Que signifie tout cela? Il est certain que Balmain ne fit aucune

communication. Mettons de coté l'invraisemblance de la chose, le

silence de Balmain et de Gourgaud, le prétendu auteur et le prétendu

intermédiaire de la communication. L'empereur Alexandre, à ce moment,

n'était guère d'humeur à inviter Napoléon en Russie ni à lui poser des

questions d'histoire rétrospective. Bien loin de là: c'était l'année

du congrès d'Aix-la-Chapelle où le gouvernement russe demanda que

Napoléon fût gardé plus sévèrement. Nous pouvons donc, avec une

entière certitude, rejeter l'histoire de la communication. Mais,

alors, pourquoi Napoléon basait-il un document officiel sur un message

qui n'avait jamais été transmis et pourquoi répondait-il à des

questions qui n'avaient jamais été posées? L'explication semblerait

être celle-ci: deux mois avant le départ de Gourgaud Montholon nous

dit que l'Empereur s'est décidé à envoyer cet officier général en

Europe pour faire appel à l'empereur Alexandre. Il est donc

vraisemblable que, en prévision du départ de Gourgaud, l'Empereur

désirait lui remettre un papier destiné à l'accréditer et qui fût de

nature à être montré. Personnellement, il conservait vaguement

l'espoir de gagner la sympathie de l'empereur de Russie, soit parce

qu'il se rappelait l'ascendant qu'il avait autrefois possédé sur

Alexandre, soit parce qu'il savait avec certitude que les instructions

de Balmain contenaient une nuance favorable à son égard, soit enfin

parce qu'il ne pouvait ignorer le peu de goût qu'éprouvait Alexandre

pour les Bourbons et que les circonstances pouvaient amener de

nouveaux arrangements qui placeraient un autre occupant sur leur trône

mal affermi. L'objet important était donc, pour lui, de se justifier

sur les questions qui avaient éloigné de lui l'empereur Alexandre. Le

message qui était censé venir de ce souverain fournissait une occasion

de produire ces explications. Parmi ceux qui liraient le document,

beaucoup y verraient une réponse à une communication authentique, et

enfin, si la lettre et son contenu arrivaient jamais à Alexandre, il

serait facile d'expliquer le message et les questions qui s'y

rapportaient par une conversation mal comprise. Il n'est même pas

impossible,--quoique peu vraisemblable,--que Balmain eût adressé ces

questions aux personnes de la suite par pure curiosité. Dans tous les

cas, si la lettre était arrivée aux mains d'Alexandre, les choses

eussent été alors trop avancées pour qu'on attachât beaucoup

d'importance à l'irrégularité initiale. étranges étaient les

combinaisons de cette intelligence féconde en ressources et dénuée de

scrupules. Nous n'avons pas la prétention de les suivre. Nous nous

bornons à relater les faits et à faire des conjectures. Une chose est

certaine: c'est qu'à ce moment Napoléon tenait à ne pas négliger une

seule chance, même la plus lointaine. Et, ici, il ne faut pas perdre

de vue que les intérêts de son fils étaient toujours présents à sa

pensée. Un jour ou l'autre il pourrait être utile à la dynastie de

tenter un effort pour faire disparaître le malentendu avec la Russie.

Pendant ce temps, Balmain, le loyal et irréprochable gentilhomme qu'il

paraît avoir été et qu'indique le ton de ses dépêches, suivait

honnêtement son chemin, sans rien soupçonner de ces artifices, résolu

à suivre invariablement la même ligne de conduite, qui était de tenir

à distance Longwood et ses intrigues.

Lorsque Balmain quitta Sainte-Hélène, Montchenu, qui savait peut-être

quelque chose de la sympathie de son secrétaire pour le commissaire

russe, eut sur ce diplomate un jugement d'ensemble empreint d'une

vengeresse sévérité. Il ne peut donner une idée de toutes ses

extravagances, de son ineptie, de la faiblesse, de la bizarrerie de

son caractère. Après quoi, il se compare à son collègue: Lowe disait

fréquemment aux autres commissaires: «Eh! messieurs, que ne

faites-vous comme le marquis!» Du moins, c'est le marquis qui le

répète avec complaisance.

