Il retourne à Paris, et là il est le même homme. Il arrive à l'Élysée

à six heures du matin, le 21 juin. Il est reçu sur le perron par

Caulaincourt, dont le bras tendre et fidèle le soutient pendant qu'il

pénètre dans le palais. L'armée, dit-il, avait fait des prodiges, mais

une terreur panique l'a saisie; tout a été perdu. Ney s'est conduit

comme un insensé; il m'a fait massacrer toute ma cavalerie.» Quant à

lui, il est suffoqué, épuisé. Il se jette dans un bain chaud et

convoque ses ministres. Lavalette le vit ce matin-là, et donne de son

apparence une description navrante, qui parle aux yeux: «Sitôt qu'il

m'aperçut, il vint à moi avec un rire épileptique, effrayant. «Ah! mon

Dieu! mon Dieu!» dit-il en levant les yeux au ciel, et il fit deux ou

trois tours de chambre. Ce mouvement fut très court. Il reprit son

sang-froid, et demanda ce qui se passait à la Chambre des députés.»

Plus tard, il a reconnu qu'il aurait dû se rendre droit aux Chambres,

tout botté et couvert de boue comme il était, les haranguer, essayer

l'effet de sa personnalité magnétique, et, si elles s'étaient montrées

réfractaires, finir la séance à la Cromwell. Il admet aussi qu'il

aurait dû faire fusiller Fouché immédiatement. Au lieu de cela il

tient un conseil des ministres d'où Fouché qui siège à son côté,

envoie des messages à l'opposition parlementaire pour la rallier. A

mesure que le conseil se prolonge le résultat des manoeuvres du

traître devient manifeste. C'est un moment de détresse suprême et de

désespoir. Ses partisans fidèles, les princes de sa maison, le

supplient de montrer de l'énergie. Napoléon demeure engourdi,

pétrifié. Sa voiture est là, tout attelée, prête à le conduire aux

Chambres: il la congédie. En présence de l'opposition, de l'intrigue,

de la trahison, il est passif; il ne trouve rien à faire. Enfin, à une

seconde réunion du conseil, il signe automatiquement son abdication.

Aussitôt son antichambre se vide, le palais devient un désert.

Cependant, au dehors, les soldats et la multitude l'appellent à grands

cris; ils le supplient de ne pas les abandonner, mais d'organiser et

de diriger la résistance nationale. Un mot de lui, dit son frère, et

ses ennemis de l'intérieur n'existaient plus. C'est là une

exagération, car Lafayette avait mis à profit le temps perdu par

Napoléon et s'était assuré le concours de la garde nationale.

Pourtant, l'enthousiasme était formidable et aurait pu ouvrir la voie

à une révolution triomphante, s'il avait plu à l'Empereur de

l'utiliser dans ce sens. En tout cas, Fouché et ses satellites s'en

alarmèrent, et ils donnèrent à l'Empereur un avertissement. Et lui, à

l'instant, quitte sa capitale et ses amis. Il envoie sa voiture vide

au milieu de ses partisans, comme s'ils étaient ses ennemis, et

s'échappe à la hâte dans une autre voiture.

Il se retire à la Malmaison où il est, de fait, un prisonnier. Il ne

bouge pas; il ne donne plus d'ordres; il passe son temps à lire des

romans. Il ne prendra de mesures ni pour fuir ni pour résister. Une

même journée résout le dilemme. Il est amené à offrir ses services

comme général au gouvernement provisoire. La réponse qu'il reçoit est

un ordre de quitter la France. Sans un mot il obéit. Un quart d'heure

après il est parti.

Arrivé à Rochefort, même apathie, même indécision, même inconscience

du prix qu'ont les minutes qui s'écoulent. Il semble que s'il avait

agi avec promptitude il avait des chances sérieuses de passer en

Amérique. Son frère Joseph lui en avait offert le moyen. Joseph, qui

ressemblait beaucoup à l'Empereur, proposait de prendre sa place

pendant qu'il s'échapperait sur le navire américain à bord duquel lui,

Joseph, parvint à s'enfuir. Mais Napoléon déclara qu'un déguisement,

quel qu'il fût, était au-dessous de sa dignité. Il avait été,

pourtant, d'un avis différent lors de son départ pour l'île d'Elbe.

