que nous pouvons le voir dans les maigres souvenirs de Montholon. Ces
souvenirs ne nous donnent pas l'impression d'un récit écrit jour par
jour; ils doivent avoir été rédigés rétrospectivement, peut-être
d'après des notes. Bertrand dit, dans une lettre au roi Joseph, qu'à
partir du mois d'août 1820 l'Empereur passait presque tout son temps
dans un fauteuil, en robe de chambre, en état de lire et de causer,
mais non de travailler ou de dicter. Avec sa suite, il faisait des
projets en l'air, parlait de la vie nouvelle qu'on mènerait en
Amérique. Mais il savait parfaitement qu'il mourait. Il s'occupait
beaucoup de son testament, et il était extrêmement désireux que la
collection des lettres que lui avaient écrites les souverains de
l'Europe, ainsi que quelques lettres à lui adressées d'Italie par Mme
de Staël, fussent livrées à la publicité. Sur ce point, il insistait
avec énergie. Il croyait ces lettres en la possession de Joseph; mais
elles avaient été volées. On les avait proposées à l'éditeur Murray
qui n'en avait pas voulu. Le gouvernement russe était alors intervenu
dans l'affaire et avait racheté, moyennant une somme considérable, les
lettres d'Alexandre. On ne sait ce que sont devenues les autres.
Napoléon lisait encore tout haut et discutait le passé. Mais il est
surprenant de constater combien peu nous connaissons les incidents de
ces derniers mois. Nous devons croire que les compagnons de Napoléon
n'en savaient pas plus long que le reste du monde en ce qui touchait
la fin prochaine de leur maître. Sans cela, ils auraient certainement
recueilli, avec un soin pieux, ces souvenirs si intéressants.
Ce sont ces derniers mois, surtout, que nous aurions voulu disputer à
l'oubli. On demandera, peut-être, à quoi bon évoquer ces pénibles
réminiscences. A peine peut-on dire que c'est de l'histoire, et ce
n'est pas, hélas! du roman. Il serait difficile de considérer comme
saine et bienfaisante l'attraction qu'elles exercent. Elles nous font
seulement connaître, en y mêlant une foule de mensonges, un douloureux
épisode que personne n'a d'intérêt à rappeler et que tout le monde
voudrait oublier. Pourquoi donc fouiller ces chroniques morbides, sans
élévation comme sans franchise? L'histoire ne nous a-t-elle pas averti
qu'il n'est pas de spectacle plus triste que les grands hommes dans la
retraite, depuis Nabuchodonosor aux champs, jusqu'à Napoléon sur son
rocher?
L'auteur répondra à cette question par un incident qui lui est
personnel. Lord Beaconsfield lui expliquait un jour comment il avait
été amené à écrire _le Comte Alarcos_, drame aujourd'hui oublié, ou
peu s'en faut. «Mon but, disait-il, n'était pas de produire une grande
tragédie, mais de conjurer un fantôme littéraire.» L'histoire le
hantait et l'aurait hanté indéfiniment,--il le sentait,--jusqu'à ce
qu'il lui eût donné une forme. Il en est de même pour ce livre. Il
renferme une tragédie, parce qu'il ne pouvait faire autrement, mais
il a été écrit pour conjurer un fantôme littéraire, immobile pendant
bien des années, et auquel la lecture du dernier journal de Gourgaud,
jointe à l'influence stimulante d'un long loisir, a rendu le
mouvement.
En second lieu, il y a là une série de faits sur lesquels l'histoire
n'a pas encore rendu son verdict définitif. Et il n'est pas encore
bien sûr qu'elle soit aujourd'hui en état de le rendre. Il est vrai
que, depuis longtemps, les acteurs ont disparu. Le sang, échauffé par
vingt ans de guerres, est suffisamment refroidi. D'un côté, l'espoir,
vague, mais tenace, inextinguible; de l'autre, l'appréhension et le
soupçon: tout cela, mort, à jamais évanoui. Pourtant, le sujet est
encore brûlant. On peut se demander si, d'une part, on est assez de
sang-froid pour avouer ses erreurs; si, de l'autre, on a pardonné. Les
nations ont des souvenirs qui se taisent et qui durent. Les cendres
des feux allumés à Smithfield[15] recèlent encore de la flamme.
