incident authentique. A l'un de ses levers, Napoléon aperçoit Gouvion
Saint-Cyr, un de ses meilleurs lieutenants. Il va vers lui et lui dit
d'un ton calme: «Général, vous arrivez de Naples?--Oui, Sire. J'ai
remis le commandement au général Pérignon, que vous aviez envoyé pour
me remplacer.--Vous avez, sans doute, reçu la permission du ministre
de la guerre?--Non, Sire, mais je n'avais plus rien à faire à
Naples.--Si, dans deux heures, reprit Napoléon avec la même
tranquillité, vous n'êtes pas en route pour Naples, avant midi vous
êtes fusillé en plaine de Grenelle.» Il récompensait ses officiers
avec des titres et des apanages, non avec de l'influence. En réalité,
il ne voulait de gloire que la sienne, il ne croyait qu'à ses propres
talents.
Stendhal, qui était un homme de génie et dont les opinions, à ce point
de vue, valent la peine d'être recueillies, pense qu'une des deux
principales causes de la chute de l'Empereur était son goût pour la
médiocrité. Cette médiocrité, que Mirabeau réclamait de tous ses
voeux, inspirait à Napoléon une sympathie, une préférence qu'il ne
songeait pas à cacher. Il voulait des instruments et non des
ministres. Ce qu'il craignait, ce qui lui déplaisait, ce n'était pas
tant la concurrence que l'ambition et l'esprit critique des talents
supérieurs. Deux hommes de facultés éminentes furent longtemps à son
service; ils étaient nécessaires à son empire. Lorsqu'il découvrit
qu'on les regardait comme lui étant indispensables, son égoïsme,
toujours en éveil, prit peur et il s'en défit. Il est difficile de
trouver dans toute l'histoire un personnage plus répugnant et plus mal
famé que Fouché. Mais il était passé maître dans cette science infâme
qu'un despote a besoin de trouver chez son ministre de la police.
C'était, en fait, un instrument empoisonné qu'il était également
dangereux d'employer ou de négliger. Napoléon fit l'un et l'autre et,
par cette manière d'agir, courut un double péril.
Talleyrand, tout vil et tout cynique qu'il fût à beaucoup de points de
vue, se place un peu plus haut que Fouché. Peut-être peut-on lui
trouver quelque excuse dans les besoins et dans l'immoralité d'une
époque révolutionnaire, et surtout dans le sang-froid et la prévoyance
qu'il déploya. Ces qualités justifient jusqu'à un certain point sa
prétention d'avoir agi pour le bien de la France, tout en agissant au
mieux de ses intérêts. Cette question ne nous regarde pas. Mais, en
dépit de son indolence et de sa corruption, c'était un ministre des
affaires étrangères consommé et un diplomate hors pair. Jusqu'au
moment de l'imbroglio espagnol, il était un des confidents intimes de
Napoléon comme il avait été un des compagnons de ses premiers succès.
Napoléon l'accusa de lui avoir conseillé la politique suivie en
Espagne et de l'avoir ensuite dénoncée. Talleyrand s'en défendit.
Nous penchons à croire que tous deux avaient raison. Talleyrand, comme
nous l'apprend son intime amie, Mme de Rémusat, disait tout haut,--et
il avait certainement offert cette suggestion à l'Empereur,--«qu'un
Bourbon était un voisin gênant pour lui et qu'il était douteux qu'on
pût tolérer un tel voisinage». Mais il désapprouvait entièrement les
procédés employés par Napoléon. En un mot, il est probable qu'il
proposa l'idée et donna l'impulsion; c'est à Napoléon qu'appartiennent
les moyens mis en oeuvre. Il est possible qu'il se soit passé quelque
chose du même genre en ce qui touche l'affaire du duc d'Enghien. Mais
le fait dont nous avons à nous occuper est, non la cause de la
rupture, mais la rupture elle-même. Car nous sommes convaincu que, si
l'Empereur avait gardé Talleyrand et continué à travailler avec lui,
il ne serait pas tombé du trône. Il se querella à la fois avec
Talleyrand et avec Fouché et ne parvint jamais à les remplacer. Ses
relations avec ces deux fonctionnaires éclairent d'une manière
instructive le côté cynique de son caractère. Il insulta grossièrement
et publiquement Talleyrand en plus d'une circonstance. Ces outrages,
par leur nature comme par leur violence, étaient tels qu'aucun homme
ne pouvait les pardonner. Et pourtant, Napoléon, lorsqu'il se trouva
aux prises avec de grandes difficultés, envoya chercher Talleyrand et
se mit à lui parler politique sur un ton confidentiel. Au milieu de
leur conversation Talleyrand observa avec calme: «A propos, il me
semble que nous avions eu une querelle.» «Bah!» fit Napoléon.