Le baron Barthélemy Sturmer était le commissaire autrichien. Il

n'avait que vingt-huit ans lorsqu'il arriva à Sainte-Hélène, et il

venait d'épouser une jeune Française aimable et jolie, qui tint Las

Cases à distance, à la grande indignation de l'auteur du _Mémorial_,

car il prétendait que Mme de Las Cases et lui l'avaient accablée de

gracieux procédés, lorsqu'ils l'avaient connue à Paris. La position de

Sturmer était, de toutes, la plus délicate: son gouvernement lui

enjoignait à chaque instant de travailler d'accord avec Lowe. Or

c'était chose impossible à exécuter.

Napoléon essaya d'établir des relations avec le représentant de son

beau-père. Un jour, il fit demander si, en cas de maladie grave, il

pourrait confier à Sturmer un message qui serait remis à l'empereur et

à nul autre. Sturmer, très embarrassé, ne sut rien répondre, sinon

qu'il en référerait à son gouvernement. Bien entendu, la réponse du

gouvernement autrichien ne vint jamais. Sturmer fut rappelé en 1818, à

la suggestion du gouvernement anglais, qui agissait sur les instances

de Lowe. C'est à Montchenu que revint le privilège de cumuler les deux

sinécures et de représenter à la fois la France et l'Autriche. Le

marquis profita de l'occasion. Il demanda à son gouvernement de

l'élever au grade de lieutenant-général, en lui accordant une

décoration de haute valeur et une augmentation de 500 livres sterling

par an. Il réclamait, en même temps, un traitement annuel de 1200

livres sterling du gouvernement autrichien. Comment furent accueillies

ces modestes prétentions? L'histoire n'en sait rien, mais elle s'en

doute.

Était-ce la diversité de leurs instructions? Était-ce l'influence

maligne du climat? Étaient-ce les dispositions de leurs cours

respectives? Il est impossible de dire que les commissaires formassent

un ensemble harmonieux. Ils ne montraient de dispositions à

s'entendre que sur trois points. D'abord, le mépris pour sir Hudson

Lowe: là, ils étaient unanimes dans l'amertume. En second lieu, la

cherté de Sainte-Hélène et, par conséquent, l'insuffisance de leurs

salaires: sur ce point, accord parfait, au diapason de l'enthousiasme.

Troisièmement, l'effet du séjour sur leurs nerfs. «Pour ma santé,

écrit Balmain, elle continue à être mauvaise. Je souffre beaucoup des

nerfs, et le climat les affaiblit.» Trois mois après, de nouvelles

attaques nerveuses le chassent au Brésil. Mais ce n'est rien à côté

des nerfs de Sturmer. Six ou huit mois avant son départ, Sturmer fut

pris d'une sorte d'hystérie. Il pleurait, il riait, sans savoir

pourquoi. Enfin, les attaques devinrent si violentes qu'il fallait

quatre hommes pour le tenir quand il était en proie à ses accès, et

l'opium seul pouvait le calmer. Le climat, ou Lowe, ou tous les deux à

la fois, c'était trop pour le système nerveux de ces malheureux

diplomates.

CHAPITRE XII.

NAPOLÉON CHEZ LUI.

Aucune peinture de Sainte-Hélène à cette époque ne saurait être

complète, si l'on n'essayait de donner, au moins, une esquisse de la

figure principale; d'autant plus que c'est, parmi les nombreuses

images de Napoléon, la dernière que nous puissions posséder. Il existe

plusieurs descriptions de son apparence physique à partir du moment où

il passa dans les mains des Anglais; mais elles sont trop longues et

trop détaillées pour trouver place ici. Nous les renvoyons donc,

celles, du moins, qui sont le plus pittoresques, à un appendice.

Quant à son habitation, Longwood n'était qu'une agglomération de

baraques construites pour servir d'abris aux bestiaux. L'endroit était

balayé sans cesse par les vents; pas d'ombre, beaucoup d'humidité.

Lowe lui-même ne peut en dire aucun bien, et il a dû jouir de cet

étrange jeu de la fortune qui lui accordait la seule résidence

agréable de l'île, avec douze mille livres de revenu, tandis que

Napoléon vivait, avec huit mille, dans une ancienne étable.

