quand on la déclame longtemps, sous un climat très chaud, peut
quelquefois inviter au sommeil. La tragédie était sa lecture de
prédilection et Corneille son favori. On possède une dissertation de
l'Empereur sur les tragédies de Corneille, prononcée dans un salon de
ce Kremlin prêt à s'écrouler: «Moi, disait-il, j'aime surtout la
tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les grands hommes
y sont plus vrais que dans l'histoire; on ne les y voit que dans les
crises qui les développent, dans les moments de décision suprêmes, et
on n'est pas surchargé de tout ce travail préparatoire de détails et
de conjectures que les historiens nous donnent souvent à faux. C'est
autant de gagné pour la gloire; car il y a bien des misères dans
l'homme, des fluctuations, des doutes: tout cela doit disparaître dans
le héros. C'est la statue monumentale où ne s'aperçoivent plus les
infirmités et les frissons de la chair.» Après Corneille, ce qu'il
aimait le mieux, c'était Racine, mais il goûtait des talents tout
différents et il prenait volontiers Beaumarchais ou les _Mille et une
Nuits_; mais peut-être n'était-ce là qu'une concession faite à la
frivolité de ses auditeurs. Comme Pitt, son grand ennemi, il aimait
_Gil Blas_, mais il jugeait que c'était un mauvais livre pour les
jeunes gens. En effet, «Gil Blas voit tout en mal, et la jeunesse
croit que le monde est comme cela, ce qui est faux.» Il lisait souvent
la Bible; quelquefois, dans des traductions, Homère et Virgile,
Eschyle et Euripide. A la littérature anglaise il empruntait le
_Paradis perdu_, l'_Histoire d'Angleterre_ de Hume et _Clarisse
Harlowe_. Quant à Ossian,--quelle que soit la littérature à laquelle
on rattache ce poète,--c'était un vieil ami dans l'intimité duquel il
se plaisait. Il avait pour Voltaire et pour _Zaïre_ une vraie passion.
Une fois, il avait prié Mme de Montholon de choisir une tragédie en
vue de leurs amusements du soir. Elle avait choisi _Zaïre_ et, dès
lors, ils eurent à avaler _Zaïre_, tant et si bien que ce nom seul
leur inspirait une sorte de terreur.
Il peut sembler étrange, à première vue, qu'il ne soit jamais
question, ou très peu, de Bossuet, car le grand évêque avait, à une
heure décisive de sa vie, parlé puissamment à son imagination. Le
_Discours sur l'Histoire universelle_ avait éveillé son intelligence,
comme Lodi éveilla son ambition. Le jour où il eut le bonheur de
tomber sur le _Discours_, où il lut ce qui était dit de César,
d'Alexandre et de la succession des Empires, le voile du temple, nous
dit-il, se déchira devant lui et il vit les mouvements des dieux. A
dater de ce moment, dans toutes ses campagnes, en Égypte, en Syrie, en
Allemagne, dans ses grands jours, cette vision ne le quitta plus. A
Sainte-Hélène, elle l'abandonna pour jamais: il ne faut donc pas nous
étonner qu'il évitât Bossuet.
Il avait toujours été un grand liseur, bien qu'il ait déclaré que,
pendant sa vie publique, il ne lisait que ce qui était immédiatement
utile à son but. Lorsqu'il était à l'École de Brienne, il demandait
tant de livres qu'il mettait au désespoir le bibliothécaire du
collège. Quand il était en garnison à Valence, il dévorait au hasard
tout ce qui lui tombait sous la main. «Lorsque j'étais lieutenant
d'artillerie, dit-il devant les princes réunis à Erfurt, j'ai été
pendant trois ans en garnison à Valence. Là, j'ai passé mon temps à
lire et à relire tout ce que contenait la bibliothèque de la ville.»
