L'Empereur était censé déclamer à la Talma et la tragédie française,

quand on la déclame longtemps, sous un climat très chaud, peut

quelquefois inviter au sommeil. La tragédie était sa lecture de

prédilection et Corneille son favori. On possède une dissertation de

l'Empereur sur les tragédies de Corneille, prononcée dans un salon de

ce Kremlin prêt à s'écrouler: «Moi, disait-il, j'aime surtout la

tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les grands hommes

y sont plus vrais que dans l'histoire; on ne les y voit que dans les

crises qui les développent, dans les moments de décision suprêmes, et

on n'est pas surchargé de tout ce travail préparatoire de détails et

de conjectures que les historiens nous donnent souvent à faux. C'est

autant de gagné pour la gloire; car il y a bien des misères dans

l'homme, des fluctuations, des doutes: tout cela doit disparaître dans

le héros. C'est la statue monumentale où ne s'aperçoivent plus les

infirmités et les frissons de la chair.» Après Corneille, ce qu'il

aimait le mieux, c'était Racine, mais il goûtait des talents tout

différents et il prenait volontiers Beaumarchais ou les _Mille et une

Nuits_; mais peut-être n'était-ce là qu'une concession faite à la

frivolité de ses auditeurs. Comme Pitt, son grand ennemi, il aimait

_Gil Blas_, mais il jugeait que c'était un mauvais livre pour les

jeunes gens. En effet, «Gil Blas voit tout en mal, et la jeunesse

croit que le monde est comme cela, ce qui est faux.» Il lisait souvent

la Bible; quelquefois, dans des traductions, Homère et Virgile,

Eschyle et Euripide. A la littérature anglaise il empruntait le

_Paradis perdu_, l'_Histoire d'Angleterre_ de Hume et _Clarisse

Harlowe_. Quant à Ossian,--quelle que soit la littérature à laquelle

on rattache ce poète,--c'était un vieil ami dans l'intimité duquel il

se plaisait. Il avait pour Voltaire et pour _Zaïre_ une vraie passion.

Une fois, il avait prié Mme de Montholon de choisir une tragédie en

vue de leurs amusements du soir. Elle avait choisi _Zaïre_ et, dès

lors, ils eurent à avaler _Zaïre_, tant et si bien que ce nom seul

leur inspirait une sorte de terreur.

Il peut sembler étrange, à première vue, qu'il ne soit jamais

question, ou très peu, de Bossuet, car le grand évêque avait, à une

heure décisive de sa vie, parlé puissamment à son imagination. Le

_Discours sur l'Histoire universelle_ avait éveillé son intelligence,

comme Lodi éveilla son ambition. Le jour où il eut le bonheur de

tomber sur le _Discours_, où il lut ce qui était dit de César,

d'Alexandre et de la succession des Empires, le voile du temple, nous

dit-il, se déchira devant lui et il vit les mouvements des dieux. A

dater de ce moment, dans toutes ses campagnes, en Égypte, en Syrie, en

Allemagne, dans ses grands jours, cette vision ne le quitta plus. A

Sainte-Hélène, elle l'abandonna pour jamais: il ne faut donc pas nous

étonner qu'il évitât Bossuet.

Il avait toujours été un grand liseur, bien qu'il ait déclaré que,

pendant sa vie publique, il ne lisait que ce qui était immédiatement

utile à son but. Lorsqu'il était à l'École de Brienne, il demandait

tant de livres qu'il mettait au désespoir le bibliothécaire du

collège. Quand il était en garnison à Valence, il dévorait au hasard

tout ce qui lui tombait sous la main. «Lorsque j'étais lieutenant

d'artillerie, dit-il devant les princes réunis à Erfurt, j'ai été

pendant trois ans en garnison à Valence. Là, j'ai passé mon temps à

lire et à relire tout ce que contenait la bibliothèque de la ville.»

