Le dernier groupe de griefs se rapporte à la garde du prisonnier. Le

premier objet des gouvernements coalisés était, naturellement,

d'empêcher que Napoléon pût, en aucune façon, s'échapper de sa

reclusion et recommencer à troubler le monde. C'est pourquoi ils

choisirent l'île la plus lointaine qui se présenta à leur esprit et

s'appliquèrent à la convertir en une vaste forteresse. Les étrangers

pouvaient à peine dissimuler leur amusement lorsqu'ils voyaient Lowe

ajouter sentinelle sur sentinelle et batterie sur batterie, pour

rendre encore plus inaccessible un lieu déjà imprenable. Et, pourtant,

même avant de quitter l'Angleterre, il avait avoué à Castlereagh qu'il

ne voyait aucune chance possible d'évasion pour Napoléon, sauf le cas

d'une révolte de la garnison. Il n'en augmenta pas moins les

précautions prises, dans une fantastique proportion. Las Cases, dans

une lettre interceptée à Lucien, décrit ces précautions d'une manière

fort amusante, et prétend que les postes établis sur les pics étaient

presque constamment perdus dans les nuages. Montchenu, le commissaire

français, déclare que, dès qu'on avait vu un chien passer quelque

part, immédiatement on plaçait un factionnaire, ou deux, à l'endroit

suspect. Il revient très souvent là-dessus, bien qu'en cette matière

il considérât que sa responsabilité, son intérêt, ne le cédaient qu'à

ceux du gouverneur lui-même. Il énumère avec une précision émouvante

les mesures de sûreté. La plaine de Longwood, où résidait Napoléon,

est, dit-il, séparée du reste de l'île par un effrayant abîme qui

l'entoure complètement, et cet abîme n'est traversé que par une

étroite langue de terre qui n'a pas plus de vingt pieds de large, et

dont la pente est si raide que, si le reste de l'île était aux mains

de dix mille hommes, cinquante suffiraient pour les empêcher d'arriver

à Longwood. Ce chemin est l'unique moyen d'accès. En dépit de ces

difficultés, le 53e régiment, avec un parc d'artillerie et une

compagnie du 66e, est campé auprès du mur où il y a une porte. Plus

loin, du côté de la ville, il y a un poste de vingt hommes, et toute

l'enceinte est gardée par de petits détachements placés en vue les uns

des autres. Le soir, le cordon de sentinelles se resserre tellement

qu'elles se touchent presque. Ajoutez à cela qu'il y a une station

télégraphique au sommet de chaque colline, de sorte qu'en une minute,

deux au plus, le gouverneur peut recevoir des nouvelles de son

prisonnier, partout où il se trouve. Il est donc évident que l'évasion

est une impossibilité absolue et, si le gouverneur la laissait faire,

la façon dont la mer est gardée serait un obstacle insurmontable, car,

de tous les points d'observation, un navire qui s'approche peut être

signalé à soixante milles de la côte. Lorsqu'on en aperçoit un, on

tire un coup de canon. Deux bricks de guerre croisent incessamment

autour de l'île, jour et nuit; une frégate monte la garde aux deux

seuls points où il soit possible d'effectuer un débarquement. A ce

propos, remarquons qu'aucun navire,--si l'on excepte quelques navires

anglais munis d'autorisations, tels que les vaisseaux de guerre et les

bateaux chargés d'approvisionner l'île,--n'était autorisé à

communiquer avec la terre.

On voit donc combien étaient peu justifiées les terreurs morbides du

gouverneur. Il eût pu relâcher un peu sa surveillance et laisser

Napoléon libre de galoper à son gré sur ce rocher stérile, sans avoir

éternellement derrière lui un officier d'ordonnance. Sa santé s'en

serait, à coup sûr, mieux trouvée. Peu après son arrivée à

Sainte-Hélène, Napoléon se livra à une gaminerie qui--en y joignant la

remarque qu'elle inspire à l'amiral Cockburn--éclaire la question.

L'Empereur, Bertrand et Gourgaud sortent à cheval, escortés du

capitaine Poppleton. Bertrand prie Poppleton de ne pas tant

s'approcher. L'Empereur et Gourgaud enlèvent leurs montures et perdent

Poppleton, qui, paraît-il, n'était pas brillant cavalier. Désespéré,

il retourne et fait son rapport. L'amiral rit et ne voit dans

l'affaire qu'une simple farce, «une espièglerie de sous-lieutenant».