Cependant il y avait longtemps que Talleyrand avait noué d'étroites
relations avec la Russie et il était trop tard pour le reprendre.
Fouché fut, de même, congédié honteusement. Il haïssait franchement
Napoléon et employa son temps d'exil à intriguer contre lui.
L'Empereur n'ignorait ni cette haine ni ces intrigues. Mais, en 1815,
comme nous l'avons vu, il le rappela et lui confia l'un des
départements les plus importants et les plus difficiles dont il pût
disposer, celui qui donne les occasions les plus favorables pour
trahir.
On a mis en avant bien d'autres causes pour expliquer sa chute; mais,
à notre sens, elles sont subordonnées à celles que nous avons
énumérées. Et, si on les examine de près, on s'aperçoit que ce sont
bien moins des causes que des effets.
Les mêmes raisons qui ont amené sa chute avaient produit ces erreurs
désastreuses. Les fautes politiques furent, sans doute, dans la
dernière partie de son règne, nombreuses et frappantes. Mais elles
n'ont pas été, comme c'est l'opinion vulgaire, les causes de sa ruine;
elles ont été seulement les effets, les manifestations visibles de ces
mêmes causes. Encore faut-il ajouter, pour être équitable, que, si
l'on considère ces fautes au point de vue politique, en laissant de
côté la question de moralité, c'étaient, non pas de pures
extravagances, mais de grandioses erreurs. La vie était trop courte
pour réaliser tous ses plans. Le sentiment qu'il en avait le rendit
impatient et l'inclina à des procédés violents. Ses méthodes furent
quelquefois mesquines, sa politique jamais. Son gigantesque duel
commercial avec l'Angleterre était un impossible effort, et pourtant
des économistes distingués ont souvent essayé depuis de le
recommencer sur une moins vaste échelle. On n'aperçoit pas trop, en
l'absence d'une flotte effective, de quelle autre arme il pouvait
disposer pour attaquer une ennemie qui couvrait le monde. L'expédition
d'Espagne fut une faute à cause des moyens employés, mais n'en était
peut-être pas une en tant que conception politique. Louis XIV en avait
fait autant et il avait pleinement réussi. Napoléon ne pouvait deviner
qu'un peuple qui avait supporté longtemps d'aussi méprisables
dynasties se lèverait comme un seul homme contre la sienne.
L'expédition de Russie était aussi une faute, mais la Russie était le
défaut de la cuirasse, le point vulnérable de son système continental,
et il était fondé à ne pas prévoir que la Russie, qui s'était humiliée
après Friedland, brûlerait sa vieille capitale et ses sanctuaires,
vénérés depuis des siècles, plutôt que de se soumettre une seconde
fois. Le conflit avec le Pape était encore une faute, et une faute si
grave que des historiens réfléchis veulent y voir le principal motif
de sa chute. Mais c'était l'erreur qu'avait commise le roi catholique,
chef du Saint-Empire romain, Charles Quint en personne, qui avait rêvé
d'annexer la tiare pontificale à son diadème impérial et d'accumuler
sur sa tête toutes les prérogatives, humaines et divines, de
l'autorité suprême. Les procédés de Napoléon envers le Saint-Siège
furent brutaux, mais Charles avait mis Rome à sac.
Nous ne doutons pas que Napoléon, après avoir fait entrer la Russie
dans son système, après avoir annihilé ou rendu impuissante
l'Angleterre, n'aspirât vaguement à devenir, en quelque façon, le
suzerain de l'Europe. Nous ignorons si cette idée prit une forme
définie, excepté en ce qui touche l'Occident, ou si ce fut jamais
autre chose qu'un rêve ambitieux de conquérant. Il devait bien
comprendre qu'il ne pouvait léguer à son fils un pouvoir personnel
comme celui-là, mais il se dit, sans doute, qu'un simple débris de son
empire serait encore un riche héritage pour ses descendants. Quant à
lui, il aurait dépassé ces glorieux morts qui le provoquaient du fond
de l'histoire, qui l'entraînaient toujours plus avant, ses véritables,
ses seuls rivaux, sur lesquels sa pensée fixait sans cesse un oeil
jaloux. Il aurait laissé un nom devant lequel tous les autres auraient
pâli et auquel toutes les générations à venir auraient rendu hommage.
