Il est inutile, croyons-nous, de multiplier ces exemples, ou de nous

étendre davantage sur ce triste sujet des infirmités morales et des

défauts d'Hudson Lowe. La justice nous oblige à remarquer que Napoléon

fut vengé de son ennemi par la mauvaise fortune qui le poursuivit. Il

fut froidement approuvé par son gouvernement, mais, en dépit de toutes

ses sollicitations, obtint fort peu de chose. Sa récompense, en somme,

fut maigre et peu satisfaisante. George IV, à un lever, lui octroya

une vigoureuse poignée de main et on lui donna un régiment à

commander. Quatre ans après, il fut mis à la tête des troupes de

Ceylan. Ce fut tout. Trois ans plus tard, il retourna en Angleterre,

espérant une meilleure aubaine, et il s'arrêta en route à

Sainte-Hélène. Il trouva Longwood abandonné déjà aux plus vulgaires

usages. On ne pouvait y accéder qu'en traversant un parc à cochons. La

salle de billard était une grange. La chambre où Napoléon était mort

avait été convertie en étable. Toute trace du jardin où l'Empereur

avait travaillé de ses mains, et qui avait été l'occupation, la

consolation de ses derniers jours, avait disparu. C'était à présent un

champ de pommes de terre. Quels qu'aient pu être les sentiments de

Lowe en contemplant ce tableau de désolation et d'infamie, il n'était

pas destiné à trouver en Angleterre un spectacle beaucoup plus

encourageant. Il alla d'abord rendre visite à son ancien patron, lord

Bathurst, qui lui conseilla de retourner au plus vite à Ceylan. Il

alla ensuite chez le duc de Wellington et sollicita la promesse du

gouvernement de Ceylan, en cas de vacance. Le duc répondit qu'il ne

pouvait faire aucune promesse avant que la vacance se produisît. Il

ajouta, d'une façon passablement équivoque, qu'aucune raison politique

ne l'empêcherait d'employer sir Hudson Lowe là où il pourrait rendre

d'utiles services. Alors, Lowe demanda une pension, mais le duc

répondit--cette fois sans la moindre équivoque--que le Parlement ne la

voterait jamais et que M. Peel ne consentirait jamais à la proposer.

C'était là une assez pauvre manière de consoler un homme que

Wellington déclarait injustement traité. Quand il eut accompli son

temps de commandement à Ceylan, il ne reçut ni commandement ni

pension. Que valaient, au juste, ses services? Nous n'en savons rien,

mais il nous semble que ses chefs furent bien durs pour lui.

Avec la publication du livre d'O'Meara une occasion s'offrait à Lowe

de justifier sa conduite. Il prit la résolution de s'adresser à la

justice dans ce but. Il s'assura le concours de Copley et de Tindal,

qui lui conseillèrent de rechercher dans le livre les passages les

plus diffamatoires pour assigner l'auteur et réclamer une enquête

criminelle. C'était plus facile à dire qu'à faire, «étant donné l'art

particulier avec lequel l'ouvrage avait été écrit».... «La vérité et

le mensonge, disait Lowe, étaient si adroitement mêlés,» qu'il trouva

«extrêmement difficile d'opposer à aucun passage du livre une négation

absolue et formelle.» La difficulté fut telle, en effet, qu'il mit un

temps énorme à y songer. O'Meara avait publié son volume en juillet

1822. Ce ne fut pas avant la fin de 1823 que l'avocat de Lowe vint

demander au tribunal une enquête criminelle. Les juges décidèrent que

la demande était introduite trop tard. Le plaignant eut à payer les

frais et sa réputation ne fut pas vengée. Il n'essaya plus rien pour

se justifier. Mais, d'après l'expression de son biographe et

admirateur, «il fatigua le gouvernement de ses prières pour obtenir

justice, alors qu'il avait en mains tous les moyens nécessaires pour

défendre sa réputation». Ces «moyens» étaient perdus, apparemment,

dans une masse énorme de papiers, qui furent remis, d'abord à sir

Harris Nicolas et ensuite à M. Forsyth.

