De toutes ces jeunes filles, Betsy Balcombe est celle dont le nom

revient le plus souvent dans les annales de Sainte-Hélène. Vingt-trois

ans après la mort de Napoléon, elle a, sous son nom de femme mariée

(Mrs Abell), publié ses souvenirs. Son père, M. Balcombe, était une

manière de fournisseur en tous genres,--par politesse on disait

quelquefois un banquier,--et une légende qui avait cours dans l'île,

faisait de lui un fils naturel de George IV. Napoléon habita la villa

de M. Balcombe pendant qu'on préparait Longwood pour le recevoir et

c'est alors qu'il fit la connaissance de ses deux filles. Betsy, la

plus jeune des deux, n'avait que quinze ans. Toutes deux parlaient

français, mais Betsy était la plus jolie et plaisait davantage à

Napoléon. Elle représentait un type tout à fait nouveau pour lui, un

hardi gamin en jupons, qui disait et faisait tout ce qui lui passait

par la tête, suivant la fantaisie du moment. Elle a raconté dans son

livre les farces qu'elle faisait et qui devaient sembler à l'Empereur

une nouveauté piquante. Elle lui donnait des gifles, elle lui prenait

son épée et l'attaquait. Mais l'entourage était choqué, on n'en sera

pas surpris, des libertés qu'elle prenait avec le maître, et Napoléon

lui-même finit par s'en fatiguer. Il traite toute cette famille de

«canaille» et de «misérables». Il y eut une flirtation qui tint toute

l'île en suspens. Le major Ferzen épouserait-il Betsy? «Non, dit

Napoléon, c'est impossible que le major se dégrade à ce point-là!» Et

pourtant, à de rares intervalles, elle l'amusa jusqu'au bout. Quelques

semaines avant le départ de Betsy pour l'Europe, l'Empereur envoya aux

deux soeurs deux assiettées de bonbons que Lowe les obligea de rendre,

et c'est sur ce dernier souvenir, caractéristique de Sainte-Hélène et

de son tyran, que la famille Balcombe s'embarqua pour l'Angleterre,

sur le même bateau qui emmenait Gourgaud.

Quoique les moustiques fussent également très tracassiers, l'élément

principal de la population c'était encore les rats, plus redoutables

que des régiments, que le canon, que Lowe lui-même. Là-dessus, il n'y

a qu'un cri. «La quantité de rats qui existe à Longwood, dit O'Meara,

est quelque chose d'incroyable. Je les ai vus en troupe, comme des

poulets, autour des rebuts de la cuisine. Les planchers et les

cloisons qui séparaient les chambres étaient percés de trous dans

toutes les directions. Il est difficile, à qui ne l'a entendu, de

s'imaginer le bruit que font ces animaux lorsqu'ils courent du haut en

bas des cloisons et galopent en bandes dans les greniers.» Très

souvent O'Meara est obligé de se défendre contre eux avec ses bottes

et son tire-bottes. Quand l'Empereur était à dîner, ils couraient

autour de la table, sans s'inquiéter de personne. Lorsque Napoléon

prend son chapeau dans l'armoire, un énorme rat s'en échappe et se

sauve entre ses jambes. Le fléau de l'île, dit Sturmer, ce sont les

rats; les sauterelles d'Égypte ne sont rien à côté. Les habitants ne

peuvent rien contre eux. Un esclave qui couchait dans une galerie eut

un morceau de la jambe emporté. Pareille chose arriva à l'un des

chevaux de l'Empereur. Bertrand fut sérieusement mordu à la main

pendant son sommeil. Le soir, il était nécessaire de protéger les

enfants contre leurs attaques. De loin, ce fléau pouvait paraître

insignifiant, ou même comique, à Bathurst; il n'en était pas moins une

odieuse aggravation aux petites misères de Longwood. Du reste,

Bathurst n'était pas le seul à s'en égayer. Parmi les basses

caricatures, à l'aide desquelles certains journalistes français

essayaient de salir leur souverain déchu, il en est plus d'une qui

fait allusion à ce sujet: Napoléon reçu par le peuple de

Sainte-Hélène, c'est-à-dire par les rats; Napoléon octroyant une

constitution aux rats; Napoléon gardé pendant son sommeil par un rat

factionnaire. Ainsi de suite. Inutile de nous étendre sur ces

plaisanteries.