Il est une question que les Anglais ont l'habitude de s'adresser à
propos des grands hommes, et qu'on ne peut poser à propos de Napoléon
sans avoir conscience d'une sorte d'incongruité voisine du ridicule.
Napoléon était-il bon? Le sourire involontaire qui accueille cette
interrogation suffit à faire ressortir, non la méchanceté notoire,
mais la situation exceptionnelle de cette personnalité sans analogue.
Les règles et les critériums ordinaires ne semblent pas s'appliquer à
lui. Nous ressemblons à des gens qui voudraient mesurer une montagne
avec une ficelle. Dans un être comme lui, nous nous attendons à des
vertus ou à des vices extraordinaires, qui dépasseraient les notions
communes. Nous ne nous rappelons guère que cette question ait été
posée sérieusement à propos de Napoléon, quoique Metternich l'effleure
à sa manière. Cela semble enfantin, disparate autant que superflu.
Mais si l'on pose la question tout uniment, dans le sens ordinaire,
sans faire entrer en ligne de compte les circonstances historiques, on
ne peut y faire qu'une seule et prompte réponse. Il n'était pas bon,
bien entendu, dans le sens où l'était un Wilberforce ou un saint
François. Ce n'était pas non plus un vertueux chef d'État à la manière
d'Antonin ou de Washington. Il a dit quelque part qu'il n'aurait pu
accomplir ce qu'il a accompli s'il avait été religieux, et c'est la
vérité. En Angleterre, son nom était synonyme de l'auteur de tout mal.
Chacun de nos compatriotes voyait en lui «un démon sept fois pire que
les autres». Mais nous ne savions absolument rien de lui. Quant à
Napoléon, si on lui avait posé la question et s'il l'avait comprise,
il aurait fait immédiatement une distinction entre l'homme public et
l'homme privé. Il aurait dit que la morale privée n'avait rien à voir
avec la politique et que, si la politique a sa morale, c'est une
morale qui lui est propre. Il aurait ajouté et il aurait, sans doute,
cru sincèrement que sa morale à lui était fort bonne pour un être
aussi extraordinaire qu'il l'était. Pour employer une expression
vulgaire, il n'était pas aussi noir qu'on le peignait. Les idées de
l'époque, les latitudes spéciales accordées aux princes pendant le
XVIIIe siècle, les tentations auxquelles sa situation particulière
l'exposait, tout cela doit être pris en considération. Les hommes
doivent se juger entre eux non au point de vue absolu, mais au point
de vue relatif, c'est-à-dire comme ils désirent être jugés eux-mêmes.
Si l'on veut apprécier exactement la vertu des hommes, il faut
considérer toutes choses: la situation, l'époque, le milieu,
l'éducation, les tentations. Un homme habitué à modérer son appétit
s'étouffera, s'il meurt de faim, avec une nourriture qui ferait
reculer un glouton. Un homme qui ne s'enivre jamais, lorsqu'il se sent
très affaibli, absorbera, sans se faire mal, des quantités
d'eau-de-vie à noyer un ivrogne. Il en est de même pour Napoléon. Il
n'était pas fait pour le cloître ou pour la prédication. Quand il vint
de Corse, il n'était qu'un petit païen et regardait le monde comme
l'huître considère sa coquille. Il grandit au milieu de la vie des
camps et des terreurs de la Révolution. Il devint le chef d'une nation
qui, dans les convulsions d'un grand bouleversement, avait
solennellement abjuré et, dans la pratique abandonné, le
christianisme. Il avait à lutter corps à corps contre l'ancien régime:
travail épuisant qui ne laissait guère de temps pour méditer. Nous
avons vu ce qu'il disait à propos de la religion: ce qu'il en pensait,
nous l'ignorons. Il se rendait compte, indubitablement, qu'elle est
une force en politique. Il aurait compris ce que valent, au point de
vue militaire, le pieux dévouement des Tyroliens et le sévère
enthousiasme des Covenantaires. Par la façon hardie dont il conclut le
Concordat il a montré qu'il jugeait la religion nécessaire à un
peuple. Il pensait de même,--cela est évident,--de la moralité, de la
sainteté des liens de famille, des vertus publiques et même des vertus
privées. Il n'était jamais las de les prêcher, mais l'idée que ces
règles lui fussent applicables ne se présenta pas un seul instant à
son esprit. Car, de bonne heure, il se regarda comme un être à part,
différent des hommes ordinaires. Il ne se fit jamais scrupule
d'avouer, à cet égard, sa conviction. «Je ne suis pas, disait-il, un
homme comme un autre; les lois de morale ou de convenance ne sont pas
faites pour moi.» On peut dire avec justice qu'il était indulgent et
affectueux envers les membres de sa famille, surtout durant les
premières années, qui furent les meilleures; respectueusement attaché
à sa mère, tendre envers ses amis de jeunesse. Il aurait été un bon
mari, à sa manière; il aurait entouré son fils d'affection, si on le
lui avait permis. Il se montra un bon frère au début, particulièrement
envers Louis, qui l'en récompensa par les plus ignobles soupçons que
l'hypocondrie puisse inspirer. On ne voit en lui aucune trace des
sordides soucis qu'inspire la possession ou la convoitise de l'argent.