D'ailleurs, il aurait pu essayer de s'échapper sur un vaisseau neutre

(de nationalité danoise), ou sur un chasse-marée, ou sur une frégate.

Quelques jeunes officiers de marine s'offrirent à servir d'équipage à

un chasse-marée, ou à un canot à rames qui aurait trouvé moyen de

percer le blocus. Mais c'est encore la frégate qui offrait les

meilleures chances de succès, et Maitland, dans son récit, reconnaît

que ces chances étaient considérables. Il y avait alors à l'île d'Aix

deux frégates françaises, sans parler de vaisseaux de moindre tonnage.

Un des capitaines était douteux, sinon hostile. Mais l'autre implora

Napoléon de risquer l'aventure. Il attaquerait le vaisseau anglais

pendant que l'Empereur s'échapperait avec l'autre frégate. En d'autres

temps l'Empereur n'aurait pas hésité à confier César et sa fortune à

cette chance de salut qui se présentait. Mais on eût dit qu'il était

sous l'influence de quelque charme malfaisant. Il louvoyait, il

lanternait, convoquait les personnes de sa suite pour délibérer avec

elles sur le meilleur parti à prendre; il permettait à un ennemi

vigilant de suivre tous ses mouvements; il faisait, en un mot, tout ce

que, peu d'années auparavant, il eût trouvé méprisable s'il l'avait vu

faire à un autre. Enfin, il est incapable d'agir, il se rend à bord du

_Bellérophon_ et, là, s'assoupit sur le pont en lisant une page

d'Ossian. Sa suite confesse à Maitland que son énergie physique et

mentale l'a en grande partie abandonné.

Une fois seulement, durant ce voyage, il parut secouer sa léthargie.

C'était le matin, au lever du jour. Comme le vaisseau rangeait l'île

d'Ouessant, les hommes de garde, à leur surprise indicible, virent

l'Empereur sortir de sa cabine et s'acheminer avec quelque difficulté

vers la poupe. Arrivé là, il demanda à l'officier de quart si cette

côte était bien Ouessant. Puis, prenant un télescope, il demeura le

regard fixé vers la terre. Il resta là, sans bouger, de sept heures

jusqu'aux approches de midi. Ni les officiers du navire, ni les

personnes de sa suite lorsqu'elles le virent absorbé ainsi, ne se

permirent de troubler sa douloureuse contemplation. A la fin, lorsque

la côte s'effaça à l'horizon, il se retourna, cachant de son mieux son

visage navré, et s'accrocha au bras de Bertrand, qui le soutint

jusqu'à sa cabine. C'est la dernière fois qu'il vit la France.

A Sainte-Hélène son engourdissement devint, naturellement, plus

prononcé. Lui-même en était stupéfait. Il passait des heures dans son

lit ou dans son bain. Bientôt, il prit l'habitude de ne s'habiller que

tard dans l'après-midi. Il était surpris de sentir qu'il était mieux

dans son lit, lui qui trouvait autrefois la journée trop courte pour

l'action.

Tel était l'homme qui, au jugement du gouvernement anglais et de sir

Hudson Lowe, était capable de se glisser le long d'une falaise

inaccessible, sans être aperçu par des sentinelles partout présentes,

et de passer, sans que personne pût dire comment, à travers un cordon

de croiseurs vigilants, pour aller, encore une fois, bouleverser

l'univers! On peut dire, sans crainte d'erreur, que Napoléon, eût-il

réalisé l'impossible et réussi à s'évader, n'eût jamais pu troubler

sérieusement le monde, si ce n'est par son nom et son souvenir[10].

Mais cette évasion était chose impraticable. Quand même on lui aurait

donné la liberté de parcourir l'île tout entière, quand même on aurait

fait disparaître tous les factionnaires, il ne pouvait songer un

moment, dans l'état physique où il se trouvait, et si l'on suppose une

surveillance ordinaire et la présence de croiseurs gardant bien la

côte, à quitter l'île, à moins que le gouverneur ne fût de connivence

avec lui. Napoléon a pu quelquefois espérer qu'il sortirait de

Sainte-Hélène, mais,--nous en sommes convaincu,--il ne crut jamais une

évasion possible. Gourgaud rapporte un projet de ce genre, mais

c'était une plaisanterie lancée par l'Empereur, après le dîner, au

milieu des rires. Le peu d'espoir qu'il conservât, il le fondait sur

l'action de l'opposition dans le Parlement ou sur l'avènement au trône

de la princesse Charlotte. Aussi pria-t-il Malcolm et Gourgaud

d'exposer à cette princesse tous ses sujets de plainte.

