En ce qui concerne l'humanité, il se proclame matérialiste.

Quelquefois, il pense que l'homme est né à une certaine température de

l'atmosphère; d'autres jours, il le voit fait d'argile, comme

«Hérodote raconte que, de son temps, le limon du Nil se changeait en

rats». Cette argile a été échauffée par le soleil et l'homme a été

produit par une combinaison de fluides électriques: «On dira tout ce

que l'on voudra, mais tout n'est que matière plus ou moins organisée.

Quand, à la chasse, je faisais ouvrir des cerfs devant moi, je voyais

que c'était la même chose que l'intérieur de l'homme. Celui-ci est un

être plus parfait que les chiens ou les arbres et vivant mieux... La

plante est le premier anneau de la chaîne dont l'homme est le dernier.

Je sais bien que c'est contraire à la religion, mais voilà mon

opinion: nous ne sommes tous que matière.» Il disait encore:

«Qu'est-ce que l'électricité, le galvanisme, le magnétisme? C'est là

que gît le grand secret de la nature. Le galvanisme travaille en

silence. Je crois, moi, que l'homme est le produit de ces fluides et

de l'atmosphère, que le cerveau pompe ces fluides et donne la vie, que

l'âme est composée de ces fluides et que, après la mort, ils

retournent dans l'éther, d'où ils sont pompés par d'autres cerveaux.»

Et encore: «Mon cher Gourgaud, quand nous sommes morts, nous sommes

bien morts. Qu'est-ce que c'est qu'une âme? Quand on dort ou quand on

est fou, où est l'âme?» Un autre jour, il s'écrie: «Si j'avais à avoir

une religion, j'adorerais le soleil, car c'est lui qui féconde tout,

c'est le vrai Dieu de la terre.»

Les éditeurs du _Journal_ pensent que Napoléon parlait ainsi pour

taquiner Gourgaud qui était un croyant plus ou moins orthodoxe. Quant

à nous, nous pensons qu'il raisonnait souvent de cette façon pour

faire ressortir dans toute sa force la théorie orthodoxe. Mais,

souvent aussi, il pensait tout haut dans l'amertume de son coeur,--par

exemple, lorsqu'il dit qu'il ne peut croire à un Dieu vengeur et

rémunérateur, car «les honnêtes gens sont toujours malheureux, et les

coquins heureux»: «Vous verrez qu'un Talleyrand mourra dans son lit.»

Bertrand s'imagine, dit Gourgaud, que l'Empereur «a de la religion»,

et nous sommes persuadé que Napoléon était plus religieux que ces

conversations ne le feraient croire. Seulement, il avait à revenir de

loin. Il était le fils de cette Révolution qui avait abjuré la

religion. Et, pourtant, il avait trouvé en lui la force nécessaire

pour accomplir l'acte le plus courageux de sa vie, lorsqu'il restaura

l'Église de France, conclut le Concordat, et obligea ses compagnons

d'armes, malgré leurs ricanements, à le suivre à la messe.

Quels qu'aient pu être ses motifs, ils doivent avoir été puissants

pour le faire rompre avec toutes les traditions de son âge viril. Car

la foi et les pratiques religieuses, qui subsistaient encore, timides

et à l'état latent, dans la population civile de la France, avaient

entièrement disparu de ses armées. «Les soldats français, dit

Lavalette en parlant de l'armée d'Égypte, étaient alors émancipés de

toute idée religieuse.»

Le même auteur raconte une curieuse anecdote, à propos d'un officier

français avec lequel il se trouvait sur un navire qui fut bien près de

faire naufrage. L'officier récite le _Pater_ d'un bout à l'autre.

Quand le danger est passé, il a honte de lui-même et s'excuse en

disant: «J'ai trente-huit ans et je n'avais jamais prié depuis que

j'en avais six. Je ne puis comprendre comment cela m'est revenu en

tête juste à ce moment-là. Car je déclare que, maintenant, il me

serait impossible de m'en rappeler un seul mot.» Cette hostilité

contre la religion semble avoir continué, en dépit du Concordat,

jusqu'à la fin du règne de Napoléon; en effet, si nous en croyons

Lavalette, lorsque la messe fut célébrée, en présence de l'Empereur, à

la grande cérémonie du Champ de Mai, pendant les Cent Jours, tous les

assistants tournèrent le dos à l'autel.

