puissante, et, de fait, sa constitution physique n'était pas moins
extraordinaire que son mécanisme intellectuel. Son estomac endura
sans révolte, pendant sa vie entière, de gros repas dévorés en
quelques instants à des heures irrégulières. On lui arracha sa
première dent à Sainte-Hélène et il paraît que cette extraction
n'était pas nécessaire. C'est, d'ailleurs, la seule opération qu'il
ait jamais subie. D'autres faits encore prouvent que cette
intelligence exceptionnelle était logée dans un corps exceptionnel.
Dans sa jeunesse, avant que sa manie des bains chauds l'eût affaibli,
il ne ressentait jamais la fatigue. Une fois il livra bataille à
Alvinzy pendant cinq jours de suite, sans retirer ses bottes ni fermer
les yeux. Quand il eut battu les Autrichiens, il dormit trente-six
heures. En arrivant aux Tuileries, après son retour haletant de
Valladolid, n'ayant pris en route qu'un repos de quelques heures à
Bayonne, il voulut inspecter immédiatement et sans un moment de
retard, le palais tout entier, ainsi que le Louvre, où l'on était en
train de faire des constructions nouvelles. Il courait en poste du
fond de la Pologne jusqu'à Paris, convoquait le conseil sur le champ
et le présidait avec son énergie et sa pénétration habituelles. Ces
conseils de ministres n'étaient pas une plaisanterie. Ils duraient
huit ou dix heures. Une nuit, à deux heures du matin, les ministres
étaient épuisés. Le ministre de la marine dormait profondément.
Napoléon les pressait de continuer leur délibération: «Allons,
messieurs, secouez-vous. Il n'est que deux heures! Il faut bien gagner
l'argent que le pays nous donne!» Tout le temps que duraient ces
séances, son esprit était toujours actif et dominant. Jamais un
conseil ne se sépara sans avoir appris quelque chose, soit par les
leçons qu'il donnait aux ministres, soit par l'examen attentif des
questions qu'il avait exigé d'eux. Il travaillait dix-huit heures sans
interruption, quelquefois au même sujet, quelquefois à toutes sortes
de sujets. «Je n'ai jamais vu son esprit fatigué, dit Roederer; jamais
je ne l'ai vu privé de ressort, même en plein effort corporel ou dans
la colère ou après l'exercice le plus violent.»
Il lui arriva d'abuser de sa force physique. Témoin le jour où il
donna un coup dans l'estomac de Volney pour avoir dit que la France
voulait les Bourbons: il fallut emporter le philosophe qui avait perdu
connaissance. Un autre jour, il jeta par terre le Grand-Juge et le
travailla à poings fermés. On dit qu'il attaqua Berthier avec les
pincettes. Ce furent là les rares explosions d'un système nerveux
qu'il surmenait et qui, par moments, échappait à son contrôle.
D'ailleurs le Corse primitif n'avait pas été tout à fait étouffé sous
le manteau impérial.
Des réactions se produisaient. Regardez la scène étrange qui a pour
théâtre une petite maison de Duben où il demeure deux jours assis sur
un canapé, sans donner la moindre attention aux dépêches qui
s'accumulent sur sa table et qui appellent des réponses. Il s'amuse à
tracer distraitement des majuscules sur des feuilles de papier,
paralysé, écrasé par ce dilemme: marchera-t-il sur Leipzig ou sur
Berlin? Regardez encore son apathie à la Malmaison après Waterloo.
Un autre résultat positif qui, en vérité, le cède à peine en
importance au Code, peut être porté au crédit de Napoléon. Il a laissé
derrière lui le souvenir d'une période de splendeur et de domination
qui, s'il ne maintient pas dans un perpétuel état d'enthousiasme
l'imagination de ses anciens sujets, demeure, du moins, comme un
symbole visible à tous et aussi imposant que sa tombe aux Invalides,
pour stimuler l'ambition nationale. On a oublié les terribles
sacrifices qu'il a exigés et, s'en souvînt-on, ils soutiendraient sans
désavantage la comparaison--du moins sous la plume des écrivains--avec
ceux que réclame le système moderne, même en temps de paix, sans qu'il
y ait, cette fois, ni hégémonie européenne, ni Empire d'Occident à
placer en balance. Aussi peut-on démolir les aigles et effacer les
initiales tant que l'on voudra: rien n'y fait. La France, aux jours
sombres et glacés du désastre, ou même au milieu des jouissances
matérielles et de la prospérité commerciale, se tournera, pour s'y
réchauffer, vers les gloires de Napoléon. L'atmosphère reflète encore
l'éclat et la chaleur de l'ère impériale, l'ardente lueur projetée par
ses victoires, la splendeur de ces années où l'Europe était l'enclume
sur laquelle descendait le marteau de la France.
