L'Empereur discute fort tranquillement le bruit populaire qui faisait

de Paoli son père; il donne, pour le réfuter, une raison péremptoire,

mais qui n'est pas des plus décentes ni des plus délicates. Pourtant,

Paoli lui avait montré un intérêt quasi paternel. «Vous, Bonaparte,

lui avait-il dit, vous êtes tout Plutarque et vous n'avez rien des

modernes.» Et, parlant de lui aux autres: «Ce jeune homme porte la

tête de César sur le corps d'Alexandre. Il y a en lui l'étoffe de dix

Syllas.» Le père et la mère de Napoléon étaient très beaux, l'un et

l'autre. «Étant grosse de moi, ma mère suivait l'armée dans la guerre

de Corse. Les généraux français en eurent pitié et lui firent dire

d'accoucher chez elle, où elle fut reçue comme en triomphe. Je puis

dire que j'ai été conçu avant que la Corse ne fût réunie à la France,

mais lorsque ma mère accoucha elle était soumise.» Ce dernier point,

on le conçoit, était d'une importance capitale pour lui et pour sa

dynastie.

On peut noter ici les relations exactes de Napoléon avec la Corse. Il

y était né; il y vécut jusqu'à l'âge de neuf ans. Il y revint au début

de sa virilité. Pendant la période qui s'étend du 1er janvier 1786 à

juin 1793, il passe plus de trois ans et deux mois en Corse. Puis, la

vie l'emporte loin de son île; il ne la reverra plus jamais, si ce

n'est un instant, à son retour d'Égypte, et comme une vague silhouette

à l'horizon de l'île d'Elbe. Pourtant, la Corse le suit partout; elle

exerce sur sa carrière une influence considérable. Pendant ses

premières années dans l'île, il avait contracté une inimitié

implacable, à la manière corse, contre Pozzo di Borgo. Cette vendetta

devait être funeste pour lui, sinon mortelle. Car Pozzo di Borgo, plus

qu'aucun autre individu, fut l'auteur de la première chute de

Napoléon.

Après avoir quitté la Corse et être arrivée à Marseille, la mère de

l'Empereur se trouva, de nouveau, dans une situation déplorable. Elle

n'avait pas un sou pour vivre, elle et ses filles. Quant à lui, il

n'avait plus qu'un assignat de cinq francs dans sa poche et il était

sur le point de se tuer; il était même déjà sur le bord de la Seine

avec cette intention lorsqu'un ami lui prêta de l'argent et le sauva.

«Madame a eu treize enfants et je suis le troisième. C'est une

maîtresse femme.» Il reçoit une lettre de sa mère et, quoiqu'il l'ait

déchirée, cette lettre l'a tellement ému qu'il est en état de la

répéter à ses compagnons. En effet, une lettre si tendre devait

toucher le coeur d'un fils. Vieille et aveugle comme elle l'est, elle

veut venir à Sainte-Hélène. «Je suis bien âgée pour faire un voyage de

deux mille lieues: je mourrais peut-être en route, mais n'importe, je

mourrais près de vous.» Sa nourrice, qui lui survécut longtemps et à

laquelle il laissa, par testament, un souvenir de son affection, vint

à Paris pour le couronnement, et le Pape s'occupa d'elle à ce point

que sa mère en était presque jalouse. Le fils de cette femme, le frère

de lait de Napoléon, devint capitaine dans la marine anglaise.

Même sur ses deux femmes, Napoléon n'est nullement avare de

confidences et laisse échapper, sur l'une comme sur l'autre, les

détails les plus intimes. Il se demande s'il a jamais réellement aimé.

En ce cas, c'était Joséphine... un peu. «Elle mentait presque

toujours, mais avec esprit, excepté quand il s'agissait de son âge.