L'Irlande se souvient de bien des choses que, pour son propre bonheur,
mieux vaudrait oublier. Les Écossais sont encore Jacobites au fond du
coeur.
[15] Quartier de Londres où avaient lieu les exécutions par le
feu sous Henri VIII et sous la reine Marie.
Une autre considération, très importante, c'est que nous avons plus de
chances de comprendre la personnalité de Napoléon à Sainte-Hélène qu'à
aucun autre moment de sa carrière. L'homme se révéla pendant les
premières années du Consulat, mais il n'avait pas encore atteint tout
son développement. Sur le trône, son humanité disparaît. A l'île
d'Elbe il ne vit pas dans le présent, il est toujours dans le passé ou
dans l'avenir.
Il faut encore observer que tout ce qui a été publié sur lui, de son
vivant et pendant de longues années après sa mort a peu de valeur. Un
signe auquel on reconnaît les grands hommes d'action, c'est qu'ils
n'inspirent jamais de sentiments tièdes. On les déteste ou on les
adore. La haine et l'idolâtrie que Napoléon avait fait naître lui ont
survécu trop longtemps pour permettre à la raison de faire son oeuvre.
Personne, ni alors, ni longtemps après, ne semblait capable de prendre
des verres noircis et de fixer, sans passion, cet aveuglant foyer de
lumière. Aujourd'hui encore il faut peser et juger les témoignages,
éliminer le parti pris et faire la part de tous les éléments
d'appréciation. La _Correspondance_,--surtout la partie qui avait été
primitivement supprimée,--donne sans doute une idée de sa multiple
activité et de ses méthodes. Ce n'est pourtant là qu'une faible partie
des matériaux à consulter. Les livres et les mémoires sur Napoléon
sont innombrables, mais il en est bien peu qui donnent une
représentation fidèle, ou seulement approximative, de l'homme. De
judicieux observateurs, qui connaissaient bien Napoléon, ont noté leur
impression véritable, mais en secret, et c'est aujourd'hui seulement
que le résultat de leur travail commence à venir au jour. Parmi ces
témoins nous serions disposé à mettre Chaptal au premier rang. Il fut,
pendant quelque temps, le ministre de confiance de Napoléon, et il
analyse son caractère avec la science impartiale d'un grand chimiste.
On pourrait donner la seconde place à Pasquier, en considération de
son impartialité nuancée de malveillance. Nous mettrions _ex æquo_
avec lui Ségur, dont les mémoires, où se trouve comprise l'histoire
classique de la campagne de Russie, donnent un brillant portrait de
Napoléon. C'est l'oeuvre d'un admirateur, mais non pas, assurément,
d'un aveugle admirateur. Ce serait le pendant de Pasquier:
l'impartialité sympathique. Et la beauté du style, l'admirable
éloquence de certaines pages, atténueraient les plus sévères et les
plus âpres critiques du héros. Lavalette dit peu de chose; mais,
quoique le duc de Wellington l'ait, sur de bien légers motifs, flétri
comme un menteur, il nous semble un des plus dignes de foi parmi les
écrivains sympathiques à l'Empereur. Dans les gros volumes qui
contiennent le fatras illisible de Roederer, on trouve de l'or pur,
certaines conversations de Napoléon fixées dans des notes
inappréciables. Chez Mme de Rémusat, après des retranchements
considérables, on obtient un résidu de quelque valeur, mais nous ne
pouvons oublier qu'elle brûla, en 1815, le texte de ses véritables
mémoires écrits à l'époque. Ceux qui sont maintenant entre les mains
du public ont été composés trois ans plus tard, sous la Restauration,
et lorsque la réaction était à l'apogée de sa violence, lorsqu'on
considérait comme une indécence de faire allusion à l'Empereur ou même
de prononcer son nom dans une société polie. Elle était, d'ailleurs,
l'amie intime de Talleyrand, qui était l'irréconciliable ennemi de
Napoléon. Elle avait été la dame d'honneur de Joséphine, dont elle
avait épousé les griefs, et, chose plus grave que tout le reste, elle
était de celles qui ne pardonnaient pas à Napoléon ses brusqueries et
les lacunes de son éducation dans sa manière d'être avec les femmes.