Il ajoute: «C'est une bonne leçon pour vous; mais de danger, il n'y en

a pas. Mes croisières sont si bien établies autour de l'île que le

diable lui-même n'en sortirait pas!» C'est précisément ce que Lowe

avait dit à Castlereagh.

Plus tard, quand la maladie retint Napoléon chez lui, le gouverneur

s'alarma. Le prisonnier était-il bien véritablement dans la maison? Ou

n'était-il pas en train de se glisser, par quelque ravin abrupt, vers

un bateau sous-marin qui l'attendait? Lowe résolut d'adopter une

ligne de conduite énergique et qui ne prêtât à aucune erreur. Le 29

août 1819, il écrivit à «Napoléon Bonaparte» une lettre par laquelle

il informait le personnage en question que l'officier d'ordonnance

avait l'ordre de le voir chaque jour, quoi qu'il arrivât, et qu'il

était libre d'employer tels moyens qu'il jugerait à propos pour

surmonter les obstacles mis à l'accomplissement de son devoir. Toute

personne de la suite de Napoléon qui résisterait à l'officier et

l'empêcherait d'entrer, serait immédiatement enlevée de Longwood et

tenue responsable de ce qui pourrait s'ensuivre. Si, à dix heures du

matin, l'officier n'avait pas encore vu Napoléon, il devait entrer

dans le vestibule et pénétrer de vive force dans la chambre du

prisonnier. Fier langage, en vérité! Napoléon répond, par

l'intermédiaire de Montholon, que, s'il faut choisir entre la vie dans

des conditions ignominieuses et la mort, il n'hésite pas, et que

celle-ci sera la bienvenue. Par là, il entend, comme il l'avait déjà

dit, qu'il résistera à l'officier par la force. Qu'arrive-t-il? Le 4

septembre, Lowe retire les instructions données. Forsyth oublie de

dire un seul mot de l'incident. Mais Montholon nous fournit toutes les

pièces, et il serait bien difficile de croire à des faux. Et nous

savons que l'affaire n'eut pas de suites, si ce n'est que le

malheureux officier d'ordonnance fut encouragé à de nouveaux efforts

et mena une existence lamentable. Pour voir le prisonnier, il en vint

à de telles extrémités qu'on alla jusqu'à lui conseiller d'avoir

recours au trou de la serrure. Quelquefois, il est plus heureux et

réussit à apercevoir un chapeau qui pourrait couvrir la tête de

Napoléon. Quelquefois, il jette un coup d'oeil à travers une fente et

aperçoit le prisonnier dans son bain. Dans une de ces occasions,

Napoléon l'aperçut, sortit de la baignoire et marcha vers la cachette

du capitaine dans un état d'effrayante nudité. Mais, en général,

l'infortuné capitaine revenait bredouille de cette étrange chasse.

«3 avril. Napoléon continue à demeurer invisible. Je n'ai pas réussi à

l'apercevoir depuis le 25 du mois dernier.... 19 avril. Je suis allé

voir encore Montholon et je lui ai dit que je ne pouvais apercevoir

Napoléon. Il a paru surpris et m'a dit qu'eux m'avaient vu.... Je suis

resté aujourd'hui douze heures sur mes jambes, m'efforçant de voir

Napoléon Bonaparte avant d'y parvenir, et j'ai eu beaucoup de jours

pareils depuis que je suis de service à Longwood.... 23. Je crois bien

que j'ai vu aujourd'hui Napoléon Bonaparte en train de repasser ses

rasoirs dans son cabinet de toilette.» Le malheureux capitaine

Nicholls dit encore dans son rapport: «Je suis obligé de demander la

permission de remarquer qu'hier, pour l'exécution de mon service, j'ai

dû rester debout plus de dix heures, m'efforçant d'apercevoir Napoléon

Bonaparte, soit dans son petit jardin, soit à l'une de ses fenêtres;

mais je n'ai pu y réussir. Durant tout cet espace de temps, j'étais

exposé aux regards et aux observations non seulement des domestiques

français, mais des jardiniers et des gens de service de Longwood.

_Très souvent_, j'ai eu des journées semblables depuis que je suis

chargé de cette surveillance.»