Là-dessus, elle s'embrouillait tellement que, pour mettre d'accord ses

assertions, il aurait fallu admettre qu'Eugène était venu au monde à

douze ans.... Elle ne m'a jamais rien demandé pour elle et pour ses

enfants, mais me faisait des millions de dettes.» Son grand défaut,

c'était une perpétuelle jalousie toujours en éveil. Pourtant, elle

n'était pas jalouse de Marie-Louise: c'est celle-ci qui était très

ombrageuse à l'endroit de Joséphine. Lorsque l'Empereur essaya de

mener sa seconde femme rendre visite à la première, Marie-Louise

fondit en larmes, et elle s'efforçait, par toutes sortes de ruses et

de petits moyens, de l'empêcher d'aller chez Joséphine.

«Marie-Louise, dit-il, était l'innocence même. Elle m'aimait. Si elle

avait été bien conseillée, et n'avait pas eu près d'elle cette

canaille de Montebello et ce Corvisart qui, j'en conviens, était un

misérable, elle serait venue avec moi (à l'île d'Elbe). Et puis, son

père a mis auprès d'elle ce polisson de Neipperg.» C'est, peut-être la

seule circonstance dans laquelle Napoléon, qui sauva bravement les

apparences jusqu'au bout, nous ait laissé voir qu'il était au courant

de l'infidélité de sa femme. Pourtant, Lavalette l'en avait informé

pendant les Cent Jours, et il n'était bruit d'autre chose dans les

commérages de la cour. Il ne s'en obstine pas moins à dire du bien de

Marie-Louise, et voici, en résumé, le jugement qu'il porte sur elle.

«C'est une petite femme timide, qui avait toujours peur en se voyant

au milieu des Français, qui avaient assassiné sa tante. Elle ne

mentait jamais, était très réservée, faisait bonne mine même à ceux

qu'elle détestait.» Elle était plus intelligente que son père, qui

était le seul de la famille pour qui elle eût de l'affection: elle ne

pouvait pas souffrir sa belle-mère. «Quand elle voulait de l'argent,

elle m'en demandait et était dans le ravissement que je lui donnasse

dix mille francs. On aurait pu tout lui confier, c'était une vraie

boîte à secrets.» Son père lui avait dit à Vienne: «Quand vous serez

seule avec l'Empereur, vous lui obéirez en tout.» C'était, disait

Napoléon, une charmante enfant, une bonne femme, et elle lui avait

sauvé la vie. Et il concluait: «Je crois, cependant, quoique je

l'aimasse bien, que j'avais plus aimé Joséphine. C'était une vraie

femme, celle que j'avais choisie.... Je m'étais élevé avec elle....

Elle était pleine de grâce.» Il ajoutait,--et ce mot contenait un

reproche indirect à l'adresse de l'autre: «Elle était femme à me

suivre à l'île d'Elbe.... Je ne l'aurais jamais quittée si elle avait

pu avoir un enfant. C'eût été bien heureux pour elle et pour la

France.» En effet, c'est l'Autriche qui l'avait perdu. «Oui,

certainement, sans mon mariage avec Marie-Louise, je n'aurais jamais

fait la guerre à la Russie.» Il déclare qu'il a pris la résolution, si

Marie-Louise venait à mourir, de ne pas se remarier. Si l'on songe aux

circonstances dans lesquelles il se trouvait placé, et aux ressources

matrimoniales que Sainte-Hélène pouvait lui offrir, il y a, dans cette

déclaration, un mélange du comique et du tragique.

Il fait une allusion amère à son fils. Gourgaud, le quinze août, jour

de la fête de l'Empereur, lui présente un bouquet qui est censé venir

du roi de Rome. «Bah! répond brutalement Napoléon, le roi de Rome ne

pense pas plus à moi qu'à vous.» Mais son testament et sa conversation

elle-même prouvent que sa pensée était toujours avec l'enfant. Il

avait l'intention de donner à son second fils, s'il en avait eu un,

l'Italie tout entière pour royaume, avec Rome pour capitale.