Plus tard, on nous apprend que, lorsqu'il courait en poste pour
rejoindre ses armées, il avait sa voiture pleine de livres et de
brochures qu'il jetait, à mesure, par la portière, lorsqu'il les avait
feuilletés. Lorsqu'il voyageait avec Joséphine, tous les livres
nouveaux étaient placés dans la berline, afin qu'elle lui en donnât
lecture en route. Bien qu'il ait prétendu ne lire que des livres
sérieux, sa bibliothèque de voyage était remplie de livres
d'imagination auxquels il donnait beaucoup d'attention. Il avait
projeté une collection portative de trois mille volumes choisis,
lesquels devaient être imprimés pour lui; mais, ayant reconnu que
l'exécution de ce projet demanderait six ans et coûterait plus de six
millions de francs, il eut la sagesse d'y renoncer. Même à Waterloo,
il était accompagné par sa bibliothèque de voyage composée de huit
cents volumes, contenus dans six caisses différentes,--la Bible,
Ossian, Homère, Bossuet et les soixante-dix volumes des oeuvres de
Voltaire. Trois jours après son abdication définitive, nous le voyons,
de la Malmaison, se commander toute une bibliothèque: livres sur
l'Amérique, qu'il avait choisie comme son refuge; livres sur lui-même
et sur ses campagnes; une collection du _Moniteur_; les meilleurs
dictionnaires et les meilleures encyclopédies. Maintenant, il les
absorbait dans sa solitude: histoire, philosophie, art militaire,
mémoires: de cette dernière branche de littérature il lut
soixante-douze volumes en une année. Et ce n'était pas un lecteur
passif: il griffonnait sur les marges, dictait des notes ou des
critiques. Mais, quand il s'agissait de lire tout haut, c'était
toujours des oeuvres d'imagination qu'il choisissait, et la façon dont
il les choisissait n'est pas faite pour inspirer un regret immodéré de
n'avoir pas été présent à ces lectures. Nous avons vu que ses
auditeurs n'appréciaient pas beaucoup leur privilège. Ce qui frappe le
plus dans ses habitudes, c'est le manque d'intérêt, le manque
d'utilité pratique. On ne peut s'empêcher de penser à l'animal en cage
qui arpente en long et en large, sans trêve comme sans but, le repaire
où il est emprisonné, et dont les sauvages prunelles explorent le
monde extérieur avec un farouche désespoir. Si Gourgaud s'ennuyait «à
la mort», que dire de l'Empereur?
D'ordinaire, il est calme et stoïque. Quelquefois, il se réfugie
dans une sorte de grandeur abstraite; quelquefois, il laisse échapper
un gémissement sublime. «L'adversité manquait, dit-il, à ma carrière.»
Il prend un des Annuaires de son règne. «Quel bel empire!
Quatre-vingt-trois millions d'hommes sous mes ordres, plus de la
moitié de la population de l'Europe!» Il essaye de maîtriser son
émotion en tournant les feuillets, il va jusqu'à fredonner un air,
mais il est trop visiblement affecté. Un autre jour il est assis en
silence, la tête dans ses mains. A la fin, il se lève: «Après tout,
s'écrie-t-il, quel roman que ma vie!» Et il sort de la chambre. La
gloire ne le console pas, car il n'est pas sûr d'elle. «On est occupé
à détruire toutes les institutions que j'ai fondées, l'Université, la
Légion d'honneur, etc., et je serai bientôt oublié.» Il disait encore:
«L'histoire parlera à peine de moi, j'ai été culbuté. Si j'avais
maintenu ma dynastie, à la bonne heure!» Défiance de l'avenir,
reproches qu'il s'adresse sur le passé, monotonie d'une vie refoulée,
tels sont les tourments qui, chaque jour, rongent son âme. Pendant six
ans, il savoura l'amertume d'une mort lente, désolée, hantée par le
regret.
De plus, son infatigable énergie, désormais sans objet, son activité
se retournait contre lui et le dévorait. Il ne pouvait exister que
dans une fièvre de travail. «Le travail, disait-il, est mon élément.
Je connais les limites de mes jambes, je connais celles de mes yeux,
je n'ai jamais connu celles de mon travail.» Son esprit et son corps,
dit Chaptal, étaient incapables de fatigue. Comment trouver de
l'emploi, à Longwood, pour cette formidable machine? Toute la force
cérébrale, nerveuse, corporelle, qui s'était mesurée avec le monde,
retombait sur lui et le déchirait. Apprendre assez d'anglais pour lire
dans les journaux ce qui se passait dans cette Europe dont il avait
été le maître; dicter des mémoires où il donnait ses vues sur ce qui
l'intéressait momentanément; potiner sur ses geôliers; maintenir
l'ordre et l'harmonie dans sa petite cour: voilà les miettes
d'existence qu'il lui restait à grignoter. Il n'y a point, dans
l'histoire, de position analogue à la sienne. Généralement, le monde a
vite fait de se débarrasser de ses Césars lorsqu'il a assez d'eux.
