qui pèche. Le saint évêque a donc bien fait de rendre

sa règle austère pour l'intelligence et terrible contre la volonté!...

Voilà ce que je désirais, car ma tête est la vraie coupable, elle m'a

trompée sur mon cœur jusqu'à cet âge fatal de quarante ans où si l'on

est pendant quelques moments quarante fois plus heureuse que les jeunes

femmes, on est plus tard cinquante fois plus malheureuse qu'elles... Eh

bien, mon enfant, es-tu contente? m'a-t-elle demandé en cessant avec un

visible plaisir de parler d'elle.--Vous me voyez dans l'enchantement

de l'amour et du bonheur! lui ai-je répondu.--Calyste est aussi bon

et naïf qu'il est noble et beau, m'a-t-elle dit gravement. Je t'ai

instituée mon héritière; tu possèdes, outre ma fortune, le double

idéal que j'ai rêvé... Je m'applaudis de ce que j'ai fait, a-t-elle

repris après une pause. Maintenant, mon enfant, ne t'abuse pas. Vous

avez facilement saisi le bonheur, vous n'aviez que la main à étendre,

mais pense à le conserver. Quand tu ne serais venue ici que pour en

remporter les conseils de mon expérience, ton voyage serait bien payé.

Calyste subit en ce moment une passion communiquée, tu ne l'as pas

inspirée. Pour rendre ta félicité durable, tâche, ma petite, d'unir

ce principe au premier. Dans votre intérêt à tous deux, essaie d'être

capricieuse, sois coquette, un peu dure, il le faut. Je ne te conseille

pas d'odieux calculs, ni la tyrannie, mais la science. Entre l'usure et

la prodigalité, ma petite, il y a l'économie. Sache prendre honnêtement

un peu d'empire sur Calyste. Voici les dernières paroles mondaines que

je prononcerai, je les tenais en réserve pour toi, car j'ai tremblé

dans ma conscience de t'avoir sacrifiée pour sauver Calyste! attache-le

bien à toi, qu'il ait des enfants, qu'il respecte en toi leur mère...

Enfin, me dit-elle d'une voix émue, arrange-toi de manière qu'il ne

revoie jamais Béatrix!...» Ce nom nous a plongées toutes les deux dans

une sorte de torpeur, et nous sommes restées les yeux dans les yeux

l'une de l'autre échangeant la même inquiétude vague.--«Retournez-vous

à Guérande? me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien, n'allez

jamais aux Touches.... J'ai eu tort de vous donner ce bien.--Et

pourquoi?--Enfant! les Touches sont pour toi le cabinet de Barbe-Bleue,

car il n'y a rien de plus dangereux que de réveiller une passion qui

dort.»

»Je vous donne en substance, chère mère, le sens de notre conversation.

Si mademoiselle des Touches m'a fait beaucoup causer, elle m'a donné

d'autant plus à penser que, dans l'enivrement de ce voyage et de mes

séductions avec mon Calyste, j'avais oublié la grave situation morale

dont je vous parlais dans ma première lettre.