Caroline, la femme de Murat, nous dit Napoléon, était considérée,

quand elle était petite, comme la niaise, la Cendrillon de la famille,

mais elle se développa heureusement, elle devint une femme

intelligente et une jolie femme. Il lui est, cependant, impossible de

cacher sa colère à propos de son second mariage. Il peut à peine y

croire. Après vingt ans de mariage, quinze mois après la mort

violente de son mari, avec de grands enfants, se remarier

publiquement, et où, bon Dieu? à Vienne. «Ma foi! si cette nouvelle-là

est vraie, ce sera la chose qui m'aura le plus étonné de ma vie....

Ah! l'espèce humaine est bien singulière!» Ici se fait jour sa pensée

secrète: «Ah! la coquine! la coquine! L'amour l'a toujours conduite!»

Nous avons vu qu'il considérait Louis XIV comme le plus grand des

souverains de la France, et cette nouvelle du mariage de Caroline

produit entre eux le plus curieux des rapprochements. Ceux qui sont

familiers avec Saint-Simon se rappelleront le récit saisissant qu'il

donne de cette journée où Louis XIV apprit que son fils chéri, le duc

du Maine, avait, dans une occasion importante, montré une bravoure des

plus douteuses; comment le roi, alors à Marly, aperçoit un marmiton

qui met dans sa poche un biscuit; comment sa rage comprimée fait

explosion et se rue sur une victime relativement innocente; comment,

devant la cour stupéfaite, il se précipite et rompt sa canne sur le

dos du domestique; comment le malheureux s'enfuit pendant que le roi

reste là, jurant après lui et brandissant, dans sa fureur impuissante,

le tronçon de sa canne brisée. Les courtisans n'en peuvent croire

leurs yeux et le roi rentre au château pour cacher son agitation.

C'est ainsi qu'en apprenant le mariage de Caroline, Napoléon se met à

table pour le dîner, tout frémissant d'une colère qu'il ne peut

maîtriser. Il déclare que la pâtisserie ne vaut rien et son

irritation, qui se déverse contre le cuisinier, dépasse toutes les

bornes. Rarement, dit Gourgaud, jamais, dit Montholon, on n'a vu

l'Empereur dans une fureur semblable. Il ordonne que l'homme sera

bâtonné et chassé. La scène est grotesque et pénible, mais ce n'est

pas le cuisinier, c'est Caroline qui en est la cause.

Ce n'est pas seulement le mariage de sa soeur, croyons-nous, qui

provoquait cette explosion. La nouvelle lui avait probablement rappelé

certain jour de l'année 1814, où il avait appris que Murat le

trahissait et tournait ses armes contre la France. Le sentiment de

l'Empereur pour Murat, à ce moment, était un mépris amer pour ce

garçon perruquier, comme il l'appelait, dont il avait fait un roi.

Quant à sa colère, il la réservait à Caroline, sachant que c'était

elle qui dirigeait et gouvernait son mari. Son langage à propos d'elle

était tel, à ce que rapporte Barras (mais ce n'est pas un témoin très

digne de foi en ce qui touche Napoléon), que l'éditeur français de ses

_Mémoires_, qui n'est pourtant pas bégueule, se refuse à l'imprimer.

En tout cas, décentes ou non, nous pouvons être certains que les

paroles de l'Empereur étaient fort énergiques et que, dans ce jour

d'ébullition, à Sainte-Hélène, la mésalliance de Caroline lui remit en

mémoire un drame plus sombre et un ressentiment bien autrement

profond.

