sublime. «S'il est réellement malade, écrit-il, ce sera peut-être une
consolation pour lui d'apprendre que les nouvelles répétées qui se
sont répandues sur le déclin de sa santé n'ont pas été reçues ici avec
indifférence. Vous transmettrez donc au général Buonaparte
l'expression du vif intérêt avec lequel Sa Majesté a accueilli le
rapport de sa maladie, et du désir qu'éprouve Sa Majesté de lui faire
donner tous les soulagements que sa situation comporte. Vous
assurerez le général Buonaparte qu'il n'est point d'allégement,
résultant d'un surcroît de soins médicaux ou de quelque arrangement
compatible avec la sûreté de sa personne (et Sa Majesté ne peut
entendre par là donner aucune espérance d'un transfert,) que Sa
Majesté ne soit désireuse d'accorder, etc.» C'était le comble, le
dernier mot, le _nec plus ultra_ de Bathurst. Par bonheur, lorsque ce
rare morceau arriva à Sainte-Hélène, le prisonnier était allé là où la
sympathie de Georges IV, exprimée par Bathurst, ne pouvait plus
l'atteindre. Scott croit que cette lettre eût été pour lui une
consolation. Une telle appréciation ne se discute pas.
Toute cette correspondance, du moins ce que nous en avons lu, est
sordide, lamentable.
Il faut, sans doute, songer à l'épuisement de cette guerre, aux sommes
énormes qu'elle avait coûtées; il faut faire la part du désir bien
naturel qu'on avait de ne pas laisser s'échapper le grand perturbateur
de la paix publique. Tout cela admis, il nous semble à nous, sur la
fin du siècle où ces événements se passèrent, qu'il y eut là un
mélange de bassesse et de lâcheté; mais la responsabilité de cet
ignominieux épisode, de cette politique de mouchards et d'harpagons,
n'est pas à Sainte-Hélène avec les Lowe et les Cockburn: elle est à
Londres avec les Liverpool et les Bathurst, quoique les ministres
aient essayé, comme on l'a vu, de se dégager de la sinistre renommée
de Lowe, en lui faisant, à son retour, le plus glacial des accueils.
CHAPITRE X.
LES PERSONNAGES DU DRAME.
Les personnages de cette longue tragédie ne sont pas nombreux, et
quelques-uns,--les Poppleton et autres semblables,--traversent
seulement la scène, muets et impalpables comme des ombres. Par
exemple, ce Poppleton dont le nom revient à chaque instant, nous ne
savons rien de lui, si ce n'est qu'il remplit longtemps les fonctions
d'officier d'ordonnance à Longwood, qu'il était un cavalier des plus
médiocres, qu'il s'amusait quelquefois à déterrer des pommes de terre,
et qu'en quittant Longwood il accepta en cachette une tabatière, comme
présent d'adieu de Napoléon, un des plus grands crimes que Lowe pût
inscrire dans son code particulier. Çà et là nous apercevons quelques
silhouettes d'un relief bien accusé: ainsi l'amiral qui succéda à
Malcolm et dont Napoléon nous a donné un croquis. «Il me rappelle ces
petits patrons hollandais, toujours gris, que j'ai vus aux Pays-Bas,
assis à table, une pipe aux dents, un fromage et une bouteille de
genièvre devant eux.» Mais il est d'autres noms que l'on rencontre à
chaque page des différents récits de Sainte-Hélène. Ce sont d'abord
les membres de la petite cour de l'Empereur. Parmi les personnes dont
il n'a pas encore été question, Bertrand, le grand-maréchal, et sa
femme, occupent naturellement le premier rang.