»Après avoir bien admiré Nantes, une charmante et magnifique ville,

après être allés voir sur la place Bretagne l'endroit où Charette

est si noblement tombé, nous avons projeté de revenir par la Loire à

Saint-Nazaire, puisque nous avions fait déjà par terre la route de

Nantes à Guérande. Décidément, un bateau à vapeur ne vaut pas une

voiture. Le voyage en public est une invention de monstre moderne,

le Monopole. Trois jeunes dames de Nantes assez jolies se démenaient

sur le pont atteintes de ce que j'ai appelé le kergarouëtisme, une

plaisanterie que vous comprendrez quand je vous aurai peint les

Kergarouët. Calyste s'est très bien comporté. En vrai gentilhomme,

il ne m'a pas affichée. Quoique satisfaite de son bon goût, de même

qu'un enfant à qui l'on a donné son premier tambour, j'ai pensé que

j'avais une magnifique occasion d'essayer le système recommandé par

Camille Maupin, car ce n'est certes pas la postulante qui m'avait

parlé. J'ai pris un petit air boudeur, et Calyste s'en est très

gentiment alarmé. A cette demande:--Qu'as-tu?... jetée à mon oreille,

j'ai répondu la vérité:--Je n'ai rien! Et j'ai bien reconnu là le

peu de succès qu'obtient d'abord la Vérité. Le mensonge est une arme

décisive dans les cas où la célérité doit sauver les femmes et les

empires. Calyste est devenu très-pressant, très-inquiet. Je l'ai mené

à l'avant du bateau, dans un tas de cordages; et là, d'une voix pleine

d'alarmes, sinon de larmes, je lui ai dit les malheurs, les craintes

d'une femme dont le mari se trouve être le plus beau des hommes!....

«--Ah! Calyste, me suis-je écriée, il y a dans notre union un affreux

malheur, vous ne m'avez pas aimée, vous ne m'avez pas choisie! Vous

n'êtes pas resté planté sur vos pieds comme une statue en me voyant

pour la première fois! C'est mon cœur, mon attachement, ma tendresse

qui sollicitent votre affection, et vous me punirez quelque jour de

vous avoir apporté moi-même les trésors de mon pur, de mon involontaire

amour de jeune fille!... Je devrais être mauvaise, coquette, et je ne

me sens pas de force contre vous... Si cette horrible femme, qui vous

a dédaigné, se trouvait à ma place ici, vous n'auriez pas aperçu ces

deux affreuses Bretonnes, que l'octroi de Paris classerait parmi le

bétail...» Calyste, ma mère, a eu deux larmes dans les yeux, il s'est

retourné pour me les cacher, il a vu la Basse-Indre, et a couru dire au

capitaine de nous y débarquer.

»On ne tient pas contre de telles réponses, surtout quand elles sont

accompagnées d'un séjour de trois heures dans une chétive auberge de

la Basse-Indre, où nous avons déjeuné de poisson frais dans une petite

chambre comme en peignent les peintres de genre, et par les fenêtres

de laquelle on entendait mugir les forges d'Indret à travers la belle

nappe de la Loire. En voyant comment tournaient les expériences de

l'Expérience, je me suis écriée:--Ah! chère Félicité!.... Calyste,

incapable de soupçonner les conseils de la religieuse et la duplicité

de ma conduite, a fait un divin calembour; il m'a coupé la parole en

me répondant:--Gardons-en le souvenir? nous enverrons un artiste pour

copier ce paysage. Non, j'ai ri, chère maman, à déconcerter Calyste

et je l'ai vu bien près de se fâcher.--Mais, lui dis-je, il y a de ce

paysage, de cette scène, un tableau dans mon cœur qui ne s'effacera

jamais, et d'une couleur inimitable.

»Ah! ma mère, il m'est impossible de mettre ainsi les apparences

de la guerre ou de l'inimitié dans mon amour. Calyste fera de moi

tout ce qu'il voudra. Cette larme est la première, je pense, qu'il

m'ait donnée, ne vaut-elle pas mieux que la seconde déclaration de

nos droits?... Une femme sans cœur serait devenue dame et maîtresse

après la scène du bateau, moi, je me suis reperdue. D'après votre

système, plus je deviens femme, plus je me fais _fille_, car je suis

affreusement lâche avec le bonheur, je ne tiens pas contre un regard de

mon seigneur. Non! je ne m'abandonne pas à son amour, je m'y attache

comme une mère presse son enfant contre son sein en craignant quelque

malheur.»

III.

DE LA MÊME A LA MÊME.

Juillet, Guérande.

«Ah! chère maman, au bout de trois mois connaître la jalousie! Voilà

mon cœur bien complet, j'y sens une haine profonde et un profond

amour! Je suis plus que trahie, je ne suis pas aimée!...... Suis-je

heureuse d'avoir une mère, un cœur où je puisse crier à mon aise!...