Il se fâchait facilement, mais, si nous en croyons les juges les plus
sûrs et les plus pénétrants, il s'apaisait aussi aisément. «Toujours
bon, patient, indulgent,» dit Méneval. Mme de Rémusat, qui ne l'aime
point et qui a l'esprit d'observation, cite plusieurs traits qui
montrent sa tendresse et ses égards et combien il était accessible aux
prières et aux caresses de Joséphine. M. de Rémusat assista, en 1806,
à une scène où l'émotion allait jusqu'aux larmes, jusqu'au déchirement
de coeur. Ce jour-là Napoléon embrassa Talleyrand et Joséphine en
disant: «Il est pourtant bien pénible de quitter les deux personnes
qu'on aime le mieux,» et, n'étant plus capable de maîtriser ses
sentiments, finit par avoir une violente attaque de nerfs. Ce n'était
pas une comédie: il n'y avait rien à gagner. C'était une explosion
soudaine et passionnée de sa sensibilité.
Mais il faut admettre que c'était là un cas exceptionnel. Dans la
phase de sa décadence finale il n'y a aucune trace d'amitié.
Peut-être, en deux ou trois circonstances, éprouva-t-il quelque chose
de ce sentiment, mais il n'avait plus d'amis. Duroc est celui qui
approcha le plus de cette situation intime. En montant sur le trône,
Napoléon l'avait autorisé à continuer avec lui le tutoiement:
privilège rare, sinon unique. Il appelait Duroc sa conscience. On dit
que, pour lui, il n'avait pas de secrets. Mais Duroc était une
exception. Les foules, qui ne le connaissaient que comme homme public
et surtout comme général, l'ont adoré jusqu'au bout. Les simples
soldats qui allèrent avec lui combattre à Waterloo étaient remplis
d'un enthousiasme au moins égal à celui des soldats de Marengo ou
d'Austerlitz. Mais cet enthousiasme allait en diminuant à mesure qu'on
remontait les degrés de la hiérarchie. Les officiers l'éprouvaient de
moins en moins, suivant leur grade, et il n'en restait aucun symptôme
visible au sommet de l'échelle. Ceux qui voyaient l'Empereur
journellement ne connaissaient plus ce sentiment depuis bien des
années. Nous avons vu qu'il avait, de propos délibéré, proscrit
l'amitié parce qu'elle rapprochait trop les distances entre les autres
mortels et lui. D'ailleurs, beaucoup de ses amis de jeunesse étaient
tombés sur les champs de bataille, des amis tels que Lannes, Desaix et
Duroc. Quelques-uns avaient survécu pour l'abandonner sans cérémonie
et même sans pudeur. Berthier, son camarade depuis le début, qui avait
partagé toutes ses campagnes, reçu toutes ses confidences, le quitta
sans dire une parole d'excuse ou d'adieu et ne rougit pas de devenir
capitaine des gardes du corps de Louis XVIII. Ses maréchaux, les
compagnons de ses victoires, l'abandonnèrent tous à Fontainebleau,
quelques-uns en l'insultant. Ney l'injuria en 1814, Davout en 1815;
Marmont, l'enfant gâté de sa faveur, le trahit au vu et au su de tous.