Le maître de tant de palais, qui tant de fois avait couché en

conquérant dans le palais des autres souverains, était réduit

maintenant à deux petites pièces d'égales dimensions,--environ

quatorze pieds sur douze, et dix ou onze de hauteur. Conquêtes,

gloire, triomphes, dépouilles prises à l'ennemi, tout cela, fondu,

rétréci, tenait dans cet étroit espace. Chacune de ces deux pièces

était éclairée par deux petites fenêtres qui regardaient le bivouac du

régiment anglais. Dans un coin était le petit lit de camp aux rideaux

de soie verte, où il avait dormi la veille de Marengo et d'Austerlitz.

Un paravent masquait la porte du fond; entre le paravent et la

cheminée, un canapé où Napoléon passait la plus grande partie de sa

journée, quoique ce meuble fût tellement couvert de livres qu'il

n'était guère commode d'y trouver place. Les murs étaient tapissés de

nankin brunâtre et, au milieu de toute cette misère, une magnifique

toilette, garnie d'aiguières et de cuvettes d'argent, déployait sa

splendeur inattendue. Mais la chambre avait d'autres ornements.

C'étaient les épaves du naufrage où avaient sombré sa famille et son

empire. D'abord,--cela va sans dire,--une peinture d'Isabey,

représentant Marie-Louise, qui vivait alors, heureuse et insouciante,

à Parme, dans les bras de Neipperg. Deux portraits du roi de Rome par

Thibault: ici à cheval sur un mouton, là mettant sa pantoufle. Puis,

un buste de l'enfant, une miniature de Joséphine. Au mur de la chambre

étaient suspendus le réveille-matin du grand Frédéric, pris à Potsdam,

et la montre portée par le premier consul en Italie, avec une tresse

de cheveux de Marie-Louise en guise de chaîne.

Dans la seconde chambre on voyait un bureau, quelques rayons de

bibliothèque et un autre lit. L'Empereur s'y reposait dans la journée

ou venait s'y coucher la nuit, en quittant le premier, lorsqu'il était

agité et tourmenté par l'insomnie, comme il arrivait presque toujours.

O'Meara donne une description pittoresque de Napoléon dans sa chambre

à coucher. Il s'asseyait sur le canapé qui était couvert d'une étoffe

blanche. «Napoléon s'y allongeait, vêtu de sa robe de chambre blanche

du matin, d'un pantalon à pieds également blanc. Sur la tête un madras

rouge à carreaux, et le col de sa chemise ouvert; point de cravate. Sa

physionomie était triste et inquiète. Devant lui une petite table

ronde avec quelques livres; au pied gisaient en tas, pêle-mêle sur le

tapis, les volumes déjà lus.» Son costume ordinaire était, cependant,

un peu moins négligé. Il était habillé d'un uniforme de chasse vert,

avec des boutons assortis, et, quand le drap fut usé, il le fit

retourner plutôt que de porter du drap anglais. Des bas et des

culottes de casimir blanc complétaient son costume. Il renonça à son

uniforme des Chasseurs de la Garde six semaines après son arrivée dans

l'île. Il conserva cependant le fameux petit chapeau, mais il déposa

la cocarde tricolore avec une sorte de solennité deux ans après la

bataille de Waterloo, en disant à son valet de chambre de la garder

comme une relique ou en vue de jours meilleurs. Ces détails ne sont

pas tout à fait insignifiants, car il apportait de la méthode et

mettait une intention même dans ces petites choses. D'ailleurs, nous

devons les connaître si nous voulons nous représenter Napoléon dans sa

phase finale.

Comment avait-il arrangé sa vie?

Il déjeunait seul à onze heures, s'habillait pour la journée à deux

heures environ, et dînait, d'abord, à sept heures. Plus tard, il mit

le dîner à quatre heures. Il y eut un nouvel arrangement un peu avant

le départ de Gourgaud. Le déjeuner au milieu du jour fut supprimé. Il

y eut dîner à trois heures et souper à dix. Quelques jours après, le

dîner est mis à deux heures. Gourgaud soupçonne ces changements d'être

faits pour la convenance et dans l'intérêt de la santé de Mme de

Montholon, mais il est probable qu'ils avaient surtout pour but de

tromper l'ennui des longues journées ou de remplir le vide des longues

soirées. Car l'Empereur passait presque toutes les journées dans sa

hutte, lisant, écrivant, causant et, au milieu de tout cela,

s'ennuyant à la mort.