[10] Scott discute ce point et donne à ce sujet une anecdote qui

amusa fort Napoléon lui-même. Un grenadier qui le vit débarquer à

Sainte-Hélène s'écria: «On nous disait qu'il se faisait vieux. Le

diable l'emporte! Il a encore quarante campagnes dans le ventre.»

Napoléon avait le pouvoir, lorsqu'il lui plaisait, de vivre en pleine

illusion. Pendant la campagne de Russie, par exemple, il avait donné

ordre à ses maréchaux d'opérer avec des armées qu'il savait ne plus

exister. Ils se récriaient, et lui, alors, de dire simplement:

«Pourquoi m'ôter mon calme?» Lorsque les Alliés envahirent la France,

il déclarait compter beaucoup sur l'armée du maréchal Macdonald.

«Voulez-vous passer mon armée en revue? dit le maréchal au comte

Beugnot. Ce ne sera pas long. Elle se compose de moi-même et de mon

chef d'état-major. Comme matériel: quatre chaises de paille et une

table de sapin.» Pendant la campagne de 1814, l'Empereur expliquait

ses plans à Marmont. Le maréchal devait faire telle et telle chose

«avec son corps de 10000 hommes». Toutes les fois que l'Empereur

répétait ce chiffre, Marmont l'interrompait pour dire qu'il n'en avait

que 3000. Napoléon s'entêta jusqu'au bout: «Marmont, avec ses 10000

hommes.» Le plus curieux exemple en ce genre est donné par Méneval.

«Lorsque l'Empereur, dit-il, additionnait les chiffres de ses soldats,

il faisait toujours des erreurs dans l'addition et grossissait

invariablement le total.» Ainsi, à Sainte-Hélène, nous croyons qu'il

s'était persuadé à lui-même qu'il serait mis en liberté si lord

Holland devenait premier ministre, ou si la princesse Charlotte

montait sur le trône. Quelquefois même il se déclara convaincu que les

frais de sa détention détermineraient le gouvernement britannique à le

relâcher. On apportait quelquefois à Longwood des bruits

extraordinaires qui étaient probablement dus à l'imagination des

nouvellistes de Jamestown. Un jour, par exemple, O'Meara informe

Napoléon que la Garde impériale s'est retirée dans les Cévennes et que

toute la France est en insurrection; quant à l'effet produit par cette

nouvelle à sensation, on nous apprend seulement que l'Empereur a fait

une partie de reversi. Un autre jour, c'est Montholon qui revient de

Jamestown où il a lu les journaux. Il déclare que la France entière

demande l'Empereur, que tout se lève en sa faveur et que la

Grande-Bretagne est à son dernier soupir. Nous doutons fort que

Napoléon ait attaché la moindre foi à des rapports de ce genre. Nous

croyons qu'il gardait bien peu d'espoir, de quelque nature que ce fût.

Mais le peu qu'il en avait conservé reposait sur la princesse

Charlotte et sur lord Holland, parce que lui et--ce qui était bien

plus important--lady Holland avaient embrassé sa cause avec

enthousiasme; la princesse Charlotte, partie parce qu'elle était

censée avoir exprimé de la sympathie pour lui, et partie, peut-être,

parce qu'elle avait épousé le prince Léopold, qui avait demandé à être

son aide de camp. «Ma foi, dit l'Empereur, celui-là est bien heureux

que je ne l'aie pas nommé aide de camp lorsqu'il me l'a demandé, car

s'il l'avait été il ne s'asseoirait pas sur les marches du trône

d'Angleterre.»