Plus tard, on nous apprend que, lorsqu'il courait en poste pour

rejoindre ses armées, il avait sa voiture pleine de livres et de

brochures qu'il jetait, à mesure, par la portière, lorsqu'il les avait

feuilletés. Lorsqu'il voyageait avec Joséphine, tous les livres

nouveaux étaient placés dans la berline, afin qu'elle lui en donnât

lecture en route. Bien qu'il ait prétendu ne lire que des livres

sérieux, sa bibliothèque de voyage était remplie de livres

d'imagination auxquels il donnait beaucoup d'attention. Il avait

projeté une collection portative de trois mille volumes choisis,

lesquels devaient être imprimés pour lui; mais, ayant reconnu que

l'exécution de ce projet demanderait six ans et coûterait plus de six

millions de francs, il eut la sagesse d'y renoncer. Même à Waterloo,

il était accompagné par sa bibliothèque de voyage composée de huit

cents volumes, contenus dans six caisses différentes,--la Bible,

Ossian, Homère, Bossuet et les soixante-dix volumes des oeuvres de

Voltaire. Trois jours après son abdication définitive, nous le voyons,

de la Malmaison, se commander toute une bibliothèque: livres sur

l'Amérique, qu'il avait choisie comme son refuge; livres sur lui-même

et sur ses campagnes; une collection du _Moniteur_; les meilleurs

dictionnaires et les meilleures encyclopédies. Maintenant, il les

absorbait dans sa solitude: histoire, philosophie, art militaire,

mémoires: de cette dernière branche de littérature il lut

soixante-douze volumes en une année. Et ce n'était pas un lecteur

passif: il griffonnait sur les marges, dictait des notes ou des

critiques. Mais, quand il s'agissait de lire tout haut, c'était

toujours des oeuvres d'imagination qu'il choisissait, et la façon dont

il les choisissait n'est pas faite pour inspirer un regret immodéré de

n'avoir pas été présent à ces lectures. Nous avons vu que ses

auditeurs n'appréciaient pas beaucoup leur privilège. Ce qui frappe le

plus dans ses habitudes, c'est le manque d'intérêt, le manque

d'utilité pratique. On ne peut s'empêcher de penser à l'animal en cage

qui arpente en long et en large, sans trêve comme sans but, le repaire

où il est emprisonné, et dont les sauvages prunelles explorent le

monde extérieur avec un farouche désespoir. Si Gourgaud s'ennuyait «à

la mort», que dire de l'Empereur?

D'ordinaire, il est calme et stoïque. Quelquefois, il se réfugie

dans une sorte de grandeur abstraite; quelquefois, il laisse échapper

un gémissement sublime. «L'adversité manquait, dit-il, à ma carrière.»

Il prend un des Annuaires de son règne. «Quel bel empire!

Quatre-vingt-trois millions d'hommes sous mes ordres, plus de la

moitié de la population de l'Europe!» Il essaye de maîtriser son

émotion en tournant les feuillets, il va jusqu'à fredonner un air,

mais il est trop visiblement affecté. Un autre jour il est assis en

silence, la tête dans ses mains. A la fin, il se lève: «Après tout,

s'écrie-t-il, quel roman que ma vie!» Et il sort de la chambre. La

gloire ne le console pas, car il n'est pas sûr d'elle. «On est occupé

à détruire toutes les institutions que j'ai fondées, l'Université, la

Légion d'honneur, etc., et je serai bientôt oublié.» Il disait encore:

«L'histoire parlera à peine de moi, j'ai été culbuté. Si j'avais

maintenu ma dynastie, à la bonne heure!» Défiance de l'avenir,

reproches qu'il s'adresse sur le passé, monotonie d'une vie refoulée,

tels sont les tourments qui, chaque jour, rongent son âme. Pendant six

ans, il savoura l'amertume d'une mort lente, désolée, hantée par le

regret.

De plus, son infatigable énergie, désormais sans objet, son activité

se retournait contre lui et le dévorait. Il ne pouvait exister que

dans une fièvre de travail. «Le travail, disait-il, est mon élément.

Je connais les limites de mes jambes, je connais celles de mes yeux,

je n'ai jamais connu celles de mon travail.» Son esprit et son corps,

dit Chaptal, étaient incapables de fatigue. Comment trouver de

l'emploi, à Longwood, pour cette formidable machine? Toute la force

cérébrale, nerveuse, corporelle, qui s'était mesurée avec le monde,

retombait sur lui et le déchirait. Apprendre assez d'anglais pour lire

dans les journaux ce qui se passait dans cette Europe dont il avait

été le maître; dicter des mémoires où il donnait ses vues sur ce qui

l'intéressait momentanément; potiner sur ses geôliers; maintenir

l'ordre et l'harmonie dans sa petite cour: voilà les miettes

d'existence qu'il lui restait à grignoter. Il n'y a point, dans

l'histoire, de position analogue à la sienne. Généralement, le monde a

vite fait de se débarrasser de ses Césars lorsqu'il a assez d'eux.