De ce pauvre intérieur le monde ne voyait rien. Ce qu'il voyait était

tout à fait différent. Napoléon, en effet, pour justifier ses

prétentions au titre impérial, maintenait autour de lui autant de

pompe extérieure que sa situation le permettait. Il sortait dans une

voiture à six chevaux, un écuyer en grand uniforme galopant à chaque

portière. Les six chevaux étaient, parfois, une cause de danger à

cause des brusques tournants de la route et de l'allure qu'exigeait

Napoléon, mais n'étaient pas, cependant, un simple luxe. L'état des

routes, à Sainte-Hélène, était tel que les dames de l'entourage,

lorsqu'elles se rendaient à un dîner ou à un bal, devaient employer un

équipage mérovingien, traîné par plusieurs attelages de boeufs.

L'étiquette, à l'intérieur, n'était pas moins rigoureuse. Bertrand,

Gourgaud et Montholon, devaient rester debout pendant des heures, au

point qu'ils en tombaient de lassitude. Certain jour, Napoléon paraît

contrarié d'un bâillement que Bertrand ne peut réprimer. Le

grand-maréchal s'excuse en disant qu'il est resté debout plus de trois

heures. Gourgaud, pâle et presque malade de fatigue, était obligé de

s'appuyer contre la porte; Antommarchi, qui, pour le dire en passant,

avait à endosser un habit de cour toutes les fois qu'il rendait visite

à son malade, devait rester sur ses jambes, devant lui, si longtemps

qu'il était tout près de s'évanouir. En revanche, si quelqu'un d'eux

était assis avec l'Empereur et se levait en voyant entrer Mme de

Montholon ou Mme Bertrand, il était rappelé à l'ordre. L'Empereur

avait toujours attaché une grande importance à la question du

cérémonial. Il dissertait à perte de vue sur ce sujet avec Las Cases.