Sa vie dans les camps, ses liaisons avec des révolutionnaires, son

conflit avec la Papauté, tout cela tint Napoléon éloigné de la foi

dans laquelle il était né. Talleyrand dit à Henry Greville[11] que

Louis XVIII, en arrivant à Paris, fut surpris de voir que la

bibliothèque placée dans la pièce qui précédait le cabinet de

l'Empereur était composée presque exclusivement d'ouvrages de

théologie, dont il faisait sa lecture favorite. Greville demanda à

Talleyrand s'il pensait que Napoléon fût un croyant. «Je suis porté à

croire qu'il était croyant, dit Talleyrand, mais il avait le goût de

ces sujets.» Le seul commentaire que nous ferons à ce propos est que

la foi religieuse de Napoléon valait au moins celle de son successeur

au trône, et celle du prince de Bénévent.

[11] Henry Greville, secrétaire du Conseil sous George IV, a

recueilli dans ses mémoires une foule d'anecdotes sur les gens

célèbres. Ces mémoires sont très lus, mais ils ont peu de valeur

historique.--Trad.

Tout ce qu'on peut conclure, sans crainte de se tromper, des

conversations de Napoléon à Sainte-Hélène, c'est que les questions

religieuses préoccupaient vivement son esprit. Il doute, il hésite.

Une remarque qu'il laisse échapper explique probablement son véritable

état d'âme. «Il n'y a qu'un fou, dit-il un jour, qui dise qu'il mourra

sans confession. Il y a tant de choses qu'on ne sait pas, qu'on ne

peut pas expliquer.» Ce qu'il a dit des mystères de la religion, nous

l'appliquerons à ses propres dispositions en ce qui touche ces

mystères. «Il y a tant de choses qu'on ne sait pas, qu'on ne peut pas

expliquer.»

A côté de ces grands et absorbants sujets, il en est cent autres

auxquels touche Napoléon, d'une façon qui caractérise l'homme et qui

nous intéresse, sans parler de ses souvenirs de toutes sortes et de

ses vues pénétrantes sur l'avenir. Ces vues, telles qu'elles sont

rapportées par Las Cases et par Montholon, ressemblent plutôt à des

programmes politiques, destinés à l'usage du public, qu'à l'expression

de sa pensée intime. En certains cas, ces écrivains ne s'en cachent

point. Montholon tire tout à coup de son portefeuille une constitution

dictée par Napoléon, pour l'empire français, sous le gouvernement de

son fils. Nous ne savons si elle est authentique, mais nous

remarquons que les éditeurs des oeuvres de Napoléon la passent

tranquillement sous silence. Nous penchons à croire que cette

constitution fut composée dans la retraite de Ham, en vue de la

restauration bonapartiste qui se produisit peu après. Cependant, les

éditeurs officiels donnent les instructions dictées «pour son fils»

par le mourant à la date du 17 avril 1821, telles qu'elles sont

rapportées par Montholon. Il semble, en effet, que ce soit un document

véritable.

Pour nous, cela va sans dire, tout ce que l'Empereur a dit des Anglais

est du plus haut intérêt. Il avait, toute sa vie, sous une forme ou

sous une autre, fait la guerre à la Grande-Bretagne; et, pourtant, il

avait toujours été singulièrement ignorant en ce qui nous touche.