Le dévoué Caulaincourt finit par trouver la limite de son dévouement.
Jusqu'à ceux qui servaient sa personne, Constant et Roustan, le valet
de chambre qui lui donnait ses soins jour et nuit, le mamelouck qui
couchait en travers de sa porte, se séparèrent de lui. On eut de la
peine à réunir une poignée d'officiers pour l'accompagner à l'île
d'Elbe; il fut plus difficile encore d'en trouver deux ou trois pour
Sainte-Hélène. Les courtisans désintéressés de maîtres ingrats, les
fidèles qui suivent le convoi de la monarchie vaincue et qui peuplent
les antichambres nues des Bourbons ou des Stuarts, ne trouvent pas
leurs équivalents autour de Napoléon détrôné. Il ne faut pas en
accuser la nation, puisqu'elle a fourni des adhérents dévoués aux
descendants des anciennes familles royales. Sa femme, qui l'abandonna
sans un soupir de regret,--celle qui lui écrivait, lorsqu'elle vivait
sous son toit, qu'elle ne pouvait être heureuse qu'auprès de lui, et
qui, après sa mort, écrivait qu'elle n'avait jamais éprouvé pour lui
d'affection réelle,--était une Autrichienne. A notre grand regret,
nous devons imputer cette désaffection générale à Napoléon plutôt qu'à
ses serviteurs; si elle leur fait peu d'honneur, elle lui en fait
moins encore à lui-même. Nous avons vu que Bertrand, qui a droit, plus
que personne, à l'auréole de la fidélité, avouait la vérité à
Sainte-Hélène, non pas avec colère, mais avec tristesse. «L'Empereur
est comme cela. Nous ne pouvons changer son caractère.... C'est ce
caractère-là qui est cause qu'il n'a pas d'amis, qu'il s'est fait tant
d'ennemis et qu'enfin nous sommes à Sainte-Hélène.»
Encore faut-il se garder d'appliquer ce jugement à toute sa carrière.
Il ne se rapporte qu'à la partie nettement impériale, à ce qu'on
pourrait presque appeler la période irrationnelle de sa vie. Jusqu'au
moment où il lui plut de se transformer en demi-dieu et de se séparer
volontairement, systématiquement, de l'humanité, il fut bon, généreux,
aimant; ou, si l'on trouve cet éloge exagéré, il n'avait certainement
pas les défauts qui s'opposent à ces qualités.
Mais, quand il fut à l'apogée de sa carrière, il ne lui vint jamais à
la pensée qu'il eût rien à voir avec ces différents attributs, pas
plus qu'avec la véracité ou avec la sympathie. C'était à merveille
pour les autres; de lui on devait attendre quelque chose de plus ou
quelque chose de moins. C'étaient de simples vertus humaines; or, les
restrictions qui bornent l'action des hommes ordinaires, aussi bien
que les objets qu'elle poursuit, avaient cessé d'avoir un sens pour
lui.
Napoléon était-il un grand homme? La question est beaucoup plus
simple, mais elle appelle une définition. Si par le mot «grand» on
entend la combinaison des plus hautes qualités morales et
intellectuelles, il n'était certainement pas un grand homme. Mais
qu'il fût grand dans le sens de supérieur et d'extraordinaire, il est
impossible d'en douter. Oui, à coup sûr il était grand, si la
grandeur consiste dans une puissance naturelle, dans le don de
dominer, dans quelque chose d'humain qui dépasse l'humanité. Sans
parler de cette étincelle qui échappe à toute définition et que nous
appelons le génie, il représente un amalgame d'intelligence et
d'énergie qui n'a peut-être jamais été égalé, qui, en tout cas, n'a
jamais été surpassé. Il poussa le pouvoir humain aussi loin qu'à notre
connaissance il ait jamais été porté. Alexandre est un prodige
lointain, trop lointain pour se prêter à un exact parallèle. Même
objection pour César. Homère et Shakespeare sont des noms
impersonnels. D'ailleurs, ce sont des hommes d'action qu'il nous faut
pour les lui comparer. On peut dire que nous ne connaissons pas assez
toutes ces grandes figures. Napoléon, au contraire, a vécu sous le
microscope de l'observation moderne. Sous les vives clartés que
projetait sur lui l'attention universelle, il a indéfiniment reculé
les limites de la conception et de l'activité humaines. Avant qu'il
eût paru, personne n'aurait imaginé qu'il pût exister un aussi
prodigieux mélange du génie civil et du génie militaire, une
compréhension aussi vaste unie à une si pénétrante intelligence du
détail, une vitalité aussi extraordinaire de corps et d'esprit. «Il
rapetisse l'histoire et il agrandit l'imagination,» dit Mme
d'Houdetot. «Il a fait douter de toutes les gloires du passé dit lord
Dudley; il a rendu impossible de se faire un nom dans l'avenir». Ce
sont là des hyperboles, mais elles contiennent un fond de vérité. Il
n'est pas un nom qui représente d'une manière plus complète ni plus
éclatante la domination, la splendeur et le désastre. Il s'est élevé
par l'usage de facultés surhumaines, il s'est ruiné par l'abus qu'il
en a fait. C'est l'excès de son propre génie qui l'a perdu. Les forces
qui avaient fait son élévation étaient seules capables d'amener sa
chute.