Bertrand a un grand mérite qui le distingue des autres: il n'a pas
écrit de livre, il se tait. Agréable contraste avec Gourgaud et Las
Cases, si abondants en confidences et si prodigues de révélations sur
leur propre personne! Il semble que Bertrand fût un excellent
officier. Napoléon a souvent répété que c'était le meilleur officier
du génie qu'il y eût au monde. Mais cela pourrait bien avoir été dit
pour taquiner Gourgaud. Il était dévoué à son maître, mais ne l'était
pas moins à sa femme. Cette double allégeance, qui avait déjà amené
des difficultés à l'île d'Elbe, lui causa des embarras perpétuels avec
l'Empereur, qui s'en montra choqué jusque sur son lit de mort. En
revanche Bertrand résista aux prières de sa femme qui le suppliait de
ne pas accompagner l'Empereur à Sainte-Hélène. Il resta jusqu'au bout,
non sans avoir songé plus d'une fois à s'éloigner. Dans son loyal
silence, il reste la figure la plus sympathique de ce groupe qui
entoure l'Empereur. Pour une raison ou pour une autre, il était
l'objet de la haine particulière de Lowe, mais Henry, l'ami du
gouverneur, et tous les autres témoins impartiaux, disent du bien de
lui. Napoléon, à son lit de mort, ordonna à Bertrand de se réconcilier
avec Lowe, et, en effet, il y eut une réconciliation après la mort de
l'Empereur.
Mme Bertrand était, dit-on, une créole anglaise de naissance. Elle
était, du côté anglais, nièce de lord Dillon, et, du côté créole,
parente de l'impératrice Joséphine. Son origine britannique avait été
cause qu'à l'île d'Elbe on l'avait soupçonnée d'être sympathique aux
Anglais. Mais il est impossible de découvrir chez elle la moindre
trace d'une pareille tendance. Elle paraît avoir été une personne
extrêmement séduisante. «C'était, dit une dame anglaise fixée dans
l'île, une femme tout à fait attrayante et pleine de charme. Elle
parlait l'anglais avec une aisance parfaite, mais avec un léger
soupçon d'accent français. Elle était grande, d'extérieur imposant,
mais elle se penchait légèrement, d'un mouvement élégant qui diminuait
sa haute taille et ajoutait à sa grâce. Ses yeux noirs étaient
brillants, doux, animés. Sa démarche était celle d'une jeune reine qui
est habituée à exiger l'admiration, mais qui sait la gagner et la
retenir.» Son caractère, pourtant, connaissait les orages de la
passion créole. Lorsqu'elle apprit que Napoléon allait être conduit à
Sainte-Hélène, elle se jeta dans la cabine de l'Empereur, fit une
scène violente et essaya ensuite de se noyer. Tout cet épisode, y
compris la tentative de suicide, n'a rien de précisément tragique.
Comme elle avait déjà le corps à moitié sorti par la fenêtre de la
cabine et que son mari la retenait de l'intérieur, Savary, qui avait
une vieille animosité contre elle, criait au milieu de rires fous:
«Laissez-la! mais laissez-la donc!» Maitland eut de fréquentes
disputes avec elle quand elle était à bord du _Bellérophon_ et cet
état de guerre aboutit à une scène où, perdant le peu de patience qui
lui restait, il lui déclara qu'elle n'avait pas le sens commun et la
pria de ne plus lui adresser dorénavant la parole. Ce qui n'empêche
pas que, plus tard, dans cette même journée, lorsqu'elle quitta le
navire, elle vint vers le capitaine d'un air conciliant et amical,
«qui lui faisait le plus grand honneur»; elle lui rappela ce qu'il
avait dit le matin et ajouta qu'elle voulait quand même lui serrer la
main, «car Dieu sait, conclut la pauvre dame, si nous nous reverrons
jamais!» Maitland la définit en deux mots «une bonne mère, une
excellente épouse, avec une foule de qualités», quoique «peut-être un
peu prompte à s'emporter». Forsyth dit qu'elle paraît avoir gagné la
bienveillance et l'affection de tous ceux qui la connaissaient. On a
d'elle un joli mot. Elle eut un enfant à Sainte-Hélène, et le présenta
à l'Empereur comme le premier Français qui fût arrivé à Longwood sans
la permission de lord Bathurst. Mme de Montholon rapporte que, durant
cette longue et morne captivité, elle vécut en parfaite intelligence
avec cette charmante femme. Après le départ de Mme de Montholon elle
resta deux ans sans avoir la compagnie d'aucune de ses compatriotes,
et elle était obligée de demander l'agrément de Lowe quand elle
éprouvait le besoin de voir un peu de monde. Personne n'avait fait de
plus grands sacrifices que Mme Bertrand pour accompagner l'Empereur et
son mari. Elle adorait le luxe et le monde. Elle était accoutumée à
tenir une des premières places dans une cour splendide. Elle avait, à
Trieste, joué les vice-reines pour son propre compte. Ses enfants,
dont la beauté était merveilleuse, arrivaient à un âge où leur
éducation aurait pu être sa grande préoccupation. Mais, la première
émotion passée, elle prit sans se plaindre le chemin de cette Sibérie
des Tropiques. Il semble qu'elle se soit appliquée à remplir le rôle
de conciliatrice au milieu de cette cour si petite, et qui, pourtant,
offrait un si vaste champ au déploiement de cette providentielle
mission.
