Lafayette, ennemi passionné de l'Empire, déclare que la politique

des Bourbons semblait avoir pour but constant de pousser Napoléon

à un coup de désespoir. On volait les Bonaparte, écrit-il. Non

seulement on ne payait pas à Napoléon l'indemnité stipulée, mais

les ministres se vantaient d'avoir violé les engagements pris

envers lui. On demanda--Lafayette insiste sur ce point en dépit des

contradictions--son transfert à Sainte-Hélène, et on en donna

insidieusement avis à Napoléon, comme si ce plan eût été à la veille

de s'exécuter. Des projets d'assassinat furent soumis au gouvernement

et en reçurent un bienveillant accueil. Mais nous aurions pu nous

dispenser de rappeler ces circonstances, qui n'ont rien à voir avec

les stipulations du traité. Tout ce que nous voulons établir, c'est

que ce sont les Alliés qui violèrent le traité de Fontainebleau, et

non pas Napoléon; que, tout au contraire, il l'observa fidèlement et

que ce fut seulement en présence de la non-exécution flagrante du

traité qu'il quitta l'île d'Elbe et débarqua en France. En fait, il

était parfaitement fondé à soutenir qu'en conséquence de l'inexécution

du traité, il était chassé de l'île d'Elbe par la famine. Nous ne

prétendons pas que ce fût là son seul, ou même son principal motif,

pour quitter l'île. Nous voulons seulement opposer cet argument à

l'assertion des Alliés, qui l'ont mis hors la loi sous prétexte qu'il

avait foulé aux pieds la convention. S'il était correct, en droit

international, de le mettre hors la loi pour violation du traité, tous

les souverains alliés auraient mérité également d'être mis hors la

loi.

D'ailleurs, après la promulgation du décret de mise hors la loi, la

situation s'était modifiée au profit de Napoléon, car la France, par

un plébiscite, avait sanctionné ce qu'il avait fait. C'est la mode de

se moquer des plébiscites, et ils ne donnent pas toujours un verdict

auquel on puisse se fier. Mais c'était alors la seule manière de

connaître l'opinion de la France, la seule forme de ratification à

laquelle il fût possible de recourir. La volonté de la nation amnistia

ou approuva le retour, de même qu'elle permit aux Bourbons de se

retirer en silence, sans qu'un bras se levât pour les arrêter ou pour

les défendre. C'eût été, peut-être, attendre un peu trop de la

coalition que de supposer qu'elle pourrait prendre un instant en

considération un fait aussi insignifiant que la volonté de la nation.

Mais on a peine à s'expliquer pourquoi l'élu de la nation devait être

placé hors de l'humanité, alors que l'homme qu'elle avait rejeté,

celui qui avait violé sciemment et volontairement le traité de

Fontainebleau, était remis sur le trône en grande pompe.

Mais, dira-t-on peut-être, si le gouvernement anglais, en cette

circonstance, eut une conduite mesquine et méprisable, la conduite de

Napoléon ne fut-elle pas plus mesquine encore et plus méprisable?

N'aurait-il pas dû s'élever au-dessus de ces misérables discussions?

Que lui importait? Son nom, sa gloire, n'avaient rien à redouter.

Est-ce que Bacon se plaindrait de ne pas être connu sous le nom de

vicomte Saint-Albans? Personne songera-t-il jamais à demander, comme

l'a dit Pitt, si Nelson était comte, vicomte ou baron?

Ce point de vue est loin de nous déplaire. Nous admettrons sans la

moindre difficulté que Napoléon était monté à un faîte dans l'histoire

qui domine de bien haut la région des titres, et que le nom du général

Bonaparte, le jeune aigle qui arracha le coeur du sein de la gloire

pour s'en repaître, vaut, à nos yeux, plus que le titre de premier

consul ou d'empereur. Nous nous rappelons que Charles-Quint, lorsqu'on

vint lui annoncer que la Diète avait accepté son abdication, dit ces

mots: «Dorénavant, le nom de Charles me suffira, car je ne suis plus

rien.» A partir de ce jour, il voulut qu'on lui adressât la parole,

non comme à l'empereur, mais comme à un homme privé. Il employait des

cachets dont il s'était servi dans sa jeunesse, sans couronne, sans

aigle, sans Toison d'or ni autre insigne. Il refusa des fleurs qu'on

lui avait envoyées, parce qu'elles étaient contenues dans un panier

qui portait la couronne impériale.