Les questions de méthode et de morale sont, dans des cas comme celui
de Napoléon, choses subordonnées et secondaires. Subordonnées,
voulons-nous dire, au point de vue de l'histoire qui n'a à s'occuper
que des effets et des résultats. Malgré tout, elles sont profondément
intéressantes pour l'humanité. Elles ne nous aideront pas, c'est vrai,
à découvrir son secret. Nous les étudions comme nous étudierions les
moindres faits qui se rapporteraient à la visite d'un être surnaturel,
bon ou mauvais esprit, dont la nature ne serait pas la nôtre et qui,
pourtant, tiendrait à nous par le lien de l'humanité--qui n'aurait
pas seulement la forme et la voix d'un homme, mais qui serait homme
aussi par ses fautes et ses aberrations.
Au fond, comment se résume son histoire?
C'est en un espace de vingt ans qu'il a fait tenir son éblouissante
carrière, ses conquêtes, l'assaut triomphant qu'il a livré au vieux
monde. Dans ce délai si court, nous voyons apparaître le maigre
conquérant affamé qui s'élargit en souverain, puis en souverain des
souverains. Alors vient la catastrophe. Il perd l'équilibre de son
jugement, devient le fléau de son pays et de toutes les nations. Il ne
peut plus être lui-même ni accorder au genre humain une heure de
répit. Les frontières de ses voisins deviennent des jouets pour lui:
il ne peut les laisser tranquilles; il les manie pour le seul plaisir
de les changer de place. Son ennemie insulaire l'obsède, surexcite ses
nerfs. Il la voit partout. Il lui assène des coups furieux et
aveugles. Ainsi il crée l'agitation universelle, l'universelle
hostilité, l'impression universelle que son existence est incompatible
avec toute société régulière. Cependant il continue son chemin comme
s'il était possédé, comme chassé en avant par quelque démon qui
l'aiguillonne et le brûle. Il a cessé d'avoir une raison normale.
L'intelligence, l'énergie, sont encore là, mais exagérées jusqu'au
grotesque; elles sont devenues des monstruosités. Le corps et l'esprit
sentent la fatigue d'avoir été trop longtemps plus qu'un homme. Alors
se produit l'inévitable effondrement: à Sainte-Hélène nous suivons
avec une curiosité mêlée de pitié la réaction et la décadence.
La vérité est, croyons-nous, celle-ci: l'esprit de l'homme n'est pas
suffisamment lesté pour lui permettre d'exercer, ou de soutenir
longtemps, un pouvoir absolu et sans contrôle. En d'autres termes,
l'omnipotence est incompatible avec la nature humaine. Toute
l'histoire, depuis le temps des Césars, nous enseigne cette vérité. Et
Napoléon, si puissante qu'ait été son intelligence, ne fait pas
exception à la règle.
Car, pendant la première période du Consulat, il réalisa presque
l'idéal d'un chef de gouvernement: ferme, sagace, prévoyant,
énergique, juste. De plus, il était, ce qui n'est guère moins
important, toujours prêt à s'instruire et désireux de le faire. Il se
rendait compte de sa profonde ignorance en ce qui touchait
l'administration civile. Mais il n'avait jamais honte de demander le
sens des mots les plus simples ou des opérations les plus
élémentaires; et il ne demandait jamais deux fois la même chose. C'est
ainsi qu'il acquérait et assimilait les informations dont il avait
besoin avec une rapidité extraordinaire. Mais lorsqu'il eut appris
tout ce que ses conseillers pouvaient lui enseigner, il comprit son
incommensurable supériorité sur tous les hommes avec lesquels il
s'était trouvé en contact. Il arriva à une conclusion qui,
probablement, était juste: il se dit que son génie était aussi
infaillible et aussi souverain dans la science de gouverner que dans
l'art de la guerre, et que, comme il était le premier capitaine du
monde, il en était le plus grand homme d'État. Cette découverte, ou
cette conviction, avec les forces et les ressources de la France
derrière elle, fit naître en lui une ambition, vague d'abord, mais
qui se fortifia à mesure qu'elle trouva des aliments, et qui,
finalement, devint gigantesque et impossible. Rien ne lui semblait
impraticable, rien ne lui semblait chimérique. Pourquoi cette idée lui
serait-elle venue, puisqu'il avait toujours réussi, sauf, peut-être, à
Saint-Jean-d'Acre? Il voyait autour de lui des monarques incapables,
des généraux incapables, des ministres incapables, une société en
ruines qui ne pouvait lui opposer que de faibles barrières. Il
semblait qu'il n'y eût rien au monde en état d'arrêter un second
Alexandre, encore plus téméraire et encore plus entreprenant que celui
dont la carrière avait inspiré ses rêves d'adolescent.