CHAPITRE XI.

LES COMMISSAIRES.

Dans ce drame lugubre, comme dans presque toutes les affaires

humaines, la comédie a sa place et la farce même se glisse. La

comédie, c'est sir Hudson Lowe qui se charge de la fournir, avec ses

haricots et ses jetons. La farce, c'est l'histoire des commissaires.

Par le traité du 2 août 1815, il avait été stipulé, à la prière de

Castlereagh, qui ne manqua pas de s'en repentir, que l'Autriche, la

Russie et la Prusse «nommeraient des commissaires pour se rendre et

habiter dans la place que le gouvernement britannique aura assignée

pour la résidence de Napoléon Buonaparte, et qui, sans être

responsables de sa garde, s'assureront de sa présence». Par l'article

suivant les cabinets signataires se proposaient d'inviter le roi très

chrétien à envoyer un fonctionnaire semblable. La Prusse, par un

judicieux mélange de clairvoyance et d'économie, se dispensa de mettre

à profit le privilège qui lui était conféré. Les autres cours se

hâtèrent de nommer leurs représentants. Ces commissaires n'avaient, on

le remarquera, qu'un seul et unique devoir à remplir: «s'assurer de la

présence de Napoléon». Il est bon d'observer que pas un des

commissaires ne le vit jamais face à face, sauf l'un d'eux qui fut

admis à contempler son cadavre.

Un jour, le commissaire russe crut le voir, du champ de courses,

debout sur le perron de sa résidence. Le même jour, le commissaire

autrichien, caché dans un fossé et armé d'un télescope, aperçut un

homme en tricorne qu'il jugea devoir être l'Empereur. Le commissaire

français jouit du même aperçu télescopique, mais, comme il resta

jusqu'à la mort de Napoléon, il eut la bonne fortune de voir ses

restes. Là se borne le compte rendu de ce qu'ils ont fait pour

accomplir leur mission, qui était «de s'assurer de sa présence».

Il leur restait donc des loisirs considérables; ils les employèrent à

causer avec le gouverneur, à lui dire des injures, à le tourmenter en

lui faisant sentir une autorité rivale de la sienne. Lui les traitait

en conséquence. Il assura l'Autrichien,--et c'est encore un trait qui

le caractérise,--qu'il avait fouillé Vattel, Grotius et Puffendorff

sans réussir à trouver, dans toute l'histoire diplomatique, une

situation comparable à la leur. Il aurait pu ajouter: ni à la sienne.

Mais c'était là une pauvre consolation pour des hommes qui voulaient

voir Napoléon, ne fût-ce qu'un moment, et à qui cette satisfaction

était refusée. Ils rôdaient vainement autour de Longwood. L'Empereur

s'amusait à les regarder derrière ses stores et envoyait quelquefois

vers eux des personnes de sa suite pour recueillir quelques nouvelles.

Mais ce n'était pas encore là ce que les commissaires étaient venus

chercher.

Un jour, Napoléon les invita à déjeuner, non comme personnages

officiels, mais comme hommes privés. Il ne doutait pas que leur

curiosité ne l'emportât sur l'étiquette et sur l'opposition du

gouverneur. Le repas eût manqué un peu d'agrément, car il avait passé

la matinée à préparer une sorte de harangue qu'il voulait leur

adresser. Mais ils ne parurent point. Il attendit jusqu'à cinq heures

et reçut alors, par ordonnance, un refus en termes hautains, basé sur

«les convenances», de la part de l'envoyé russe et de l'envoyé

autrichien. Montchenu n'envoya aucun message, mais c'est sans doute

dans cette circonstance qu'il est censé avoir fait l'héroïque réponse:

«Allez dire à votre maître que je suis ici pour le surveiller et non

pour dîner avec lui!» Ni Montchenu ni ses collègues ne retrouvèrent

l'occasion qu'ils avaient dédaignée. Ce fut leur dernière, leur unique

chance.