Mais, d'autre part, il faut songer que Napoléon était, dans toute la

force du terme,--comme Napoléon III l'a dit de lui-même,--un empereur

parvenu. Peu importait à Charles-Quint, l'héritier de la moitié du

monde et le descendant de cent rois, de quel nom il serait appelé

après son abdication, car rien ne pouvait le dépouiller de son sang ni

de sa naissance. Et puis, Charles voulait se faire moine. Il avait

quitté la terre. Son regard était au ciel; il avait perdu le monde

entier pour gagner son âme. Mais, quand il s'agit du second fils d'un

petit avocat d'Ajaccio, qui avait beaucoup d'enfants et peu de

revenus, les mêmes considérations ne peuvent s'appliquer et les mêmes

pensées ne pouvaient venir.

Les habitudes, les sensations de la souveraineté lui étaient plus

précieuses, plus essentielles, à lui qui les avait conquises par des

efforts surhumains, qu'elles ne pouvaient l'être à ceux qui les

avaient héritées, sans discussion et sans difficulté. Cette

idiosyncrasie, il la porta jusqu'à un degré qui leur eût semblé

absurde. Le titre d'empereur de l'île d'Elbe a, en lui-même, quelque

chose de burlesque. Dans sa hutte de Longwood, le grand-maréchal

Bertrand dépasse quelques-uns des personnages sur les lèvres desquels

Offenbach a mis ses couplets. Des princes nés dans la pourpre s'en

seraient aperçus et auraient reculé devant le ridicule que de tels

rapprochements ne pouvaient manquer de faire retomber sur les

vénérables attributs de la souveraineté véritable. Mais, pour

Napoléon, le titre d'empereur représentait le point culminant de son

éblouissante carrière, et il refusa de s'en dessaisir sur l'ordre d'un

étranger et d'un ennemi.

Si c'était là tout ce qu'on peut alléguer pour sa justification, ce

serait, en vérité, bien peu de chose. Mais ce n'est là qu'une faible

partie des raisons à faire valoir. Napoléon voyait les choses de plus

haut. Il considérait,--avec raison, croyons-nous,--que lui refuser le

titre d'empereur, c'était insulter la nation française, c'était lui

dénier insolemment le droit de choisir son chef, c'était vouloir rayer

des pages glorieuses de l'histoire des Français, supprimer les dix

magnifiques années de son règne. S'il n'était pas empereur, disait-il,

il n'était pas davantage le général Bonaparte, car la nation était

tout aussi libre de l'élire son souverain qu'elle l'avait été de le

faire général. Il n'avait pas plus de droit à l'un de ces titres qu'à

l'autre. Nous croyons donc qu'en réclamant son titre impérial comme

une affirmation du droit souverain et de l'indépendance du peuple

français, il s'était placé sur un terrain solide.