Sur un plan inférieur, nous pouvons placer Méneval et Beausset.
Descendons encore d'un degré: nous trouverons Constant, le valet de
chambre de l'Empereur, qui donne beaucoup de détails intéressants.
Toutefois, les Mémoires qui portent son nom ont été, probablement,
écrits d'après ses notes par une autre personne. Pour lui, en dépit du
proverbe, son maître est un héros. Nous avons quelque confiance en
Miot de Melito et nous ne détestons pas la froide ironie de Beugnot.
Nous n'avons pas davantage le désir de déprécier certains auteurs,
quelques-uns fort connus, dont nous ne prononçons pas les noms; nous
voulons indiquer seulement ceux qui nous semblent les plus dignes de
foi. Il existe une multitude de mémoires qui, çà et là, jettent une
lueur sur la personnalité de Napoléon. Mais c'est une lueur passagère,
car les écrivains sont, en général, des ennemis ou des adorateurs.
Nous devons à Marbot et à Thiébault les croquis les plus vivants de
Napoléon. C'est Marbot qui nous le montre au bal masqué, épongeant sa
tête brûlante avec un mouchoir mouillé et murmurant: «Oh! que c'est
bon, que c'est bon!» C'est Thiébault qui nous dessine la silhouette de
l'Empereur galopant en Espagne, sur la route de France, seul avec un
aide de camp dont il fouaille la monture avec un fouet de postillon.
Ces esquisses sont délicieuses; nous voudrions être sûr qu'elles sont
toutes deux rigoureusement vraies.
Enfin, dans cette phase finale, nous avons des chances d'apercevoir
quelque chose de l'homme. Il y a encore autour de lui de la mise en
scène et du décor, mais pas d'une manière continue; à travers les
récits embarrassés ou adulateurs, la vérité se fait jour par éclairs.
L'un de ces récits nous donne même d'abondantes clartés. Si Gourgaud
était resté jusqu'à la fin, ce ne serait pas une exagération de dire
qu'il nous en aurait plus appris sur le Napoléon authentique que toute
la collection existante des livres relatifs à Napoléon. Mais Gourgaud
s'en va avant l'heure où nous aurions le plus besoin de lui. Les
chroniques qui nous restent ne nous disent rien, ou presque rien, de
cette période où, selon toute probabilité, il y aurait beaucoup à
apprendre pour nous; car il y avait là une occasion suprême de se
dévoiler, alors que les vanités et les passions de la vie
s'évanouissaient devant l'ombre grandissante de la mort. Seul, alors,
avec l'éternité et avec l'histoire, l'homme aurait pu se séparer du
guerrier et du chef d'empire; peut-être se serait-il montré à
nu,--nous disons peut-être!--et confessé à nous, et nous aurait-il
livré sa pensée en toute sincérité. Sa déclaration sur la mort du duc
d'Enghien, faite cinq semaines avant sa propre fin, fait voir le
mourant revendiquant ses actes, avec une sorte d'impatience
passionnée, pour justifier les autres et dire la vérité.
Mais, même sans ces dernières révélations, qu'il fit peut-être et qui
ne sont pas parvenues jusqu'à nous, c'est vers Sainte-Hélène qu'il
faut tourner les yeux si l'on veut apercevoir une dernière fois ce
grand problème humain. Car Napoléon est un problème et en sera
toujours un. Les hommes prendront toujours plaisir à sonder tout ce
qui élargit indéfiniment l'idée qu'ils se font eux-mêmes de leurs
facultés et de leur puissance. C'est pourquoi ils aiment les ballons,
les machines volantes, les appareils de locomotion souterraine ou
sous-marine; ils aiment ceux qui accomplissent des tours de force,
physiques ou intellectuels, dont le résultat est d'agrandir la sphère
de l'activité humaine. C'est aussi pour cette raison qu'ils cherchent,
mais toujours en vain, à pénétrer le secret de cet être prodigieux.