Napoléon avait cherché inutilement la mort devant l'ennemi et par le

suicide. Les tentatives tant de fois renouvelées pour l'assassiner

avaient été vaines. Nos ministres avaient été déçus dans l'espoir que

le gouvernement français le ferait pendre ou fusiller. L'Europe eut à

ramasser tout son courage pour cette tâche sans précédent de

bâillonner, de paralyser une intelligence et une force qui se

trouvaient trop gigantesques pour le bien-être et la sécurité du

monde. Tel est le problème étrange, unique, effroyable, qui rend les

souvenirs de Sainte-Hélène si profondément douloureux et attirants.

CHAPITRE XIII

LES CONVERSATIONS DE NAPOLÉON

On a tort de recueillir toutes les paroles d'un grand homme qui a

quitté la scène. Une intelligence qui a été accoutumée à une activité

constante et qui se trouve tout à coup sans emploi, est une locomotive

qui ne sait plus où elle va. La parole, n'ayant plus d'objet précis,

n'est pas toujours dirigée. Le grand homme est tenté de parler tout

seul et, alors, tout ce qu'il y a en lui de passion, de ressentiment,

de mépris, éclate et rompt ses digues. Napoléon devinait ce danger.

«Vous avez raison de m'arrêter. J'en dis toujours plus que je ne veux,

quand je me laisse aller à parler sur des sujets qui m'intéressent

trop vivement.» Il n'y a pas autant d'explosions de ce genre qu'on

pourrait s'y attendre dans les conversations de Napoléon à

Sainte-Hélène. Il lui arrive de s'emporter contre le gouverneur, ou

contre les restrictions, ou contre l'île elle-même, mais, en général,

il est calme, méditatif, il pense tout haut et, quelquefois, aboutit à

des conclusions contradictoires. Lavalette avait déjà, à son retour de

l'île d'Elbe, remarqué ce détachement d'esprit. «Jamais je ne l'ai vu

d'un calme plus imperturbable. Pas un mot amer avec qui que ce fût;

pas une impatience; écoutant tout, discutant tout, avec cette

sagacité rare et cette rare élévation d'esprit qui étaient si

remarquables en lui; avouant ses fautes avec une touchante franchise,

ou raisonnant sa situation avec une pénétration que ses ennemis ne

pouvaient égaler.»

Les conversations de Napoléon qui ont été recueillies ne répondent pas

à toutes nos curiosités. Après les deux premières années du Consulat

il lui arriva rarement de s'ouvrir dans une causerie. Et ceux avec

lesquels il put s'épancher quelquefois--par exemple Berthier, Duroc,

ou Bertrand--sont restés muets. Sans aucun doute, il pouvait parler

fort bien en public; seulement, lorsqu'il parlait en public, il ne

disait pas sa pensée, mais ce qu'il voulait que l'on prît pour sa

pensée. A Sainte-Hélène, nous avons une quantité de dissertations de

cette nature, car il avait toujours autour de lui des gens qui

tenaient un journal, et il le savait. Las Cases et Montholon ne

rapportent pas autre chose. Tout le long de son règne, nous avons des

reproductions nombreuses de ces paroles claires, éloquentes,

incisives, qu'il avait soin de prononcer en public. Villemain en donne

de merveilleux échantillons, qu'il devait au témoignage de Narbonne.

Ils sont trop achevés, peut-être, pour être tout à fait exacts. Parmi

les innombrables mémoires publiés sur l'époque impériale il n'en est

guère qui ne cherchent à nous offrir des spécimens de la conversation

de Napoléon.