Il avait, durant les Cent Jours, noté le progrès des moeurs

démocratiques à ce qu'un de ses ministres s'était levé pour prendre

congé de lui, sans attendre qu'il lui en donnât la permission. Même au

milieu de l'agonie de Rochefort, il remarqua un léger manquement à

l'étiquette du même genre. Quand Gourgaud dit devant lui qu'en Chine

le souverain est adoré comme un dieu, Napoléon observe gravement que

c'est ainsi que cela doit être. A Sainte-Hélène, les gens de la petite

cour qui lui restait mettaient un soin chevaleresque à observer

scrupuleusement les moindres prescriptions de l'étiquette envers leur

Empereur détrôné. Aucun d'eux n'entrait dans sa chambre sans y être

appelé. S'ils avaient une chose importante à lui communiquer, ils

sollicitaient une audience. Nul n'osait se joindre à lui pendant une

promenade à moins d'y être invité. Tous restaient tête nue devant lui,

jusqu'au jour où il s'aperçut que les Anglais avaient reçu l'ordre de

rester couverts en lui parlant; alors il voulut que ses serviteurs en

fissent autant. Aucun d'eux ne lui adressait le premier la parole si

ce n'est dans le courant d'une conversation déjà engagée. Bertrand,

dans une ou deux occasions, le contredit d'une façon si raide que

l'Empereur en fit la remarque et lui dit qu'il n'aurait jamais osé se

comporter ainsi aux Tuileries. Bertrand encourut aussi le déplaisir de

l'Empereur en ne dînant pas régulièrement tous les jours à la table

impériale, suivant sa charge de grand-maréchal, car sa femme désirait

l'avoir à dîner quelquefois avec elle. Toutes les choses de ce genre

qui sentaient le relâchement et la négligence contrariaient

sérieusement Napoléon. Des bagatelles, qui lui auraient peut-être

échappé à Paris, dans le grand tourbillon, le choquaient à

Sainte-Hélène; elles lui rendaient sensible le changement de sa

position. Il y avait aussi l'éternelle question du titre. Bertrand

pouvait bien avoir parfois des défaillances dans l'observance de

l'étiquette; mais il n'oublia jamais d'expédier les lettres, écrites

au nom de son maître, dûment scellées et avec toutes les formes du

grand-maréchal du palais de l'Empereur, quoiqu'il n'y eût pas

grand-chose à Sainte-Hélène qui pût rappeler l'un ou l'autre. Le dîner

de Napoléon était servi, en grande pompe, dans de la vaisselle d'or et

d'argent, par ses domestiques français, vêtus de leur riche livrée

vert et or. Au début, on avait donné à Napoléon, pour son service,

douze marins anglais qui portaient la même livrée. Mais ils

disparurent avec le _Northumberland_, à l'équipage duquel ils

appartenaient. Lowe offrit de les remplacer par des soldats;

l'Empereur déclina cette offre. Une place restait vide à côté de lui:

c'était celle de l'Impératrice. Mais elle fut donnée plus d'une fois à

des dames privilégiées.

Le menu comportait une grande quantité de plats. L'Empereur mangeait

avec appétit et pressait quelquefois un hôte de distinction d'accepter

telle ou telle friandise. Comme toujours, le repas durait peu. Aux

Tuileries c'était une affaire de vingt minutes; à Sainte-Hélène on

accordait cinq minutes de grâce à Bertrand pour croquer autant de

bonbons qu'il en voulait. Et, dans les premiers jours de Longwood,

l'Empereur, au dessert, envoyait chercher un volume, quelque tragédie

française qu'il lisait tout haut.

Beaucoup trouveront ridicule cette pompe mesquine. Pour nous, nous ne

pouvons nous empêcher d'éprouver une sympathie mélancolique pour ces

braves serviteurs, qui ne s'inquiétaient pas de savoir ce que Napoléon

était à d'autres yeux, mais s'obstinaient à voir en lui leur

souverain.

Et, ici, comment ne pas remarquer la singulière composition de la

petite cour? Montholon, comme son biographe nous en instruit, était

grand-veneur héréditaire de France sous l'ancienne monarchie, et Louis

XVIII, à la première Restauration, offrit de lui rendre cette charge.

Las Cases était un émigré. Gourgaud était le frère de lait du duc de

Berry. Des quatre, Bertrand était le seul qui n'eût absolument aucune

attache royaliste.

L'unique plaisir dans la vie du prisonnier, c'était l'arrivée des

livres. Il s'enfermait avec eux dans sa hutte pendant des jours et des

jours, s'y baignait, s'en régalait, en faisait une vraie débauche. De

toutes façons il préférait rester dans la maison. Il haïssait tout ce

qui rappelait la prison: les sentinelles, l'officier d'ordonnance, la

chance de rencontrer Lowe. En restant chez lui, dit-il à Gourgaud, il

conserve sa dignité; en effet, il est toujours empereur et ne saurait

vivre autrement. Il tâche donc de prendre de l'exercice à l'intérieur.

Lowe rapporte un jour que l'Empereur s'était fait construire un cheval

de bois fait de poutres croisées. Il s'asseyait à l'une des extrémités

de la poutre, tandis qu'un contrepoids très lourd était suspendu à

l'autre extrémité, et il imprimait à l'appareil un mouvement de

bascule. Ces remèdes ne réussissaient pas. Le manque d'exercice le

rendait malade; il avait des attaques de scorbut, ses jambes

enflaient, et il avait alors une sorte de satisfaction maladive à

constater que ses souffrances étaient l'effet des restrictions

imposées par le gouverneur. Puis, pendant la dernière année, de

nouveau, il voulut vivre. Il monta quelquefois à cheval, mais sa

principale occupation ce fut son jardin. Entouré d'une équipe de

terrassiers chinois, on le voyait planter, creuser, remuer la terre.

