En parlant de l'île d'Elbe l'Empereur donne un curieux détail.

Lorsqu'il quitta Fontainebleau, en 1814, il n'avait pas grand espoir

de retour. La première circonstance qui lui rendit quelque espérance

fut lorsqu'il apprit qu'au banquet de l'Hôtel de Ville on n'avait

invité que des femmes nobles.

Un de ses sujets favoris,--et la façon dont il le traite révèle le

tour pratique de son esprit,--c'est le budget des dépenses

domestiques. Il discute sans cesse là-dessus. Quelquefois c'est le

budget d'un homme qui a deux cent mille francs de rentes. C'est d'un

Français, bien entendu, qu'il s'agit, car un Hollandais, dit-il d'un

ton laudatif, sur un revenu comme celui-là, ne dépenserait que trente

mille francs. Un autre jour, il établit la dépense d'un homme qui a

cinq cent mille francs à dépenser par an. C'est la fortune qu'il

préférerait lui-même: vivre à la campagne avec cinq ou six cent mille

francs de revenu et une petite maison à Paris, dans le genre de celle

qu'il avait rue Chantereine. Mais il assure ses compagnons qu'il

«vivrait très bien en France pour douze francs par jour. Dîner à

trente sous; fréquenter les cabinets littéraires, les bibliothèques,

aller au parterre au spectacle; un louis par mois pour une chambre».

Tout à coup il se rappelle qu'il lui faudrait un domestique, car il ne

sait pas s'habiller lui-même. Il élève donc son chiffre et dit

«qu'avec un louis par jour on doit être heureux. Il ne s'agit que de

savoir borner ses désirs. Je m'amuserais beaucoup en fréquentant des

personnes de ma fortune». L'effet le plus comique de cette manie ou,

si l'on veut, de ce jeu du budget, c'est quand il relit _Clarisse

Harlowe_. Il ne peut finir la lecture de ce roman et, cependant, il se

souvient qu'à l'âge de dix-huit ans il l'avait dévoré. Mais il se

préoccupe sérieusement des dépenses personnelles de Lovelace. «Il n'a

que deux mille livres sterling de rentes. J'ai fait tout de suite son

budget.»

Toujours avec cet esprit du détail pratique, un jour qu'il attend

pendant quelques instants dans le salon de Montholon, il évalue

rapidement le mobilier, article par article, et l'estime «trente

napoléons, au plus».

CHAPITRE XIV

SUPRÊMES REGRETS

Il semble que les regrets de Napoléon, dans sa solitude, se

concentrent principalement sur ces trois points: n'avoir pas pu mourir

à quelque grand moment de sa carrière; avoir quitté l'Egypte et

renoncé à ses projets sur l'Orient; enfin, cela va sans dire,

Waterloo. Sur le premier point il discute avec sa suite quel eût été

le vrai moment. «Pour l'histoire, j'aurais dû mourir à Moscou, à

Dresde ou à Waterloo.» Il dit encore: «C'est après l'entrée à Moscou

que j'aurais dû mourir,» ou: «J'aurais dû mourir à la Moskowa.»

Gourgaud hésite entre Moscou et Waterloo; il ne penche pour la

dernière date que parce qu'elle embrasse le retour de l'île d'Elbe.

Las Cases se récrie contre Moscou, qui supprimerait tant de choses.

En une autre circonstance, Napoléon incline encore pour Moscou. «Si un

boulet de canon du Kremlin m'avait tué, j'aurais été aussi grand

qu'eux (Alexandre, César, etc.) parce que mes institutions, ma

dynastie, se seraient maintenues en France, au lieu qu'à présent je ne

serai presque rien, à moins que mon fils ne parvienne à remonter sur

mon trône.» Il dit encore un autre jour: «Si j'étais mort à Moscou,

j'aurais laissé derrière moi la réputation d'un conquérant sans

analogue dans l'histoire. C'est là qu'un boulet aurait dû finir ma

vie.»

Ailleurs: «Mourir à Borodino, c'eût été mourir comme Alexandre. Être

tué à Waterloo, c'eût encore été bien finir. Peut-être Dresde eût-il

mieux valu... mais, non, mieux valait Waterloo. L'amour du peuple, ses

regrets....»