Mais, si nous voulons atteindre l'homme, ou, du moins, le peu qu'il

nous est possible d'en connaître, c'est ailleurs qu'il faut nous

adresser. A notre avis, c'est Roederer qui rend le mieux la parole

familière de Napoléon. Il nous donne des exemples du primitif style

consulaire, alors que Napoléon était encore républicain dans les

formes, ainsi que tout ce qui l'entourait, lorsqu'il faisait encore

son apprentissage en matière de gouvernement civil, avant d'aspirer à

une couronne. Ce sont des fragments de ses discours au Conseil d'État,

des entretiens à la Malmaison et à Saint-Cloud; ce sont aussi de

longues conversations qui datent d'une époque ultérieure, reproduites

mot pour mot, avec une fidélité frappante, autant qu'on en peut juger

aujourd'hui. Qu'on lise, par exemple, le compte rendu des

conversations de Roederer avec Napoléon, en janvier et février 1809,

en 1811 et surtout en 1813. C'est, suivant nous, la plus vivante

représentation de l'Empereur qui soit au monde. Concise, franche,

quelquefois brutale, mais toujours intéressante, telle semble avoir

été, en réalité, la parole de Napoléon lorsqu'il causait. Le secret de

sa magique influence, c'est qu'il peut, d'un instant à l'autre, mettre

en jeu toutes ses facultés en les concentrant sur un seul objet. Aussi

l'éclaire-t-il, en un moment, par des réminiscences, par des

comparaisons historiques, par tout ce que lui suggèrent sa finesse

naturelle, sa connaissance du genre humain en général et, en

particulier, des hommes avec lesquels il avait eu affaire.

Il est impossible de donner un abrégé des conversations de Napoléon à

Sainte-Hélène. Elles sont semées dans une vingtaine de volumes, très

inégaux en mérite comme en autorité. Il n'est pas toujours aisé de

séparer l'ivraie du bon grain. Quelques-uns de ces volumes sont

remplis de matière dictée par Napoléon. Ces dictées ont, certainement,

un intérêt et une valeur qui leur est propre, mais enfin, ce ne sont

pas, à vrai dire, des conversations. Si l'on cherche l'homme tel qu'il

se révèle en causant, c'est la transcription de Gourgaud qui nous

semble la plus fidèle. Montholon n'est ni aussi intelligent ni aussi

digne de créance; Las Cases arrange et invente; O'Meara traduit en

anglais des conversations tenues en italien. Ces conversations sont

animées, intéressantes, mais elles n'inspirent pas confiance. Gourgaud

nous donne, croyons-nous, un récit sincère, et, en effaçant les

teintes bilieuses que la jalousie et l'ennui y répandent, une peinture

vraie.

Les faits qu'il rapporte sont, sans doute, d'un haut intérêt, mais ce

qu'il y a de plus remarquable, c'est cet air de vérité toute crue, de

vérité à l'état brut, dans tout ce qu'il rapporte. Ce ne sont pas des

souvenirs en grande toilette; on dirait plutôt des croquis

instantanés, pris sur la manchette ou sur l'ongle du pouce. Lorsqu'il

y a divergence entre lui et Las Cases, ou Montholon, nous savons très

bien qui nous devons croire. Dans les grandes occasions, ils

s'empressent de draper leur héros dans une toge ou dans une chlamyde;

Gourgaud le prend comme il le trouve, dans son bain, dans son lit, en

chapeau de paille ou en madras rouge, furieux ou bon enfant. Nous

choisirons deux exemples, l'exécution de Ney et celle de Murat.

Montholon représente l'Empereur disant, le 21 février: «La mort de Ney

est un crime. Le sang de Ney était sacré pour la France. Sa conduite

dans la retraite de Russie n'a point d'égale. Elle aurait dû couvrir

d'une sainte égide le crime de haute trahison, s'il avait été vrai que

le maréchal Ney l'eût commis. Mais Ney n'a point trahi le roi, etc.»

Voilà bien les sentiments que le public s'attend à voir exprimer par

Napoléon, mais non pas, peut-être, le 21 février, puisqu'il n'a connu

l'exécution de Ney que vers le milieu de mars.