Mais quand parut enfin son apologie, la mauvaise chance de sir Hudson,

à ce qu'il semble, ne l'avait pas encore abandonné. Il y avait neuf

ans qu'il était mort quand Forsyth publia la _Captivité de Napoléon à

Sainte-Hélène_, qui devait venger cette mémoire tant insultée et si

négligée. L'ouvrage est en trois gros volumes; il représente le résumé

des innombrables paperasses de Lowe, condensées par cet honnête auteur

que Brougham, en souvenir d'un précédent livre, appelait «mon cher

Hortensius». Le résultat des efforts de Forsyth est, il faut en

convenir, un amas de documents impénétrable, une chose pleine d'ennui

à propos d'une époque qu'on aurait cru qu'il était impossible de

rendre ennuyeuse: un livre indigeste couronné par un index stérile.

Nous ne demandons pas mieux que d'attribuer les défauts du livre au

héros plutôt qu'au biographe. Ce n'est pas notre affaire; mais, en

tant que défense de Lowe, à quoi bon un plaidoyer qu'on ne peut lire?

M. Seaton, en creusant dans cette mine de Forsyth, en a tiré les

matériaux d'un livre où il y a plus de vie et qui peut servir à la

réfutation d'O'Meara.

Enfin, si mauvais qu'il soit, l'ouvrage de Forsyth aura rendu aux

chercheurs un double service. Il offre un arsenal de documents qui ont

trait à ces événements, et il fournit les moyens de contrôler et de

mettre dans tout leur jour la mauvaise foi et les mensonges d'O'Meara.

CHAPITRE VI.

LA QUESTION DU TITRE.

En discutant le caractère de Lowe, on ne peut manquer de soulever

d'autres questions: les griefs de Napoléon, considérés en eux-mêmes,

et le degré de responsabilité que ces griefs doivent faire peser sur

le gouverneur. Ces griefs peuvent être rangés en trois groupes: le

titre, le budget, la garde du prisonnier. La question du titre est, de

beaucoup, la plus importante des trois. Car ce ne fut pas seulement la

source d'où découla la moitié des ennuis de la captivité, mais elle

devint un obstacle insurmontable aux relations personnelles, un

empêchement absolu pour toute discussion amiable des autres griefs.

Nous avons donné le texte complet de la malencontreuse lettre par

laquelle Lowe invitait Napoléon à dîner. C'était, de toute façon, une

sottise, mais le gouverneur devait savoir qu'elle contenait une phrase

qui devait immanquablement empêcher Napoléon d'en tenir compte. Elle

le désignait sous le nom de général Bonaparte. Napoléon considérait

cette appellation comme une insulte. Lorsqu'il avait débarqué dans

l'île, Cockburn lui envoya une invitation à un bal, adressée au

«Général Bonaparte». En la recevant des mains de Bertrand, Napoléon

avait dit au grand-maréchal: «Il faut renvoyer cela au général

Bonaparte; la dernière fois que j'ai entendu parler de lui, ce fut à

la bataille des Pyramides et à celle de Mont-Thabor».