Quand nous disons que sa position est solide, nous devrions dire

qu'elle est inattaquable. Scott emploie une page singulièrement

malencontreuse à se demander pourquoi Napoléon, qui voulait

s'installer en Angleterre et y vivre incognito, comme Louis XVIII y

avait si longtemps résidé, sous le nom de comte de Lille, n'aurait pas

aussi bien vécu incognito à Sainte-Hélène. «Il semble, dit-il

dédaigneusement, que Napoléon considérât cet abandon de sa dignité

comme une trop grande concession de sa part envers le gouverneur de

Sainte-Hélène.» Voilà une phrase qui a tout lieu de nous surprendre

lorsque nous nous rappelons la situation exceptionnelle de Scott, à

qui lord Bathurst, ancien secrétaire d'État au département des

colonies, avait permis de consulter la correspondance de sir Hudson

Lowe avec les ministres du roi. La vérité est que Napoléon proposa,

d'une manière formelle et après mûre réflexion, de prendre le nom de

«colonel Muiron» ou de «baron Duroc». C'était en septembre ou octobre

1816, et l'Empereur, à cette occasion, rappelait une proposition

identique qu'il avait adressée à Cockburn, huit mois auparavant, par

l'intermédiaire de Montholon. Cette seconde proposition répondait à

une lettre de Lowe à O'Meara, datée du 3 octobre, dans laquelle il

était dit: «S'il (Napoléon) désire adopter un nom supposé, que n'en

propose-t-il un?» Napoléon le prit au mot et, par là, le mit à jamais

dans son tort. La négociation continua pendant plusieurs semaines par

l'intermédiaire d'O'Meara. Une ou deux fois, les hautes parties

contractantes parurent sur le point de s'entendre; mais nous sommes

persuadé que Lowe n'avait qu'un but: gagner du temps afin d'en référer

à son gouvernement. Si nous en croyons Montholon, Lowe suggéra le

titre de comte de Lyon, qui fut rejeté par Napoléon. «Je puis, dit-il,

emprunter le nom d'un ami, mais je ne puis me déguiser sous un titre

féodal.» Cela semble très raisonnable, mais il avait un motif meilleur

encore à donner. Ce même titre avait déjà été discuté au moment de

leur arrivée à Sainte-Hélène, et Napoléon n'avait pas paru éloigné de

l'accepter, jusqu'au moment où Gourgaud avait fait observer que «cela

prêterait au ridicule, les comtes de Lyon étant des chanoines», et que

l'Empereur ne pouvait prendre pour son _incognito_ un titre

ecclésiastique. L'argument était décisif. Cependant le gouverneur

avait consulté le ministère. Dans quels termes, nous ne le savons, car

une des particularités de la confuse compilation de Forsyth, c'est

qu'il ne donne jamais que les réponses de Bathurst. Dans cette

circonstance la réponse fut vraiment extraordinaire. Napoléon avait

proposé un moyen simple et inoffensif de mettre fin à une cause

perpétuelle de froissement, qui, d'ailleurs, créait un obstacle

insurmontable à tout échange de communications: car le gouverneur

considérait comme non avenu tout document qui faisait mention du titre

impérial, et Napoléon ne tenait aucun compte des autres. «Au sujet de

la proposition faite par le général Bonaparte, écrit Bathurst, je

n'aurai probablement aucune instruction à vous donner. Il semblerait

dur de la refuser, et elle pourrait créer de grands embarras si on

l'acceptait formellement.» Nous ne pouvons deviner la nature des

embarras que prévoyait le secrétaire des colonies. Forsyth, cependant,

grâce aux ressources dont il disposait, a été assez heureux pour

pénétrer la pensée du ministre. Il n'y a que les monarques, paraît-il,

qui aient le droit de prendre l'_incognito_, et les ministres ne

pouvaient reconnaître à Napoléon, même de cette façon indirecte, un

privilège qui appartient aux souverains. Ce privilège, beaucoup de

voyageurs en font usage; les criminels eux-mêmes le mettent largement

à profit. Il eût été aussi raisonnable de défendre à un propriétaire

campagnard de se faire appeler «sir» par son garde-chasse, sous

prétexte qu'on donne ce nom aux princes, que de refuser à Napoléon la

permission de prendre un nom supposé, sous prétexte que les souverains

(et bien d'autres!) en prennent un lorsqu'ils voyagent _incognito_.

Nous restons donc dans l'incertitude, d'autant plus que c'est Lowe qui

avait invité Napoléon à se servir de ce privilège. Mais Napoléon avait

ainsi montré sa bonne volonté; il ne pouvait faire davantage; le blâme

et la responsabilité, pour toutes les difficultés que pouvait faire

naître encore la question du titre, ne doivent donc retomber ni sur

Napoléon, ni même sur Lowe, mais sur les ministres de George IV.

Lowe avait fait, pour résoudre la difficulté, une suggestion qui

caractérise bien son manque de tact. Il proposait d'accorder à

Napoléon le titre d'Excellence, «dû à un feld-maréchal». Cette

intelligente tentative n'ayant pas réussi, il trancha le noeud gordien

à sa manière, abandonna le «général», le remplaça par «Napoléon» et

appela l'Empereur «Napoléon Bonaparte», comme on dirait John Robinson.

CHAPITRE VII.

LA QUESTION D'ARGENT.