Mais ils ont beau chercher, creuser, analyser, le secret, si secret il
y a, risque de leur échapper à jamais. En partie, pourrait-on
soutenir, parce qu'il est trop complexe; en partie, pourra-t-on dire
encore, parce qu'il n'y a point de secret: il n'y a que la Destinée
qui agit et suit son cours.
Que le problème soit complexe, qu'il y ait eu plusieurs hommes dans
cet homme, impossible d'en douter. Cette étude, alors même qu'elle
n'aboutit à aucun résultat, garde un invincible attrait. Le caractère
de Napoléon continuera à tenter les alchimistes de la psychologie. Et
il ne faut pas s'en étonner. Il est si multiple et si lumineux qu'il
émet de la clarté par mille facettes. Quelquefois il invente;
quelquefois, dans ses propos, il est si près de l'absurde qu'on en
tremble; quelquefois il est mesquin ou grossier; mais, en somme, quand
on arrive à sa vraie nature, on le trouve profondément humain et
intéressant. Ce n'est donc pas du temps perdu que d'étudier les
paroles de Napoléon, indépendamment de tout effort pour deviner le
secret de ses prodigieux exploits. Qu'on se livre à cette étude pour
imiter, ou pour éviter, ou simplement pour savoir, elle ne peut
manquer de stimuler les facultés. Sa carrière, peut-être, dans une
certaine mesure, parce qu'elle ne se divise pas rigoureusement en
actes ou phases bien distinctes, soulève une quantité de questions,
qui se posent et qui s'imposent, mais dont bien peu peuvent recevoir
une réponse directe et satisfaisante. Quelle était sa conception de
la vie? Quel était son objectif permanent? Avait-il réellement une
telle conception et un tel objectif, bien définis? Sa pensée fut-elle
toujours normale? Y avait-il en lui, à un degré quelconque, du
charlatan? Était-il, simplement, un fataliste heureux, doué de
facultés naturelles extraordinaires? Ou bien son succès était-il dû à
la plus étonnante combinaison d'intelligence et d'énergie dont
l'histoire nous offre une mention précise?
A toutes ces questions, et à bien d'autres encore, les habiles seront
prêts à fournir une solution immédiate. Mais celui qui étudie Napoléon
se trouvera de moins en moins en état de répondre à mesure qu'il
pénétrera plus avant dans son sujet. Finalement, il arrivera peut-être
à une hypothèse qui lui sera propre, mais il ne se sentira pas sûr de
son fait et il s'apercevra, avec surprise, que ses compagnons d'étude,
non moins laborieux et non moins consciencieux que lui, proposent à
leur tour de très bonnes réponses, qui sont en complète contradiction
entre elles comme avec la sienne.
Pour le philosophe, mais surtout pour le philosophe qui croit qu'une
main divine dirige les affaires humaines, la relation véritable de
Napoléon avec l'histoire de l'humanité se trouvera ramenée à une
formule très simple. C'est qu'il fut lancé à travers le monde comme
une grande force naturelle, ou surnaturelle, comme un fléau, comme un
balayeur d'hommes et d'institutions, dont la mission était à la fois
positive et négative,--surtout négative. Cette oeuvre accomplie, il
disparaît aussi promptement qu'il est venu. César, Attila, Tamerlan
et Mahomet, sont des forces du même genre; le dernier a été, dans
l'univers, un facteur bien autrement puissant,--et d'une influence
bien plus durable,--que Napoléon. Et c'est là encore une preuve qui
démontre, s'il en était besoin, combien la guerre toute seule a peu
d'action sur les événements de l'histoire. Ces hommes font époque; ils
incarnent de grands changements; ils étonnent et effrayent leurs
contemporains; mais quand on les regarde à distance on s'aperçoit
qu'ils ne sont que des incidents périodiques et nécessaires du
mouvement universel. Les menus faits de leur carrière, leurs idées
morales, leurs méthodes d'action, si intéressantes qu'elles soient,
n'apparaissent plus que comme des détails secondaires.