La personnalité de M. et de Mme de Montholon ne nous apparaît que
vaguement, bien que leurs noms tiennent une large place dans les
annales de la captivité. Montholon descendait d'une ancienne famille;
il se prétendait, du droit de ses ancêtres, titulaire d'une pairie
anglaise ou irlandaise. Un de ses aïeux avait, assure-t-on, sauvé la
vie de Richard Coeur de Lion, et, en raison de cet exploit, avait été
créé comte de Lee et baron O'Brien. Montholon était,--toujours d'après
la même tradition,--l'héritier de ces titres, mais les recherches les
plus minutieuses n'ont pu établir le fait. Quoi qu'il en soit,
Napoléon l'avait connu quand il n'était encore qu'un enfant de dix
ans. Lorsqu'il habitait en Corse avec sa mère, remariée à M. de
Sémonville, il avait reçu des leçons de mathématiques de son futur
souverain alors capitaine d'artillerie. Il s'était ensuite rencontré
au collège avec Lucien et Jérôme, et avec Eugène de Beauharnais. Il
avait donc été, on le voit, mêlé à toute la carrière de Napoléon, et
il était, de plus, rattaché à l'Empire par le mariage de sa soeur avec
le noble et chevaleresque Macdonald. C'était la curieuse destinée de
Montholon d'avoir connu Napoléon durant les années obscures de sa
jeunesse, d'avoir été associé aux splendeurs de l'Empire, de suivre
son maître dans l'exil, de veiller près de son lit de mort avec la
tendresse d'un fils, de vivre assez pour prendre part à la romanesque
entreprise de Boulogne et pour partager la captivité du troisième
Napoléon pendant le même nombre d'années qu'il avait partagé la
captivité du premier. Il passa six ans de sa vie dans l'une de ces
prisons et six ans dans l'autre. Il vit le rétablissement de l'Empire,
que Gourgaud manqua de quelques mois. Mais Gourgaud--le fait est
caractéristique--était opposé au Prince président.
Heureusement pour Montholon, son dévouement était un dévouement
aveugle. Nous disons «heureusement», car il n'y avait de place dans la
petite cour que pour un dévouement de cette nature. Après le départ de
Las Cases il n'était pas difficile à Montholon de prendre la place
vacante. En effet, l'attachement de Bertrand à sa femme et l'humeur
désagréable de Gourgaud les rendaient incapables de se mettre sur les
rangs. Ainsi, Montholon devint le familier par excellence, l'homme
indispensable de l'entourage. Et pourtant lui aussi rêvait de partir.
Bathurst écrivait, en 1820, sur un ton railleur, à propos de Bertrand
et de Montholon: «Tous les deux sont sur le point de s'envoler, mais
ils se surveillent l'un l'autre.» Montholon, en tout cas, aurait voulu
accompagner sa femme, lorsqu'elle partit en 1819; il eut, à ce sujet,
à lutter tous les jours contre Napoléon, qui le pria de rester. Nous
le trouvons, neuf semaines avant la mort de son maître, discutant avec
Lowe les noms de ceux qui pourraient prendre la place de Bertrand et
la sienne auprès de l'exilé. Planat, on l'a déjà vu, était sur le
point de se mettre en route pour venir lui succéder.