S'il avait procédé plus lentement, s'il avait pris le temps d'achever
et de consolider ses acquisitions, il est difficile de fixer la limite
où se serait bornée la réalisation de ses projets. Mais la
construction de son empire avait si merveilleusement réussi qu'il ne
voulut pas s'arrêter, même un instant, pour laisser sécher et durcir
le mortier dont il l'avait cimenté. Comme il entassait les bâtisses
l'une sur l'autre, il devint manifeste qu'il avait cessé de
s'inquiéter du fondement sur lequel devait reposer tout l'édifice. Or
ce fondement c'était la France, capable d'efforts héroïques et
d'héroïque endurance, en un mot capable de tout sauf de l'impossible.
Enfin la limite fut atteinte. Si vastes que fussent ses ressources,
elle se trouva incapable de suffire aux besoins insensés de son
maître. En 1812, il laissa 300 000 Français dans les neiges de la
Russie. En 1813, il en appela encore 1 300 000 sous les armes, et ce
sont là seulement les chiffres les plus élevés d'une longue série de
levées disproportionnées qui dévoraient d'avance la conscription
annuelle et drainaient, de façon effrayante, la population de la
France proprement dite,--une population de 30 millions environ.
Sans aucun doute, avec cette faculté de se persuader à lui-même ce
qu'il voulait,--qui est à la fois la force et la faiblesse des
intelligences extraordinaires,--il était convaincu qu'il avait
réellement élargi sa base, qu'elle avait gagné en surface au fur et à
mesure de l'extension de son territoire; que les Allemands, les
Italiens, les Hollandais et les Espagnols qui servaient sous ses
drapeaux formaient un tout compact avec le noyau principal; que son
Empire reposait sur une masse homogène de 80 millions de sujets, tous
également dévoués. Il semblait croire que toute annexion, par quelque
moyen qu'elle fût obtenue, ajoutait autant d'instruments valides à sa
politique qu'elle ajoutait d'êtres humains à ses possessions. En
réalité, elle n'ajoutait rien, d'ordinaire, que du mécontentement
secret et de la révolte expectante. Frédéric le Grand avait, il est
vrai, l'habitude d'obliger les prisonniers qu'il avait faits dans une
bataille à servir dans ses rangs, mais il ne se faisait pas la moindre
illusion sur le zèle et la fidélité de ces engagés malgré eux.
Napoléon, au contraire, considérait, ou, du moins, affectait de
considérer qu'il pouvait compter sur les peuples vaincus comme sujets
et comme soldats. Cette singulière hallucination indiquait la perte de
son jugement et, plus que toute autre cause, contribua à amener sa
chute.
Ceux que Jupiter veut perdre, dit le proverbe, il les prive d'abord de
leur raison. C'est ainsi que nous voyons Napoléon, sous l'empire de
la plus décevante des auto-suggestions, ou par un manque incroyable de
pénétration, ou par ces deux causes réunies, préparer sa propre ruine
en traitant les hommes comme les pions d'un échiquier et les changeant
de case suivant sa fantaisie du moment, sans s'inquiéter en aucune
manière de leurs sentiments, de leur caractère, de leurs traditions,
enfin en faisant abstraction de la nature humaine. Prenez pour exemple
la bizarre répartition des «âmes» dans une dépêche du 15 février 1810:
«Approuvé le rapport avec les modifications suivantes: 1º Ne prendre
dans le Tyrol italien que 280 000 âmes, une population équivalente à
celle de Bayreuth et de Ratisbonne; 2º retrancher seulement de la
Bavière, pour le royaume de Wurtemberg et les duchés de Bade et de
Darmstadt, une population de 150 000 âmes; de sorte que la Bavière, au
lieu de gagner 188 000 âmes, en gagne 240 ou 250 000. Sur les 150 000
âmes cédées par la Bavière, j'estime qu'il faut en donner 110 000 au
Wurtemberg, 25 000 à Bade et 15 000 à Darmstadt.» Il n'est que juste
d'ajouter que ses ennemis, au Congrès de Vienne, lui rendirent
l'hommage flatteur de copier ces méthodes distributives. Mais cette
manie de tailler et de découper n'eut pas pour unique résultat
d'exaspérer les «âmes» qu'on transférait et retransférait ainsi; elle
produisit un effet moral qui fut désastreux pour le nouvel empire. Le
fondateur d'une telle dynastie aurait dû s'efforcer de convaincre le
monde de la stabilité de ses arrangements. Or il n'épargna rien pour
lui persuader le contraire. Changeant les frontières, déplaçant les
royaumes, donnant puis reprenant, revisant, refaisant, annulant, il a
l'air de s'être donné pour tâche de démontrer que sa base n'est jamais
fixe, que rien, dans ce qu'il construit, n'est définitif ni permanent.