Nous autres femmes, qui sommes encore un peu jeunes filles, il suffit

qu'on nous dise: «Voici une clef tachée de sang, au milieu de toutes

celles de votre palais, entrez partout, jouissez de tout, mais

gardez-vous d'aller aux Touches!» pour que nous entrions là, les pieds

chauds, les yeux allumés de la curiosité d'Ève. Quelle irritation

mademoiselle des Touches avait mise dans mon amour! Mais aussi pourquoi

m'interdire les Touches? Qu'est-ce qu'un bonheur comme le mien qui

dépendrait d'une promenade, d'un séjour dans un bouge de Bretagne? Et

qu'ai-je à craindre? Enfin, joignez aux raisons de madame Barbe-Bleue

le désir qui mord toutes les femmes de savoir si leur pouvoir est

précaire ou solide, et vous comprendrez comment un jour j'ai demandé

d'un petit air indifférent: «--Qu'est-ce que les Touches?--Les Touches

sont à vous, m'a dit ma divine belle-mère.--Si Calyste n'avait jamais

mis le pied aux Touches!... s'écria ma tante Zéphirine en hochant la

tête.--Mais il ne serait pas mon mari, dis-je à ma tante.--Vous savez

donc ce qui s'y est passé? m'a répliqué finement ma belle-mère.--C'est

un lieu de perdition, a dit mademoiselle de Pen-Hoël, mademoiselle

des Touches y a fait bien des péchés dont elle demande maintenant

pardon à Dieu.--Cela n'a-t-il pas sauvé l'âme de cette noble fille,

et fait la fortune d'un couvent? s'est écrié le chevalier du Halga;

l'abbé Grimont m'a dit qu'elle avait donné cent mille francs aux

dames de la Visitation.--Voulez-vous aller aux Touches? m'a demandé

ma belle-mère, ça vaut la peine d'être vu.--Non! non,» ai-je dit

vivement. Cette petite scène ne vous semble-t-elle pas une page de

quelque drame diabolique? elle est revenue sous vingt prétextes. Enfin,

ma belle-mère m'a dit: «--Je comprends pourquoi vous n'allez pas aux

Touches, vous avez raison.» Oh! vous avouerez, maman, que ce coup de

poignard involontairement donné vous aurait décidée à savoir si votre

bonheur reposait sur des bases si frêles, qu'il dût périr sous tel ou

tel lambris. Il faut rendre justice à Calyste, il ne m'a jamais proposé

de visiter cette chartreuse devenue son bien. Nous sommes des créatures

dénuées de sens, dès que nous aimons; car ce silence, cette réserve

m'ont piquée, et je lui ai dit un jour: «--Que crains-tu donc de voir

aux Touches que toi seul n'en parles pas?--Allons-y,» dit-il.

»J'ai donc été prise comme toutes les femmes qui veulent se laisser

prendre, et qui s'en remettent au hasard pour dénouer le nœud gordien

de leur indécision. Et nous sommes allés aux Touches. C'est charmant,

c'est d'un goût profondément artiste, et je me plais dans cet abîme

où mademoiselle des Touches m'avait tant défendu d'aller. Toutes les

fleurs vénéneuses sont charmantes, Satan les a semées, car il y a les

fleurs du diable et les fleurs de Dieu! nous n'avons qu'à rentrer en

nous-mêmes pour voir qu'ils ont créé le monde de moitié. Quelles âcres

délices dans cette situation où je jouais non pas avec le feu, mais

avec les cendres!... J'étudiais Calyste, il s'agissait de savoir si

tout était bien éteint, et je veillais aux courants d'air, croyez-moi!

J'épiais son visage en allant de pièce en pièce, de meuble en meuble,

absolument comme les enfants qui cherchent un objet caché. Calyste

m'a paru pensif, mais j'ai cru d'abord avoir vaincu. Je me suis

sentie assez forte pour parler de madame de Rochefide que, depuis

l'aventure du rocher au Croisic, l'appelle Rocheperfide. Enfin, nous

sommes allés voir le fameux buis où s'est arrêtée Béatrix quand il l'a

jetée à la mer pour qu'elle ne fût à personne.--«Elle doit être bien

légère pour être restée là, ai-je dit en riant. Calyste a gardé le

silence.--Respectons les morts, ai-je dit en continuant. Calyste est

resté silencieux.--T'ai-je déplu?--Non, mais cesse de galvaniser cette

passion, a-t-il répondu.» Quel mot!... Calyste, qui m'en a vue triste,

a redoublé de soins et de tendresse pour moi.