Lorsqu'il était sur le trône, Metternich, qui avait été en Angleterre,

observa que, sur ce pays, Napoléon croyait ce qu'il lui plaisait de

croire et que ses idées à ce sujet étaient absolument fausses. Cela

est étrange, car ses victoires étaient dues, dans une large mesure, au

soin avec lequel il étudiait ses adversaires, et, pendant toute la

durée de son règne, il avait surveillé attentivement le journalisme

anglais et la politique britannique. Les personnes de sa maison

n'ignoraient pas combien il était sensible aux critiques de la presse

anglaise,--la seule presse, d'ailleurs, dont il eût alors à redouter

les critiques. Il tenait à ce qu'on lui traduisît toutes les phrases

qui l'insultaient et, quand on l'avait fait, il était furieux. Malgré

cette pénible étude, il ne parla jamais des Anglais à Sainte-Hélène

sans trahir la plus curieuse ignorance de leur caractère et de leurs

habitudes d'esprit: «Si j'avais pu, dit-il, aller à Londres (en

1815), on m'y eût porté en triomphe. Toute la canaille eût été pour

moi et ma logique eût conquis les Grey et les Grenville.» Il

paraissait croire que, même s'il était entré à Londres en vainqueur,

le résultat eût été le même. Il dit à Las Cases: «Quatre jours

m'eussent suffi pour me trouver dans Londres; je n'y serais pas entré

en vainqueur, mais en libérateur. J'aurais renouvelé Guillaume III,

mais avec plus de générosité et de désintéressement. La discipline de

mon armée eût été parfaite, elle se fût conduite dans Londres comme si

elle eût été encore dans Paris. Point de sacrifices, pas même de

contributions exigées des Anglais. Nous ne leur eussions pas présenté

des conquérants, mais des frères qui venaient les rendre à la liberté,

à leurs droits. Je leur eusse dit de s'assembler, de travailler

eux-mêmes à leur régénération; qu'ils étaient nos aînés en fait de

législation politique, que nous ne voulions y être pour rien,

autrement que pour jouir de leur bonheur et de leur prospérité, et

j'eusse été strictement de bonne foi. Aussi, quelques mois ne se

seraient pas écoulés que ces deux nations, si violemment ennemies,

n'eussent plus composé que des peuples identifiés désormais par leurs

principes, leurs maximes, leurs intérêts.» Il n'est pas besoin de

faire remarquer qu'il ne croyait pas un mot de cette ridicule tirade;

mais, pour l'avoir lâchée, il fallut qu'il ignorât d'une façon

surprenante le caractère du peuple qu'il parlait d'absorber ainsi. Il

aimait à entendre Las Cases raconter des anecdotes de son séjour en

Angleterre, les scandales de la cour et de Carlton-House, où l'émigré

avait été présenté. «Et que diable faisiez-vous là?» demanda fort

naturellement l'Empereur, à cette phase du récit. Les autres membres

de sa suite n'avaient pas beaucoup de lumières à lui offrir pour

l'aider à comprendre le caractère anglais. Gourgaud, par exemple,

croyait que les _riots_ (les émeutes), dont on parlait tant en

Angleterre, étaient une secte politique, ou, du moins, comme

l'expliquent ses éditeurs, l'avant-garde des Whigs.

Que pensait Napoléon des Anglais? Quoiqu'il fît souvent contre eux des

sorties,--et personne ne peut s'en étonner,--il paraît les avoir

tenus, sans le dire, en une sorte de respect. «La nation britannique

serait bien loin de nous valoir si nous avions seulement la moitié de

l'esprit national des Anglais,» dit-il un jour. Quand il est le plus

en veine d'amertume, il cite Paoli, qui est le véritable auteur du mot

fameux: «C'est une nation de boutiquiers. «_Sono mercanti_,» comme

disait Paoli.» Quelquefois, il raillait, non sans raison, la nation

qui, après avoir été son ennemie acharnée, avait accepté l'odieuse

mission de le tenir prisonnier, mais il lui arriva de rendre à cette

nation un bel hommage. Il commence d'une manière bizarre: «Les Anglais

sont vraiment des gens d'une trempe supérieure à la nôtre.

Concevez-vous que Romilly, un des chefs aussi marquants d'un grand

parti, se tue, à cinquante ans, parce que sa femme est morte? Ils sont

plus positifs que nous en toutes choses; ils s'expatrient, se marient,

se tuent, avec moins d'indécision que nous n'en mettons pour aller à

l'Opéra. Ils sont aussi plus braves que nous. Je crois qu'on peut dire

qu'ils sont à nous en bravoure, ce que nous sommes aux Russes, ce que

les Russes sont aux Allemands, ce que les Allemands sont aux

Italiens.» Il continue: «Si j'avais eu une armée anglaise, j'aurais

conquis le monde, j'en aurais fait le tour sans qu'elle fût

démoralisée. Si j'avais été l'homme de choix des Anglais comme je l'ai

été des Français en 1815, j'aurais pu perdre dix batailles de Waterloo

avant d'avoir perdu une voix dans la législature, un soldat dans mes

rangs... J'aurais fini par gagner la partie.» Si l'on songe à celui

qui parle et aux circonstances dans lesquelles il parle, notre

caractère national a-t-il jamais reçu plus glorieux éloge?