Un grand artiste, dit Montholon, aurait trouvé un sujet digne de son

pinceau dans ce puissant conquérant, chaussé de pantoufles rouges et

coiffé d'un grand chapeau de paille, la bêche en main, travaillant dès

l'aube, dirigeant les efforts de ses serviteurs, pleins d'admiration,

et les travaux, plus efficaces,--c'est Montholon qui en fait

l'aveu,--des jardiniers chinois. Paul Delaroche fit un portrait de lui

dans ce costume; il l'a représenté se reposant de son travail, le

visage flasque et alourdi. Il bouleversa si énergiquement la terre,

pour produire un peu d'ombre, que Lowe prit peur. Il craignait que ses

sentinelles n'eussent de la peine à exercer leur surveillance. Il

donna un avertissement en règle, prohibant la continuation du travail.

Il s'est fait un mérite de ne pas l'avoir détruit. On ne fit guère

attention à ce vain étalage d'autorité: maintenant, Lowe n'existait

plus pour les hôtes de Longwood. Napoléon se donna à l'entreprise avec

son ardeur ordinaire; il y consacra beaucoup de temps et d'argent; il

acheta et transporta de grands arbres avec l'aide du régiment

d'artillerie et de plusieurs centaines de coolies. Tout cela, pendant

un temps, lui procura de la distraction et de l'exercice. Ses

malheureux courtisans avaient à suivre, que cela leur plût ou non.

Mais peut-être ce nouveau travail leur était-il plus agréable que

l'ancien. A l'intérieur, ils avaient une rude besogne. Napoléon

détestait écrire; on pourrait presque dire qu'il ne savait plus

écrire. Ce qu'il traçait était illisible. On rapporte qu'au moment de

son mariage il eut toutes les peines du monde à griffonner un billet

pour son beau-père. Ses secrétaires se donnèrent un mal infini pour

rendre ce billet présentable. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de

dicter, et Dieu sait s'il dictait!

On nous assure qu'un jour, à Longwood, il dicta quatorze heures de

suite, s'arrêtant de temps à autre, pendant quelques minutes, afin de

relire ce qu'on venait d'écrire. La sténographie était inconnue des

membres de sa maison: aussi le travail était-il des plus pénibles.

Seul, Las Cases inventa, pour son usage personnel, un système de

notation hiéroglyphique. Quelquefois Napoléon dictait pendant des

nuits entières. On éveillait Gourgaud à quatre heures du matin pour

prendre la place de Montholon, qui n'en pouvait plus. L'Empereur

encourageait ses secrétaires en leur disant que le droit de propriété

de ce qu'ils écrivaient serait pour eux et leur rapporterait des

sommes folles. Mais cette alléchante perspective ne les empêchait pas

de gémir. D'ailleurs, dans des moments de mauvaise humeur, il leur

disait que, s'ils se figuraient être maîtres de leur travail, ils se

trompaient lourdement. Qu'advint-il de toutes ces dictées? Nous ne

savons. Une grande partie, probablement, est encore inédite, mais une

portion considérable a vu le jour et il est possible que certains

matériaux aient été tirés de cette masse et utilisés pour d'autres

publications, par exemple pour les _Lettres du Cap_. Gourgaud

soupçonnait l'Empereur d'être l'auteur de diverses compositions,

entr'autres le _Manuscrit de Sainte-Hélène_, dont il n'est

certainement pas responsable, et un article de la _Revue d'Édimbourg_,

qui fut écrit par Allen, à Holland House, avec des documents fournis

par le cardinal Fesch et par Louis Bonaparte. Il est probable qu'il y

avait un perpétuel courant de choses dictées à Sainte-Hélène, qui

allaient inspirer, en Europe, la polémique bonapartiste, et Gourgaud

blâme l'Empereur de produire tant de pamphlets. Quelques-uns de ces

manuscrits furent enterrés dans un coin du jardin et, selon toute

vraisemblance, n'ont jamais été imprimés.

Outre le jardinage, l'équitation, la lecture et la dictée, Napoléon

avait encore quelques distractions. A un certain moment, il lui prit

fantaisie d'acheter des agneaux et de les apprivoiser. On jouait le

polo dans l'île, mais il n'y prit aucune part. De chasse proprement

dite, il n'y en avait point, sinon difficile et de pauvre qualité.