Sur ses frères il ne dit pas grand'chose qui vaille la peine d'être

rapporté ici: c'est ailleurs qu'on trouvera la révélation de sa pensée

intime à ce sujet. Il dit brièvement: «Mes frères m'ont fait bien du

mal. J'ai commis une grande faute en mettant cet imbécile de Joseph

sur le trône.... surtout en Espagne où il fallait un souverain ferme

et militaire; mais, à Madrid, il ne pensait qu'aux femmes.... Joseph

ne connaît rien au métier militaire, quoique en ayant la

prétention.... Il n'a pas de coeur.» On peut remarquer qu'à

Sainte-Hélène la décadence physique de Napoléon accentua sa

ressemblance avec Joseph et la rendit frappante. Las Cases déclare

qu'en une certaine occasion il aurait juré voir Joseph au lieu de

Napoléon. Quant à Louis et à Lucien, leur manie d'écrire de mauvais

vers et de les dédier au Pape est, pour lui, un perpétuel sujet

d'étonnement. A propos des deux rimailleurs, il remarque, à plusieurs

reprises, qu'«il faut qu'ils aient le diable au corps». Après le

dix-huit brumaire, dit Napoléon, Lucien voulait épouser la reine

d'Étrurie et menaçait, si on le refusait, d'épouser une femme de

mauvaise vie: une menace qu'il a mise à exécution. Au jugement de son

frère, il ne servit à rien pendant les Cent Jours; mais, après

Waterloo, il aspirait à la dictature. Lucien faisait remarquer que les

relations qu'il avait entretenues depuis quinze ans avec le parti

républicain le feraient accepter de l'opposition et qu'il donnerait le

commandement militaire à Napoléon. L'Empereur, à ces paroles étranges,

se tourna vers Carnot, qui répondit sans hésitation au nom des

républicains: «Pas un d'eux ne voudrait échanger la dictature de votre

génie contre celle du président du Conseil des Cinq Cents.» Il parle à

peine d'Eliza, la seule personne de sa famille qui lui ressemblât par

le caractère et par les talents, et que, pour cette raison peut-être,

il n'aimait pas; il ne dit pas beaucoup plus de l'exquise et

voluptueuse Pauline. Il semble, du reste, que le monde, en général,

n'a pas accordé assez d'attention à cette famille. C'était une race

vraiment extraordinaire. Elle était née, elle avait grandi dans la

pauvreté et dans l'obscurité: elle s'arrogea le droit divin avec une

désinvolture admirable. Jamais Bourbon, jamais Habsbourg ne fut imbu

de sa prérogative royale comme ces princes d'une heure. Joseph était

fermement convaincu qu'il aurait réussi à s'implanter comme roi

d'Espagne si Napoléon avait seulement retiré ses troupes. Louis avait

la même idée en ce qui touche la Hollande. Murat et Caroline

caressaient, à Naples, la même illusion. Jérôme n'avait pas été long à

établir, en Westphalie, la pompe et l'étiquette d'un petit Louis XIV.

Non moins remarquable était leur ténacité de caractère. Un observateur

hostile est obligé de reconnaître que tout, chez eux, qualités et

défauts, sortait de l'ordinaire. Il y avait, même chez les femmes, un

élément de grandeur. Caroline et Eliza avaient des dons rares. Tous,

frères et soeurs, possédaient quelque chose de l'inflexibilité de leur

puissant chef, avec une dose aussi large que possible de foi en

eux-mêmes. Souvent ils le bravaient. Quelques-uns ne se firent pas

scrupule de l'abandonner. Les deux soeurs investies de pouvoirs royaux

essayèrent de couper le câble qui les attachait à sa fortune, et de

traiter, en souveraines indépendantes, avec l'ennemi. Lucien se

croyait en état de faire plus que de remplir la place de Napoléon.

Dans cette prodigieuse famille, dit Pasquier, les engagements les plus

formels et les affections les plus sacrées s'évanouissaient à la

première apparence d'une combinaison politique.

Les confidences de Napoléon ne se bornaient pas aux choses de famille:

il parlait volontiers de ses amours. Il avait eu, en les comptant sur

ses doigts, sept maîtresses dans sa vie. «C'est beaucoup,» disait-il.

Mais, après tout, ce n'est guère, si nous nous rappelons qu'un

historien érudit et distingué a consacré trois gros volumes à cet

aspect du caractère de Napoléon.