Août.

»J'étais, hélas! au fond de l'abîme, et je m'amusais, comme les

innocentes de tous les mélodrames, à y cueillir des fleurs. Tout à

coup une pensée horrible a chevauché dans mon bonheur, comme le cheval

de la ballade allemande. J'ai cru deviner que l'amour de Calyste

s'agrandissait de ses réminiscences, qu'il reportait sur moi les orages

que je ravivais, en lui rappelant les coquetteries de cette affreuse

Béatrix. Cette nature malsaine et froide, persistante et molle, qui

tient du mollusque et du corail, ose s'appeler Béatrix!... Déjà, ma

chère mère, me voilà forcée d'avoir l'œil à un soupçon quand mon

cœur est tout à Calyste, et n'est-ce pas une grande catastrophe que

l'œil l'ait emporté sur le cœur, que le soupçon enfin se soit trouvé

justifié? Voici comment.--«Ce lieu m'est cher, ai-je dit à Calyste un

matin, car je lui dois mon bonheur, aussi te pardonné-je de me prendre

quelquefois pour une autre...» Ce loyal Breton a rougi, je lui ai sauté

au cou, mais j'ai quitté les Touches, et je n'y reviendrai jamais.

»A la force de la haine qui me fait souhaiter la mort de madame de

Rochefide, oh! mon Dieu naturellement d'une fluxion de poitrine, d'un

accident quelconque, j'ai reconnu l'étendue, la puissance de mon amour

pour Calyste. Cette femme est venue troubler mon sommeil, je la vois en

rêve, dois-je donc la rencontrer?... Ah! la postulante de la Visitation

avait raison!... Les Touches sont un lieu fatal, Calyste y a retrouvé

ses impressions, elles sont plus fortes que les délices de notre amour.

Sachez, ma chère mère, si madame de Rochefide est à Paris, car alors je

resterai dans nos terres de Bretagne. Pauvre mademoiselle des Touches

qui se repent maintenant de m'avoir fait habiller en Béatrix pour le

jour du contrat, afin de faire réussir son plan, si elle apprenait

jusqu'à quel point je viens d'être prise pour notre odieuse rivale!...

que dirait-elle? Mais c'est une prostitution! je ne suis plus moi, j'ai

honte. Je suis en proie à une envie furieuse de fuir Guérande et les

sables du Croisic.

25 août.

»Décidément, je retourne aux ruines du Guénic. Calyste, assez inquiet

de mon inquiétude, m'emmène. Ou il connaît peu le monde s'il ne devine

rien, ou s'il sait la cause de ma fuite, il ne m'aime pas. Je tremble

tant de trouver une affreuse certitude si je la cherche, que je me

mets, comme les enfants, les mains devant les yeux pour ne pas entendre

une détonation. Oh! ma mère, je ne suis pas aimée du même amour que je

me sens au cœur. Calyste est charmant, c'est vrai; mais quel homme,

à moins d'être un monstre, ne serait pas, comme Calyste, aimable et

gracieux, en recevant toutes les fleurs écloses dans l'âme d'une jeune

fille de vingt ans, élevée par vous, pure comme je le suis, aimante, et

que bien des femmes vous ont dit être belle...

Au Guénic, 18 septembre.

»L'a-t-il oubliée? Voilà l'unique pensée qui retentit comme un remords

dans mon âme! Ah! chère maman, toutes les femmes ont-elles eu comme

moi des souvenirs à combattre?... On ne devrait marier que des jeunes

gens innocents à des jeunes filles pures! Mais c'est une décevante

utopie, il vaut mieux avoir sa rivale dans le passé que dans l'avenir.

Ah! plaignez-moi, ma mère, quoiqu'en ce moment je sois heureuse,

heureuse comme une femme qui a peur de perdre son bonheur et qui s'y

accroche!... Une manière de le tuer quelquefois, dit Clotilde.