De la question du titre,--sur laquelle nous avons dû nous étendre,

parce que c'est d'elle que vinrent toutes les difficultés,--nous

passons à la question financière. C'est la plus dégoûtante de toutes;

mais, heureusement, nous pouvons la traiter plus brièvement, parce

qu'elle est subordonnée aux autres. La question du titre, par exemple,

influe sur la question d'argent. Nos gouvernants auraient pu soutenir

que, si Napoléon devait être traité comme un monarque qui a abdiqué,

il était en droit de réclamer un large train de maison. Or, la guerre

avait coûté très cher, et il fallait que le prisonnier n'occasionnât

pas trop de dépense. L'objet le plus dispendieux dans le budget de

Napoléon, c'était sir Hudson Lowe lui-même, qui recevait douze mille

livres de traitement. Napoléon et sa suite (en tout cinquante et une

personnes), devaient coûter huit mille livres. S'il voulait quelque

chose de plus, c'était à lui de le payer à ses frais. La dépense

réelle paraît s'être élevée à quinze ou seize mille livres par an.

Lowe reconnaît que les besoins personnels de Napoléon se bornaient à

très peu de chose; mais, dans l'île, tout était rare et cher, «monté à

des prix extravagants». Le gouverneur fit remarquer, en conséquence,

qu'il était impossible de s'en tenir au minimum fixé par Bathurst. Il

eut la grandeur d'âme d'élever la pension du prisonnier au niveau de

la sienne. Il la fixa à douze mille livres, et, en fait, une certaine

latitude fut laissée au delà de cette somme. Il n'est que juste de

dire que, sur ce point, Lowe se montra un peu moins incapable de

générosité que Bathurst, son chef officiel.

Mais, dans l'intervalle, beaucoup d'incidents étaient survenus. Lowe

avait reçu l'ordre de réduire à huit mille livres les dépenses de ces

cinquante et une personnes, et cela dans l'endroit du monde où tout

était le plus cher, et où, d'après tous les témoignages, les articles

de tout genre, même les objets de consommation, coûtaient trois ou

quatre fois leur valeur ordinaire. Il écrit à Montholon au sujet de la

quantité de viande et de vin consommée par les personnes de la maison.

Napoléon nous semble avoir, à cette phase de l'affaire, traité la

question avec une parfaite convenance. Il dit: «Qu'il fasse comme il

voudra, pourvu qu'il ne m'en parle pas et qu'il me laisse tranquille.»

Sir Walter Scott lui-même regrette que le sentiment impérieux du

devoir à remplir ait poussé Lowe à entretenir l'Empereur de questions

semblables. «Nous aurions souhaité, dit-il, que le gouverneur évitât

d'entrer avec Napoléon lui-même dans la discussion des dépenses

auxquelles donnait lieu sa détention.» L'Empereur posa la question

nettement: «Il marchande ignominieusement notre existence,»

observe-t-il. Et quand Bertrand, pour restreindre les dépenses de la

domesticité, demande un état en double des objets fournis à

l'Empereur par le gouvernement, Napoléon l'en blâme: «Pourquoi mettre

les Anglais dans la confidence de notre intérieur? L'Europe a toutes

ses lunettes dirigées sur nous; le gouverneur va le savoir; la nation

française se déshonore de toute manière.» En même temps, Napoléon ne

dédaigna pas de faire venir son intendant,--il n'avait pas dédaigné

d'en faire autant lorsqu'il était sur le trône,--et il examina ses

comptes. Il essaya de réaliser et réalisa, en effet, quelques

retranchements; mais il ne pouvait discuter ces détails d'intérieur

avec son geôlier.

