le rôle qu'il avait joué dans la répression de la prise d'armes de
Vendémiaire: il avait peur que le peuple ne la lui pardonnât jamais.
Comme on l'a vu, rien ne lui coûtait pour détourner, pour désarmer
avec de l'argent les colères du peuple qui naissaient de ses besoins
matériels. Mais sa haine de la Révolution et des procédés
révolutionnaires allait bien au delà de ces démonstrations populaires,
si importantes qu'elles fussent. Car il ne voulut pas avoir le moindre
contact avec la Révolution, même pour se sauver, lui et son trône.
L'hostilité contre elle ne pouvait aller plus loin. Il avait vu, et vu
avec un mépris amèrement et hautement avoué, Louis XVI saluant la
multitude, du haut du balcon des Tuileries, avec le bonnet rouge sur
la tête. Jamais Napoléon n'aurait coiffé ce bonnet-là un seul instant
pour sauver ou sa liberté ou sa dynastie. Après Waterloo, la multitude
(la canaille, comme Napoléon la désigne à Sainte-Hélène) inondait les
abords de son palais et le suppliait de se mettre à sa tête. Elle le
considérait comme la seule barrière contre la féodalité, contre la
reprise des biens nationaux et contre la domination étrangère.
Napoléon, qui entend leurs cris, a un soudain accès de franchise.
«Qu'est-ce que ces gens me doivent? Je les ai trouvés pauvres et je
les laisse pauvres.» Montholon nous a conservé un épisode de cette
journée critique. Deux régiments et une foule immense qui descend du
faubourg Saint-Antoine viennent demander qu'il les conduise à
l'ennemi. Un des orateurs fait allusion au 18 Brumaire. Napoléon
répond: «Au dix-huit Brumaire, la nation était unanime dans son désir
de changement. Aujourd'hui, il faudrait des flots de sang français et
jamais une seule goutte n'en sera versée par moi pour défendre une
cause personnelle.» Quand la foule s'est retirée, il s'explique encore
plus clairement avec Montholon: «Si je mettais en mouvement la
puissance brutale des masses, je sauverais Paris, sans doute, et je
m'assurerais la couronne à moi-même, sans recourir aux horreurs de la
guerre civile, mais il faudrait aussi risquer un déluge de sang
français. Quelle puissance serait assez forte pour maîtriser les
passions, la haine, la vengeance, une fois soulevées? Non: je ne peux
pas oublier que j'ai été ramené de Cannes au milieu de cris féroces:
«A bas les prêtres! A bas les nobles!» Je préfère au trône les regrets
de la France.» Pendant sa marche sur Paris, les passions du peuple,
surexcitées par la courte domination des Bourbons, avaient fait sur
lui une impression profonde. S'il avait consenti à s'associer aux
sentiments de ce peuple, furieux à la pensée qu'on songeait à
reprendre les terres et les privilèges perdus pendant la Révolution,
il était persuadé que deux millions de paysans lui auraient fait
cortège jusqu'à Paris. Mais il ne voulait pas être le roi de la
canaille: tout son être, dit-il, se révoltait à cette pensée.
Lorsqu'il était à Longwood, il lui arriva de s'abandonner pendant un
instant à un rêve tout différent.
«C'est par les Jacobins, dit-il, que je les attaquerais. Le
Jacobinisme est le foyer d'un volcan qui menace la société d'une
perpétuelle éruption. C'est en Prusse, surtout, qu'elle sera facile (à
provoquer) et, le trône de Berlin renversé, j'aurai fait un pas
immense pour la puissance française. La Prusse est, et a toujours été
depuis Frédéric, et serait toujours, le plus grand obstacle à
l'accomplissement de mes grands projets pour la France. Une fois le
bonnet rouge arboré à Berlin, toute la force prussienne est entre nos
mains comme une massue dont je peux me servir à volonté pour écraser
la Russie et l'Autriche.... Rien ne pourrait m'empêcher... de
reporter... les frontières de l'Empire à ses limites naturelles, le
Rhin et les Alpes. Ce premier pas fait, je commencerais le grand
oeuvre de l'Empire français, et, soit par la force du Jacobinisme,
soit par mes armes, je mettrais à profit toutes les circonstances,
tous les événements, pour faire de l'Europe continentale une grande
confédération dont l'Empereur des Français serait le chef. Je poserais
au Niémen les limites de cet Empire. Alexandre ne serait plus que le
tsar de la Russie d'Asie. La couronne impériale d'Autriche serait
brisée. La Hongrie reformerait un royaume; le Bohême également.