Napoléon avait cherché inutilement la mort devant l'ennemi et par le
suicide. Les tentatives tant de fois renouvelées pour l'assassiner
avaient été vaines. Nos ministres avaient été déçus dans l'espoir que
le gouvernement français le ferait pendre ou fusiller. L'Europe eut à
ramasser tout son courage pour cette tâche sans précédent de
bâillonner, de paralyser une intelligence et une force qui se
trouvaient trop gigantesques pour le bien-être et la sécurité du
monde. Tel est le problème étrange, unique, effroyable, qui rend les
souvenirs de Sainte-Hélène si profondément douloureux et attirants.
CHAPITRE XIII
LES CONVERSATIONS DE NAPOLÉON
On a tort de recueillir toutes les paroles d'un grand homme qui a
quitté la scène. Une intelligence qui a été accoutumée à une activité
constante et qui se trouve tout à coup sans emploi, est une locomotive
qui ne sait plus où elle va. La parole, n'ayant plus d'objet précis,
n'est pas toujours dirigée. Le grand homme est tenté de parler tout
seul et, alors, tout ce qu'il y a en lui de passion, de ressentiment,
de mépris, éclate et rompt ses digues. Napoléon devinait ce danger.
«Vous avez raison de m'arrêter. J'en dis toujours plus que je ne veux,
quand je me laisse aller à parler sur des sujets qui m'intéressent
trop vivement.» Il n'y a pas autant d'explosions de ce genre qu'on
pourrait s'y attendre dans les conversations de Napoléon à
Sainte-Hélène. Il lui arrive de s'emporter contre le gouverneur, ou
contre les restrictions, ou contre l'île elle-même, mais, en général,
il est calme, méditatif, il pense tout haut et, quelquefois, aboutit à
des conclusions contradictoires. Lavalette avait déjà, à son retour de
l'île d'Elbe, remarqué ce détachement d'esprit. «Jamais je ne l'ai vu
d'un calme plus imperturbable. Pas un mot amer avec qui que ce fût;
pas une impatience; écoutant tout, discutant tout, avec cette
sagacité rare et cette rare élévation d'esprit qui étaient si
remarquables en lui; avouant ses fautes avec une touchante franchise,
ou raisonnant sa situation avec une pénétration que ses ennemis ne
pouvaient égaler.»
Les conversations de Napoléon qui ont été recueillies ne répondent pas
à toutes nos curiosités. Après les deux premières années du Consulat
il lui arriva rarement de s'ouvrir dans une causerie. Et ceux avec
lesquels il put s'épancher quelquefois--par exemple Berthier, Duroc,
ou Bertrand--sont restés muets. Sans aucun doute, il pouvait parler
fort bien en public; seulement, lorsqu'il parlait en public, il ne
disait pas sa pensée, mais ce qu'il voulait que l'on prît pour sa
pensée. A Sainte-Hélène, nous avons une quantité de dissertations de
cette nature, car il avait toujours autour de lui des gens qui
tenaient un journal, et il le savait. Las Cases et Montholon ne
rapportent pas autre chose. Tout le long de son règne, nous avons des
reproductions nombreuses de ces paroles claires, éloquentes,
incisives, qu'il avait soin de prononcer en public. Villemain en donne
de merveilleux échantillons, qu'il devait au témoignage de Narbonne.
Ils sont trop achevés, peut-être, pour être tout à fait exacts. Parmi
les innombrables mémoires publiés sur l'époque impériale il n'en est
guère qui ne cherchent à nous offrir des spécimens de la conversation
de Napoléon.