Il parle, d'un air détaché, de la fameuse Mme Walewska dont, à une

certaine époque, il avait paru fort épris (quoiqu'il regardât les

Polonaises comme ayant la passion d'intriguer). «C'est M. de

Talleyrand qui m'a procuré Mme Walewska.» Un jour qu'il est de

mauvaise humeur contre Gourgaud, il lui avoue qu'au moment de partir

pour Sainte-Hélène, il la lui aurait donnée pour femme; mais il ne le

ferait plus maintenant, tant ses sentiments avaient changé! Il est

bien aise d'apprendre qu'elle a épousé M. d'Ornano: «Elle est riche et

doit avoir mis de côté. Ensuite, j'ai beaucoup donné pour ses deux

enfants.» Je (Gourgaud) réponds: «Votre Majesté a longtemps payé à Mme

Walewska dix mille francs de pension par mois.» A ces mots, l'Empereur

rougit. «Comment savez-vous cela?--Pardieu! sire, j'étais assez près

de Votre Majesté pour ne pas l'ignorer. Au Cabinet, on savait tout.»

Un autre jour Napoléon déclare qu'un de ses principaux griefs contre

Murat c'est que le roi Joachim, en 1814, avait confisqué les biens de

Mme Walewska dans le royaume de Naples.

Il parle avec franchise de ses relations avec Mlle Georges et Mme

Grassini, avec Mme Duchâtel, Mme Gallieno et Mme Pellaprat. A propos

d'une autre personne que Gourgaud ne nomme pas, mais qu'il désigne

assez clairement pour qu'on puisse reconnaître Mme Fourès, Napoléon

s'exprime ainsi: «Elle avait dix-sept ans et j'étais général en

chef.» Lorsqu'il était sur le trône, on croyait qu'il dédaignait la

société des femmes. Il admet le fait et l'explique. Il était, dit-il,

naturellement sensible et craignait l'empire que les femmes auraient

pu prendre sur lui. Par conséquent, il les avait évitées. En quoi il

avait fait, de son propre aveu, une grosse erreur. «Sa Majesté dit que

si Elle remontait jamais sur le trône, Elle consacrerait deux heures

par jour à leur parler et qu'Elle en apprendrait bien des choses.»

Pendant les Cent Jours, il avait essayé de réparer le tort que lui

avait causé son ancienne indifférence. Mais, quelle qu'ait pu être son

attitude en France, il s'étend très volontiers, à Sainte-Hélène, sur

ce sujet. Lorsqu'il se voit engagé dans quelque réminiscence pénible,

il change la conversation en disant: «Parlons femmes!» Et alors, en

bon Français, il aborde le sujet avec un entrain digne du Vert Galant.

Pendant tout un dîner, par exemple, on discute la question de savoir

si les femmes grasses sont plus belles que les femmes minces. Il

disserte pour justifier la préférence qu'il accorde aux blondes sur

les brunes. Il faut bien tuer le temps.

Naturellement, ce qu'il aime le mieux, c'est causer de ses batailles.

Il n'en compte pas moins de soixante et il en parle avec une absolue

sincerité. «La guerre est un singulier art. Je vous assure que j'ai

livré soixante batailles: eh! bien, je n'ai rien appris que je ne

susse dès la première. Voyez César: il se bat la première fois comme

la dernière.»

Il revendique toute la responsabilité de la campagne de Russie.

«J'étais le maître et c'est à moi qu'incombe toute la faute (on

remarquera qu'il ne consent point à faire le même aveu en ce qui

touche Waterloo). A Dresde, quand j'ai su que la Suède et la Turquie

ne se déclaraient pas pour moi, j'aurais dû ne pas m'y engager.... Il

est vrai que, malgré cela, vainqueur à Moscou, j'avais réussi.... Mon

grand tort est d'être resté aussi longtemps dans cette ville. Sans

cela mon entreprise était couronnée de succès. J'aurais dû y rester

quinze jours seulement. J'aurais dû, après mon entrée à Moscou,

détruire les débris de Kutusof; j'aurais dû passer à Malo-Jaroslavetz

et marcher sur Toula et Kalouga, proposer aux Russes de me retirer

sans rien détruire.» Il répète constamment: «C'est mon mariage avec

l'archiduchesse qui a été cause que j'ai fait la guerre à la Russie.»