C'est là qu'en étaient descendus, à force de maladresse, le despotique

gouverneur et les ministres, ses chefs. Il ne s'agissait plus de

donner des ordres: «Faites ceci, faites cela;» l'officier de Lowe

avait à mener l'existence d'un mouchard, et d'un mouchard malchanceux,

dont riaient les domestiques, et que le prisonnier, invisible derrière

ses jalousies, suivait d'un oeil moqueur. Napoléon avait gagné la

partie, surtout grâce aux gauches manoeuvres de ses adversaires.

A la fin le prisonnier devint tellement invisible qu'au dire d'un

officier qui se trouvait en garnison dans l'île à l'époque de la mort

de l'Empereur, la première question des habitants de Sainte-Hélène,

lorsque les journaux arrivaient d'Europe, était celle-ci: «Quelles

nouvelles de Bonaparte?»

Y eut-il de sérieuses tentatives pour faire évader Napoléon de

Sainte-Hélène? Nous en doutons. En une certaine circonstance, après

avoir reçu des dépêches de Rio-Janeiro, Lowe doubla, et même tripla,

le nombre des sentinelles décrites par Montchenu! Le gouvernement

français avait découvert «un plan vaste et compliqué» pour s'emparer

de Pernambuco, où, disait-on, 2000 exilés étaient rassemblés. Avec

cette force, on devait tenter un coup, dont la nature n'était pas

expliquée, pour mettre Napoléon en liberté. Un certain colonel Latapie

avait la gloire, paraît-il, d'être l'inventeur de cette bourde «vaste

et compliquée». Un vaisseau sous-marin,--l'éternel cauchemar du

gouvernement anglais,--capable de se tenir au fond de la mer pendant

toute la journée et d'employer la nuit à des manoeuvres d'une activité

extraordinaire, se construisait par les soins d'un contrebandier

appelé Johnstone, «homme d'une audace peu commune», et ami,

croyait-on, d'O'Meara. Mais la structure du navire excita le soupçon

et il fut confisqué par le gouvernement britannique avant d'être

achevé. Notre grand romancier écossais raconte toute l'aventure sans

l'ombre d'un sourire. On construisait un autre vaisseau sous-marin,

d'après le «système Sommariva», à Pernambuco, où la plupart de ces

légendes ont pris naissance.

Si l'on peut en croire Maceroni,--mais on sait combien le personnage

est sujet à caution,--O'Meara, aussitôt rentré en Angleterre, fit de

grands préparatifs pour délivrer Napoléon. «Nous appelâmes à notre

aide, dit Maceroni, la puissance de la vapeur. Des officiers anglais

s'offrirent pour solliciter une permutation et échanger leur garnison

européenne contre un poste à Sainte-Hélène. Mais je ne puis entrer

dans les détails.» On comprendra que nous regrettions cette réserve.

Pourtant, Maceroni est plus explicite sur la question d'argent, qui

fit, d'après lui, avorter la grande entreprise. En effet, on se trouva

enfermé dans un cercle vicieux. La mère de l'Empereur était prête à

donner toute sa fortune à ceux qui auraient tiré son fils de prison.

O'Meara avait besoin immédiatement d'argent comptant pour exécuter son

projet. Impossible, disait-il, de rien faire sans argent. L'argent,

disait-elle, ne pouvait être donné qu'en payement, quand l'entreprise

aurait réussi. Ainsi finit le complot, s'il avait jamais existé. A

cette époque, les Bonaparte étaient sur leurs gardes lorsqu'on leur

apportait un nouveau plan d'évasion, avec la demande de fonds qui en

était l'inévitable corollaire.

Par bonheur, Forsyth nous a conservé quelques-uns de ces projets qui

effrayèrent tant nos ministres et leur représentant à Sainte-Hélène.

Deux lettres anonymes, stupides et inintelligibles, adressées à des

négociants de Londres; une autre, contenant «d'obscures allusions à

Sainte-Hélène, Philadelphie et Cracovie», adressée à un habitant de

cette dernière ville; des renseignements relatifs à certain navire

rapide qu'on équipait dans la rivière d'Hudson pour le compte d'un

nommé Carpenter: telles sont les informations qui inspirent à notre

gouvernement les plus méticuleuses précautions. Forsyth lui-même

s'interrompt dans son récit à propos de je ne sais quel mystérieux

navire, et remarque que ce devait être le _Flying Dutchman_, le

vaisseau-fantôme. A la fin, une nuance tragique se mêle à la farce.

Quelques mois seulement avant la mort, Bathurst exprime la conviction

que Napoléon médite de s'évader. En effet, l'évasion suprême était

proche.