L'Autriche serait le troisième royaume (formé) du démembrement de la
couronne de Marie-Thérèse.» Montholon rapporte cette singulière tirade
et déclare que ces paroles furent prononcées le 10 mars 1819, deux ans
avant la mort de l'Empereur. Rien ne ressemble moins à l'opinion qu'il
exprime ailleurs sur la Prusse et à ses vrais sentiments en ce qui
touche le jacobinisme. Nous pouvons supposer que c'est une sorte de
rêverie à la recherche d'une politique de rechange. Peut-être, après
l'expérience des Cent-Jours, était-il arrivé à la conviction qu'il n'y
avait pas d'autre moyen de se maintenir s'il se trouvait de nouveau en
France. Il avait déjà fait une allusion à des idées du même genre dans
la fameuse conversation qu'il eut, à Dresde, avec Metternich. «Mon
trône peut s'écrouler, mais j'ensevelirai le monde sous ses ruines!»
Talleyrand, avec son jugement instinctif et de sang-froid, avait
compris, dès le début des Cent-Jours, que la seule chance de succès
pour Napoléon était de faire de la guerre une guerre nationale. Son
armée ne suffisait pas; il fallait qu'il s'appuyât sur le parti d'où
il était sorti, dont les ruines lui avaient servi de piédestal, et
que, si longtemps, il avait persécuté. Alexandre connaissait bien le
danger. Il fit remarquer à lord Clancarty qu'il fallait absolument
détacher de Napoléon les Jacobins. Besogne un peu difficile à
accomplir pour un empereur de Russie! Pourtant, il est important de
noter que, parmi les princes assemblés à Vienne, le mieux informé,
celui dont les vues étaient les plus nettes, se rendait compte que
l'unique moyen de salut pour Napoléon était de redevenir ce qu'il
avait été au commencement de sa carrière: la Révolution incarnée.
Lavalette nous dit la vérité dans une phrase très expressive: «Les
onze mois du règne de Louis XVIII avaient ramené la France en
1792.» Même pendant cette courte période le mécontentement s'était
condensé sous forme de complots. Mais leur objet était de placer
Louis-Philippe sur le trône comme souverain constitutionnel et
non de ramener le tyran proscrit. A son retour l'Empereur s'alarma;
il trouva que la physionomie de Paris était changée. Le respect,
l'affection pour lui s'étaient visiblement affaiblis. Si, à l'île
d'Elbe, il avait pu se rendre compte, dit-il, du changement qui
s'était produit en France, il serait resté là-bas. Il envoyait
chercher Lavalette,--souvent deux ou trois fois dans la même
journée,--et il discutait pendant des heures la situation nouvelle.
Même s'il était revenu victorieux, il aurait eu, dit Lavalette,
à faire face à de grands périls amenés par des difficultés
intérieures.
Il fut bientôt évident que le pays désirait bien moins le retour de
l'Empereur que le départ des Bourbons. Dès qu'ils furent loin,
l'enthousiasme se calma promptement. Napoléon, avec cette faculté
d'observation qui le caractérisait, s'en aperçut aussitôt. A un
ministre qui le félicitait d'avoir accompli un vrai miracle et
reconquis la France presque à lui seul, il répliqua: «Bah! le temps
des compliments est passé. Ils m'ont laissé venir comme ils ont laissé
les autres s'en aller.»
Un seul exemple suffira pour faire comprendre la situation.