»Je m'aperçois que depuis cinq mois je ne pense qu'à moi, c'est-à-dire

à Calyste. Dites à ma sœur Clotilde que ses tristes sagesses me

reviennent parfois; elle est bien heureuse d'être fidèle à un mort,

elle ne craint plus de rivale. J'embrasse ma chère Athénaïs, je vois

que Juste en est fou. D'après ce que vous m'en dites dans votre

dernière lettre, il a peur qu'on ne la lui donne pas. Cultivez cette

crainte comme une fleur précieuse. Athénaïs sera la maîtresse, et

moi qui tremblais de ne pas obtenir Calyste de lui-même, je serai

servante. Mille tendresses, chère maman. Ah! si mes terreurs n'étaient

pas vaines, Camille Maupin m'aurait vendu sa fortune bien cher. Mes

affectueux respects à mon père.»

Ces lettres expliquent parfaitement la situation secrète de la femme

et du mari. Si pour Sabine son mariage était un mariage d'amour,

Calyste y voyait un mariage de convenance, et les joies de la lune

de miel n'avaient pas obéi tout à fait au système légal de la

communauté. Pendant le séjour des deux mariés en Bretagne, les travaux

de restauration, les dispositions et l'ameublement de l'hôtel du

Guénic avaient été conduits par le célèbre architecte Grindot, sous

la surveillance de Clotilde, de la duchesse et du duc de Grandlieu.

Toutes les mesures avaient été prises pour qu'au mois de décembre

1838 le jeune ménage pût revenir à Paris. Sabine s'installa donc rue

de Bourbon avec plaisir, moins pour jouer à la maîtresse de maison

que pour savoir ce que sa famille penserait de son mariage. Calyste,

en bel indifférent, se laissa guider volontiers dans le monde par sa

belle-sœur Clotilde, et par sa belle-mère, qui lui surent gré de cette

obéissance. Il y obtint la place due à son nom, à sa fortune et à son

alliance. Le succès de sa femme, comptée comme une des plus charmantes,

les distractions que donne la haute société, les devoirs à remplir, les

amusements de l'hiver à Paris, rendirent un peu de force au bonheur

du ménage en y produisant à la fois des excitants et des intermèdes.

Sabine, trouvée heureuse par sa mère et sa sœur qui virent dans la

froideur de Calyste un effet de son éducation anglaise, abandonna ses

idées noires; elle entendit envier son sort par tant de jeunes femmes

mal mariées, qu'elle renvoya ses terreurs au pays des chimères. Enfin,

la grossesse de Sabine compléta les garanties offertes par cette

union du genre neutre, une de celles dont augurent bien les femmes

expérimentées. En octobre 1839, la jeune baronne du Guénic eut un fils

et fit la folie de le nourrir, selon le calcul de toutes les femmes

en pareil cas. Comment ne pas être entièrement mère quand on a eu son

enfant d'un mari vraiment idolâtré? Vers la fin de l'été suivant, en

août 1840, Sabine était donc encore nourrice. Pendant un séjour de deux

ans à Paris, Calyste s'était tout à fait dépouillé de cette innocence

dont les prestiges avaient décoré ses débuts dans le monde de la

passion. Calyste s'était lié naturellement avec le jeune duc Georges de

Maufrigneuse, marié comme lui nouvellement à une héritière, Berthe de

Cinq-Cygne; avec le vicomte Savinien de Portenduère, avec le duc et la

duchesse de Rhétoré, le duc et la duchesse de Lenoncourt-Chaulieu, avec

tous les habitués du salon de sa belle-mère. La Richesse a des heures

funestes, des oisivetés que Paris sait, plus qu'aucune autre capitale,

amuser, charmer, intéresser. Au contact de ces jeunes maris qui

laissent les plus nobles, les plus belles créatures pour les délices

du cigare et du whist, pour les sublimes conversations du club, ou

pour les préoccupations du _turf_, bien des vertus domestiques furent

atteintes chez le jeune gentilhomme breton. Le maternel désir d'une

femme qui ne veut pas ennuyer son mari, vient toujours en aide aux

dissipations des jeunes mariés. Une femme est si fière de voir revenir

à elle un homme à qui elle laisse toute sa liberté!...