Montchenu, le commissaire français, est celui qui se prenait le plus

au sérieux et c'est pourquoi, de cette ridicule commission, il était,

de beaucoup, le plus ridicule. On dit que sa nomination avait été la

vengeance de Talleyrand pour tout ce qu'il avait eu à subir de

l'Empereur. «C'est la seule vengeance que je veuille tirer des

procédés de Napoléon à mon égard; du reste, elle est terrible; quel

supplice pour un homme de la trempe de Bonaparte d'être obligé de

vivre avec un bavard ignorant et pédant! Je le connais, il ne

résistera pas à cet ennui, il en sera malade et en mourra à petit

feu.» Comme nous l'avons vu, cette subtile vengeance manqua son effet,

puisque Montchenu ne réussit pas à infliger une seule fois sa présence

au prisonnier. Au début de sa vie, il avait connu Napoléon lorsqu'il

était officier subalterne à Valence, dans un régiment dont Montchenu

était lieutenant-colonel. A cette époque, ils avaient été en rivalité

auprès de Mlle de Saint-Germain dont ils cherchaient à gagner le

coeur. Elle leur préféra à tous deux M. de Montalivet qu'elle épousa.

Il semble qu'à Sainte-Hélène il gardait encore cette disposition à

l'amour, et ses conversations, telles que Gourgaud nous les rapporte,

paraissent n'avoir consisté qu'en observations indécentes et en

conseils immoraux. Il essaya d'embrasser une Mrs. Martin qui nous est

inconnue. Il envoya à lady Lowe une déclaration d'amour en huit pages,

qu'elle proposa à Gourgaud de lui montrer. Sa fatuité n'avait d'égale

que sa vanité. Il se vantait, d'une manière générale, de ses succès

auprès des dames anglaises. Il en avait connu, disait-il, quelque

chose comme quatre mille; il donne à entendre qu'elles n'avaient pas

été cruelles. Montchenu paraissait avoir conservé des souvenirs

agréables de Valence. Il interrogea Gourgaud sur les amours récentes

de Napoléon. Il avait pour l'Empereur certaines prévenances, lui

envoyait des journaux et autres choses semblables. De son côté,

Napoléon avait gardé de Montchenu un souvenir peu flatteur. «Ah! je le

connais, dit-il; c'est un vieux fou, un vieux radoteur, un général de

carrosse qui n'a, de sa vie, entendu un coup de fusil. Je ne veux pas

le voir.» Ce qu'il y a de pire dans cette description, dit le

commissaire russe, c'est qu'elle est exacte. D'autres jours, Napoléon

l'appelle «imbécile, pauvre imbécile, vieux singe». Et encore: «C'est

un de ces hommes qui contribuent à accréditer l'idée que tous les

Français sont des saltimbanques de naissance.» Plus tard, l'Empereur

menace de jeter dehors le vieux marquis, s'il ose se présenter à

Longwood, non parce qu'il est le commissaire français, mais à raison

de certains articles qu'il a signés. Montchenu est un sujet de

moquerie universelle. Tout Paris s'était amusé à ses dépens; un de ses

compatriotes, très haut placé, l'avait défini «un bavard

insupportable, complètement nul». Jusqu'à Lowe qui plaisante sur lui.

A cause de son empressement à accepter l'hospitalité et de sa

répugnance à l'offrir, il avait reçu le surnom de «Monsieur de

Montez-chez-nous». Henry, qui était son médecin, eut, cependant, les

rieurs contre lui. Il avait dressé un compte interminable de visites.

Le marquis régla le mémoire par une lettre de remerciements.