Un balayeur! Le mot est brutal, mais il représente bien la première
fonction de Napoléon au pouvoir. Le volcan de la Révolution française
s'était éteint tout seul. A Napoléon la tâche de désobstruer les laves
refroidies, les débris laissés sur le sol par les démolitions déjà
accomplies, les cendres et les scories, la végétation, née de la
pourriture, qui couvrait tout de ses excroissances et qui était, pour
le moment, le seul résultat perceptible du cataclysme. Ce qu'il a dit
souvent de la couronne de France est absolument vrai du gouvernement
de ce pays: «Je l'ai trouvée dans le ruisseau et je l'ai ramassée avec
la pointe de mon épée». Ce gouvernement du ruisseau, il le remplaça
par une nouvelle machine administrative, bien tenue, portant loin,
effective. Nous entendons effective, aussi longtemps que le mécanicien
était un homme d'une énergie et d'un génie exceptionnels.
Il est aussi un fléau. Comment? Il purifie le sol de l'Europe avec la
flamme. Comme il est l'épée, l'âme de la Révolution, malgré la pompe
qui l'entoure et la pourpre dont il est revêtu, il fustige les
anciennes monarchies et les oblige à se ranger. Il est vrai qu'après
sa chute elles retournent à leurs péchés, mais ce n'est que pour un
temps: l'esprit de réforme, sinon l'esprit de révolte, sera bientôt à
l'oeuvre parmi elles. Sans Napoléon, cela n'aurait pu arriver. Car,
lorsqu'il prit le gouvernement, il semblait que l'Europe eût étouffé
la Révolution.
Nous ne discutons pas sa grandeur militaire: elle est reconnue de
tous. D'ailleurs, il faudrait un homme compétent et un volume pour la
discuter avec autorité. A ceux qui ne sont pas du métier, il semble,
quand il est à son apogée, le plus grand soldat qui ait jamais existé.
Sa rapidité de conception et de mouvements, le don qu'il avait
d'inspirer à ses armées des tours de force, sa connaissance infinie
des détails, combinée avec cette intelligence géante qui embrassait
l'ensemble, ses prodigieux triomphes, rendent difficile de le juger de
sang-froid. Plus tard, même les bourgeois apercevront certaines
fautes: par exemple, la Grande Armée transformée, avant même d'avoir
frappé un seul coup, en une simple multitude, ou à peu près, dépourvue
de provisions et sans discipline, faute de prévoyance, faute
d'organisation. Il y a aussi une disposition,--et peut-être tend-elle
à s'accuser,--à faire, dans quelques-unes de ses victoires, la part
plus grande à ses lieutenants, à Desaix pour Marengo, à Davoust pour
Iéna. Mais, quand on aura retranché tout ce qu'on voudra, il restera
encore à son avoir un total énorme, irréductible, de gloire et de
grandes actions. Après tout, la majorité du genre humain ne peut juger
que les résultats, et, quoiqu'il n'y ait pas d'exploit comparable à la
victoire de César à Alésia, le génie militaire de Napoléon, envisagé
dans ses résultats, ne peut être surpassé.