Le plus beau moment de sa vie, à son jugement, c'était son séjour à

Dresde en 1812, alors que tous les souverains de l'Europe, excepté le

sultan, l'empereur de Russie et le roi d'Angleterre, étaient à ses

pieds. Et le plus heureux moment de sa vie? A O'Meara, il dit: la

marche de Cannes à Paris. Un autre jour, il dit à ses compagnons de

deviner. «Il demande à quelle époque nous croyons qu'il a été le plus

heureux. GOURGAUD: Lors du mariage.--Mme DE MONTHOLON: Premier

consul.--BERTRAND: Naissance du roi de Rome.» Napoléon répond: «Oui,

j'ai été heureux premier Consul, au mariage, à la venue du roi de

Rome..., mais alors je n'étais pas assez d'aplomb. Peut-être que c'est

à Tilsit. Je venais d'éprouver des vicissitudes, des soucis, à Eylau,

entre autres, et je me trouvais victorieux, dictant des lois, ayant

des empereurs et des rois pour me faire la cour. Peut-être ai-je

réellement plus joui après mes victoires en Italie. Quel enthousiasme!

que de cris de: Vive le libérateur de l'Italie! A vingt-cinq ans! Dès

lors, j'ai prévu ce que je pourrais devenir. Je voyais le monde fuir

sous moi comme si j'étais emporté dans les airs.»

En second lieu, il regrette d'avoir quitté l'Égypte, d'avoir renoncé à

la carrière que l'Asie ouvrait devant lui. Il eût mieux aimé être

empereur d'Orient qu'empereur d'Occident, car, dans le premier cas, il

serait encore sur le trône. C'est vers l'Orient que se tournaient ses

derniers comme ses premiers rêves. Il dit, en voyant l'île de

Sainte-Hélène: «Ce n'est pas un joli séjour. J'aurais mieux fait de

rester en Égypte. Je serais, à présent, empereur de tout l'Orient...»

Un tel empire, disait-il, lui aurait convenu. Car le désert avait

toujours eu pour lui un attrait particulier et son nom, Napoléon, veut

dire, à l'en croire, «lion du désert». «L'Arabie attend un homme. Avec

les Français en réserve et les Arabes comme auxiliaires, j'aurais été

le maître de l'Orient. Je me serais emparé de la Judée.... Si j'avais

pris Acre, je serais allé aux Indes. Mon intention aurait été, à Alep,

de prendre le turban, et je me serais trouvé à la tête d'une bonne

armée et de deux cent mille auxiliaires. L'Orient n'attend qu'un

homme.» A une autre occasion, il répète la même idée dans des termes

presque identiques. «Si j'avais pu avoir les Mameloucks pour alliés,

j'aurais été le maître de l'Orient. L'Arabie attend un homme.»

Ce n'est pas, cependant, à cause de l'Arabie et de la Judée que

Napoléon regrettait l'Égypte. Il nous révèle son but secret en une

phrase brève: «La France, maîtresse de l'Égypte, le serait des Indes;

qui est maître de l'Égypte l'est de l'Inde.» Il répète: «Une fois les

Français en possession de l'Égypte, adieu l'Inde pour les Anglais.

C'était un des projets que j'avais en vue.» Il voulait construire deux

canaux: l'un de la mer Rouge au Nil, aboutissant au Caire, l'autre de

la mer Rouge à la Méditerranée. Il aurait étendu la domination de

l'Égypte vers le sud; il aurait enrôlé les nègres du Sennaar et du

Darfour. Avec soixante ou soixante-dix mille gens du pays et trente

mille Français d'élite, il aurait marché, en trois colonnes, vers

l'Euphrate. Là, il aurait fait une grande halte; puis, il aurait

repris sa marche sur l'Inde. «Une fois arrivé dans l'Inde,

continue-t-il, je me serais allié avec les Mahrattes,» et il espérait

attirer à lui les Cipayes. L'Angleterre avait grand'peur de ce projet.