Mais, si nous voulons atteindre l'homme, ou, du moins, le peu qu'il
nous est possible d'en connaître, c'est ailleurs qu'il faut nous
adresser. A notre avis, c'est Roederer qui rend le mieux la parole
familière de Napoléon. Il nous donne des exemples du primitif style
consulaire, alors que Napoléon était encore républicain dans les
formes, ainsi que tout ce qui l'entourait, lorsqu'il faisait encore
son apprentissage en matière de gouvernement civil, avant d'aspirer à
une couronne. Ce sont des fragments de ses discours au Conseil d'État,
des entretiens à la Malmaison et à Saint-Cloud; ce sont aussi de
longues conversations qui datent d'une époque ultérieure, reproduites
mot pour mot, avec une fidélité frappante, autant qu'on en peut juger
aujourd'hui. Qu'on lise, par exemple, le compte rendu des
conversations de Roederer avec Napoléon, en janvier et février 1809,
en 1811 et surtout en 1813. C'est, suivant nous, la plus vivante
représentation de l'Empereur qui soit au monde. Concise, franche,
quelquefois brutale, mais toujours intéressante, telle semble avoir
été, en réalité, la parole de Napoléon lorsqu'il causait. Le secret de
sa magique influence, c'est qu'il peut, d'un instant à l'autre, mettre
en jeu toutes ses facultés en les concentrant sur un seul objet. Aussi
l'éclaire-t-il, en un moment, par des réminiscences, par des
comparaisons historiques, par tout ce que lui suggèrent sa finesse
naturelle, sa connaissance du genre humain en général et, en
particulier, des hommes avec lesquels il avait eu affaire.
Il est impossible de donner un abrégé des conversations de Napoléon à
Sainte-Hélène. Elles sont semées dans une vingtaine de volumes, très
inégaux en mérite comme en autorité. Il n'est pas toujours aisé de
séparer l'ivraie du bon grain. Quelques-uns de ces volumes sont
remplis de matière dictée par Napoléon. Ces dictées ont, certainement,
un intérêt et une valeur qui leur est propre, mais enfin, ce ne sont
pas, à vrai dire, des conversations. Si l'on cherche l'homme tel qu'il
se révèle en causant, c'est la transcription de Gourgaud qui nous
semble la plus fidèle. Montholon n'est ni aussi intelligent ni aussi
digne de créance; Las Cases arrange et invente; O'Meara traduit en
anglais des conversations tenues en italien. Ces conversations sont
animées, intéressantes, mais elles n'inspirent pas confiance. Gourgaud
nous donne, croyons-nous, un récit sincère, et, en effaçant les
teintes bilieuses que la jalousie et l'ennui y répandent, une peinture
vraie.
Les faits qu'il rapporte sont, sans doute, d'un haut intérêt, mais ce
qu'il y a de plus remarquable, c'est cet air de vérité toute crue, de
vérité à l'état brut, dans tout ce qu'il rapporte. Ce ne sont pas des
souvenirs en grande toilette; on dirait plutôt des croquis
instantanés, pris sur la manchette ou sur l'ongle du pouce. Lorsqu'il
y a divergence entre lui et Las Cases, ou Montholon, nous savons très
bien qui nous devons croire. Dans les grandes occasions, ils
s'empressent de draper leur héros dans une toge ou dans une chlamyde;
Gourgaud le prend comme il le trouve, dans son bain, dans son lit, en
chapeau de paille ou en madras rouge, furieux ou bon enfant. Nous
choisirons deux exemples, l'exécution de Ney et celle de Murat.
Montholon représente l'Empereur disant, le 21 février: «La mort de Ney
est un crime. Le sang de Ney était sacré pour la France. Sa conduite
dans la retraite de Russie n'a point d'égale. Elle aurait dû couvrir
d'une sainte égide le crime de haute trahison, s'il avait été vrai que
le maréchal Ney l'eût commis. Mais Ney n'a point trahi le roi, etc.»
Voilà bien les sentiments que le public s'attend à voir exprimer par
Napoléon, mais non pas, peut-être, le 21 février, puisqu'il n'a connu
l'exécution de Ney que vers le milieu de mars.