D'autre part, le témoignage de Montholon est net et clair. Le

capitaine d'un navire offrit, à deux reprises, d'emmener Napoléon dans

un bateau. Il demandait un million de francs, payable au moment où

l'Empereur mettrait le pied sur le sol américain. Napoléon, sans un

moment d'hésitation refusa d'examiner cette offre. Montholon est

convaincu qu'il ne l'aurait accueillie en aucun cas, quand même il eût

été possible à un bateau d'accoster au seul point d'embarquement, et

quand même Napoléon eût réussi, comme il l'aurait fallu, à se tenir

caché toute la journée dans un ravin et à descendre, la nuit, jusqu'à

la côte, au risque de se rompre le cou cent fois dans l'opération.

De son côté «le comte Las Cases propose à l'Empereur un plan

d'évasion. Le général Gourgaud croit à la possibilité de la réussite.

L'Empereur discute les chances, mais dit nettement que, fussent-elles

toutes favorables, il ne se refuserait pas moins à une tentative

d'évasion». Sur quoi, Montholon écrit dans son journal ces lignes

significatives: «Un plan d'évasion est soumis à l'Empereur. Il

l'écoute sans intérêt et demande le Dictionnaire historique.»

Nous ne croyons pas davantage, nous l'avons déjà dit, que Napoléon ait

eu un instant la pensée de s'évader déguisé en garçon de restaurant,

ou dans un panier de linge sale. En 1818, le gouvernement russe, dans

un mémoire adressé aux plénipotentiaires du Congrès d'Aix-la-Chapelle,

prétendit qu'un projet d'évasion praticable avait été soumis à

l'Empereur. C'était au moment où les armées alliées venaient d'évacuer

le sol de la France. On ajoutait que l'Empereur avait ajourné

l'exécution du projet. C'est Gourgaud qui avait affirmé le fait, et il

faut, probablement, reconnaître là une de ces légendes fantastiques

avec lesquelles cet officier s'amusait à chatouiller la crédulité,

toujours prompte à s'émouvoir, de sir Hudson Lowe.

Napoléon souhaitait-il réellement de s'échapper? Nous avons sur ce

point les plus sérieuses raisons de douter.

Où s'enfuir? Les États-Unis de l'Amérique du Nord, le lieu qu'il avait

primitivement choisi, étaient le seul refuge possible. Or, il était

persuadé qu'il y serait assassiné par les émissaires du gouvernement

des Bourbons. A toutes les offres d'évasion, sa réponse invariable

était, d'après Montholon: «Je ne serais pas six mois en Amérique sans

être assassiné par les sicaires du comte d'Artois. Voyez à l'île

d'Elbe: est-ce qu'on n'a pas organisé mon assassinat? Sans ce brave

Corse que le hasard avait placé comme maréchal-des-logis de

gendarmerie à Bastia et, qui m'a fait prévenir du départ pour

Porto-Ferrajo du garde du corps qui a tout avoué à Drouot, j'étais

assassiné. D'ailleurs, il faut toujours obéir à sa destinée. Tout est

écrit là-haut. Il n'y a que mon martyre qui puisse rendre la couronne

à ma dynastie. Je ne vois en Amérique qu'assassinat ou oubli. J'aime

mieux Sainte-Hélène.» On vient encore lui proposer un plan d'évasion

et, de nouveau, il insiste sur l'argument dynastique: «Il vaut mieux

pour mon fils que je sois ici. S'il vit, mon martyre lui rendra la

couronne.»

Pour un homme d'âge moyen, corpulent et alourdi, tenter de s'échapper

d'un rocher solitaire, gardé par des forces considérables et surveillé

par des croiseurs vigilants, afin de gagner, après un long et

périlleux voyage sur l'Océan, une contrée où il s'attendait à être

assassiné, semble, en tout état de cause, un projet parfaitement

absurde. Cependant, telles sont bien là les conditions dans lesquelles

se présentait l'idée d'évasion. Nous les avons plutôt atténuées, car

nous n'avons pas encore parlé du principal obstacle.