En deux autres occasions, alors qu'il était sur le trône, il avait,

dans une conversation intime, rendu un précieux hommage à

l'Angleterre. Auguste de Staël ayant déclaré ne pouvoir servir le

gouvernement français, qui avait persécuté sa mère, Napoléon lui dit:

«Alors, il faut aller en Angleterre, car, après tout, il n'y a que

deux nations: la France et l'Angleterre. Le reste ne compte pas.» Plus

remarquables encore sont ses paroles au général Foy. C'était au plus

fort de la guerre d'Espagne. Foy vint à Paris et eut deux ou trois

audiences de l'Empereur. Un jour, Napoléon lui dit à brûle-pourpoint:

«Ah çà! dites-moi, mes soldats se battent-ils?»--«Mais, Sire,

comment?... sans doute....»--«Oui, oui, enfin ont-ils peur des soldats

anglais?»--«Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas peur!»--«Ah!

c'est que les Anglais les ont toujours battus!... Crécy, Azincourt,

Marlborough....»--«Il me semble pourtant, Sire, que la bataille de

Fontenoy....»--«Ah! la bataille de Fontenoy!... Aussi est-ce une

journée qui a fait vivre la monarchie quarante ans de plus qu'elle ne

l'aurait dû.»

Un jour, à Sainte-Hélène, il crut comprendre que lady Malcolm disait

qu'il haïssait les Anglais. Il l'interrompit avec vivacité pour

l'assurer qu'elle se trompait, qu'il ne haïssait pas les Anglais; au

contraire, il avait toujours eu la plus haute opinion de leur

caractère. «J'ai été trahi, et je me trouve ici, sur un misérable roc,

au milieu de l'Océan!» «Je suis persuadé qu'il y a, à proportion, plus

d'honnêtes gens en Angleterre que dans tout autre pays, mais il en est

aussi d'exécrables, ils sont dans les extrêmes.» Il disait encore:

«Les Anglais sont une race toute différente de la nôtre, ils ont en

eux quelque chose du bouledogue, ils aiment le sang. Ils sont féroces;

ils ont moins peur de la mort que nous; ils ont plus de philosophie et

vivent davantage au jour le jour.»

Il jugeait favorablement et avec justice nos blocus («les Anglais

bloquent très bien»), mais il jugeait défavorablement, et avec plus de

justice encore, notre diplomatie. Il ne pouvait comprendre, et la

postérité partage son étonnement, comment ils avaient pu tirer si peu

de profit de leur longue lutte et de leur victoire. Il pense qu'ils

ont été blessés au vif par le reproche d'être une nation de

boutiquiers, et ils ont voulu montrer leur grandeur d'âme. «Il se

passera probablement mille ans avant qu'une pareille occasion se

présente d'agrandir l'Angleterre. Dans l'état où étaient les choses,

on n'aurait pu rien vous refuser.» C'était ridicule, disait-il, de

laisser Batavia aux Hollandais, Bourbon et Pondichéry aux Français.

Quant à lui, il n'aurait pas donné un liard de l'un ni de l'autre,

s'il n'avait eu l'espoir de chasser les Anglais de l'Inde. «Vos

ministres auraient dû se réserver le monopole du commerce dans les

mers de l'Inde et de la Chine. Vous n'auriez jamais dû permettre aux

Français ou à aucune autre nation de montrer leur nez plus loin que le

Cap. A présent les Anglais peuvent faire la loi au monde entier,

surtout s'ils retirent leurs troupes du continent, _s'ils envoient

Wellington dans ses terres_ et restent, exclusivement, une puissance

maritime. Alors, l'Angleterre peut faire tout ce qu'elle veut.» «Ce

qu'il vous faudrait, dit-il un autre jour, c'est d'avoir pour premier

ministre le vieux lord Chatham.»

Il disait encore: «Vous avez levé une contribution de sept cents

millions sur la France; j'en ai imposé une de plus de dix milliards

sur votre pays. Vous avez levé la vôtre par vos baïonnettes; j'ai fait

lever la mienne par votre parlement.»

Il se mit à apprendre l'anglais et c'est Las Cases qui était son

professeur. Les leçons furent continuées pendant trois mois, de

janvier à avril 1816, «tantôt avec une admirable ardeur, tantôt avec

un dégoût visible», puis, elles cessèrent entièrement. Déjà, pendant

la traversée, il y avait eu une tentative avortée. Las Cases, qui,

lui-même, depuis son retour en France, avait un peu oublié le langage

parlé, dit que son illustre élève réussit, jusqu'à un certain point, à

comprendre l'anglais lorsqu'il le lisait devant lui; mais que sa

prononciation était si extraordinaire qu'elle constituait une langue

nouvelle. L'échantillon le plus étendu que nous possédions de

l'anglais de Napoléon est reproduit, sous une forme phonétique, par

Henry qui l'a entendu: _Veech you tink de best town?_» Il écrivit,

sous un nom supposé, à Las Cases, une lettre en anglais, à laquelle

l'indulgent courtisan déclare avoir été pris[12].