Montchenu avait alors plus de soixante ans. Il avait été page de Louis

XV. Entré dans l'armée avant la Révolution, il avait suivi les princes

en exil. A la Restauration, il fit, en matière de grades militaires,

un saut aussi étonnant que celui que Las Cases avait accompli dans le

service naval. En décembre 1815, il fut désigné comme commissaire à

Sainte-Hélène. Cette nomination avait pour lui, tout au moins, un

avantage négatif: elle le mettait à l'abri de ses créanciers. Son

devoir positif était «de s'assurer par ses propres yeux de l'existence

de Bonaparte». On l'a vu, ses «propres yeux» ne lui servirent à

constater que la cessation de cette existence. Néanmoins, il partit

animé d'intentions sérieuses et même héroïques. Il date sa première

dépêche de Ténériffe. «J'ai l'honneur de vous informer, écrit-il à son

chef, que je suis très décidé à ne pas me séparer de mon prisonnier

tant qu'il vivra.» Il arrive le jour anniversaire de Waterloo,

débarque en toute hâte et demande à être conduit sur-le-champ à

Longwood, pour être en mesure d'envoyer à son gouvernement une

attestation de l'existence de Napoléon par le même bateau, qui repart

le lendemain. On le calme à grand'peine, mais il insiste auprès de

Lowe: il est indispensable qu'il puisse affirmer qu'il a «vu» le

prisonnier. Deux jours plus tard,--c'est le 20 juin,--le gouverneur

demande au comte Bertrand si l'Empereur recevra les commissaires.

«Ont-ils, demande Bertrand, apporté des lettres de leurs souverains

pour l'Empereur?» «Non, ils sont venus, conformément à la convention

du 2 août 1815, pour s'assurer de la présence de Napoléon.» Bertrand

prendra les ordres de l'Empereur. «Ont-ils le texte de la convention?»

Il y a un moment de terrible désarroi. Personne n'avait songé à

apporter un exemplaire de la convention. Impossible d'en trouver un;

et, pourtant, c'est de cet instrument diplomatique qu'ils tirent leur

autorité et leur existence officielle. Les commissaires ne savent à

quel saint se vouer. Enfin, par un jeu de la fortune, après avoir

fouillé partout pendant trois semaines, Sturmer découvre dans sa malle

quelques fragments du _Journal des Débats_, dont il s'était servi pour

emballer et qui se trouvaient contenir le précieux traité. Sous cette

forme médiocrement imposante, il fut envoyé à Napoléon, qui répond, le

23 août, par l'intermédiaire de Montholon, en protestant contre ce

document. Lowe communique aux commissaires un extrait de cette lettre,

qui équivalait à un refus de les recevoir officiellement, «Pendant ce

temps, dit Lowe, ils meurent d'envie de le voir.» Bientôt ce désir

tourne à la folie. Montchenu veut entrer de vive force dans la maison,

avec une compagnie de grenadiers. On lui rappelle que Napoléon a juré

de brûler la cervelle au premier qui pénétrera dans sa chambre sans sa

permission. En attendant, il essaye de forcer l'entrée tout seul; un

sergent l'expulse. A la fin, il est obligé de s'en tenir à une

attitude de surveillance. Il se tient en embuscade, pour fondre sur

les membres secondaires de la colonie française, dans l'espoir de les

faire manger et, par suite, de les faire jaser. Il réussit jusqu'à un

certain point dans cette dernière partie de son programme. Il se

trouva dans des termes assez amicaux avec Gourgaud pour lui adresser

de tendres adieux, en lui recommandant par-dessus tout de faire savoir

à qui de droit quel épouvantable ennui c'était de vivre à

Sainte-Hélène et combien, par conséquent, il était indispensable

d'élever le traitement des commissaires à un minimum de 4000 livres

sterling par an.