Napoléon était usé. Il avait posé la loi, avec une netteté admirable,

pour les autres et pour lui-même, quand il avait dit, à Austerlitz, à

propos d'un de ses généraux: «Ordener est usé. On n'a qu'un temps pour

la guerre. J'y serai bon encore six ans; après quoi moi-même je devrai

m'arrêter.» Chose étrange: son jugement s'est trouvé littéralement

exact. Il s'écoule six ans et un mois d'Austerlitz à la campagne de

Russie, qu'il aurait évitée s'il avait observé la règle formulée par

lui-même. Il est à remarquer que, pendant toute l'année 1812, et,

notamment à la bataille de Borodino où il parut si abattu, les

officiers attachés à sa personne, comme Ségur, notèrent chez lui une

diminution considérable de santé et d'énergie. Ségur semble attribuer

la morbide et fiévreuse activité qui le jeta dans cette fatale

campagne à une maladie constitutionnelle. Quelques passages saillants

du journal de Duroc, son serviteur et son ami intime, qui ont trait

aux premiers événements de cette guerre, nous ont été conservés et

confirment l'opinion exprimée par Ségur. «7 août. L'Empereur a été

physiquement très souffrant; il a pris de l'opium préparé par

Méthivier: «Duroc, il faut marcher ou mourir. Un Empereur meurt debout

et, alors il ne meurt pas.... Il faut en finir avec cette fièvre de

doute.» Quand il revint, le changement fut encore plus visible.

Chaptal, qui observait son maître en homme de science, dit que le

changement était considérable. En 1809 Napoléon était devenu gros, et,

dès ce moment, dans une certaine mesure, la décadence avait commencé.

Après Moscou, Chaptal nota une transformation bien plus grande encore.

On remarquait quelque chose de défectueux dans la suite de ses idées.

Sa conversation était toute en exclamations incohérentes, en saillies

d'imagination. Ce n'était plus la même force de caractère, la même

passion et la même puissance de travail; monter à cheval le fatiguait.

Une somnolence l'envahissait avec les plaisirs de la table. Il est

vrai que, quand il fut traqué, poussé à bout, il se battit en

désespéré et dirigea une merveilleuse campagne défensive en 1814.

Mais c'était le dernier éclair de génie du conquérant. Il ne cessa

pas, sans doute, d'être un grand capitaine. Il pouvait encore faire

des plans dans son cabinet, mais, sur le champ de bataille, il n'était

plus si actif, si formidable. La supériorité sans rivale de sa

jeunesse avait disparu.

A l'île d'Elbe recommença la dégénérescence physique. Une activité

terrible était devenue nécessaire à son existence. L'énergie refoulée,

le changement qu'il avait fallu imposer à toutes ses habitudes,

altérèrent sa santé. De gros il devint obèse; ce fut le grand

changement qui frappa ses adhérents lorsqu'ils le revirent aux

Tuileries en mars 1815. Lui-même se servit de ce fait comme d'un

argument pour prouver qu'il avait changé aussi de caractère, et la

façon dont il le fit semble une réminiscence de Shakespeare. Se

frappant l'abdomen des deux mains, il demanda: «Est-ce qu'on est

ambitieux quand on est gras comme moi?» Il n'avait plus cet «air hâve

et affamé», indice de l'homme «dangereux» qui «pense trop». On ne

tarda pas à s'apercevoir, d'ailleurs, que sa santé était atteinte. Son

frère Jérôme le trouva malade; son autre frère, Lucien, déclara

nettement que son état était sérieux, grave même; il a consigné par

écrit, à ce sujet, certains détails qui n'ont pas été imprimés; il

assura plus tard à Thiers que son frère souffrait alors d'une maladie

de vessie. Thiers possédait d'autres témoignages dans le même sens,

quoiqu'il pense,--et M. Henri Houssaye est de son avis,--que l'énergie

déployée par Napoléon dément l'hypothèse d'une maladie véritable.

Savary atteste qu'il pouvait à peine rester en selle sur le champ de

bataille. Lavalette, qui le vit le soir où il quitta Paris pour la

Flandre, dit qu'il souffrait alors cruellement de l'estomac. En tout

cas, il était bien évident que le Napoléon qui revenait en mars 1815

était très différent du Napoléon qui était parti en avril 1814.

Nous irons jusqu'à risquer cette opinion que, quand il revint de l'île

d'Elbe, il se rendait compte que sa carrière de conquérant était

terminée. A l'île d'Elbe, il avait eu, pour la première fois depuis

qu'il était arrivé au pouvoir, le loisir d'apprécier avec calme, et de

sang-froid, sa situation, de se rappeler sa propre maxime sur le court

espace de temps pendant lequel on peut faire heureusement la guerre.