En effet, il s'était, alors, cru certain de l'appui de l'Autriche. «La

Prusse, ajoute-t-il, voulait aussi s'agrandir.» Il se croyait donc

«bien sûr de ces deux puissances», quoiqu'il n'eût pas d'autres

alliés. «Je me suis trop pressé, j'aurais dû rester une année sur le

Niemen et en Prusse, puis manger la Prusse.» Il est curieux d'observer

à quel point il hait la Prusse: c'est chez lui comme un pressentiment.

«Là où j'ai eu le plus grand tort, c'est à Tilsit. Je pouvais ôter le

roi de Prusse du trône, j'ai hésité un instant. Je suis sûr

qu'Alexandre ne s'y serait pas opposé, pourvu que je ne m'emparasse

pas du royaume de Prusse. Un petit Hohenzollern, qui figurait à

l'état-major de Berthier, me demanda de l'asseoir sur ce trône. Je l'y

aurais bien mis, s'il fût descendu de Frédéric[13]. Mais la branche

était depuis trois cents ans séparée de son aînée et je crus aux

protestations que me prodigua le roi de Prusse.»

[13] L'auteur fait ici remarquer que Frédéric n'avait point

laissé de postérité directe.

Il avoue qu'il commit une fatale erreur, après la retraite de Russie,

en ne rendant pas l'Espagne à Ferdinand. De cette façon il serait

rentré en possession de cent quatre-vingt mille bons soldats. Le

commencement de l'équipée espagnole, comme il le reconnaît, fut

lorsqu'il se dit, en voyant les querelles des Bourbons d'Espagne:

«Chassons-les et il n'y aura plus de Bourbons sur le trône.»

Apparemment, il comptait pour rien les Bourbons de Naples.

Pourtant, à son avis, c'est à l'Autriche qu'il doit sa chute. «Sans

Essling, d'abord, j'aurais démoli la monarchie autrichienne, mais

Essling me coûta cher et je renonçai à ce plan.... L'Autriche est la

vraie ennemie de la France.» Aussi regrette-t-il de l'avoir épargnée.

Il avait eu l'idée, un moment, de provoquer là-bas une révolution.

Dans une autre occasion il avait songé à la découper en trois

royaumes: Autriche, Hongrie et Bohême.

Quelle fut, selon lui, sa plus brillante victoire? Austerlitz? Il

répond: «Peut-être.» Mais il incline pour Borodino. C'était superbe!

C'était une bataille si loin du sol national! «A Austerlitz, l'armée

était la plus solide que j'aie jamais eue sous mes ordres.... Depuis

ce temps-là mes armées ont été toujours baissant en qualité.» L'armée,

à Wagram, était la plus nombreuse qu'il eût commandée. Il revient

toujours avec fierté sur sa tactique d'Eckmühl. «Cette superbe

manoeuvre est la plus belle que j'aie jamais faite. Avec cinquante

mille hommes, j'en ai battu cent vingt mille.» S'il avait dormi la

nuit précédente, il n'aurait jamais pu gagner cette victoire-là. «J'ai

éveillé Lannes en lui donnant des coups de pied, tant il était

endormi.» Un général en chef ne doit jamais dormir: la nuit est son

temps de travail. C'est pourquoi il se servait d'une voiture pour

éviter une fatigue inutile pendant la journée. Joseph a perdu la

bataille de Vitoria parce qu'il avait envie de dormir.

«Un grand général n'est pas chose ordinaire. De tous les généraux de

la Révolution, je ne connais que Desaix et Hoche qui eussent pu aller

loin. La campagne de Dumouriez en Champagne était extrêmement belle et

hardie. C'était le seul homme sorti des rangs de la vieille noblesse.»