C'était le suicide d'un système. Ses plus cruels ennemis n'auraient
pas osé soutenir que des conquêtes aussi éblouissantes fussent
éphémères et transitoires, s'il ne s'était donné lui-même des peines
infinies pour le prouver. Il avait vaincu l'Autriche et la Prusse; il
avait annexé l'Espagne et l'Italie; il les considérait, dès lors,
comme des auxiliaires obéissants. Il avait successivement battu et
cajolé la Russie. Ainsi tout était à ses pieds. Il ne semble pas avoir
jamais donné une pensée à cet ouragan de haine inextinguible, de
ressentiment et de vengeance qui bouillonnait et frémissait au-dessous
de lui. Il joignit un contingent espagnol à sa Grande Armée dans le
temps que les Espagnols coupaient la gorge de tous les Français dont
ils pouvaient s'emparer. Il y joignit un contingent prussien alors
qu'il aurait dû savoir, s'il avait eu encore son bon sens, que jamais
un seul Prussien ne lui pardonnerait les humiliations qu'il avait
accumulées sur son pays. Il y joignit un contingent autrichien alors
qu'un observateur beaucoup moins clairvoyant que lui n'eût pas manqué
de reconnaître que ce ne serait là qu'un corps d'observation hostile.
Ce fut donc le pouvoir absolu qui détruisit l'équilibre de son
jugement et de son bon sens et amena ainsi sa chute. Mais le phénomène
eut d'autres causes. Un important facteur fut celui-ci: l'amour de la
guerre était entré profondément en lui. Il est difficile de mesurer la
puissance de cette fascination. Tous les soldats connaissent,
assurément, la fièvre du champ de bataille; mais, parmi les
innombrables générations qui ont passé ici-bas, il a été donné à bien
peu d'hommes d'éprouver ce sentiment dans toute sa plénitude, comme
doit l'éprouver le chef absolu à qui appartient toute la direction
avec toute la responsabilité et toutes les chances d'une grande
guerre. Si les hommes ordinaires aiment à tenter le hasard dans une
partie de dés ou dans une loterie, sur le champ de courses ou à la
Bourse, s'ils trouvent là une excitation qui les aiguillonne, la
guerre est le jeu des dieux. L'obsession d'un désastre qu'on risque,
l'inexprimable effervescence de la victoire, les vicissitudes
gigantesques du triomphe et de la défaite, le tumulte, la frénésie, le
divin transport, le mépris même de l'humanité et de tout ce qui la
touche, vie, propriété et bonheur, l'angoisse des agonies, l'horreur
des morts, toutes ces émotions violentes, portées au comble, ne
semblent pas seulement élever l'homme pour un moment au-dessus des
autres créatures: elles constituent une vie intense que les nerfs
humains ne peuvent longtemps soutenir. Le caractère de Napoléon fut
profondément affecté par ce jeu de la guerre. L'étoile de sa destinée
qui tenait tant de place dans ses pensées n'était que la chance du
joueur dans de colossales proportions. En fait, il avait, tout comme
un autre et plus qu'un autre, les grossières et puériles superstitions
qui accompagnent, presque toujours, ce vice. Ainsi, quand sa situation
est désespérée, il ne peut se résoudre à clore son compte et à signer
la paix. Car il garde au fond du coeur l'espérance du joueur que la
«fortune», l'«étoile», la «destinée», de quelque nom qu'on veuille
l'appeler, peut encore produire un revirement et, par un coup
inattendu, lui rendre tout ce qu'il a perdu.