Le langage de Gourgaud est tout différent. Il nous montre Napoléon

changeant sa manière de voir sur ce point. Un jour il déclare qu'ils

ont «assassiné» Ney; un autre jour, que le maréchal n'a eu que ce

qu'il méritait. «On ne doit jamais manquer à sa parole et je méprise

les traîtres.... Ney s'est déshonoré. Je le regrette comme un homme

précieux sur un champ de bataille; mais il était trop immoral et trop

bête pour réussir.» Il va jusqu'à dire qu'il n'aurait jamais dû lui

donner le bâton de maréchal, qu'il aurait dû le laisser à la tête

d'une division, car, comme l'avait dit Caffarelli, Ney avait tout

juste le courage et l'honnêteté d'un hussard. En 1814, il avait agi

comme un véritable traître. Il s'était conduit en coquin, suivant son

habitude. Opposez à ce mot les remords exprimés par la duchesse

d'Angoulême, lorsqu'elle lut le livre de Ségur: «Si nous avions su, en

1815, tout ce que le maréchal avait fait pendant la campagne de

Russie, il n'aurait pas été exécuté!» Placez aussi en regard les

paroles de Napoléon lui-même en Russie: «Quel homme! Quel soldat! Ney

est perdu! J'ai trois cents millions dans les caves des Tuileries: je

les donnerais pour le ravoir!» De ce cruel changement nous pouvons

conclure que Napoléon n'a jamais oublié ni pardonné sa terrible

entrevue avec Ney du mois d'avril 1814 à Fontainebleau, ni la

fanfaronnade du maréchal, en 1815, lorsqu'il s'était vanté de ramener

l'Empereur dans une cage. Ce n'est qu'au dernier moment, la veille de

Ligny, qu'il l'appela à l'armée. En somme, les deux héros étaient

devenus l'un pour l'autre des ennemis.

Arrive la nouvelle de la mort de Murat. Comme dans le discours de

Napoléon à Montholon, au sujet de la mort de Ney, il y a une

singulière particularité à propos de cet événement, qui est annoncé

«pour la première fois» à l'Empereur par trois personnes différentes.

Las Cases lui donne lecture de la nouvelle. «A ces mots inattendus,

l'Empereur, m'interrompant du bras, s'est écrié: «Les Calabrais ont

été plus humains, plus généreux, que ceux qui m'ont envoyé ici.» Ce

fut tout. Après quelques moments de silence, voyant qu'il ne disait

plus rien, je continuai.» C'est là, sans doute, la version officielle,

car elle est reproduite dans les _Lettres du Cap_.

O'Meara apporta aussi la «première nouvelle». «Il l'apprit avec calme

et demanda aussitôt si Murat avait péri sur le champ de bataille.

D'abord, j'hésitais à lui dire que son beau-frère avait été exécuté

comme un criminel. Il répéta sa question et je dus alors lui apprendre

comment Murat avait été mis à mort. Il m'écouta sans changer de

visage.» Gourgaud, à son tour, apporte la «première nouvelle».

«J'annonce la fatale nouvelle à Sa Majesté, qui conserve la même

physionomie et me dit qu'il faut que Murat ait été fou pour risquer

une pareille aventure. J'assure que cela me fait une vive peine de

voir périr, de la main de telles gens, un homme aussi brave que Murat,

qui avait si souvent défié la mort. L'Empereur s'écrie que c'est

affreux. J'objecte que Ferdinand n'aurait pas dû le faire mourir

ainsi. «Voilà comme vous êtes, jeunes gens, mais on ne badine pas

avec un trône. Pouvait-on le considérer comme un général français? Il

ne l'était plus. Comme roi? Mais on ne l'a jamais reconnu comme tel.

Il l'a fait fusiller comme il a fait pendre tant de gens.» Mais

Gourgaud l'observe pendant qu'on lui donne lecture des journaux et

remarque qu'il souffre.

Nous ne pouvons dire lequel des trois chroniqueurs fut réellement le

premier à donner la nouvelle à Napoléon. Mais nous sentons qu'il y a

de la vie et de la vérité dans le récit de Gourgaud. Longtemps après,

Napoléon lui dit: «Murat n'a eu que ce qu'il méritait. Tout cela est

ma faute. J'aurais dû le laisser maréchal et ne pas le faire duc de

Berg, et encore moins roi de Naples.»

On comprend maintenant pourquoi, dans les quelques échantillons que

nous allons offrir des propos de Napoléon à Sainte-Hélène, nous nous

attacherons surtout à suivre les notes prises par Gourgaud. Du reste,

Napoléon se répétait sans cesse: aussi avons-nous des versions

confirmatives de beaucoup de ses mots, dans toutes les chroniques de

l'exil.

La religion est un des sujets les plus importants que l'on discute à

Sainte-Hélène. L'un des livres que Napoléon lisait tout haut le plus

volontiers, c'était la Bible. Cette lecture n'était pas toujours

inspirée par les motifs les plus élevés. Car, certain jour, on le voit

feuilleter le Livre de Samuel et le Livre des Rois afin de chercher

quel témoignage on y trouve en faveur de la monarchie légitime. Mais

il est d'autres occasions où il lit la Bible à un autre point de vue.