Il y avait une cause de danger qui était parfaitement connue de Lowe,

ainsi que du commissaire français, et à laquelle il était difficile de

parer: c'était la fascination qu'exerçait personnellement le

prisonnier. Montchenu ne cesse de déplorer ce fait inquiétant. On ne

quitte jamais Napoléon, dit-il, sans éprouver le plus grand

enthousiasme. «Si j'étais à votre place, disait-il à Lowe, je ne

permettrais pas à un seul étranger de visiter Longwood, car ils le

quittent tous transportés de dévouement et ils rapportent ce

sentiment-là en Europe.» «Ce qui m'a frappé c'est l'ascendant énorme

que cet homme, entouré de gardes, de rochers, de précipices, a encore

sur les esprits. Tout à Sainte-Hélène se ressent de sa supériorité.

Les Français tremblent à son aspect et se croient trop heureux de le

servir.... Les Anglais n'en approchent plus qu'avec timidité.

Ceux-mêmes qui le gardent briguent un regard, un entretien, un mot.

Personne n'ose le traiter en égal.» Ces symptômes alarmants étaient

rapprochés d'un autre symptôme qui ne l'était pas moins: les manières

séduisantes du prisonnier. Il entrait dans une ferme, s'asseyait pour

causer avec les habitants; ceux-ci le recevaient avec une joie mêlée

de respect. Il parlait même aux esclaves et leur donnait de l'argent.

Un peu plus, et on allait l'adorer. Le gouverneur était effrayé, à en

perdre l'esprit, de ce nouveau et indéfinissable danger qui menaçait

la sécurité de l'île. C'est pourquoi il se hâta de rétrécir les

limites du domaine de Napoléon, de façon qu'aucun cultivateur n'y pût

demeurer.

CHAPITRE IX.

LORD BATHURST.

Le commissaire russe, après avoir passé près de trois ans à

Sainte-Hélène, écrivait à son gouvernement: «Il n'y a rien de plus

absurde, de plus impolitique, de moins généreux et de moins délicat

que la conduite des Anglais envers Napoléon.» Il ne serait pas juste,

pourtant, ni équitable, d'imputer à Lowe ou à Cockburn la

responsabilité de ces ignominies, ou de leur attribuer le principe

général d'après lequel l'Empereur fut traité. Ils ne faisaient

qu'exécuter à la lettre, et de façon grossière, une sordide et brutale

politique. Ce sont les ministres anglais qui sont responsables,

ensemble et séparément, pour le traitement que subit Napoléon et que,

chose assez étrange, les partisans de Lowe ont condamné comme les

autres. «Le grand coupable, dit le plus énergique avocat de Lowe, ce

fut le gouvernement anglais, dont la conduite, considérée en

elle-même, fut absolument dépourvue de dignité, en même temps qu'elle

manquait de loyauté et de justice envers sir Hudson Lowe.» Mais on

cesse de s'étonner lorsqu'on se rappelle qui étaient ces ministres, et

ce qu'ils étaient. M. Vandal, dans un des plus éloquents passages de

son beau livre, fait remarquer que la victoire finale de la

Grande-Bretagne sur Napoléon était le triomphe de l'obstination sur

le génie. «Les hommes qui gouvernaient à Londres, jetés par la maladie

de George III dans un chaos de difficultés, placés entre un roi fou et

un régent décrié, en butte aux attaques virulentes de l'opposition, à

la révolte des intérêts lésés, aux plaintes de la Cité, entourés d'un

peuple sans pain et d'un commerce aux abois... désespérèrent parfois

de maintenir Wellesley sous Lisbonne. Cependant, dans ce péril

extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à solliciter, à accepter même

la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause britanniques, et rarement

des hommes d'État ont opposé, à la violence déchaînée des événements,

aux assauts réitérés du sort, plus admirable exemple de sang-froid et

de flegmatique courage. Quels sont donc ces hommes? Parmi eux, pas un

ministre d'un grand renom, d'un passé glorieux, d'une intelligence

supérieure: les successeurs de Pitt... n'ont hérité que de sa

constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils portent

en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils puisent dans

ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les égale aux plus

grands.» Liverpool, Eldon, Bathurst, Castlereagh et Sidmouth, étaient

des hommes dont il est impossible de dire que leurs noms brillent dans

l'histoire. Ils avaient, du moins, senti qu'ils devaient lutter

énergiquement jusqu'au bout: soutenus dans toute cette lutte par les

victoires de leurs marins, par la robuste résignation de leurs

compatriotes et, finalement, par des succès militaires, ils étaient

venus à bout de l'épreuve et en étaient sortis victorieux. Mais la

victoire ne leur avait pas appris à être magnanimes. Ils s'étaient

emparés de leur grand ennemi; leur premier désir était que quelqu'un

leur rendît le service de le pendre ou de le fusiller à leur place:

faute de quoi, ils se résolurent à le mettre sous clef, comme un

_pickpocket_. Ce qu'ils voyaient le plus clairement, c'est qu'il leur

avait coûté déjà beaucoup d'ennuis et beaucoup d'argent, et qu'il

devait maintenant leur en coûter le moins possible. C'étaient des

hommes honnêtes, agissant d'après leurs lumières: on peut seulement

regretter que les hommes fussent si médiocres et les lumières si

troubles.

Le ministre spécialement chargé de mettre cette politique à exécution

était lord Bathurst, secrétaire d'État pour les deux départements

réunis de la guerre et des colonies. Qui était Bathurst?

Il est difficile de le dire. Nous savons qu'il était le petit-fils de

ce lord Bathurst qui fut nonagénaire et qui, soixante ans après son

élévation à la pairie, fut promu au rang de comte. C'est ce Bathurst

qui, dans le dernier mois de sa vie, à quatre-vingt-dix ans, s'attira,

de Burke, la fameuse apostrophe que l'on sait. Nous savons encore que

notre Bathurst, le Bathurst de 1815, était le fils du second lord

Bathurst, qui fut le plus incapable des lords chanceliers. Quant à

lui, il était un de ces produits bizarres de notre système politique,

qui trouvent le moyen d'occuper les charges les plus en vue et de

rester parfaitement obscurs. Il avait dirigé le Foreign Office.

Maintenant, il était et devait demeurer quinze ans secrétaire d'État.

Pourtant, on a beau fouiller nos dictionnaires biographiques les plus

minutieux, on ne trouvera rien de plus que la sèche énumération de ses

emplois officiels, la date de sa naissance et celle de sa mort.

A présent, il était responsable de Napoléon. Il fit comprendre à Lowe,

en termes positifs, que l'Empereur devait être traité, jusqu'à nouvel

ordre, comme prisonnier de guerre; mais qu'on devait lui accorder

«toutes les libertés compatibles avec la sécurité absolue de sa

personne». Il fit alors voter par le Parlement un acte, nécessaire

peut-être, mais d'une sévérité draconienne. Tout sujet anglais qui

aiderait à faire évader Napoléon, ou qui, après son évasion, lui

prêterait son concours en mer, serait passible de mort, et le bénéfice

de clergie ne serait point admis en sa faveur. Lowe, disons-le en

passant, faisait de fréquentes allusions à cet acte pour en tirer de

délicates railleries à l'adresse des commissaires: «Après tout,

disait-il, je n'ai pas le droit de vous pendre.» Cependant, Bathurst

serrait l'écrou tous les jours davantage. La table et l'entretien de

la maison de Napoléon ne devaient pas excéder huit mille livres.

C'était à lui de payer tous ceux qui l'avaient suivi, officiers et

valets. Le service devait être immédiatement réduit de quatre

personnes. Comme on n'indiquait ni le nom ni la qualité de ces quatre

personnes, il était clair que l'on désirait, tout simplement,

supprimer quatre bouches à nourrir. Après quoi, l'on persuaderait aux

autres de le quitter, sous prétexte que leur présence ajoutait

considérablement aux dépenses.