Quant à Albinie Hélène de Vassal, comtesse de Montholon, sans
l'absurde jalousie de Gourgaud nous ne saurions d'elle que fort peu de
chose. Pourtant elle a laissé des souvenirs intéressants de ses
années d'exil. Nous apprenons, incidemment, par Méneval, que son
mariage avec Montholon rencontra quelques difficultés. Elle avait déjà
divorcé avec deux maris, tous deux vivants. L'Empereur défendit de
publier les bans, mais donna ensuite à Montholon la permission
d'épouser «la nièce du président Séguier». Montholon avait joué son
souverain, car la future épouse était la personne prohibée, sous une
désignation différente. «C'est une femme tranquille, sans prétentions,
dit Maitland. Elle ne donna point d'ennuis et parut décidée à tout
accepter, pourvu qu'on lui permît d'accompagner son mari.» C'est elle
qui se chargeait de faire de la musique pour l'Empereur et ses hôtes.
Elle chantait des airs italiens, sans beaucoup de voix, et tapotait le
piano.
Le marquis Emmanuel de Las Cases avait eu une carrière assez
accidentée. Il était entré tout jeune dans la marine française et
avait assisté au siège de Gibraltar. Nommé lieutenant avant l'âge de
vingt et un ans, il recevait, bientôt après, le commandement d'un
brick. La Révolution survint, et le jeune officier fut un des premiers
à émigrer. Circonstance heureuse pour lui, en fin de compte, car ses
souvenirs de Coblentz et de l'émigration avaient une saveur toute
particulière pour Napoléon. De Coblentz il fut envoyé en mission
secrète auprès de Gustave III, roi de Suède. De là le vent le poussa
en Angleterre. Il fit partie de la désastreuse expédition de Quiberon,
réussit à s'échapper et revint à Londres où il donna des leçons et
publia un atlas historique qui lui rapporta quelque argent. Après le
18 brumaire il rentra en France, servit sous Bernadotte et devint
chambellan et conseiller d'État. Lors de la première abdication il
refusa de s'associer au vote du conseil d'État qui déposait Napoléon,
tout en acceptant de Louis XVIII le grade de capitaine dans la marine;
puis il se retira en Angleterre. Il rentra à Paris, naturellement,
pendant les Cent Jours, et, après la bataille de Waterloo, pria
l'Empereur de l'emmener à Sainte-Hélène. Plus âgé que son maître de
trois ans, il lui survécut vingt et un ans et mourut en 1842.
Nous donnons tous ces détails parce qu'ils expliquent cette
préférence, cause de tant de jalousies, dont il fut l'objet. Las Cases
appartenait à la vieille noblesse; il avait servi dans la marine
royale avant la Révolution; il avait fait partie de l'émigration; il
connaissait bien l'Angleterre. Par tous ces motifs, il était en mesure
de satisfaire la curiosité insatiable de Napoléon sur certains aspects
de l'existence dont il n'avait pu prendre aucune expérience
personnelle. D'ailleurs Las Cases était un homme du monde. Il s'était
battu, il avait joué, il avait voyagé, il avait traversé toutes les
situations, essayé tous les rôles d'un exilé besogneux et plein de
ressources; il avait observé l'Empire et la Cour à un point de vue
beaucoup plus indépendant que Napoléon. De plus, il adorait son
maître, n'avait pas de secrets pour lui, le regardait comme un être
surhumain, un être divin. Nous avons vu qu'il n'avait pas de scrupules
quand il s'agissait de servir l'Empereur. Il disait: «Napoléon est mon
Dieu,» ou: «Je ne regrette pas mon exil, puisqu'il me permet de vivre
auprès de l'être le plus noble de la création.» Il poussait la
flatterie jusqu'à être sensiblement plus petit que l'Empereur. Il va
sans dire que la médaille avait son revers. Il humiliait son maître en
ayant un mal de mer des plus violents à bord d'un vaisseau de guerre
anglais, en dépit de son uniforme d'officier de marine, tout battant
neuf, et du prodigieux saut qu'il avait fait d'un grade à un autre,
après un quart de siècle passé à terre. Et puis, ses collègues le
haïssaient: le surnom qu'ils lui donnaient était «le Jésuite». La
faveur que lui accordait Napoléon s'explique aisément pour nous par
son expérience, par son contraste avec Bertrand, par trop conjugal,
avec Montholon, beaucoup moins lettré, et avec l'impraticable
Gourgaud: pour eux, cette faveur était un sujet de continuelle
irritation. Son départ n'est pas très facile à comprendre. Il aurait
pu revenir, mais ne s'en soucia pas; il s'enveloppait, à cet égard,
dans des phrases vagues qu'il est malaisé aujourd'hui d'interpréter,
et qui veulent dire, croyons-nous, que ses collègues lui avaient rendu
l'existence impossible. Malgré tout, malgré ses faux impudents, malgré
son manque de véracité, malgré le soupçon dont on ne peut s'affranchir
qu'il était peut-être simplement un Boswell enthousiaste, à la piste
de matériaux biographiques à publier, nous avons gardé, au fond de
nous, une certaine sympathie pour le petit rhéteur si dévoué à son
maître, et nous ne pouvons oublier qu'il voulait absolument remettre à
Napoléon une somme de quatre mille livres, probablement son unique
fortune. Il avait avec lui son fils, alors un tout jeune garçon, qui,
plus tard, assaillit sir Hudson Lowe dans une rue de Londres, et
essaya d'avoir un duel avec l'ancien gouverneur. Dix-neuf ans après la
mort de Napoléon, le jeune homme retournait à Sainte-Hélène avec
l'expédition chargée de ramener les cendres de l'Empereur; il devint
sénateur sous Napoléon III.