D'ordinaire les généraux sont, Dieu merci! sous le contrôle de leurs
gouvernements dans le domaine de la politique. Mais lorsque le chef
suprême de l'armée est, en même temps, le chef suprême de l'État, il
n'y a rien qui l'arrête dans cette terrible partie. Il va toujours
renouvelant sa mise jusqu'au jour où il perd son pays après s'être
perdu lui-même. Bien des fois, pendant la campagne de Russie, le nom
et le souvenir de Charles XII vinrent à l'esprit et sur les lèvres de
Napoléon.
Il n'est presque aucun des rois guerriers, Frédéric II excepté, dont
on puisse dire qu'il remit son épée au fourreau, quand vint l'heure
voulue, et sut l'y maintenir de son plein gré. Mais Frédéric se
trouvait dans une position particulière. Il avait reçu de terribles
leçons. Il s'était vu à deux doigts de la ruine et du suicide. Il n'y
a pas de conquérant qui ait contemplé d'aussi près les horreurs de la
défaite. L'histoire offre peu d'exemples d'une annihilation aussi
complète que celle de Kunnersdorf; elle en offre moins encore d'une
résurrection triomphale après un tel désastre. Lorsque Frédéric eut
réparé les dommages et les pertes matérielles, résultat d'une longue
guerre, son sang s'était calmé; il était assez heureux pour avoir
dépassé cet âge de la guerre, dans une vie humaine, dont Napoléon a
posé les limites, et il le savait. C'est pourquoi il consolida ses
conquêtes et mourut en paix.
Quelquefois, à Sainte-Hélène, Napoléon parla de Frédéric sans beaucoup
de considération. Cependant nous ne croyons pas que ce langage
correspondît exactement à sa pensée intime. Frédéric avait été son
prototype immédiat. Si Frédéric n'avait jamais existé, la carrière de
Napoléon eût peut-être été différente. Et, en réalité, le roi de
Prusse aurait pu lui apprendre encore d'autres choses, car Frédéric,
inférieur à Napoléon dans tout le reste, en portée, en force, en
proportions, lui était supérieur en deux points. Si Napoléon avait
possédé l'astucieuse modération et la ténacité désespérée de Frédéric,
les destinées de la France et de l'Europe auraient pu prendre un autre
cours.
Nous sommes donc convaincu que longtemps avant sa chute finale
l'Empereur avait perdu l'équilibre de ses facultés. Ceci ne veut pas
dire qu'il fût fou, à moins que ce ne soit dans le sens où l'entend
Juvénal dans son amère apostrophe à Annibal. Un «cerveau sain» est un
terme élastique. Au début, le cerveau de Napoléon était sain à un
degré phénoménal. Sa pénétration, son sang-froid calculateur, son
vigoureux bon sens, étaient, au moins, à la hauteur de son ambition,
déjà si vaste, mais pourtant contenue et limitée. De cet état de
«sanité» exceptionnelle à l'extrême insanité, il y a une distance
incommensurable. Tant que le cerveau de Napoléon fut intact et garda
un fonctionnement normal, son jugement était supérieur au jugement de
l'immense majorité du genre humain. Mais,--et c'est en cela que
consistait le changement funeste,--ce cerveau avait cessé d'être en
rapport avec son ambition ou de la contrôler. Lorsque cette barrière
eut disparu, il fut un homme perdu.
A quel moment précis cette grande intelligence perdit-elle son
équilibre? Il serait difficile de le dire, car le changement dut se
faire par degrés presque imperceptibles. Quelques-uns inclineront
peut-être à penser que la transformation commença à devenir visible
même avant qu'il fût empereur; que l'enlèvement illégal et l'exécution
arbitraire du duc d'Enghien furent le symptôme initial. Évidemment cet
acte ne dénote pas seulement un criminel mépris des lois, mais une
irritabilité, un manque de pudeur et d'empire sur soi, une déraison
dans la cause et dans l'effet qui sont choses nouvelles chez Napoléon.