Mais, d'ordinaire, il ne traitait pas cette affaire aussi gaiement. Ce

n'était pas, disait-il, qu'il tînt particulièrement à son titre

d'empereur. Mais, dès qu'on avait l'air de le mettre en question, son

devoir était de le maintenir. Nous ne pouvons, en ce qui nous

concerne, concevoir sur quoi l'on se fondait pour lui disputer ce

titre. Il avait été reconnu comme empereur par toutes les puissances

de l'Europe, la Grande-Bretagne exceptée. La Grande-Bretagne elle-même

l'avait reconnu comme premier consul; elle s'était montrée prête à

signer la paix avec lui deux fois, à Paris et à Châtillon. Il avait

été sacré par le Pape en personne; il avait été solennellement

couronné deux fois, comme empereur et comme roi. Toutes les

consécrations que peuvent donner au titre impérial la tradition, la

religion, la diplomatie, il les avait reçues et il avait été le plus

puissant empereur qu'eût vu le monde depuis Charlemagne. En France,

les titres qu'il avait donnés, ses maréchaux, ses ducs, ses

chevaliers, tous étaient reconnus. C'était reconnaître implicitement

la souveraineté d'où ils étaient sortis. Les commissaires nommés pour

accompagner Napoléon à l'île d'Elbe, avaient l'ordre exprès de lui

donner le titre d'empereur avec tous les honneurs dus à ce rang.

Wellington avait l'habitude, lorsqu'il envoyait un message à Joseph,

simple créature temporaire de Napoléon, de le traiter en roi. Il

semble donc impossible de deviner pour quelle raison, à moins que ce

ne fût dans un esprit de mesquine taquinerie, nos ministres refusaient

de reconnaître l'entrée de Napoléon dans la famille des rois. Car

ainsi que le cardinal Consalvi le déclarait à Vienne, en 1814, «il ne

faudrait pas supposer que le pape soit allé à Paris pour consacrer et

couronner un homme de paille». Mais ce refus était la clef de leur

politique, ils s'y obstinaient énergiquement. C'est là un critérium

qui peut montrer la sagesse et la portée d'esprit de ce ministère.

Dans l'acte que le Parlement vota pour le «retenir en prison de

manière plus effective,» on a grand soin de le désigner sous le nom de

Napoléon Buonaparte, comme pour nier qu'il eût jamais été Français. Ce

serait navrant, si ce n'était grotesque.

Cockburn avait résolument inauguré, à son bord, cette solennelle

bouffonnerie. Peu après le débarquement, il répondit, dans les termes

que voici, à une lettre au cours de laquelle le comte Bertrand

mentionnait le nom de l'Empereur: «Monsieur, j'ai l'honneur de vous

accuser réception de votre lettre en date d'hier. Cette lettre

m'oblige à vous expliquer officiellement que je n'ai point

connaissance d'un empereur quelconque demeurant dans cette île, ni

d'une personne revêtue de cette dignité ayant, comme vous me le dites,

voyagé avec moi sur le _Northumberland_. Pour ce qui vous concerne,

ainsi que les autres officiers de distinction qui vous ont accompagné

ici...,» et il continue sur ce ton. Napoléon était un de ces

«officiers de distinction»! Cockburn envoie complaisamment cette

correspondance à Bathurst, avec une note où il est question du

général Buonaparte, car il suppose que «par le mot d'Empereur, M.

Bertrand entendait désigner cet individu». C'en est trop, même pour

Forsyth!

Lowe continua cette enfantine affectation avec une fidélité

scrupuleuse. Hobhouse envoya à Napoléon son livre sur les Cent-Jours,

avec cette dédicace sur la première page: _«Imperatori Napoleoni»_.

Quoique l'inscription, interprétée littéralement, signifiât simplement

«Au général Bonaparte», Lowe crut de son devoir de l'intercepter. A

cette occasion, il posa un principe. Il avait permis que des lettres,

adressées «à l'Empereur» lui fussent remises lorsqu'elles émanaient de

ses parents ou de ses anciens sujets, «mais ceci venait d'un Anglais»!

Un certain M. Elphinstone, reconnaissant pour les soins donnés à un

frère blessé à Waterloo, lui envoya de Chine un jeu d'échecs. Lowe fit

des difficultés pour les laisser passer, parce qu'on y voyait un N

couronné. Nous serions tenté de demander si le linge de Napoléon,

marqué, comme il l'était, du chiffre proscrit, fut admis à l'honneur

d'être blanchi à Sainte-Hélène.