Piontkowski reste une figure mystérieuse. Simple soldat dans les
lanciers polonais, il avait suivi Napoléon à l'île d'Elbe et reçut
l'épaulette en récompense de sa fidélité. Au moment où le gouvernement
anglais refusait à Gourgaud la permission d'emmener son vieux
domestique, à Las Cases celle de se faire rejoindre par sa femme, il
envoya Piontkowski, dont la présence n'était ni demandée ni désirée, à
la suite de Napoléon. S'il faut en croire les autres habitants de
Longwood, Gourgaud s'aperçut immédiatement qu'il ne disait pas la
vérité et que ses assertions, en ce qui concernait ses campagnes,
étaient mensongères. Napoléon ne savait rien de lui, n'avait aucune
sympathie pour lui et montrait à son égard une méfiance fort
naturelle. Lorsqu'il fut parti, l'Empereur exprima ouvertement le
soupçon que cet homme était un espion; Las Cases le désigne
dédaigneusement comme «le Polonais». Il disparut, après neuf mois,
aussi brusquement qu'il s'était montré, les poches bien garnies, à ce
qu'il semble. Nous ne croyons pas que ce fût un espion, mais son
apparition et son rôle à Longwood demanderaient à être éclaircis.
«Les jeunes filles nées dans cette île sont extrêmement jolies,» dit
un témoin qui vivait à Sainte-Hélène, à l'époque où l'Empereur y
résidait, et nos différentes chroniques en disent long à ce sujet. Il
y avait les deux Balcombe, miss Wilks, miss Robinson, connue sous le
nom de «la Nymphe» et miss Kneipps, qu'on appelait «le Bouton de
rose».
Gourgaud fut passionnément amoureux de miss Wilks. «Voilà une femme!»
s'écria-t-il lorsqu'il la connut pour la première fois. Aussitôt, son
coeur fut pris: «Hélas! se disait-il, pourquoi suis-je prisonnier?»
Bertrand a beau l'assurer qu'on le préfère aux autres prétendants,
l'Empereur a beau le réconforter en lui disant qu'il ferait un bien
plus beau mariage en France, rien n'y fait. Il voit s'éloigner le
navire qui l'emporte, et soupire un désespéré: «Adieu, Laure!»
Tous les témoignages sont unanimes pour nous convaincre que, dans
cette circonstance, Gourgaud avait bien placé ses affections. «Miss
Wilks était alors dans tout l'éclat de la première jeunesse, et toute
sa personne, son affabilité, ses manières élégantes et réservées,
concouraient à faire d'elle la plus charmante et la plus admirable
jeune fille que j'eusse jamais vue, ou que j'aie rencontrée depuis,
dans mes pérégrinations à travers l'Europe, l'Asie et l'Afrique,
pendant trente ans.» Tel est le témoignage rendu par une dame qui
l'accompagnait, lors de sa première visite à Napoléon. L'Empereur
n'était guère moins séduit que son aide de camp. «Il avait beaucoup
entendu parler, dit-il en la saluant, de l'élégance et de la beauté de
miss Wilks, mais il était convaincu maintenant que la renommée était
restée en dessous de la vérité.»