[12] L'auteur donne le texte de cette lettre. Nous ne croyons pas

que le mauvais anglais de Napoléon puisse offrir aucun intérêt

aux lecteurs français. _Trad._

Il lisait avec intérêt l'Histoire d'Angleterre, dont il ne s'était

jamais occupé depuis sa sortie du collège. «Je lis Hume, dit-il; c'est

une nation féroce, que ces Anglais. Que de crimes dans leur histoire!

Voyez Henry VIII qui épouse Lady Seymour le lendemain du jour où il

fait couper la tête à Anne de Boleyn. Nous n'aurions pas fait cela

chez nous. Néron n'a jamais commis de tels crimes. Et la reine Marie!

Ah! c'est une belle chose que la loi salique!» Mais le résultat le

plus intéressant de cette lecture, c'est la comparaison qu'il fait

entre Cromwell et lui-même. Sans doute, il y a, pense-t-il, des

analogies entre le règne de Charles Ier et la Révolution française.

Mais il est impossible d'établir un parallèle sérieux entre la

situation de Cromwell et la sienne, à lui, Napoléon. Il a été trois

fois librement choisi par la nation, et l'armée française n'a fait la

guerre qu'aux étrangers. Cromwell avait une qualité essentielle, la

dissimulation. Il avait aussi de grands talents politiques et un

jugement consommé; car il n'y a pas d'action dans sa vie qu'on puisse

critiquer comme malavisée. Était-il un grand général? Napoléon n'en

sait pas assez sur lui pour en juger.

Sur l'histoire de France, il fait une ou deux observations

intéressantes, on pourrait dire surprenantes: «Saint Louis est un

imbécile.» Il dit à lady Malcolm qu'Henri IV était, sans aucun doute,

le plus grand homme qui se fût jamais assis sur le trône de France.

Mais c'était un jugement à l'intention des étrangers. Il parlait tout

autrement dans son cercle intime: «Henri IV n'a jamais rien fait de

grand. Voltaire, par son poème épique, l'a mis en grande vogue. Mais,

par opposition à Louis XIV, que l'on détestait, on l'a porté aux nues.

Je ris quand je lis qu'un certain Masson a démontré à Frédéric de

Prusse que le plus grand capitaine ancien et moderne est Henri IV.

Évidemment, c'était un bon homme, brave, capable de charger, l'épée à

la main, mais, après tout, ce barbon qui courait les rues de Paris

après les catins n'était qu'un vieux fou.» Quant à Louis XIV, c'était,

disait-il, «le plus grand souverain qu'ait possédé la France.... Il a

eu quatre cent mille hommes sous les armes et, pour qu'un roi de

France puisse en réunir autant, il ne faut pas que ce soit un homme

ordinaire. Il n'y a que lui et moi qui ayons eu des armées si

nombreuses.» S'il avait vécu lui-même sous l'ancienne monarchie, il

croit qu'il se serait élevé au rang de maréchal. Car, en fait, il

avait été remarqué comme lieutenant; il serait vite arrivé au grade de

colonel et, comme tel, fût entré dans l'état-major d'un maréchal qu'il

aurait dirigé et sous lequel il se serait distingué.

Il est une de ses vues sur l'histoire contemporaine de la France qu'il

ne faut pas prendre trop au sérieux. «Plût à Dieu que le roi et les

princes fussent restés (en mars 1815)! Les troupes auraient passé de

mon côté. On aurait massacré le roi et les princes et, ainsi, Louis

XVIII ne serait pas maintenant sur le trône.» Quelquefois, dans sa

colère, il s'emporte contre la France elle-même: «La France a été

violée; ce n'est plus qu'une nation déshonorée, lâche. Elle n'a que ce

qu'elle mérite. Au lieu de se rallier à moi, elle m'a abandonné.»

Il parle de sa famille sans se gêner, et c'est peut-être sa franchise

à cet égard qui le distingue d'un souverain né dans la pourpre.

Personne ne se représenterait les empereurs ses contemporains,

Alexandre ou François, causant avec leur suite sur les affaires de

famille les plus intimes. On pourrait presque dire que c'est ici le

signe où l'on connaît le parvenu du légitime. En tout cas,

l'impératrice Catherine, qui était née loin du trône, eut aussi cette

extraordinaire sincérité.