«Gorgotto, j'ai lu trois volumes sur les Indes. Quels coquins que ces

Anglais! Si j'avais pu, d'Égypte, passer avec un noyau de troupes aux

Indes, je les en aurais chassés... mais ils verront plus tard ce qui

leur arrivera des Russes. Ceux-ci n'ont pas beaucoup de chemin à faire

pour arriver aux Indes: ils sont déjà en Perse....» Alors revient sa

constante préoccupation: «La Russie est le pouvoir qui marche le plus

sûrement et à plus grands pas vers la domination universelle,

maintenant qu'il n'y a plus de France et que tout équilibre est

rompu.»

Il avait été, en fait, empereur d'Occident, et Montholon dit à

Gourgaud que, d'après ses instructions comme ambassadeur, il était

convaincu que Napoléon avait eu l'intention de se faire couronner sous

ce titre-là. On avait influencé la confédération du Rhin dans ce sens

et on dit qu'à Erfurt la question aurait été définitivement réglée si

Alexandre n'avait demandé Constantinople comme compensation. A

Sainte-Hélène, cependant, ce n'est pas là ce qu'il regrette, c'est

l'empire d'Orient. Et cela, pour deux raisons: maître de l'Orient, il

aurait porté un grand coup aux Anglais et il aurait rivalisé avec

Alexandre le Grand. Car, remarquons-le ici, Alexandre est son héros,

son modèle. «Ce que j'aime dans Alexandre le Grand, ce ne sont pas

ses campagnes, que nous ne pouvons concevoir, mais ses moyens

politiques. Il laisse, à trente-trois ans, un immense empire, bien

établi, que ses généraux se partagent. Il avait eu l'art de se faire

aimer des peuples vaincus.... C'est d'une grande politique de sa part

que d'avoir été à Ammon. Il conquit ainsi l'Égypte. Si j'étais resté

en Orient, j'aurais probablement fondé un empire comme Alexandre, en

me rendant en pèlerinage à la Mecque.» Au moment même où il quitte la

France sur le _Bellérophon_, il dit au capitaine Maitland: «Sans vous

autres Anglais, j'aurais été empereur d'Orient; mais, partout où il y

a assez d'eau pour faire flotter un bateau, nous sommes sûrs de vous

trouver sur notre chemin.»

Son admiration pour Alexandre le Grand, sa passion pour l'Orient et

ses visées sur l'Inde ne l'abandonnèrent jamais, jusqu'au moment où il

eut perdu son empire dans les plaines de la Russie et de l'Allemagne.

Peu de temps avant de passer le Niemen, il s'interrompit au milieu

d'une conversation avec Narbonne, avec un éclair dans les yeux: «Après

tout, mon cher, dit-il, comme dans l'exaltation d'un rêve, cette

longue route est la route de l'Inde. Alexandre était parti d'aussi

loin que Moscou pour atteindre le Gange. Je me le suis dit depuis

Saint-Jean-d'Acre. Sans le corsaire anglais et l'émigré français qui

dirigèrent le feu des Turcs, et qui, joints à la peste, me firent

abandonner le siège, j'aurais achevé de conquérir une moitié de

l'Asie, et j'aurais pris l'Europe à revers, pour revenir chercher les

trônes de France et d'Italie. Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de

l'Europe qu'il me faut reprendre à revers l'Asie pour y atteindre

l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardanne et celle de

Jaubert en Perse; rien de considérable n'en est apparu; mais j'ai la

carte et l'état des populations à traverser pour aller d'Érivan et de

Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne

peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois....

Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar réconcilié, ou mort

de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant;

et dites-moi si, pour une grande armée de Français et d'auxiliaires

partis de Tiflis, il n'y a pas accès possible jusqu'au Gange, qu'il

suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber, dans toute

l'Inde, cet échafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l'expédition

gigantesque, j'en conviens, mais exécutable du dix-neuvième siècle.»

Après avoir lu ces lignes, se trouvera-t-il quelqu'un pour soutenir

que le pouvoir absolu n'eût exercé son ordinaire effet et que

Napoléon, en 1812, eût conservé l'équilibre et l'intégrité de son

jugement?

Le troisième grand sujet de regret est, tout naturellement, Waterloo.

Il nous semble quelquefois l'entendre grincer des dents lorsqu'il y

songe: «Ah! si c'était à recommencer!» s'écrie-t-il. L'Empereur ne

conçoit pas comment il a pu perdre la bataille de Waterloo....