Il serait facile de multiplier les exemples de la puérilité de Lowe à

cet égard. Nous n'en ajouterons qu'un seul. Trois semaines avant sa

mort, le prisonnier envoya, en signe de souvenir, aux officiers du 20e

régiment la _Vie de Marlborough_ par Coxe. Malheureusement, le titre

impérial était inscrit ou gravé sur la première page, et le présent

fut refusé sur l'ordre du gouverneur. Il est probable qu'à l'heure où

nous sommes le 20e régiment ne serait pas fâché de posséder la _Vie_

d'un des plus grands généraux anglais donnée par le plus grand des

généraux français[8].

[8] On est heureux d'apprendre que les officiers refusèrent de

s'incliner devant l'injonction de Lowe. Ils en appelèrent au

commandant en chef. Celui-ci répondit qu'«un tel cadeau, offert par

Napoléon à un régiment anglais, lui faisait grand plaisir», et il

fit rendre au régiment le volume timbré aux armes impériales.

(_History of the XXth Regiment_, p. 167.)--_Note communiquée par

l'auteur._

Il est humiliant d'avoir à ajouter que cette mesquine persécution dura

plus longtemps que Napoléon lui-même. Sur le cercueil de l'Empereur,

ses serviteurs voulaient inscrire ce simple nom, Napoléon, avec le

lieu et la date de sa naissance et de sa mort. Sir Hudson Lowe refusa

son consentement, à moins que l'on n'ajoutât le nom de Bonaparte. Mais

les serviteurs de l'Empereur ne purent accepter une désignation que

l'Empereur n'avait jamais voulu admettre. De sorte que le cercueil ne

porta point de nom. Cela semble incroyable, mais cela est.

Sur quoi se fondait le gouvernement anglais pour prendre une attitude

si peu digne et si peu généreuse? Scott nous donne les raisons de

cette conduite avec le ton douloureusement apologétique de son Caleb

Balderstone, lorsqu'il sert le souper d'Edgar Ravenswood[9]. Les

voici, paraît-il:

«Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, par pitié ou

par courtoisie, accordât à son prisonnier un titre qu'elle lui avait

refusé _en droit_, alors même qu'il était, _en fait_, le maître de

l'Empire français.» La phrase serait plus exacte si on lui donnait la

forme suivante (et, dans ce cas, elle se réfuterait toute seule): «Il

n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, alors qu'elle

n'avait rien à gagner en échange, donnât à son prisonnier un titre

qu'elle avait été parfaitement disposée à reconnaître, lorsqu'il y

avait quelque profit à tirer de cette concession.» En effet, elle

avait régulièrement accrédité les lords Yarmouth et Lauderdale pour

traiter avec lui en 1806. L'Empereur et son représentant sont

officiellement reconnus dans les protocoles du Congrès de Châtillon,

où Napoléon et le Prince Régent envoyèrent des plénipotentiaires, et

où, sans la défiance, ou le fatalisme, ou la folie de Napoléon, ils

eussent l'un et l'autre signé la paix. Il y a donc quelque chose qui

rappelle le cas de l'autruche dans l'acte de l'Angleterre, lorsqu'elle

dénia le titre d'empereur à Napoléon. Et, en présence des souvenirs de

1806 et de 1814, on trouve un peu violente, pour ne rien dire de plus,

l'affirmation de Scott lorsqu'il prétend que «jamais, à aucune

occasion, soit directement, soit indirectement, la Grande-Bretagne

n'avait reconnu le droit de son prisonnier à être considéré comme

prince souverain». Auprès de qui accrédite-t-on des plénipotentiaires,

si ce n'est auprès des souverains ou des républiques? Et qui a le

droit de les envoyer à un Congrès diplomatique, si ce n'est ces mêmes

autorités? Faut-il croire que, quand Yarmouth et Lauderdale se

rendirent à Paris munis de leurs pleins pouvoirs, ou quand Castlereagh

et Caulaincourt, à Châtillon, comparèrent leurs lettres de créance, le

gouvernement anglais n'a pas alors, indirectement, sinon directement,

reconnu Napoléon comme empereur? A qui donc Yarmouth et Lauderdale

avaient-ils affaire en 1806? Avec qui traitait Castlereagh en 1814? On

nous assure, et de bonne source, qu'au moment des négociations pour

la paix d'Amiens, les Anglais se déclarèrent prêts à reconnaître le

premier Consul comme roi de France. Napoléon fit la sourde oreille.