Elle était la fille du colonel Wilks, gouverneur de l'île pour le
compte de la Compagnie des Indes. Elle épousa plus tard le général sir
John Buchan et elle a vécu jusqu'à quatre-vingt-onze ans. Elle est
morte en 1888; elle aimait à raconter que Napoléon, au moment de son
départ, lui avait donné un bracelet, et que, quand elle avait dit son
regret de quitter l'île, il avait répondu: «Ah! mademoiselle, je
voudrais bien être à votre place!»
Napoléon donnait des noms de fantaisie aux lieux et aux gens. Il y
avait certain vallon paisible qu'il avait surnommé la Vallée du
Silence. Mais, ayant découvert qu'une jolie fille y demeurait, il la
rebaptisa la Vallée de la Nymphe.
La «Nymphe» était la fille d'un fermier, une charmante fille d'environ
dix-sept ans. Son nom était Marianne Robinson; sa soeur avait épousé
un capitaine Jordan, du 66e régiment, en garnison à Sainte-Hélène.
Warden lui a consacré une page de son livre; il raconte que les
visites de l'Empereur à la petite ferme devinrent si fréquentes que
les cancans de Jamestown donnèrent l'éveil au père. A partir de ce
moment, il défendit à sa fille de se montrer quand l'Empereur venait
les voir. C'était là une sotte histoire; cependant, Napoléon ne crut
pas inutile de la démentir dans les _Lettres du Cap_. Il ne lui avait
jamais parlé qu'une fois,--était-il dit dans ces lettres,--en mauvais
anglais et sans descendre de son cheval. Montchenu, qui avait
l'imagination polissonne, se fait l'écho de cette fable et prétend que
l'Empereur lui fit une déclaration, qu'il parlait beaucoup de sa
beauté et qu'il excita ainsi la jalousie de miss Balcombe. Napoléon,
cela est bien certain, a fait plus d'une visite à la «Nymphe», et, si
nous en croyons Gourgaud, «elle insinua à l'Empereur qu'elle se
promenait tous les matins». Mais, bien loin de profiter de cette
quasi-provocation, il plaisante Gourgaud sur sa nouvelle conquête,
sorte d'accusation contre laquelle le brave officier ne pouvait jamais
se défendre. Finalement, la Nymphe se marie et met fin, par là, à ces
commérages. Son mari est un capitaine marchand, «un monsieur
Édouard», (Edwards) qui a été attiré vers elle,--du moins on se plaît
à le croire à Longwood,--par le bruit de l'admiration qu'elle
inspirait à l'Empereur. «Il suffit que j'aie dit qu'elle était jolie,
dit Napoléon, pour que ce capitaine tombe amoureux d'elle et
l'épouse.» Napoléon ajoute un commentaire mystérieux: «Ce mariage
prouve que les Anglais ont plus de décision que les Français,»
remarque qui semble indiquer quelque velléité hésitante de la part
d'un des officiers de la maison, probablement le capitaine
Piontkowski. Elle amène son mari à Longwood; l'Empereur trouve qu'elle
a l'air d'une nonne et que son mari ressemble étonnamment à Eugène de
Beauharnais. Napoléon, selon son habitude, lui pose deux ou trois
questions brutales et saugrenues. L'homme de mer rougit; l'Empereur le
fait boire, et, après une heure et demie passée de cette manière, le
couple prend congé. Au bout d'un moment, Napoléon les suit et veut
absolument embrasser, non la Nymphe, mais son mari, parce que, dit M.
Robinson, «il ressemble tellement à Joseph Bonaparte», il confondait,
sans doute, avec Eugène. Sur cette sortie inattendue, la Nymphe
disparaît et ne se montrera plus.
Il y avait encore une autre beauté, qu'on appelait le Bouton de Rose.
Les éditeurs du journal de Gourgaud nous apprennent qu'elle s'appelait
miss Kneipps. Elle fait des apparitions intermittentes, mais nous ne
savons rien d'elle. Encore plus vague et plus indécise la silhouette
d'une certaine miss Churchills. Nous savons seulement qu'il y eut,
dans le large coeur de Gourgaud, une niche pour chacune d'elles.