Sa famille, dit-il, était une des premières en Corse et il avait

encore un grand nombre de cousins dans l'île. «J'avais environ

quatre-vingts cousins ou parents.... Je suis sûr que ceux qui ont

suivi Murat (en 1815) étaient de mes parents.» En réalité, le clan des

Bonapartes n'eut rien à voir avec Murat ni avec sa folle expédition.

Napoléon ne se souciait pas d'être considéré comme Corse. Avant tout,

il était Français: «Je suis né en 1769, la Corse étant réunie à la

France.» Ses ennemis l'ont accusé d'avoir troqué son extrait de

naissance contre celui de Joseph, qui était né en 1768, par conséquent

avant l'annexion. Sous cette impression, certain maire lyonnais, qui

ne savait pas son monde, lui adressa, de très bonne foi, ce

compliment: «C'est étonnant, sire, que, n'étant pas Français, vous

aimiez tant la France et fassiez autant pour elle.» L'Empereur

ajoutait: «Je lui tournai les talons.» Mais, sa nationalité française

étant mise à part, il protestait qu'il était Italien ou Toscan plutôt

que Corse. «Ma famille était en Toscane il y a deux cents ans. J'ai un

pied en Italie et un en France.» L'honnête lecteur comprendra sans

peine à quel point les deux pieds lui étaient utiles, puisqu'il

régnait à la fois en France et en Italie. Son origine corse ne lui

était bonne à rien: c'est pourquoi il la réduisait le plus possible.

Il fait de curieuses remarques à propos de sa généalogie. On eut un

instant l'idée de la rattacher à l'Homme au Masque de fer. Voici

comment: le gouverneur de Pignerol, où le mystérieux prisonnier était

détenu, s'appelait Bompars; on disait qu'il avait marié sa fille au

captif (lequel, croyait Napoléon, était le frère de Louis XIV); il les

avait fait passer secrètement en Corse sous le nom de Bonaparte. «Je

n'avais qu'un mot à dire pour que l'on crût à cette fable.»

Quand il dut se marier avec Marie-Louise, l'empereur François

s'inquiéta de la noblesse de son futur gendre. Il lui envoya une

caisse de papiers qui le faisaient descendre des ducs de Florence.

L'Empereur se mit à rire et dit à Metternich: «Croyez-vous que j'irai

m'occuper de ces bêtises? En admettant que le fait soit vrai,

qu'est-ce que cela me ferait? Les ducs de Florence étaient inférieurs

aux empereurs d'Allemagne. Je ne veux pas me mettre au-dessous de mon

beau-père; je crois, pour le moins, valoir autant que lui. D'ailleurs,

ma noblesse date de Montenotte. Remportez ces papiers.»

Il est cependant une illustre parenté que Napoléon ne serait pas

disposé à dédaigner, lorsqu'il affirme que «Bonaparte, c'est la même

chose que Bonarotti ou Buenarotti». Croyait-il réellement être le

cousin de Michel-Ange? Il regrette aussi de n'avoir pas laissé

canoniser un de ses ancêtres, Bonaventure ou Boniface Bonaparte. Les

moines à l'ordre desquels il appartenait eussent été fiers de cette

distinction qui aurait coûté un million de francs. Le Pape, lorsqu'il

vint à Paris, s'offrit spontanément à lui faire cette gracieuseté, que

Napoléon fut près d'accepter. «Cela m'aurait, dit-il, amené tous les

capucins.» Mais, finalement, on réfléchit que cela pourrait prêter au

ridicule, chose dangereuse partout et mortelle en France.

Il semble que Napoléon n'eût pas de secrets de famille pour ses

compagnons. Son père mourut à Montpellier, à trente-cinq ans, dit-il

un jour, à trente-neuf, affirme-t-il dans une autre circonstance. «Il

avait toujours vécu en homme de plaisir... prodigue, jouant au grand

seigneur; mais, à ses derniers moments, il n'y avait pas assez de

prêtres, de capucins pour lui. Il fit une fin si dévote que tout le

monde, à Montpellier, prétendait que c'était un saint.» Le grand-oncle

de Napoléon avait, jusqu'à un certain point, rétabli la fortune de la

famille et il était mort riche. «Ce grand-oncle est celui dont Pauline

prit la bourse sous son oreiller comme il était mourant.»

Napoléon: La dernière phase · 第 15 / 22 段