On peut donc présumer que «toute la liberté, compatible avec la

sécurité de sa personne», qui lui avait été laissée de communiquer

avec quelques compatriotes et d'être servi par ses propres

domestiques, allait être, autant que possible, supprimée. De plus,

Lowe devait rendre les liens du prisonnier plus étroits que n'avait

fait Cockburn. Aucune lettre ne parviendrait à Napoléon sinon par

l'intermédiaire de Lowe. La faculté que l'amiral avait accordée à

Bertrand de donner des cartes d'admission, autorisant les personnes

qui venaient voir Napoléon à traverser le cordon des factionnaires,

lui fut retirée. Tous les Français appartenant à la maison de

l'Empereur, eurent à signer une déclaration par laquelle ils

promettaient de se soumettre aux règlements dont leur maître était

l'objet. Ainsi de suite. Bathurst attachait une grande importance à

enfermer Napoléon dans une sorte d'enceinte, close par une grille

qu'il envoya d'Angleterre et qui était destinée à mettre le sceau à

toutes les précautions prises. «Nous considérons, écrit-il, que c'est

un point très important, surtout en attendant l'arrivée de la grille

de fer, de s'assurer, à une heure avancée de la soirée et le matin de

bonne heure, que le prisonnier est en sûreté.» Mais il semble qu'on

trouva difficile de pousser la contrainte trop loin. Car l'intérêt

inspiré par le captif était extrême. Le public se disputait les

moindres miettes d'information venant de Sainte-Hélène. L'avidité, à

cet égard, devint telle, qu'il était presque impossible d'empêcher la

presse de s'emparer des lettres les plus intimes provenant de là-bas.

Une dame qui revenait de Sainte-Hélène en 1817 raconte que,

lorsqu'elle débarqua à Portsmouth, les passagers furent assaillis par

une foule appartenant à toutes les classes de la société, qui semblait

prête à les mettre en pièces pour obtenir des renseignements sur le

prisonnier. A peine furent-ils arrivés à l'hôtel, que des étrangers

fondirent sur eux avec des portraits de Napoléon, afin de savoir si

ces portraits étaient ressemblants. C'est pour cette raison que le

livre de Warden, qui ne valait rien, eut un succès fou. Et celui de

Santni, qui ne valait pas mieux, obtint une vogue semblable. Il eut

sept éditions en quinze jours: du moins, c'est l'auteur qui l'affirme.

Lord Holland souleva un débat à la Chambre des Lords sur la façon dont

était traité Napoléon. Et à partir de ce moment il règne un ton plus

humain dans les prescriptions de Bathurst. La lettre qu'il écrivit à

Lowe un mois après le débat est conçue dans un esprit qu'on pourrait

presque qualifier de poli. «Vous pouvez l'assurer que vous êtes

disposé à rendre sa situation plus agréable en lui fournissant toutes

les publications nouvelles.... Il serait bon, je crois, d'ajouter

qu'il n'existe dans ce pays aucun parti pris de lui refuser

satisfaction en ce qui touche le service de sa table et,

particulièrement, la consommation du vin.» Plus tard, dans la même

année, il permet de dépasser le maximum de 12000 livres, «si cette

somme est reconnue insuffisante pour entretenir la maison d'un

officier général de distinction». Napoléon, on le voit, a reçu de

l'avancement. De général en retrait d'emploi il est promu officier

général de distinction.

Il semble que Bathurst fût digne de Lowe, comme Lowe était digne de

Bathurst. Tous deux paraissent avoir eu le même idéal en matière de

tact et de bon goût.

En veut-on un exemple? La plaie de Sainte-Hélène, ce sont les rats. Le

secrétaire d'État écrit à ce sujet au gouverneur: «Vous recevrez une

lettre particulière de M. Goulburn relative aux graves désagréments

que lui causent (à Napoléon) les nombreux rats dont la maison est

infestée. Il y a quelque chose de comique dans cette plainte, venant

d'un monarque déchu, _et le fait semble en contradiction avec la

sagacité qu'on prête à ces animaux_. Aussi n'est-il guère probable que

l'on ait choisi, pour le mettre en avant, un pareil sujet de

doléances, à moins d'y être forcé. Il est cependant possible que le

grand nombre de ces animaux cause un ennui réel. _Bien que j'aie lieu

de croire que leur multiplication est due à la négligence de ses

domestiques_,--_négligence qu'il encourage probablement_,--il me

paraît convenable, à tous les points de vue, de faire une enquête sur

l'étendue du mal et d'y porter remède.» Nous ne pouvons nous rappeler

aucune plainte de Napoléon à ce sujet, bien que sa maison fût remplie

de ces dégoûtantes bêtes. Mais ce fait n'ôte rien de leur saveur

aux spirituelles plaisanteries du secrétaire d'État que nous avons

mises en italiques. Peut-être trouvera-t-on, cependant, qu'il va un

peu loin lorsqu'il insinue que l'Empereur,--si délicat en ces

matières,--encouragea volontairement la négligence de ses serviteurs,

dans l'intention de pousser à la multiplication des rats.

Napoléon: La dernière phase · 第 10 / 22 段