On nous dit qu'il était grand admirateur de saint Paul. A cette heure

sombre de sa vie, ses pensées se tournaient souvent vers les

questions de foi, mais non pas toujours de façon à nous édifier. Nous

avons tous lu certaines anecdotes qui le représentent montrant du

doigt le firmament et professant un vague déisme. Newman, lui aussi,

dans un beau passage, a donné, d'après la tradition, le jugement final

porté par Napoléon, à Sainte-Hélène, sur le christianisme. Il y est

censé comparer la vaine gloire de César et d'Alexandre avec la force

vivante du Christ. Il conclut en disant: «Peut-il être moins qu'un

être divin?» Mais le langage du véritable Napoléon était fort

différent. Gourgaud parle des astres et du Créateur dans le sens qu'on

prête Napoléon, mais l'Empereur lui donne sur les doigts. En deux

mots, sa tendance paraît être vers la religion musulmane. Il reproche

au christianisme de n'être pas assez ancien. Si cette doctrine avait

existé, dit-il, depuis le commencement du monde, il pourrait y croire;

mais il n'en est rien. Et le christianisme, n'aurait pas duré jusqu'à

présent sans le crucifiement et la couronne d'épines, car le genre

humain est ainsi fait. Pour lui, il ne peut pas accepter une forme de

religion qui damne Platon, Socrate, et il a la politesse d'ajouter,

tous les Anglais. En tout cas, pourquoi des châtiments éternels? Il

avoue, d'ailleurs, qu'il a été très troublé par l'argument des cheikhs

égyptiens, qui prétendaient que, quand on adore trois dieux, on est,

de toute nécessité, un païen.

Le mahométisme, d'autre part, est plus simple et,--il ajoute cette

remarque caractéristique,--il est supérieur au christianisme «parce

qu'il a conquis la moitié du globe en dix ans, tandis qu'il en a fallu

trois cents au christianisme pour s'établir». Une autre fois, il

déclare que la religion musulmane est la plus belle de toutes. Une

fois même, il va jusqu'à dire «nous autres Mahométans». S'il préfère

le mahométisme au christianisme, il met le catholicisme au-dessus de

l'anglicanisme, ou, du moins, le rite romain au-dessus du rite

anglican. La raison qu'il donne de ses préférences, c'est que, dans la

religion romaine, le peuple ne comprend pas «ce qu'il chante à

vêpres.... il ne faut pas chercher à éclaircir ces matières-là».

Pourtant, il est d'avis que les prêtres devraient se marier, tout en

ajoutant qu'il hésiterait à se confesser à un prêtre marié, parce

qu'il irait tout redire à sa femme. Il déclare que lui-même, «étant

oint», peut recevoir une confession. Il n'aime pas la hiérarchie

romaine autant que le rite. Il est opposé à la papauté. La

Grande-Bretagne et le nord de l'Europe, dit-il, ont agi sagement en

s'émancipant de ce joug. En effet, il est ridicule que le chef de

l'État ne soit pas, en même temps, le chef de la religion. Pour cette

raison, il regrette que François Ier n'ait pas, comme il fut bien près

de le faire, consommé sa propre émancipation et celle de son peuple,

en adhérant à la Réforme. Lui-même, autrefois, lorsqu'il était las de

sa lutte désastreuse contre la papauté, avait regretté de ne pas

s'être fait protestant, au lieu de signer le Concordat. La nation

l'aurait suivi et aurait été ainsi délivrée du joug de Rome.

A mesure qu'il avance il devient plus hostile au christianisme. Sa

pensée éclate enfin: «Quant à moi, mon opinion est faite. Je ne crois

pas que Jésus (en tant qu'être divin?) ait jamais existé. Il aura été

pendu comme beaucoup de fanatiques qui voulaient faire le prophète,

le Messie. Tous les ans, il y en avait.» Du nouveau Testament il

remonte à l'ancien: «Moïse était un habile homme; les Juifs sont un

vilain peuple, poltron et cruel.» Il conclut en retournant à la Bible,

avec une carte, et il annonce qu'il écrira les campagnes de Moïse. Il

a si peu de foi dans le Sauveur qu'il répète, comme une chose

surprenante, que le pape Pie VII croyait, mais là, réellement en

Jésus-Christ.

Napoléon: La dernière phase · 第 14 / 22 段