Napoléon avait repris son ancien titre d'Empereur par la grâce de Dieu
et la constitution de l'Empire. Une telle appellation devait choquer
l'esprit nouveau et le Conseil d'État répondit en proclamant le dogme
de la souveraineté du peuple: un décret qui, à son tour, ne manqua pas
de choquer l'Empereur, mais dont il ne pouvait manifester son
déplaisir. Il eut à avaler des affronts, à subir les airs impérieux
et insolents de ses Chambres. Il opposa à ce nouvel état de choses un
calme imperturbable. Il sentait, évidemment, qu'en cas de victoire, il
n'aurait pas de peine à tout remettre en place. Mais en cas de
défaite? Il comprenait qu'alors l'esprit nouveau le renverserait, à
moins qu'il ne pût appeler à son aide une force encore plus puissante
que le libéralisme et déchaîner la Révolution. Alors pourquoi ne
s'arrêta-t-il pas à cette alternative? Pourquoi ne s'était-il pas mis
à la tête d'un soulèvement de la France révolutionnaire? Autrefois, au
temps de sa jeunesse, la direction d'un mouvement révolutionnaire
aurait pu vivement tenter son ambition. Le Premier Consul n'eût
certainement pas hésité, mais l'Empereur vit clairement que, dans ce
cas, il ne pouvait être question de dynastie; que la dictature serait
purement une dictature personnelle. Il eût été Sylla ou Marius, mais
non Auguste ou Charlemagne. On remarquera que, dans ses paroles à
Montholon citées plus haut, il dit: «Je m'assurerais le trône _à
moi-même_.» Pas un mot de succession dynastique; pas une illusion à
ce sujet. Accepter une telle situation après avoir été ce qu'il
était, c'était descendre et, comme nous l'avons vu, tout ce qui
ressemblait à une révolution lui était odieux. Il y avait donc
impossibilité pour lui à devenir le prophète ou le héros d'une
nouvelle révolution au lendemain de Waterloo. S'il avait pu prévoir ce
qui l'attendait,--Sainte-Hélène, avec ses sordides misères, ses
mesquins geôliers, ses longues années, lugubres et désolées, d'une
vie qui était déjà de la mort,--peut-être aurait-il surmonté ses
répugnances, mais il ne pouvait rien deviner de tout cela et il n'eût
pas fallu moins pour l'ébranler. Donc il préféra se croiser les bras
et laisser venir ce que les rhéteurs appellent la catastrophe
inévitable, se croiser les bras et attendre les événements. Mieux
valait, pensa-t-il, la vie d'un fermier américain que la présidence
d'un Comité de Salut Public.
Entre Napoléon et la Chambre régna, dès le premier jour, une hostilité
à peine déguisée. On gardait jusqu'à un certain point les apparences.
Mais les deux pouvoirs rivaux agissaient de leur côté sans beaucoup se
cacher et sans s'abuser l'un l'autre en aucune façon. Les Chambres
étaient disposées à employer Napoléon comme un général consommé pour
repousser l'invasion et empêcher le retour des Bourbons; elles se
flattaient de pouvoir le mater ou même s'en défaire, une fois la
victoire gagnée. «Dès qu'il sera parti pour l'armée, disait Fouché,
nous serons maîtres de la situation. Je voudrais qu'il gagnât une ou
deux batailles, mais il perdra la troisième et alors ce sera notre
tour.» Tel est le calcul où se complaisaient les Chambres. Mais elles
étaient dans la position du mortel qui, dans les contes de fées,
évoque un génie et se trouve, ensuite, incapable de s'en faire obéir.
De son côté, Napoléon subissait les Chambres, pour donner au monde une
garantie de sa conversion et dans l'espoir d'obtenir d'elles des
hommes et de l'argent. Mais il avait l'intention bien arrêtée de se
débarrasser d'elles s'il était victorieux. Après Ligny, il exprime
catégoriquement sa résolution de rentrer à Paris et de reprendre le
pouvoir absolu, dès qu'il aurait vaincu les Anglais. Chacun des deux
rivaux connaissait à fond la politique de l'autre. Pas de doute, pas
d'illusion. A ce moment, l'esprit du parlement était tel, semble-t-il,
que beaucoup de ses membres espéraient la défaite des armes françaises
et qu'ils furent capables de se réjouir de Waterloo. C'est parce que
Napoléon était au courant des dispositions hostiles de la Chambre
qu'il sentit la nécessité de revenir à Paris après le désastre. On l'a
blâmé de n'être pas resté sur la frontière et de n'avoir pas cherché à
rallier les débris de ses troupes. Mais à quoi bon si, derrière lui,
son propre parlement était occupé à le déposer et à le désavouer? Or
personne ne peut douter que tels eussent été les premiers actes des
Chambres en apprenant sa défaite. Mis hors la loi par l'Europe entière
et par son propre pays, il lui eût été à peu près impossible de
continuer la lutte, même avec des forces militaires bien supérieures à
toutes celles qu'il pouvait réunir.
Cette digression conduit inévitablement à une autre. Les relations de
l'Empereur avec son parlement sont choses claires et connues de tous.
Ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que, en dépit de
cette lutte finale et douloureuse entre Napoléon et le parti
constitutionnel, son nom soit resté, pendant trente ans, le mot de
ralliement de tous les libéraux du continent. Car il n'avait aucune
sympathie pour la liberté ni pour les aspirations libérales; il les
renvoyait à ceux qu'il appelait dédaigneusement les idéologues.