Peut-être la pluie du 17 juin.... S'il avait eu Suchet à la tête de

l'armée de Grouchy.... S'il avait eu Andréossy à la place de Soult....

Si la Garde avait été commandée par Lannes ou Bessières.... S'il avait

donné la Garde à Lobau.... Si Murat avait été à la tête de la

cavalerie.... Si Clauzel ou Lamarque avait été ministre de la

guerre.... Alors, tout aurait pu tourner autrement. «Peut-être

aurais-je dû attendre quinze jours. J'aurais eu 12000 hommes de plus,

tirés de la Vendée. Mais qui aurait pu deviner que ce pays serait

aussi vite pacifié? Peut-être ai-je mal fait d'attaquer. La question

est de savoir si je n'aurais pas mieux fait de concentrer toutes les

troupes sous la capitale au lieu d'aller chercher l'ennemi. Peut-être

que les Alliés ne m'auraient pas fait la guerre. Remarquez que toutes

leurs proclamations sont datées d'après Waterloo.» Il n'aurait pas dû,

pense-t-il, employer Ney ou Vandamme. Plus d'une fois, il dit qu'il a

perdu la bataille par la faute d'un officier qui donna à Guyot l'ordre

de charger avec les grenadiers à cheval. Car, s'ils avaient été tenus

en réserve, ils auraient sauvé la journée. Mais Montholon déclare

qu'il est impossible de douter que cet ordre ne soit venu de

l'Empereur lui-même. Il n'avait pas pu voir la bataille comme il

fallait. Et puis, les hommes de 1815 n'étaient pas les hommes de 1792.

Les généraux étaient devenus timides. Il est trop porté à blâmer ses

généraux, tels que Ney ou Vandamme. Gourgaud le prie d'être moins

sévère. Il répond: «On doit dire la vérité.» Il ne craint pas de

déclarer que toute la gloire de la journée revient au prince d'Orange.

Sans lui, l'armée anglaise aurait été annihilée et Blücher était

rejeté au delà du Rhin. C'est là un exemple des exagérations

auxquelles il se laisse aller. Il s'épuise à découvrir des raisons à

sa défaite, mais il finit par apercevoir que le résultat pourrait bien

être dû, dans une certaine mesure, au caractère de l'ennemi. Il fait

l'aveu suivant: «C'était surtout par leur bonne discipline que les

Anglais triomphaient.» Puis, il s'égare encore dans d'autres

considérations. Et voici ce qu'on peut regarder comme sa conclusion:

«C'est la fatalité, car, malgré tout, je devais gagner cette bataille.

Pauvre France! Être battue par ces coquins-là! Il est vrai qu'il y a

déjà eu Crécy et Azincourt.» C'est une pensée qui, comme on l'a vu,

était depuis longtemps présente à son esprit.

Qu'aurait-il dû faire après Waterloo? Il n'y a qu'un point sur lequel

il ait une idée parfaitement nette et qui ne varie jamais: c'est qu'il

aurait dû faire pendre ou fusiller Fouché sur l'heure. «J'avais déjà

composé la commission militaire. C'était celle du duc d'Enghien: tous

gens qui risquaient....» Sa Majesté fait un signe expressif avec sa

cravate.

A part cela tout est ténèbres. Quelquefois, il pense qu'il aurait dû

fusiller Soult, mais on ne voit pas à quel moment, ni pourquoi. A

d'autres instants, il dit: «J'aurais fait couper la tête à Lanjuinais,

à Lafayette, à une douzaine d'autres.» Certains jours il allait

jusqu'à la centaine. Gourgaud et lui discutèrent souvent cette

intéressante question. Napoléon fait allusion à un plan qui eût

consisté dans les mesures suivantes: «Réunir aux Tuileries le Conseil

d'État, les cinq à six mille hommes de la garde impériale qui étaient

à Paris, la partie de la garde nationale qui était bonne et les

fédérés, haranguer tout ce monde; puis, de là, se rendre aux Chambres

qui s'étaient déclarées en permanence, les ajourner ou les dissoudre.