D'autres croient noter une altération sensible après Wagram. Cette
date semble trop tardive. Et pourtant, il se tenait alors debout sur
une cime d'où il voyait à ses pieds tous les royaumes de la terre; une
cime haute et sublime, mais où sa position était vertigineuse et mal
assurée. Il faudrait un volume pour essayer de fixer des dates exactes
à ce changement intérieur. Il suffit à notre dessein de constater que
le changement eut lieu et que le Napoléon de 1810, par exemple, était
tout différent du Napoléon de 1801. Le Napoléon qui déclara un jour
que toutes les contrées de l'Europe devraient déposer leurs archives à
Paris et, un autre jour, que l'Empire français devrait être le pays
d'origine de toutes les souverainetés; que tous les rois de la terre
devraient avoir des palais, pour y résider, à Paris et assister, en
pompe, au couronnement de l'Empereur des Français; le Napoléon qui
refusa de faire la paix en 1813 et en 1814 avait perdu, évidemment,
son équilibre mental. Cela est si manifeste que, dans les derniers
jours de son premier règne, une conspiration se forma à Paris pour le
déposer comme ayant perdu la raison. Il est facile de prononcer, de
façon absolument certaine, que le phénomène en question s'était
manifesté à Bayonne en 1808 et sur le Niémen en 1812. Il avait alors
cessé de calculer froidement et d'apercevoir aucun obstacle, de
l'ordre physique, moral ou international, devant n'importe quelle
fantaisie ambitieuse qui lui passait par l'esprit. Dans la campagne de
Russie on voit clairement un désir fiévreux, irraisonné, de pousser sa
fortune jusqu'au dernier comble, de suivre sa chance, comme disent les
joueurs, et d'essayer, en quelque sorte, de jouer le maximum avec sa
Destinée. Il a dit lui-même, à propos du traité de Leoben, qu'il avait
joué au vingt-et-un et s'en était tenu à vingt. Plus tard, il voulut
faire vingt et un à tout coup.
D'une autre façon encore cette individualité excessive, débordante,
déséquilibrée, contribua à sa perte. Aucun conseil ne vint l'arrêter
ou l'aider, car ses ministres étaient des zéros. Ce n'est pas une
exagération de dire que l'idolâtrie aveugle du duc de Bassano ne fut
pas sans influence sur la chute de son maître. On attribue aussi une
grande part de la responsabilité à la complaisance et à la soumission
de Berthier. Napoléon paraissait à l'abri de toute rivalité. Pourtant,
il ne pouvait endurer qu'il existât auprès de lui un mérite reconnu,
un talent supérieur qui pût aspirer à une part dans l'éclat de son
gouvernement. Ce gouvernement, d'ailleurs, était conduit de façon à
rendre absolument impossible à des hommes d'un mérite indépendant d'y
jouer leur rôle. Dans une administration de ce genre, la première
qualité était d'être médiocre; une haute capacité eût été le plus
encombrant des bagages. S'il était mort subitement, il aurait laissé
derrière lui une quantité de sous-ordres bien dressés et quelques
mécontents à talents. Ce fait prouve, à lui seul, la faiblesse d'un
tel gouvernement, sans même parler de la malsaine centralisation qui
en était l'âme. Même en ne tenant pas compte de son impossible
ambition, son système devait amener la ruine de l'Empire après sa
mort, à moins qu'il n'eût été capable,--chose bien difficile à un
homme de ce tempérament,--de changer de fond en comble et de fabriquer
un nouveau système où les supériorités auraient eu leur place et leur
fonction légitime, un système qui aurait pu exister sans lui. Il
dressa bien quelques jeunes hommes d'avenir, tels que Molé et
Pasquier, mais il ne sut pas s'attacher leur dévouement. Probablement
ils s'aperçurent qu'à mesure qu'ils s'élèveraient dans la hiérarchie
ils perdraient sa faveur et qu'un mérite trop éclatant finirait par
lui déplaire. Était-ce de la jalousie? Si c'en était, il est
surprenant qu'un tel sentiment pût entrer dans la constitution d'une
aussi souveraine supériorité.
Un des traits qui le caractérisent sous ce rapport, c'est qu'il était
toujours en garde,--un de ceux qui le connaissaient le mieux nous
l'affirme,--contre l'ambition de ses généraux. Avec le mécontentement
populaire, c'était la chose qu'il redoutait le plus. C'est pourquoi il
tenait ses généraux à distance, les blâmait volontiers et leur
mesurait parcimonieusement l'éloge. Il n'était prodigue de louange
qu'envers les morts, par exemple envers Desaix et Kléber. Aussi,
excepté deux ou trois qui l'avaient connu dans sa jeunesse, ne
l'approchaient-ils qu'avec crainte et en tremblant. Et ses amis
d'autrefois eux-mêmes l'aimaient, en quelque sorte, malgré eux.
Lannes, moitié riant, moitié pleurant, se désolait en présence de
Napoléon de sa passion malheureuse pour «cette catin», et l'Empereur
s'amusait de ses lamentables tirades, car il était sûr de son Lannes.