L'ordre, la justice, la force, la régularité composaient son idéal
administratif; il n'y apportait d'autre tempérament que l'équation de
personne. La légende libérale qui s'attache à lui n'a qu'une
explication: c'est que les faiseurs de constitutions de 1815 ayant
disparu au retour des Bourbons sous un ouragan de mépris cet épisode
des Cent Jours fut oublié. On se rappela seulement que Napoléon était
le fils de la Révolution, qu'il avait humilié et mutilé les vieilles
dynasties européennes, sans égard pour l'ancienneté, la tradition ou
le titre. Pour le peuple il représentait la Révolution, et pour
l'armée la gloire. Personne ne se souvint, ou, du moins, ne se soucia
de rappeler qu'il avait sciemment cédé son trône et s'était rendu à
ses ennemis plutôt que de se mettre à la tête d'une insurrection
populaire.
S'en fût-on souvenu, on aurait jugé ce tort suffisamment expié par le
martyre de Sainte-Hélène. Napoléon n'ignorait pas le bien que son
emprisonnement devait faire à sa mémoire et à sa cause. Sa mort dans
la solitude et dans la captivité effaça toutes ses erreurs et tous ses
défauts. On oubliait son dur despotisme, le sang et les ressources de
la France incessamment prodigués, le territoire envahi deux fois par
sa faute, et sa mémoire, purifiée de tous ces souvenirs, devint une
légende miraculeuse. Les paysans de France avaient toujours été, après
les soldats, ses meilleurs soutiens, car ils l'avaient considéré comme
leur plus sûr rempart contre un retour des droits féodaux et de
l'ancien régime, contre une revendication des biens confisqués par la
Révolution. Aussi se firent-ils les gardiens jaloux de sa gloire.
Parmi eux survécut longtemps la tradition des merveilles qu'il avait
accomplies. Béranger, comme on l'a remarqué, sut condenser la
conception populaire dans le récit d'une vieille paysanne qui ne
mentionne pas le nom d'une seule de ses victoires.
On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps;
L'humble toit dans cinquante ans
Ne connaîtra d'autre histoire.
Ainsi parle le poète dans sa délicieuse chanson. Et continuant, il
donne la vraie note dans un autre couplet:
Mes enfants dans ce village,
_Suivi de rois_, il passa.
On irait trop loin, peut-être, en disant que Napoléon a obtenu les
gloires de l'apothéose. Mais, cela excepté, quoi que l'on dise, on ne
saurait exagérer. En tout cas, il a reçu l'honneur le plus
extraordinaire et le plus grand qui ait jamais été accordé à un être
humain. Car il a été connu en France, non par son titre de général, ou
de consul, ou d'empereur, ou même par son nom; on l'appelait
«l'homme». Son fils était «le fils de l'homme». Lui, c'était toujours
«l'homme». En effet, il était l'homme de l'imagination populaire et
c'est ainsi que les libéraux en vinrent à ne jurer que par lui. Son
individualité formidable, plus encore que son horreur de l'anarchie,
avait fait de lui un souverain absolu. Mais, étant, d'autre part, le
produit de la Révolution, l'homme qui avait humilié les rois, une
auréole de liberté rayonna autour de son nom. Il avait donné
satisfaction aux instincts d'égalité en fondant, lui, sorti de rien,
une quatrième dynastie. Il avait tenu les Bourbons hors de France. Il
avait, surtout, écrasé, avili les chefs de cette «Sainte-Alliance»
qui pesait sur l'Europe d'un poids si lourd, qui essayait d'éteindre
sous son talon les dernières étincelles de la Révolution et qui
représentait, sous une apparence concrète, la haine de la Liberté. Il
n'est pas étonnant que, considérée sous cet aspect, l'image de
Napoléon soit devenue l'idole du libéralisme continental. Plus tard
elle fut marquée à ce sceau d'une façon encore plus systématique. La
démocratie autoritaire, ou, en d'autres termes, la dictature
démocratique, l'idée d'où naquit, en France, le second Empire et qui
lui survit, cette idée qui, sous différentes formes, a trouvé faveur
en d'autres pays, tel est le legs politique et--peut-être faut-il dire
le message--définitif de Napoléon.