On aurait pu gagner quinze jours; on aurait réuni à Paris plus de cent

mille hommes. On pouvait fortifier la rive droite et on aurait tenté

la fortune.» Gourgaud répond tristement: «J'objecte que, dans l'état

où était alors l'esprit public et celui de l'armée, je doute fort que

l'on eût pu réussir.» Il donne à entendre qu'il aurait fallu un Décius

qui, d'un coup de pistolet, eût tué l'Empereur. Las Cases sent très

bien aussi que cette manière d'agir n'aurait servi à rien et aurait

perdu l'Empereur devant l'histoire. Le plan de Gourgaud était

différent. Selon lui, l'Empereur, en revenant de Waterloo, aurait dû

aller droit aux Chambres, les exhorter à s'unir, en leur faisant

comprendre que tout dépendait de cette union. Napoléon répond à cette

idée; il pense tout haut: «Oui, mais il y avait trois jours que je ne

mangeais pas.... Je n'en pouvais plus.... Si j'avais été aux Chambres,

j'aurais été écouté avec respect, peut-être avec acclamation, et, ne

pouvant, d'après la Constitution, assister aux délibérations, après

mon départ, tout aurait repris comme auparavant. Il fallait donc que

je fisse jeter un grand nombre de députés à la rivière, que

j'arrivasse aux Chambres comme Cromwell.... J'aurais fini en demandant

à épurer la Chambre et en faisant pendre sept ou huit de ses membres,

par-dessus tous Fouché. Mais, pour cela, il fallait se mettre tout à

fait avec les Jacobins, répandre du sang, et, encore, aurais-je

réussi? J'allais me mettre dans le sang et me faire abhorrer.» Un

autre jour il avoue franchement qu'il n'a pas eu le courage de le

faire. Pouvait-on, dans un moment pareil, révolutionner la populace et

relever la guillotine? En 1793, c'était le seul moyen, mais non après

Waterloo. Et, en réalité, il n'aurait pas réussi: il avait trop

d'ennemis. C'était un horrible risque à courir: beaucoup de sang pour

un résultat médiocre. C'est pour toutes ces raisons qu'il avait

préféré abdiquer en faveur de son fils, les laisser se débrouiller

eux-mêmes et leur faire voir que ce n'était pas à sa personne seule

que l'on en voulait, mais bien à la France.

Gourgaud ne se tient pas pour satisfait. Il presse l'Empereur et dit

que sa seule présence aurait électrisé les députés, etc. Napoléon

réplique, avec un accent de sinistre vérité: «Ah! mon cher, j'étais

battu. Le respect qu'on avait pour moi était grand tant que j'étais

craint, mais, n'ayant pas le droit des légitimes, demandant

assistance, vaincu enfin, je n'avais rien à espérer. Non, ce que j'ai

à me reprocher, c'est de n'avoir pas fait couper la tête à Fouché. On

peut dire qu'il l'a échappé belle.» Puis, il revient au sujet en

discussion: «Oui, j'aurais dû courir aux Chambres, mais j'étais

harassé; et puis, qui pouvait croire qu'elles se déclareraient si vite

contre moi? Je ne savais pas que Lafayette allait les faire mettre en

permanence. J'étais arrivé à huit heures et, à midi, elles

s'insurgeaient. Elles m'ont surpris.» Il passe sa main sur son visage

et continue, d'une voix creuse: «Après tout, je ne suis qu'un homme.

J'aurais pu me mettre à la tête de l'armée, qui était pour mon fils.

Et, certes, tout valait mieux que de venir à Sainte-Hélène.... Les

alliés auraient, cependant, continué de dire qu'ils n'en voulaient

qu'à moi. L'armée même aurait éprouvé la même influence. L'histoire me

reprochera peut-être de m'être en allé trop facilement. Il y a eu un

peu de pique de ma part. De la Malmaison, j'ai proposé au gouvernement

provisoire de me mettre à la tête de l'armée, de tirer parti des

imprudences de l'ennemi. Les ministres n'ont pas voulu. Je les ai

envoyés promener.»