Nous ne voulons pas, cela va de soi, faire entendre que la partie
négative de l'oeuvre napoléonienne et son rôle de général, si vastes
qu'ils soient, représentent sa carrière tout entière. C'était un grand
administrateur. Il avait l'oeil et la main à tous les rouages et à
tous les ressorts, petits ou grands, de sa vaste machine
gouvernementale. C'était son joujou à lui. Il était son propre
ministre de la guerre, son ministre des affaires étrangères, son
ministre de la marine, tout son ministère. Lorsque le ministre de la
police s'appelait Fouché, il avait une sorte d'existence indépendante;
mais Napoléon avait une demi-douzaine de polices à lui. Sa politique
financière, grâce à laquelle il maintenait un immense empire dans la
puissance et dans la splendeur, mais avec une rigide économie et sans
faire une seule dette, est une merveille et un mystère. Dans toutes
les branches du gouvernement, il savait tout, dirigeait tout,
inspirait tout. Il comparait lui-même, non sans raison, son
intelligence à une armoire à compartiments; quand il voulait s'occuper
d'un sujet particulier, il ouvrait le tiroir correspondant et fermait
les autres; quand il voulait dormir, il les fermait tous. De plus, sa
mémoire inépuisable le rendait familier avec tous les hommes et tous
les détails, ainsi qu'avec tout le mécanisme gouvernemental. Daru, un
des ministres les plus capables de Napoléon, raconta à Lamarque une
curieuse anecdote qui fait bien voir l'infatigable vigilance de
l'Empereur en matière administrative. Un jour,--c'était pendant la
campagne d'Eylau,--Daru quitte l'Empereur en disant qu'il va ouvrir
son courrier. «Bon! votre courrier! dit l'Empereur, que peut-on vous
écrire? L'administration ne fait rien; nous avançons comme une armée
d'Arabes, vivant sur le pays que nous envahissons. Je serais curieux
de voir votre correspondance.»--«Votre Majesté l'aura dans un quart
d'heure.» Et, quelques minutes après, Daru revint, suivi de cinq ou
six secrétaires qui portaient des lettres et des paquets. L'Empereur
s'assied auprès d'une table et décachette une lettre timbrée de
Mayence: il lut la demande de cent seringues pour un hôpital de cette
ville. «Quoi! c'est vous qui fournissez des seringues aux
hôpitaux?--Oui, Sire, et c'est Votre Majesté qui les paye.» Le
vainqueur d'Eylau passa quatre heures à lire les dépêches, il voulut
les lire pendant huit jours, et il dit ensuite: «Ce n'est que de ce
moment que je connais le mécanisme d'une armée.» Quand il revint à
Paris après Tilsit, il fit la même chose avec tous ses ministres
successivement. Après ce travail, qui dura six semaines, il employa la
même méthode d'investigation en descendant aux rangs moins élevés de
la hiérarchie. Quelle force était en elle-même cette rapide, mais
laborieuse assimilation, ce contrôle minutieux de sa multiple
administration!
Le défaut inhérent à un pouvoir exécutif ainsi organisé, c'est qu'une
intelligence, une énergie inférieure à la sienne n'aurait pas été en
état de le faire fonctionner pendant huit jours. Le jeu de
l'institution dépendait si complètement du maître qu'elle était
paralysée dès que la communication entre elle et lui était
interrompue. La conspiration Mallet, en 1812, et la gestion politique
du Conseil de régence, en 1814, peuvent le démontrer d'une manière
frappante.
Il y avait encore, dans Napoléon, un grand législateur. La partie
positive, la partie durable de son oeuvre est, incontestablement, le
Code. Les guerres finissent et les conquêtes disparaissent: cela est
si vrai que Napoléon a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait
trouvée. La seule trace de son règne, aujourd'hui visible dans
l'aspect de l'Europe, est la dynastie de Bernadotte, en Suède, et ce
n'était ni le résultat direct de la conquête ni l'oeuvre personnelle
de Napoléon. Toutes les choses de ce genre qu'il imagina et façonna de
sa main ont passé avec lui. Mais le Code demeure; il affecte
profondément le caractère des nations en général et, en particulier,
des races qui l'ont reçu ou adopté. Pour citer un exemple, peu de
dispositions législatives ont eu une influence plus considérable sur
la formation des moeurs sociales et politiques d'une communauté
humaine que la loi qui prescrit le partage égal des biens entre les
enfants d'un même père. Cette loi arrête le développement indéfini de
la population; elle établit l'égalité obligatoire; elle constitue la
plus forte et la plus conservatrice des propriétés foncières.