Le langage de Gourgaud est tout différent. Il nous montre Napoléon
changeant sa manière de voir sur ce point. Un jour il déclare qu'ils
ont «assassiné» Ney; un autre jour, que le maréchal n'a eu que ce
qu'il méritait. «On ne doit jamais manquer à sa parole et je méprise
les traîtres.... Ney s'est déshonoré. Je le regrette comme un homme
précieux sur un champ de bataille; mais il était trop immoral et trop
bête pour réussir.» Il va jusqu'à dire qu'il n'aurait jamais dû lui
donner le bâton de maréchal, qu'il aurait dû le laisser à la tête
d'une division, car, comme l'avait dit Caffarelli, Ney avait tout
juste le courage et l'honnêteté d'un hussard. En 1814, il avait agi
comme un véritable traître. Il s'était conduit en coquin, suivant son
habitude. Opposez à ce mot les remords exprimés par la duchesse
d'Angoulême, lorsqu'elle lut le livre de Ségur: «Si nous avions su, en
1815, tout ce que le maréchal avait fait pendant la campagne de
Russie, il n'aurait pas été exécuté!» Placez aussi en regard les
paroles de Napoléon lui-même en Russie: «Quel homme! Quel soldat! Ney
est perdu! J'ai trois cents millions dans les caves des Tuileries: je
les donnerais pour le ravoir!» De ce cruel changement nous pouvons
conclure que Napoléon n'a jamais oublié ni pardonné sa terrible
entrevue avec Ney du mois d'avril 1814 à Fontainebleau, ni la
fanfaronnade du maréchal, en 1815, lorsqu'il s'était vanté de ramener
l'Empereur dans une cage. Ce n'est qu'au dernier moment, la veille de
Ligny, qu'il l'appela à l'armée. En somme, les deux héros étaient
devenus l'un pour l'autre des ennemis.
Arrive la nouvelle de la mort de Murat. Comme dans le discours de
Napoléon à Montholon, au sujet de la mort de Ney, il y a une
singulière particularité à propos de cet événement, qui est annoncé
«pour la première fois» à l'Empereur par trois personnes différentes.
Las Cases lui donne lecture de la nouvelle. «A ces mots inattendus,
l'Empereur, m'interrompant du bras, s'est écrié: «Les Calabrais ont
été plus humains, plus généreux, que ceux qui m'ont envoyé ici.» Ce
fut tout. Après quelques moments de silence, voyant qu'il ne disait
plus rien, je continuai.» C'est là, sans doute, la version officielle,
car elle est reproduite dans les _Lettres du Cap_.
O'Meara apporta aussi la «première nouvelle». «Il l'apprit avec calme
et demanda aussitôt si Murat avait péri sur le champ de bataille.
D'abord, j'hésitais à lui dire que son beau-frère avait été exécuté
comme un criminel. Il répéta sa question et je dus alors lui apprendre
comment Murat avait été mis à mort. Il m'écouta sans changer de
visage.» Gourgaud, à son tour, apporte la «première nouvelle».
«J'annonce la fatale nouvelle à Sa Majesté, qui conserve la même
physionomie et me dit qu'il faut que Murat ait été fou pour risquer
une pareille aventure. J'assure que cela me fait une vive peine de
voir périr, de la main de telles gens, un homme aussi brave que Murat,
qui avait si souvent défié la mort. L'Empereur s'écrie que c'est
affreux. J'objecte que Ferdinand n'aurait pas dû le faire mourir
ainsi. «Voilà comme vous êtes, jeunes gens, mais on ne badine pas
avec un trône. Pouvait-on le considérer comme un général français? Il
ne l'était plus. Comme roi? Mais on ne l'a jamais reconnu comme tel.
Il l'a fait fusiller comme il a fait pendre tant de gens.» Mais
Gourgaud l'observe pendant qu'on lui donne lecture des journaux et
remarque qu'il souffre.
Nous ne pouvons dire lequel des trois chroniqueurs fut réellement le
premier à donner la nouvelle à Napoléon. Mais nous sentons qu'il y a
de la vie et de la vérité dans le récit de Gourgaud. Longtemps après,
Napoléon lui dit: «Murat n'a eu que ce qu'il méritait. Tout cela est
ma faute. J'aurais dû le laisser maréchal et ne pas le faire duc de
Berg, et encore moins roi de Naples.»
On comprend maintenant pourquoi, dans les quelques échantillons que
nous allons offrir des propos de Napoléon à Sainte-Hélène, nous nous
attacherons surtout à suivre les notes prises par Gourgaud. Du reste,
Napoléon se répétait sans cesse: aussi avons-nous des versions
confirmatives de beaucoup de ses mots, dans toutes les chroniques de
l'exil.
La religion est un des sujets les plus importants que l'on discute à
Sainte-Hélène. L'un des livres que Napoléon lisait tout haut le plus
volontiers, c'était la Bible. Cette lecture n'était pas toujours
inspirée par les motifs les plus élevés. Car, certain jour, on le voit
feuilleter le Livre de Samuel et le Livre des Rois afin de chercher
quel témoignage on y trouve en faveur de la monarchie légitime. Mais
il est d'autres occasions où il lit la Bible à un autre point de vue.