CHAPITRE XVI
LA FIN
Il est inutile de nous arrêter plus longtemps à ces derniers tableaux,
à ces épisodes suprêmes du grand drame de la vie de Napoléon. Il est
étrange d'avoir à observer qu'en dépit de l'atmosphère de surveillance
assidue où il vivait, la fin arriva sans avoir été prévue. Sa mort fut
une mort soudaine, nous le voyons par les brefs rapports du médecin
Arnott, car nous écartons absolument Antommarchi pour des raisons déjà
expliquées. Arnott, évidemment, ne soupçonnait point combien grave
était l'état de son malade, quoiqu'il eût été appelé le 1er avril,
trente-cinq jours seulement avant la mort de Napoléon. Ni ce jour-là,
ni pendant les semaines qui suivirent, il n'aperçut le caractère
sérieux du mal en présence duquel il se trouvait. Ce ne fut que le 26
ou le 28, c'est-à-dire huit jours à peine avant l'issue fatale, qu'il
reconnut l'existence d'une maladie mortelle. Ni le gouverneur, ni les
ministres anglais ne se doutaient que la fin fût proche.
Pendant les neuf derniers jours, Napoléon eut constamment le délire.
Le matin du 5 mai il murmura quelques mots incohérents, parmi lesquels
Montholon crut distinguer: «France... armée... tête d'armée...[14].»
En prononçant ces paroles, le moribond s'élança de son lit, entraînant
avec lui sur le plancher de la chambre Montholon qui essayait de le
retenir. C'était le dernier effort de cette formidable énergie.
Montholon et Archambault eurent grand'peine à le replacer dans son
lit. Là il demeura tranquille jusque vers six heures du soir. A ce
moment, il rendit le dernier soupir. Au dehors, une tempête terrible
était déchaînée qui secouait, comme un tremblement de terre, les
frêles baraques du campement anglais, renversait les arbres plantés
par l'Empereur et déracinait le saule sous lequel il aimait à se
reposer. A l'intérieur, le fidèle Marchand couvrait le corps du
manteau que le jeune conquérant avait porté à Marengo.
[14] Antommarchi prétend que, trois heures plus tard, il entendit
Napoléon dire: «Tête... armée...,» et que ce furent là ses
dernières paroles. Montholon constate expressément qu'Antommarchi
n'était pas dans la chambre à deux heures, au moment où Napoléon
prononça les mots: «Tête d'armée.» La chose a peu d'importance,
mais elle peut servir à montrer, jusqu'au bout, combien il est
difficile d'arriver à établir la vérité à Longwood.
Le gouverneur et son état-major attendaient en bas pour recueillir les
dernières nouvelles. En apprenant l'événement, Lowe prononça quelques
paroles viriles appropriées à la situation. Mais les disputes
inévitables ne tardèrent pas à éclater autour du cadavre. Lowe voulait
une autopsie immédiate; les Français s'y opposèrent énergiquement. Il
refusa de consentir à ce que les restes fussent emmenés en France. Sur
cette question, il n'était pas le maître. L'arrivée inattendue, en
Europe, de l'Empereur mort, par le trouble qu'elle aurait créé, ne
l'aurait cédé qu'à l'arrivée de l'Empereur vivant. Enfin, comme nous
l'avons vu, il insista pour que le nom de Bonaparte fût ajouté à
l'inscription funèbre, si celui de Napoléon, comme on le proposait,
était gravé sur le cercueil. Là-dessus tout commentaire serait
superflu.
Pendant la matinée qui suivit le corps fut solennellement exposé et
c'est alors que Montchenu vit le prisonnier pour la première et la
dernière fois. Les funérailles eurent lieu quatre jours plus tard avec
la pompe modeste dont l'île pouvait offrir les éléments. Le cercueil,
sur lequel reposaient l'épée et le manteau de Marengo, fut porté par
des soldats anglais à un char que traînaient quatre chevaux de
l'Empereur; puis, de nouveau, par des soldats anglais, qui se
relayaient de distance en distance, jusqu'au lieu que Napoléon avait
choisi pour sa sépulture, au cas où on ne lui accorderait pas d'être
enterré en France. C'était dans un jardin, au creux d'un ravin
profond. Là, à l'ombre de deux saules, près d'une source qui avait
fourni l'eau de sa table, la tombe avait été creusée. Les habitants de
Longwood conduisaient le deuil. Puis venaient Lowe, Montchenu et les
fonctionnaires civils, les officiers de terre et de mer qui avaient un
commandement dans l'île. Au moment où le corps descendit dans la
terre, il y eut des salves de mousqueterie et d'artillerie.