Alors, nouvelle lettre de Lowe. Napoléon visite la table de ses

serviteurs et trouve qu'ils ont à peine de quoi manger. Nous n'avons

ici d'autre autorité que celle de Las Cases; mais on peut conjecturer,

sans trop d'invraisemblance, que la cuisine avait voulu faire une

réfutation pratique des nouvelles économies introduites dans la

maison. Quoi qu'il en soit, Napoléon donne l'ordre de mettre son

argenterie en pièces et de la vendre. Montholon discute en vain pour

la sauver, et n'obéit qu'à moitié. Trois lots d'argenterie sont vendus

à un tarif fixé par Lowe. Montholon fait servir le dîner de Napoléon

dans de la faïence ordinaire. Napoléon est honteux de lui-même: il ne

peut manger sans dégoût, et, pourtant, c'est dans de la vaisselle de

ce genre qu'il prenait tous ses repas lorsqu'il était petit. «Il faut

convenir, dit-il, que nous sommes de grands enfants.» En effet, il

montre une joie enfantine lorsque, le lendemain, Montholon avoue sa

désobéissance et lui rend les pièces d'argenterie auxquelles il tient

le plus, parfaitement intactes. La vente d'argenterie avait désarmé

Lowe. Il exprima le plus vif regret, dit Montholon. Évidemment, il

avait peur de la désapprobation qu'un pareil scandale pouvait attirer

sur lui. En tout cas, Napoléon resta maître du champ de bataille, et

on ne le tourmenta plus au sujet de l'argent. Bien entendu, toute

l'affaire était une comédie. Napoléon n'avait pas besoin de vendre une

seule cuiller. Il avait des fonds considérables à Paris, et même à

Sainte-Hélène. Pourtant, nous ne pouvons guère le blâmer. En cette

affaire, il luttait contre le gouvernement britannique, et il nous

serait difficile d'admettre que le gouvernement britannique eût raison

contre lui. Dans ce duel, les armes lui faisaient défaut; sa suprême

ressource, c'était, par un moyen quelconque, de frapper les

imaginations, d'émouvoir le monde. Il obtenait ce résultat quand il

brisait son argenterie à coups de marteau. Le fait ne pouvait manquer

d'être connu dans toute l'île; il n'était pas au pouvoir de Lowe de le

tenir secret. Bientôt, ce serait chose de notoriété publique en

Europe. Impuissant, paralysé comme il l'était, c'est lui qui avait

gagné la bataille, et nous ne saurions nous défendre d'un sentiment

d'admiration en comparant la pauvreté des moyens et l'importance du

résultat.

Un peu plus tard, il essaya le même effet sur une moins vaste échelle.

Le combustible vint à manquer à Longwood et Napoléon ordonna à

Noverraz, son valet, de briser son lit et de le brûler. L'incident

causa une émotion profonde parmi les _yamstocks_, (c'est le surnom

qu'on donnait aux habitants de l'île), et la tyrannie du gouverneur,

ajoute gravement Gourgaud, «en est à son dernier soupir».

Évidemment, les coups de théâtre n'étaient pas en dehors de ses

habitudes. Connue tous les grands hommes, il avait une vive

imagination, et cette imagination le rendait extrêmement sensible à

l'effet scénique. Lorsqu'il était sur le trône, il avait fait beaucoup

d'essais dans ce genre, presque toujours avec succès. Il aimait à

dater ses bulletins de victoire du palais d'un roi vaincu; il

s'abandonnait à une colère théâtrale devant un cercle d'ambassadeurs

épouvantés; il jouait, pendant des semaines entières, le rôle d'ami de

coeur avec un autre souverain. Il étudiait ses costumes avec autant de

soin que pourrait le faire un metteur en scène de notre temps. Il

faisait placer dans les rangs, à un point déterminé, des vétérans sur

lesquels on lui avait fourni des détails biographiques, et il les

ravissait en leur montrant qu'il était au fait de leurs services.