Gourgaud, qui était infatigable, allait quelquefois chasser les

tourterelles, tirer un faisan, une perdrix ou un sanglier. Lowe fit

lâcher à Longwood quelques lapins, afin que l'Empereur pût les tirer,

mais, comme il faisait toujours les choses en maladroit, et à

contre-temps, il choisit le moment où Napoléon venait de planter de

jeunes arbres. Les rats, suivant toute apparence, tuèrent les lapins

et sauvèrent les arbres; en tout cas, les lapins disparurent. Napoléon

ne se mit à chasser que dans les derniers temps, et accomplit alors

des exploits à faire pleurer un sportsman. Il en avait toujours été

ainsi. Autrefois, à la Malmaison, il avait un fusil dans sa chambre et

tirait sur les oiseaux privés de Joséphine. Et, maintenant, pour

protéger son domaine, il se mit à tirer sur les chevreaux apprivoisés

de Mme Bertrand, au grand désespoir de celle-ci, ainsi que sur tous

les animaux errants qui se fourvoyaient dans l'intérieur de son parc.

Y trouvant aussi un taureau, il le mit à mort. Alors, il fit venir des

chèvres et les tira également. Cette fusillade, il est à peine besoin

de le dire, donna de l'inquiétude au gouverneur et à son collègue

Montchenu, et Forsyth, le biographe, en éprouva lui-même une angoisse

rétrospective. Qu'arriverait-il, demandait Lowe, si Napoléon tuait

quelqu'un par mégarde? Pourrait-on le juger et le condamner pour

homicide par imprudence? Ces questions leur paraissaient si

troublantes qu'ils les soumirent aux légistes de la Couronne.

Au commencement, il sortait à cheval, mais la présence d'un officier

anglais, toujours à ses talons, lui était intolérable, et il resta

quatre ans sans monter. Pendant ce long repos, il disait plaisamment

de son cheval: «C'est un chanoine, s'il en fut: il est bien nourri et

il ne fait rien.» Il disait qu'il n'avait jamais eu peur à cheval,

parce qu'il n'avait jamais pris de leçons. Il y a peut-être des

lecteurs qui seront bien aises de savoir qu'il considérait que le plus

beau et le meilleur de tous ses chevaux était, non le fameux Marengo,

mais un autre appelé Mourad-Bey.

Il jouait à certains jeux, au billard mais sans s'appliquer, au

reversi,--il avait appris ce jeu lorsqu'il était enfant,--enfin aux

échecs. A ce dernier jeu, il était remarquablement maladroit et il

fallait d'aussi bons courtisans que l'étaient ses serviteurs pour

éviter de le battre: c'était, du reste, un genre de tricherie dont il

s'apercevait quelquefois. A bord du _Northumberland_, il avait joué au

vingt-et-un; mais il l'interdit lorsqu'il s'aperçut qu'on y jouait

gros jeu. A tous les jeux il trichait, ouvertement et grossièrement,

pour faire une farce; bien entendu, il refusait de recevoir l'argent

gagné de cette façon. Il disait en riant: «Vous êtes des imbéciles!

C'est comme cela que les fils de bonne famille se ruinent.»

Il semble qu'il prît plaisir à lire tout haut, bien qu'il ne lût pas

très bien et ne parût pas très sensible à la cadence des vers. Mais

une des difficultés pour ceux qui aiment à lire tout haut, c'est de

trouver un auditoire qui les goûte et c'était précisément le cas pour

Napoléon. Montholon nous parle d'un des membres de la suite qui

s'endormait pendant ces lectures (immédiatement nous soupçonnons

Gourgaud). L'Empereur ne l'oublia pas. Un autre jour, Gourgaud dit, à

propos d'une pièce française: «_Le Dormeur réveillé_ nous endort.»

Quand l'Empereur lit tout haut ses propres mémoires, le même gracieux

compagnon en fait une critique si sévère que Napoléon refuse, à

partir de ce moment, d'en donner lecture à haute voix. Pourtant, à une

lecture de _Paul et Virginie_, Gourgaud pleure à chaudes larmes,

tandis que Mme de Montholon se plaint que des récits si douloureux

troublent la digestion.

Napoléon: La dernière phase · 第 13 / 22 段