On nous dit qu'il était grand admirateur de saint Paul. A cette heure
sombre de sa vie, ses pensées se tournaient souvent vers les
questions de foi, mais non pas toujours de façon à nous édifier. Nous
avons tous lu certaines anecdotes qui le représentent montrant du
doigt le firmament et professant un vague déisme. Newman, lui aussi,
dans un beau passage, a donné, d'après la tradition, le jugement final
porté par Napoléon, à Sainte-Hélène, sur le christianisme. Il y est
censé comparer la vaine gloire de César et d'Alexandre avec la force
vivante du Christ. Il conclut en disant: «Peut-il être moins qu'un
être divin?» Mais le langage du véritable Napoléon était fort
différent. Gourgaud parle des astres et du Créateur dans le sens qu'on
prête Napoléon, mais l'Empereur lui donne sur les doigts. En deux
mots, sa tendance paraît être vers la religion musulmane. Il reproche
au christianisme de n'être pas assez ancien. Si cette doctrine avait
existé, dit-il, depuis le commencement du monde, il pourrait y croire;
mais il n'en est rien. Et le christianisme, n'aurait pas duré jusqu'à
présent sans le crucifiement et la couronne d'épines, car le genre
humain est ainsi fait. Pour lui, il ne peut pas accepter une forme de
religion qui damne Platon, Socrate, et il a la politesse d'ajouter,
tous les Anglais. En tout cas, pourquoi des châtiments éternels? Il
avoue, d'ailleurs, qu'il a été très troublé par l'argument des cheikhs
égyptiens, qui prétendaient que, quand on adore trois dieux, on est,
de toute nécessité, un païen.
Le mahométisme, d'autre part, est plus simple et,--il ajoute cette
remarque caractéristique,--il est supérieur au christianisme «parce
qu'il a conquis la moitié du globe en dix ans, tandis qu'il en a fallu
trois cents au christianisme pour s'établir». Une autre fois, il
déclare que la religion musulmane est la plus belle de toutes. Une
fois même, il va jusqu'à dire «nous autres Mahométans». S'il préfère
le mahométisme au christianisme, il met le catholicisme au-dessus de
l'anglicanisme, ou, du moins, le rite romain au-dessus du rite
anglican. La raison qu'il donne de ses préférences, c'est que, dans la
religion romaine, le peuple ne comprend pas «ce qu'il chante à
vêpres.... il ne faut pas chercher à éclaircir ces matières-là».
Pourtant, il est d'avis que les prêtres devraient se marier, tout en
ajoutant qu'il hésiterait à se confesser à un prêtre marié, parce
qu'il irait tout redire à sa femme. Il déclare que lui-même, «étant
oint», peut recevoir une confession. Il n'aime pas la hiérarchie
romaine autant que le rite. Il est opposé à la papauté. La
Grande-Bretagne et le nord de l'Europe, dit-il, ont agi sagement en
s'émancipant de ce joug. En effet, il est ridicule que le chef de
l'État ne soit pas, en même temps, le chef de la religion. Pour cette
raison, il regrette que François Ier n'ait pas, comme il fut bien près
de le faire, consommé sa propre émancipation et celle de son peuple,
en adhérant à la Réforme. Lui-même, autrefois, lorsqu'il était las de
sa lutte désastreuse contre la papauté, avait regretté de ne pas
s'être fait protestant, au lieu de signer le Concordat. La nation
l'aurait suivi et aurait été ainsi délivrée du joug de Rome.
A mesure qu'il avance il devient plus hostile au christianisme. Sa
pensée éclate enfin: «Quant à moi, mon opinion est faite. Je ne crois
pas que Jésus (en tant qu'être divin?) ait jamais existé. Il aura été
pendu comme beaucoup de fanatiques qui voulaient faire le prophète,
le Messie. Tous les ans, il y en avait.» Du nouveau Testament il
remonte à l'ancien: «Moïse était un habile homme; les Juifs sont un
vilain peuple, poltron et cruel.» Il conclut en retournant à la Bible,
avec une carte, et il annonce qu'il écrira les campagnes de Moïse. Il
a si peu de foi dans le Sauveur qu'il répète, comme une chose
surprenante, que le pape Pie VII croyait, mais là, réellement en
Jésus-Christ.