Dix-neuf ans plus tard, une frégate française commandée par le prince
de Joinville jetait l'ancre devant Jamestown. Elle était venue pour
chercher et ramener en France les restes de l'Empereur. Le
gouvernement anglais les restituait en exprimant l'espoir que les
dernières traces de l'animosité qui avait existé entre les deux
nations seraient à jamais ensevelies dans la tombe de Napoléon. Mais,
avant que le vaisseau fût de retour avec son précieux chargement, les
deux pays étaient, de nouveau, à deux doigts de la guerre. Sur la
_Belle-Poule_ revenaient, dans un dernier et pieux pèlerinage, à
Sainte-Hélène, Bertrand et Gourgaud, le jeune Las Cases et Arthur
Bertrand, le «premier visiteur français venu à Longwood sans la
permission de Lord Bathurst». Là, aussi, se trouvaient Marchand, le
plus fidèle et le plus sûr des serviteurs de l'Empereur, Noverraz,
Pierron et Archambault, en même temps que Saint-Denis, qui, dissimulé
sous le nom d'Ali, avait tenu l'emploi de second mameluk avec Roustan
et qui avait souvent servi de copiste à l'Empereur à Sainte-Hélène.
Tristement, ces dévoués survivants visitèrent le lieu de leur exil
et,--en présence des autorités anglaises embarrassées et
confuses,--constatèrent la dégradation de Longwood, changé en étable.
Le quinze octobre, à minuit, ils étaient tous réunis autour du tombeau
de leur maître. C'était le vingt-cinquième anniversaire de son arrivée
à Sainte-Hélène. Après dix heures de travail énergique, le cercueil
fut enfin amené au jour, et ils contemplèrent encore une fois les
traits de l'Empereur, absolument intacts et sans aucune altération.
Ensemble, ils suivirent le corps, et alors commença cette marche vers
Paris qui ressemblait plus à un triomphe qu'à un convoi funèbre. Ce
fut la plus majestueuse entrée que le conquérant eût jamais faite dans
sa capitale. Par une glaciale matinée de décembre, le roi des
Français, entouré des princes, des ministres, de tout ce qu'il y avait
de grand et de glorieux en France, attendait en silence, sous le dôme
des Invalides, l'arrivée du cercueil. Soudain, un chambellan parut sur
le seuil; d'une voix claire et retentissante il annonça: «L'Empereur!»
comme si c'était le souverain vivant qui allait apparaître. L'immense
et illustre assemblée se leva dans une même émotion, tandis que le
cercueil entrait lentement sur les épaules des porteurs. La
signification, le pathétique de la scène arrachaient des larmes aux
assistants. Derrière le corps marchaient ceux des exilés de
Sainte-Hélène qui étaient encore vivants. Ce fut le privilège de
Bertrand,--et personne ne pouvait le lui disputer,--de déposer sur le
cercueil l'épée de son maître.
Il est un point qu'il faut noter une fois pour toutes à propos de la
dernière maladie de l'Empereur. La tactique de Longwood, dont O'Meara
s'était fait l'auxiliaire zélé, consistait à prétendre qu'il existait
une affection meurtrière du foie, spéciale à Sainte-Hélène, dont
Napoléon était victime, et qui ne pouvait, naturellement, être guérie
que par un changement de résidence. Nous croyons que l'Empereur
lui-même, qui, sans avoir la moindre confiance dans la médecine,
donnait à ces questions une attention pénétrante, savait à quoi s'en
tenir. Il portait sa main au creux de l'estomac et disait, avec un
gémissement: «Oh! mon pylore! mon pylore!» Pourtant, comme nous
l'avons vu, il s'apitoya gravement sur Gourgaud, dont la santé était
excellente, et qui était censé être atteint de la maladie propre à
l'île. Deux mois avant sa mort il écrivit à Pauline que la maladie de
foie dont il était affligé depuis six ans, et qui était endémique et
mortelle à Sainte-Hélène, avait fait, dans les six derniers mois, des
progrès alarmants. Un mois plus tard il se plaignit de même à Arnott.
Montholon, à son retour en Europe, en dépit des résultats de
l'autopsie, maintint encore bravement la théorie de la maladie de
foie. Mais on trouva le foie de Napoléon en parfait état; il mourut du
cancer de l'estomac qui avait tué son père.