«Je suis parti trop tôt de l'île d'Elbe; je croyais le Congrès

dissous. Je n'aurais pas dû créer de Chambres; il m'aurait fallu me

déclarer dictateur, ou former un Conseil de dictature sous la

présidence de Carnot; mais on pouvait espérer que les alliés, me

voyant appeler les Chambres, prendraient confiance en moi, et que les

Chambres me donneraient des ressources qu'une dictature ne pouvait

obtenir. Mais elles n'ont rien fait pour moi; elles m'ont insulté

avant Waterloo, et, après, elles m'ont abandonné. De toutes façons, je

n'aurais pas dû m'embarrasser d'une Constitution. Si j'avais été

vainqueur, je me serais bien moqué des Chambres. J'ai eu tort, aussi,

de me fâcher avec Talleyrand. Mais ces conversations-là me mettent de

mauvaise humeur. Passons au salon et parlons de nos amours de

jeunesse.»

CHAPITRE XV

NAPOLÉON ET LA DÉMOCRATIE

Il est une vérité qui ressort de toutes ces discussions sur Waterloo

et ses suites. Pourtant, cette vérité paraît n'avoir frappé personne:

aussi demande-t-elle une courte digression. Lorsque Napoléon, dans ses

conversations rétrospectives, parle de se placer, après Waterloo, à la

tête d'un mouvement révolutionnaire, nous croyons qu'il ne faisait que

s'abuser lui-même ou s'amuser aux dépens de ses auditeurs. «Les

souvenirs de ma jeunesse m'effrayèrent,» disait-il à Sainte-Hélène. Ce

mot était sincère. Il avait vu la Révolution de trop près pour

accepter une telle perspective. Il avait été l'ami de Robespierre, ou

plutôt de son frère; mais, après avoir régné sur la France comme

souverain, il sentait, évidemment, la plus profonde antipathie contre

tout ce qui ressemblait à la révolution ou même au désordre.

Aucun des témoins oculaires de la Terreur n'éprouva un mouvement de

répulsion plus vif que Napoléon. Ce spectacle lui avait laissé

l'horreur de la violence et la passion de l'ordre. Il aurait pu

s'approprier, avec une vérité absolue, la fière parole que prononça

son héritier dynastique mais qu'il ne fut pas maître de justifier

jusqu'au bout: «L'ordre, j'en réponds.» Ce n'était un secret pour

aucun de ses familiers. Il craignait le peuple, disait Chaptal; le

moindre mécontentement, le plus léger trouble, une simple émeute,

l'affectait plus qu'une bataille perdue. Sur ce point, il était

toujours en éveil. Il faisait venir ses ministres et disait que le

travail manquait, que les artisans écouteraient les agitateurs et

qu'il redoutait une insurrection d'ouvriers sans pain plus qu'une

bataille contre deux cent mille hommes. Alors il commandait des

étoffes, des meubles, et il avançait de l'argent aux principaux

manufacturiers. De cette façon, une de ces crises lui coûta plus de

vingt-cinq millions. «Quand j'entends dire à certaines gens, écrit Mme

de Rémusat, que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que

d'imposer sa volonté, je me rappelle ce que disait l'Empereur sur les

embarras qui avaient résulté pour lui... de l'emploi de la force

contre les citoyens. Je me souviens que j'ai entendu dire à ses

ministres que, lorsqu'on déterminait dans le Conseil quelque mesure un

peu violente, il leur adressait ordinairement cette question: «Me

répondez-vous que le peuple ne se révoltera pas?» On l'a vu prendre

plaisir à peindre et à écouter les émotions diverses qu'on éprouve sur

le champ de bataille, et pâlir en entendant conter les excès où le

peuple révolté peut se laisser entraîner.»

La Révolution l'avait marqué de son sceau: il ne l'avait jamais

oublié. Il la représentait et l'incarnait; mais il luttait sans cesse

et silencieusement contre elle. Et il savait que c'était une lutte

inutile. «Entre la Société et la Révolution, disait-il, il n'y a que

moi, moi seul! Je peux gouverner comme je veux, mais mon fils sera

obligé de se faire libéral.» Il avait raison, car, pendant les dix

mois qu'il passa à l'île d'Elbe, la Révolution releva la tête. Il y

songeait toujours, non pour y puiser son inspiration, mais comme à une

mystérieuse épouvante qu'il fallait conjurer à tout prix. Il était

bien le fils de la Révolution, mais un fils dont l'unique pensée était

d'étrangler sa mère.

Napoléon: La dernière phase · 第 17 / 22 段