Un soir, en octobre de cette année, pour fuir les cris d'un enfant en

sevrage, Calyste, à qui Sabine ne pouvait pas voir sans douleur un

pli au front, alla, conseillé par elle, aux Variétés, où l'on donnait

une pièce nouvelle. Le valet de chambre, chargé de louer une stalle

à l'orchestre, l'avait prise assez près de cette partie de la salle

appelée l'avant-scène. Au premier entr'acte, en regardant autour

de lui, Calyste aperçut, dans une des deux loges d'avant-scène, au

rez-de-chaussée, à quatre pas de lui, madame de Rochefide.

Béatrix à Paris! Béatrix en public! ces deux idées traversèrent le

cœur de Calyste comme deux flèches. La revoir après trois ans bientôt!

Comment expliquer le bouleversement qui se fit dans l'âme d'un amant

qui, loin d'oublier, avait quelquefois si bien épousé Béatrix dans sa

femme, que sa femme s'en était aperçue! A qui peut-on expliquer que le

poëme d'un amour perdu, méconnu, mais toujours vivant dans le cœur du

mari de Sabine, y rendit obscures les suavités conjugales, la tendresse

ineffable de la jeune épouse. Béatrix devint la lumière, le jour, le

mouvement, la vie et l'inconnu; tandis que Sabine fut le devoir, les

ténèbres, le prévu! L'une fut en un moment le plaisir, et l'autre

l'ennui. Ce fut un coup de foudre. Dans sa loyauté, le mari de Sabine

eut la noble pensée de quitter la salle. A la sortie de l'orchestre,

il vit la porte de la loge entr'ouverte, et ses pieds l'y menèrent en

dépit de sa volonté. Le jeune Breton y trouva Béatrix entre deux hommes

des plus distingués, Canalis et Nathan, un homme politique et un homme

littéraire. Depuis bientôt trois ans que Calyste ne l'avait vue, madame

de Rochefide avait étonnamment changé; mais, quoique sa métamorphose

eût atteint la femme, elle devait n'en être que plus poétique et plus

attrayante pour Calyste. Jusqu'à l'âge de trente ans, les jolies femmes

de Paris ne demandent qu'un vêtement à la toilette; mais en passant

sous le porche fatal de la trentaine, elles cherchent des armes, des

séductions, des embellissements dans les chiffons; elles se composent

des grâces, elles y trouvent des moyens, elles y prennent un caractère,

elles s'y rajeunissent, elles étudient les plus légers accessoires,

elles passent enfin de la nature à l'art. Madame de Rochefide venait

de subir les péripéties du drame qui, dans cette histoire des mœurs

françaises au XIXe siècle, s'appelle la Femme Abandonnée. Elle avait

été quittée la première par Conti; naturellement elle était devenue une

grande artiste en toilette, en coquetterie et en fleurs artificielles.

--Comment Conti n'est-il pas ici? demanda tout bas Calyste à Canalis

après avoir fait les salutations banales par lesquelles commencent les

entrevues les plus solennelles quand elles ont lieu publiquement.

L'ancien grand poëte du Faubourg Saint-Germain, deux fois ministre et

redevenu pour la quatrième fois un orateur aspirant à quelque nouveau

ministère, se mit significativement un doigt sur les lèvres. Ce geste

expliqua tout.

--Je suis bien heureuse de vous voir, dit chattement Béatrix à Calyste.

Je me disais en vous reconnaissant là, sans être aperçue tout d'abord,

que vous ne me renieriez pas, vous!--Ah! mon Calyste, pourquoi vous

êtes-vous marié? lui dit-elle à l'oreille, et avec une petite sotte

encore!...

Dès qu'une femme parle à l'oreille d'un nouveau venu dans sa loge en

le faisant asseoir à côté d'elle, les gens du monde ont toujours un

prétexte pour la laisser seule avec lui.