Montchenu se distinguait des autres commissaires par le fait qu'il

possédait un secrétaire, mais cette distinction n'était pas toujours

un avantage. Notre impression est que le secrétaire, M. de Gors, avait

reçu mission de surveiller son chef. En tout cas, il faisait son

rapport sur lui avec une franchise qui donne le vertige. Quand il

avait fini de copier les dépêches de Montchenu, il les faisait suivre

du commentaire le plus désobligeant. «Je suis fâché de le dire, pour

M. de Montchenu, mais il est de mon devoir de déclarer que toutes les

réflexions qu'il a faites sur ses deux collègues sont peu fidèles et

sentent trop la personnalité. Il eût dû se montrer plus juste et plus

impartial envers le comte de Balmain, le seul qui ait vraiment pris à

coeur les intérêts communs du service, et qui lui ait sacrifié son

repos et sa santé, par excès de zèle. M. de Montchenu n'aurait pas dû

oublier que c'est au comte que la mission est redevable de tout ce

qu'elle a fourni d'intéressant, et il n'a jamais pu se décider à

faire, de concert avec lui, une simple visite aux habitants de

Longwood. Il a beaucoup jasé, toujours blâmé ce qu'il ne faisait pas,

et jamais agi quand il en était temps. Il s'est amusé à des disputes

de préséance, et le pli est donné maintenant, de sorte que Longwood

est un poste qu'on ne reprendra qu'avec mille difficultés.»

Inutile d'ajouter un seul mot à la description de Montchenu par le

secrétaire de Montchenu.

Nous pouvons passer à celui des commissaires qui, dans l'opinion du

secrétaire, brillait si fort quand on le comparait à son patron.

Le comte de Balmain, le commissaire russe, appartenait à la famille

des Ramsays de Balmain, ou plutôt à une branche de cette famille,

établie en Russie depuis cent vingt-cinq ans. Il débuta assez mal en

se préparant à amener avec lui une jeune couturière parisienne dont le

rôle n'aurait eu rien d'officiel; mais ce scandale paraît avoir été

empêché par l'horreur que ses collègues manifestèrent en apprenant ce

projet. Ce n'est pas qu'il eût tranché d'une manière trop criante sur

les moeurs habituelles de Sainte-Hélène, car, si nous devons en croire

nos chroniqueurs français, les hauts fonctionnaires de la flotte

vivaient là avec leurs maîtresses, et les amours de Gourgaud lui-même,

à en juger par ses sous-entendus, étaient aussi variés qu'ils étaient

vulgaires.

Balmain semble avoir été, parmi les commissaires, celui dont le

jugement était le plus rassis et les manières les plus agréables;

Longwood chercha à l'attirer dans ses filets et n'y réussit point. «Le

comte de Balmain, dit Sturmer, s'est acquis ici l'estime générale. Sa

conduite contraste d'une manière frappante avec celle de M. de

Montchenu. Il est rempli de modestie et n'agit qu'avec beaucoup de

circonspection, en évitant soigneusement tout ce qui pourrait donner

de l'ombrage au gouverneur. Obligeant par caractère et aimable sans

prétention, il sait se faire aimer par tous ceux qui se trouvent en

rapport avec lui. Il fait peu de cas de M. de Montchenu et ne s'en

cache pas vis-à-vis de moi.» Ses instructions n'étaient pas identiques

à celles de ses collègues, car voici ce qu'on lui prescrivait: «Dans

vos relations avec Bonaparte, vous garderez les ménagements et la

mesure qu'exige une situation aussi délicate, _et les égards

personnels qu'on lui doit_.» On ne trouvera ni cette phrase, ni son

équivalent dans les instructions données à ses collègues. Mais, ce qui

était infiniment plus significatif que la phrase elle-même, c'est que

les mots en italiques étaient soulignés de la main de l'empereur

Alexandre. Une intention aussi marquée ne pouvait être perdue pour

Balmain. Il déclara que la volonté de son maître lui imposait une

réserve et une courtoisie à l'égard de Napoléon, qui l'obligeaient à

se tenir à l'écart de certains procédés extraordinaires de Montchenu.

Mais les mots soulignés par l'Empereur ne restèrent pas longtemps le

principe dirigeant du gouvernement russe, car il présenta, au Congrès

d'Aix-la-Chapelle, un memorandum qui aurait pu être écrit par Bathurst

lui-même et où se révélait la haine inextinguible de Pozzo di Borgo.

Ce mémorandum demandait que Napoléon fût traité avec rigueur et

surtout qu'il fût obligé, par la force s'il était besoin, à se montrer

deux fois par jour aux commissaires et au gouverneur. Mais toutes les

foudres, toutes les menaces de toutes les puissances européennes

échouèrent à obtenir ce simple résultat. Napoléon ne se montra jamais

et demeura maître de la situation.