APPENDICE
I
Lorsque Napoléon Buonaparte monta à bord du _Bellérophon_ le 15
juillet 1815, il s'en fallait exactement d'un mois qu'il eût achevé sa
quarante-sixième année, étant né le 15 août 1769. C'était alors un
homme de structure remarquablement forte, d'environ cinq pieds sept
pouces; ses membres étaient bien formés, ses chevilles fines et son
pied très petit. Il en semblait assez vain et porta, tant qu'il fut à
bord, des souliers et des bas de soie. Ses mains étaient également
très petites; c'étaient plutôt des mains potelées de femme que de
robustes mains d'homme. Les yeux d'un gris clair; les dents bonnes.
Lorsqu'il souriait, sa physionomie avait une expression très agréable;
mais, sous l'influence d'un désappointement, elle devenait sombre et
triste. Ses cheveux étaient d'un brun très foncé, presque noir, un peu
dégarnis sur le sommet de la tête et sur le front, mais sans un cheveu
gris. Son teint était d'une couleur assez rare, jaune clair, et ne
ressemblait à aucun teint que j'aie rencontré ailleurs. En devenant
gros, il avait perdu beaucoup de son activité physique, et, s'il faut
croire les personnes de son entourage, une grande partie de son
énergie mentale l'avait aussi abandonné.... Son extérieur, d'une
manière générale, donnait l'idée d'un homme plus âgé qu'il n'était
alors. Ses manières étaient tout à fait affables et plaisantes: il se
mêlait à toutes les conversations, racontait de nombreuses anecdotes
et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour répandre la bonne
humeur autour de lui. Il tolérait même une grande familiarité chez ses
serviteurs, et je les ai vus une ou deux fois le contredire de la
façon la plus directe, quoiqu'ils le traitassent ordinairement avec
beaucoup de respect. Il avait, à un degré extraordinaire, le don
d'impressionner favorablement ceux avec qui il entrait en
conversation: il obtenait ce résultat, à ce qu'il m'a semblé, en
dirigeant l'entretien sur les sujets qu'il supposait familiers à son
interlocuteur et où celui-ci pouvait se montrer avec avantage.
(Capitaine MAITLAND.)
II
J'étais très désireux de le voir et j'eus un désappointement. Il est
mal fait, petit de taille, avec une grosse tête; ses mains et ses
pieds sont petits, sa corpulence est telle que son estomac se projette
considérablement en avant. Son habit, très simple, tel qu'on le voit
dans beaucoup de gravures, est si court par derrière qu'il lui donne
une apparence encore plus ridicule. Son profil est bien, exactement
semblable à ses bustes et à ses portraits; mais, de face, il n'est pas
beau. Ses yeux sont bleu clair, avec une légère teinte jaune sur
l'iris; le regard est sans vivacité et tout différent de ce que
j'attendais. Il a de vilaines dents, mais l'expression de sa
physionomie est mobile et elle rend, au delà de ce qu'on peut
imaginer, les rapides et changeantes émotions de son esprit. Pendant
un moment, sa figure porte l'empreinte d'une franche bonne humeur,
puis soudainement se contracte et s'assombrit avec une expression
pénétrante qui trahit la pensée intérieure dont il est animé.
(SENHOUSE, 15 juillet 1815.)
III