Napoléon fait une observation bizarre, à propos de Kléber: «Il avait

les défauts et les qualités des hommes de haute taille.» Il dit de

Turenne: «C'est le plus grand général français. Contre l'ordinaire, il

a pris de l'audace en vieillissant.... Il agit absolument comme

j'aurais fait à sa place.... C'est un homme qui, s'il était venu près

de moi, à Wagram, aurait, de suite, tout compris; Condé aussi, mais

non César, Annibal. Si j'avais eu un homme comme Turenne pour me

seconder dans mes campagnes, j'aurais été le maître du monde, mais je

n'avais personne. Là où je n'étais pas moi-même, mes lieutenants

étaient battus.... Condé était le général de la nature, Turenne le

général de l'expérience. Je le considère bien plus que Frédéric de

Prusse. A la place de celui-ci, il aurait fait beaucoup plus; il

n'aurait pas commis les fautes du roi. Frédéric, tout grand homme

qu'il était, n'entendait pas bien l'artillerie.»

«Dans les batailles que j'ai gagnées, je me compte pour moitié, et

c'est même beaucoup d'attacher le nom du général à une victoire, car

c'est l'armée, après tout, qui la gagne.» Pourtant, il fait grand cas

des officiers. «Une armée parfaite, dit-il dans une autre occasion,

serait celle où chaque officier saurait ce qu'il doit faire suivant

les circonstances; la meilleure armée est celle qui se rapproche le

plus de cet idéal.»

Dans ses jugements sur les généraux, ses adversaires, tant que dura la

période active, il se montra réservé. Un de ses compagnons d'alors,

très digne de foi, rapporte que Napoléon considérait Alvinzy comme le

meilleur général qui lui eût été opposé en Italie; c'est pourquoi il

ne mentionnait jamais son nom dans ses bulletins, tandis qu'il louait

fréquemment Beaulieu, Wurmser, ou l'archiduc Charles, dont il n'avait

pas peur. Il est probable que, plus tard, il prit une plus haute

opinion de l'archiduc. Il refusa, comme nous l'avons vu, de confier à

Warden son opinion sur le duc de Wellington. A Sainte-Hélène il ne

pouvait guère le juger avec impartialité; mais, étant sur le trône, il

avait associé le nom de Wellington au sien d'une façon assez

singulière. C'était parce que Wellington avait dévasté le pays en se

retirant sur Lisbonne. «Il n'y a que Wellington et moi pour faire ces

choses-là.» Et il ajoute, avec quelque cruauté, qu'il regarde le

saccage du Palatinat comme la plus grande action de Louvois.

Il regrettait l'île d'Elbe. «Il y a aujourd'hui un an, disait-il

tristement, j'étais à l'île d'Elbe.... A l'île d'Elbe, avec de

l'argent, ayant une grande réception, vivant au milieu des savants de

l'Europe, dont j'aurais formé le centre, j'aurais été très heureux.

J'aurais fait bâtir un palais pour loger les personnes qui seraient

venues me visiter.» Il aurait aussi enrichi l'île en ouvrant au

commerce ses petits ports. Lucien, qui semble n'avoir jamais bien

compris son frère, voulait avoir le minerai de l'île pour rien.

Mais Bertrand avoua à Gourgaud que Sainte-Hélène valait mieux que

l'île d'Elbe, que, du moins, ils étaient plus malheureux à l'île

d'Elbe. C'était une chose terrible de quitter le plus beau trône du

monde pour une petite île où l'on n'était même pas sûr d'être bien

reçu, et, pendant quatre mois, le découragement fut profond. Ici, la

grandeur de la chute était moins sensible, ils s'y étaient accoutumés.

Napoléon, sur ce point, exprime des opinions contradictoires.

Quelquefois il regrette l'île d'Elbe, souvent il maudit Sainte-Hélène,

mais un beau jour il se met à en faire l'éloge, du moins en tant que

résidence pour sa suite: «Nous sommes très heureux, ici, nous pouvons

monter à cheval, nous avons une bonne table, nous pouvons nous en

aller quand il nous plaît, nous sommes bien reçus partout et couverts

de gloire.» Tel est le discours rapporté par le malheureux Gourgaud, à

qui il s'adressait.

Napoléon: La dernière phase · 第 16 / 22 段