Balmain, pour son début à Sainte-Hélène, tomba amoureux de miss Bruck

(ou Brook), qui ne voulut pas de lui. Finalement, il épousa miss

Johnson, la belle-fille de sir Hudson Lowe, qui, plus tard, amusa la

cour de Saint-Pétersbourg par ses excentricités et par son accent.

Cette situation de prétendant, qui occupa les deux dernières années de

son séjour à Sainte-Hélène, compliqua ses relations avec le

gouverneur, car elle le gêna dans l'expression de ses opinions, sans

empêcher de fréquents conflits avec le haut fonctionnaire; mais son

témoignage, en ce qui concerne Lowe, n'en est que plus impartial et

plus instructif. Tout circonspect qu'il fût, Balmain n'échappa point à

cette atmosphère de mensonge qui enveloppe Sainte-Hélène d'une sorte

de brouillard. Le 2 novembre, Montholon rapporte que l'Empereur envoie

Gourgaud pour faire causer adroitement les commissaires qui, à sa

connaissance, ont reçu des dépêches de leurs gouvernements. Gourgaud

revient, d'après le récit de Montholon, rapportant un mensonge sans

importance, qui semble provenir de Sturmer, et une confidence de

Balmain que son souverain a chargé d'une communication pour Napoléon.

Le journal de Gourgaud, remarquons-le, ne confirme pas ce récit.

Montholon continue en racontant que, pendant les deux jours qui

suivent, des communications sont constamment échangées avec le

représentant de la Russie. L'Empereur dicte un document explicatif. Le

27 décembre Montholon nous apprend que l'Empereur est décidé à envoyer

Gourgaud en Europe, car il ne peut oublier les souvenirs de Tilsitt et

d'Erfurt, et c'est pourquoi il a le plus grand désir de faire des

ouvertures à l'empereur Alexandre, «quoiqu'il n'y ait rien dans les

communications de Balmain qui puisse justifier ses espérances». A la

date du 11 janvier 1818 le journal de Montholon contient ces mots:

«Importante communication du comte Balmain, transmise par le général

Gourgaud. Rêves d'un retour en Europe et d'une hospitalité royale en

Russie.» Nous ouvrons le _Journal_ de Gourgaud et nous y lisons que,

ce jour-là, il s'efforça, sur le désir de l'Empereur, de trouver

Balmain, mais ne put y réussir. Ni en ce passage, ni dans aucun autre,

il ne fait allusion à une communication comme celle dont parle

Montholon. C'est en vain que nous feuilletons les dépêches de Balmain:

elles sont conçues dans un sens bien différent. Ce qu'était cette

communication, échangée entre deux personnes qui ne paraissent pas en

savoir le premier mot, c'est encore Montholon qui veut bien se charger

de nous en instruire. Le 10 février 1818, il a un mot vague, relatif à

des espérances fondées sur l'amitié fraternelle d'Alexandre et sur la

probabilité de faire recevoir Gourgaud à la cour de Russie. Dans cette

pensée, Napoléon dicte une réponse très étudiée à ce mystérieux

message qui n'avait jamais été expédié ni reçu. Dans ce document il

remercie l'empereur Alexandre, son frère, pour les assurances

transmises par Balmain et l'hospitalité qu'il lui a offerte en

Russie. Il répond ensuite à trois questions que l'empereur Alexandre

avait ordonné à Balmain de poser, relativement à l'occupation du duché

d'Oldenbourg en 1812, à la guerre contre la Russie et à la rupture des

négociations pour le mariage russe. Napoléon conclut en proposant son

alliance à l'empereur Alexandre, dans le cas où ce souverain se

séparerait des Bourbons, et en se déclarant prêt à signer un traité de

commerce avec la Grande-Bretagne, si c'était la condition

indispensable d'une entente. Ce document fut, sans aucun doute, remis

à Gourgaud pour sa gouverne. C'est, selon toute probabilité, le même

document, en substance, que Bertrand, deux mois plus tard, essaya de

remettre à Balmain et que Balmain refusa d'accepter.

Napoléon: La dernière phase · 第 12 / 22 段