Metternich prétend que les nouvelles de victoires étaient préparées

avec la même habileté. On faisait adroitement circuler des rumeurs de

défaite; les ministres prenaient un air embarrassé et abattu; puis,

quand l'anxiété publique était à son comble, le canon tonnait tout à

coup pour annoncer un nouveau triomphe. Ces effets étaient

généralement heureux. La campagne de Russie nous en fournit deux

exemples qui sont plus douteux. L'un des deux prête tout au moins à la

critique; l'autre produisit un vrai sentiment de répulsion. Au milieu

des terribles angoisses de son séjour à Moscou, assiégé par l'incendie

et la famine, guetté par l'hiver et par la déroute, il dicta et envoya

en France un plan détaillé de réorganisation du Théâtre-Français. Il

s'agissait, on le comprend, de pénétrer son état-major de l'aisance et

de la liberté de son esprit, et, en même temps, de persuader à la

France que l'administration de l'Empire était conduite, de Moscou,

avec la même régularité et la même énergie qu'elle eût pu l'être à

Paris. Plus tard, lorsqu'il eut à confesser d'effroyables

catastrophes, il termina le lugubre récit du 29e bulletin par ces

mots: «La santé de l'Empereur n'a jamais été meilleure.» Il calculait

que cette phrase le montrerait comme le demi-dieu supérieur à

l'adversité, et maintiendrait la France dans l'idée qu'après tout la

santé de l'Empereur était la seule chose importante; que les armées

pouvaient passer et disparaître pourvu que lui fût vivant. Peut-être y

avait-il là comme une réminiscence de ce caractère sacré dont Louis

XIV s'était efforcé de revêtir sa personne. En tout cas, on y sentait

s'affirmer une individualité débordante, gigantesque. Nous avons, dans

nos propres annales, quelque chose d'analogue, quoique à un degré bien

différent et avec une toute autre conception. On dit que le texte du

fameux ordre du jour de Nelson, avant la bataille de Trafalgar:

«L'Angleterre compte que chacun fera son devoir,» avait d'abord été

rédigé ainsi: «Nelson compte que chacun fera son devoir.» La

personnalité qui se manifestait chez l'amiral, au moment de gagner sa

suprême victoire, avait paru sublime; le genre humain fut révolté

lorsque le général qui avait conduit un peuple au-devant du désastre

parut ne songer qu'à lui-même, au milieu de la catastrophe.--Hé bien,

peut-être le genre humain n'était-il pas tout à fait juste. La

personnalité s'était développée, chez Napoléon, avec une telle

puissance, qu'il n'était plus capable de s'en dépouiller, alors même

qu'il eût dû, pour obéir aux circonstances, la dissimuler. Et il ne

faut pas oublier qu'au témoignage de ceux qui prirent part à cette

campagne de Russie, tous n'avaient qu'une inquiétude, qu'une question

aux lèvres: «Comment va l'Empereur? La santé de l'Empereur est-elle

toujours bonne?»

Sur cette question de la dépense, O'Meara met dans la bouche de

Napoléon des réflexions que nous sommes disposé à croire authentiques,

parce qu'elles témoignent d'un bon sens éminent. «Vos ministres, par

leur maladroite et scandaleuse parcimonie, nuisent à leur propre

intention, qui est qu'on parle de moi le moins possible, que l'on

m'oublie. Leurs mauvais traitements, et la conduite de cet homme, sont

cause que toute l'Europe parle de moi. Il y a encore des millions

d'êtres humains qui s'intéressent à moi. Si vos ministres avaient été

sages, ils auraient donné carte blanche pour cette maison. C'était la

meilleure manière de se tirer d'un mauvais pas; cela faisait taire

toutes les plaintes et... cela n'aurait guère coûté que seize ou

dix-sept mille livres par an.»

Nous aurions peut-être pardonné au gouvernement la mesquinerie de sa

politique financière envers Napoléon si, en une mémorable

circonstance, elle ne s'était surpassée. Napoléon avait demandé

certains livres, principalement en vue d'écrire ses mémoires. Le

gouvernement fournit les volumes comme une faveur qui n'était pas,

sans doute, incompatible avec «l'absolue sécurité de sa personne».

Mais on lui adressa la facture, ou plutôt une demande de

remboursement. Napoléon donna l'ordre à Bertrand de ne point payer

sans qu'on fournît un compte détaillé. Lorsqu'il mourut, les livres

furent saisis sur l'ordre de Lowe et vendus à Londres pour quelques

centaines de livres, moins du quart de la somme qu'ils avaient coûté.

Le prix avait été primitivement quatorze cents livres, mais Napoléon

avait considérablement ajouté à leur valeur. Beaucoup de ces volumes,

dit Montholon, étaient couverts de notes de la main de Napoléon;

presque tous portaient la trace du travail auquel il s'était livré en

les lisant. Si l'on avait conservé au pays la propriété de ces

précieux volumes, nous aurions été tenté de fermer les yeux sur leur

origine et leur histoire. Mais la politique du gouvernement, qui ne

savait même pas être économe dans son avarice, ni sauver les _pence_

en gaspillant les guinées, perdit à la fois honneur et profit.

CHAPITRE VIII.

LA GARDE DU PRISONNIER.

Napoléon: La dernière phase · 第 8 / 22 段