Il comprenait donc, croyons-nous, que la période des conquêtes était

passée pour lui. Mais cela ne veut pas dire que son tempérament

impérieux et passionné aurait jamais pu se couler dans le moule d'un

souverain constitutionnel, ou qu'il aurait su se restreindre, lui et

son armée, à une paix durable. Avec ses maréchaux, il n'aurait eu

probablement aucune difficulté. Mais ses prétoriens auraient été plus

malaisés à satisfaire. D'ailleurs, sa frontière rétrécie, mutilée, eût

été un spectacle douloureux et un aiguillon. Dans l'autre plateau de

la balance, mettez l'épuisement partiel de son peuple et le sien: deux

faits qu'il ne pouvait longtemps se dissimuler.

Pendant les Cent-Jours, quoiqu'il montrât ce qu'on eût, chez tout

autre, appelé de l'énergie, il avait cessé d'être Napoléon. C'était un

autre homme, un homme condamné. «Je ne puis m'empêcher de croire», dit

Pasquier qui était en contact direct et constant avec son entourage,

«que son génie, comme sa force physique, était dans une décadence

profonde.» Il se laissait tracasser par sa nouvelle législature et

montrait une sorte de passivité, symptôme nouveau chez lui et très

significatif. On dit,--c'est Sismondi qui nous l'affirme,--que ses

ministres, à leur grand étonnement, le trouvaient constamment endormi

sur un livre. Une des autres caractéristiques nouvelles et bizarres de

cette période de sa vie, c'était une tendance à tenir des propos sans

fin, qui devaient absorber beaucoup de temps précieux et qui

trahissaient une perplexité secrète, tout à fait étrange chez lui.

Même à la veille de Waterloo, sur le champ de bataille, à la

stupéfaction de Gérard et de Grouchy, il perd des heures à leur parler

de la politique de Paris, de la Chambre et des Jacobins. Cette manie

de disserter venait en partie, dit Mollien, de la lassitude qui

s'emparait de lui après quelques heures de travail. Quand il éprouvait

cette sensation de fatigue, à laquelle il n'était pas habitué, il

demandait à la parole un repos et une diversion. Mais la preuve

frappante de sa métamorphose c'est sa manière d'agir envers Fouché. Il

n'eut pas l'énergie nécessaire pour le traiter comme il eût fallu.

Quand il repassait cette époque à Sainte-Hélène, son grand regret

était de ne pas l'avoir fait pendre ou fusiller. Mais, pendant les

Cent-Jours, depuis le moment où il arrive à Paris jusqu'à celui où il

met le pied sur le pont du _Bellérophon_, il est trompé par Fouché,

trahi par Fouché et, probablement, livré aux Anglais par Fouché.

Napoléon supporte tout cela avec patience, quoiqu'il sache à quoi s'en

tenir. Il s'arrête à un parti qui combinait les inconvénients de tous

les partis possibles. Il avertit Fouché que ses intrigues sont

découvertes et le garde au ministère de la police.

Enfin, il secoue la poussière de Paris, de son parlement et de ses

trahisons; il va rejoindre son armée. On pourrait espérer que, dans

l'atmosphère de la bataille, il va ressaisir sa force, mais il n'en

est rien. La combinaison stratégique par laquelle il lança, rapidement

et sans bruit, son armée dans les Flandres, était, sans doute, digne

de ses meilleurs jours. Mais, quand il arriva au siège des opérations,

sa vitalité, toujours en éveil, autrefois surhumaine, l'avait

abandonné. Lui, jadis si préoccupé de recueillir des nouvelles

précises de l'ennemi, semblait se soucier à peine de demander ou de

recevoir des informations sur les mouvements des alliés. Lui,

autrefois rapide comme la foudre, n'avait plus conscience de la valeur

du temps. Cette prodigieuse célérité de mouvement était l'essence même

de ses anciennes victoires. Or le matin de Ligny et le jour d'après il

perdit des heures précieuses, et, avec elles, peut-être, le succès de

la campagne. Il a lui-même reconnu que, s'il n'avait pas été si

fatigué, il aurait dû passer à cheval la nuit qui précéda Waterloo. En

fait, il monta à cheval à une heure du matin et resta en selle jusqu'à

l'aube.

Enfin vient la suprême bataille. Napoléon semble la suivre avec une

sorte d'apathie. Il assiste à la catastrophe et remarque froidement:

«Il paraît qu'ils sont mêlés». Puis, mettant son cheval au pas, il

s'éloigne du champ de bataille.

Napoléon: La dernière phase · 第 9 / 22 段