--Venez-vous, Nathan? dit Canalis. Madame la marquise me permettra

d'aller dire un mot à d'Arthez, que je vois avec la princesse de

Cadignan; il s'agit d'une combinaison de tribune pour la séance de

demain.

Cette sortie de bon goût permit à Calyste de se remettre du choc

qu'il venait de subir; mais il acheva de perdre son esprit et sa

force en aspirant la senteur, pour lui charmante et vénéneuse, de la

poésie composée par Béatrix. Madame de Rochefide, devenue osseuse et

filandreuse, dont le teint s'était presque décomposé, maigrie, flétrie,

les yeux cernés, avait ce soir-là fleuri ses ruines prématurées

par les conceptions les plus ingénieuses de l'Article-Paris. Elle

avait imaginé, comme toutes les femmes abandonnées, de se donner

l'air vierge, en rappelant, par beaucoup d'étoffes blanches, les

filles en _a_ d'Ossian, si poétiquement peintes par Girodet. Sa

chevelure blonde enveloppait sa figure allongée par des flots de

boucles où ruisselaient les clartés de la rampe attirées par le

luisant d'une huile parfumée. Son front pâle étincelait. Elle avait

mis imperceptiblement du rouge dont l'éclat trompait l'œil sur la

blancheur fade de son teint refait à l'eau de son. Une écharpe d'une

finesse à faire douter que des hommes eussent ainsi travaillé la soie,

était tortillée à son cou de manière à en diminuer la longueur, à le

cacher, à ne laisser voir qu'imparfaitement des trésors habilement

sertis par le corset. Sa taille était un chef-d'œuvre de composition.

Quant à sa pose, un mot suffit, elle valait toute la peine qu'elle

avait prise à la chercher. Ses bras maigris, durcis, paraissaient à

peine sous les bouffants à effets calculés de ses manches larges. Elle

offrait ce mélange de lueurs et de soieries brillantes, de gaze et de

cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement, qu'on a nommé le

_je ne sais quoi_. Tout le monde sait en quoi consiste le _je ne sais

quoi_. C'est beaucoup d'esprit, de goût et d'envie de plaire. Béatrix

était donc une pièce à décor, à changement et prodigieusement machinée.

La représentation de ces féeries qui sont aussi très-habilement

dialoguées rend fous les hommes doués de franchise, car ils éprouvent

par la loi des contrastes un désir effréné de jouer avec les artifices.

C'est faux et entraînant, c'est cherché, mais agréable, et certains

hommes adorent ces femmes qui jouent à la séduction comme on joue

aux cartes. Voici pourquoi. Le désir de l'homme est un syllogisme

qui conclut de cette science extérieure aux secrets théorèmes de la

volupté. L'esprit se dit sans parole:--Une femme qui sait se créer si

belle doit avoir de bien autres ressources dans la passion. Et c'est

vrai. Les femmes abandonnées sont celles qui aiment, les conservatrices

sont celles qui savent aimer. Or si cette leçon d'Italien avait été

cruelle pour l'amour-propre de Béatrix, elle appartenait à une nature

trop naturellement artificieuse pour ne pas en profiter.

--Il ne s'agit pas de vous aimer, disait-elle quelques instants avant

que Calyste entrât, il faut vous tracasser quand nous vous tenons,

là est le secret de celles qui veulent vous conserver. Les dragons

gardiens des trésors sont armés de griffes et d'ailes!...

--On ferait un sonnet de votre pensée, avait répondu Canalis au moment

où Calyste se montra.

En un seul regard, Béatrix devina l'état de Calyste; elle retrouva

fraîches et rouges les marques du collier qu'elle lui avait mis aux

Touches. Calyste, blessé du mot dit sur sa femme, hésitait entre sa

dignité de mari, la défense de Sabine, et une parole dure à jeter dans

un cœur d'où s'exhalaient pour lui tant de souvenirs, un cœur qu'il

croyait saignant encore. Cette hésitation, la marquise l'observait,

elle n'avait dit ce mot que pour savoir jusqu'où s'étendait son empire

sur Calyste; en le voyant si faible, elle vint à son secours pour le

tirer d'embarras.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 1 / 54 段