Pasquier, un critique impartial, fait remarquer qu'à Châtillon,

l'Angleterre, qui avait si longtemps et si obstinément refusé de

reconnaître Napoléon comme Empereur des Français, se montra, parmi les

puissances, la plus désireuse de traiter avec lui, comme avec un

souverain dont la légitimité eût été établie par des titres

irrécusables.

[9] Dans _La Fiancée de Lammermoor_.

Auprès de qui et en quelle qualité était accrédité sir Neil Campbell à

l'île d'Elbe? Par le protocole du 27 avril 1814, la Grande-Bretagne

avait reconnu l'île d'Elbe comme souveraineté indépendante. Qui donc

en était le souverain? Était-ce Bonaparte? Mais sir Neil signa

officiellement des documents qui le désignaient comme S. M. l'Empereur

Napoléon.

Il est vrai que l'Angleterre avait le droit de se rappeler avec un

juste orgueil que, lorsque tout le continent s'était incliné devant

lui, elle seule n'avait jamais plié le genou et qu'elle avait refusé

de le reconnaître comme empereur. C'était là un triomphe de sa

politique et un des plus amers désappointements de Napoléon. Mais

n'est-il pas également vrai que ce fait même lui donnait la plus

magnifique occasion de déployer une magnanimité qui ne lui eût rien

coûté et qui l'aurait élevée plus haut encore, en accordant, comme une

faveur, à un ennemi vaincu le titre d'honneur qu'elle n'avait jamais

reconnu comme un droit au triomphant dominateur de l'Occident?

«Le motif véritable, nous dit Scott, était bien autrement profond. Une

fois reconnu empereur, il s'ensuivait qu'il devait être traité comme

tel sous tous les rapports. Ainsi il eût été impossible de faire

exécuter les règlements qui étaient absolument nécessaires pour

assurer la garde du prisonnier.»

Pour que les ministres eussent jugé une telle raison «profonde», il

fallait qu'ils ne le fussent guère eux-mêmes. Car, à toute prétention

qu'eût pu mettre en avant Napoléon, il eût été facile d'opposer, s'il

en avait été besoin, des précédents tirés de son propre règne. Selon

nous, on aurait pu soutenir,--et la thèse eût été aussi exacte que

flatteuse pour Napoléon,--que les circonstances, comme le prisonnier,

étaient sans précédents dans l'histoire. Jamais, auparavant, la paix

et la sécurité de l'univers n'avaient réclamé comme première et

indispensable condition l'incarcération d'un seul individu. Mais, pour

un gouvernement épris des précédents, il eût suffi d'alléguer le cas

du roi d'Espagne, Ferdinand, interné à Valençay dans la plus sévère

des réclusions. Napoléon aurait pu répondre qu'il n'avait jamais

reconnu Ferdinand comme roi, et pourtant il l'était, en vertu de

l'abdication de son père, par l'acquiescement des Espagnols et par

droit héréditaire. La réponse de Napoléon n'aurait fait que préparer

des arguments à nos ministres. Ils eussent fait remarquer qu'eux non

plus ne l'avaient jamais reconnu.

Mais il y avait un précédent encore plus important. Il existe un

souverain dont les prétentions dominent les royaumes, les empires, qui

s'élève autant au-dessus des trônes et des princes de la terre que

ceux-ci, à leur tour, s'élèvent au-dessus de leurs propres sujets. Le

Pape revendique une autorité qui ne le cède qu'au gouvernement divin,

si, même, elle ne s'identifie avec lui. Il se prétend le vice-régent

et le représentant de Dieu sur la terre, celui qui donne et retire les

couronnes. Napoléon se glorifiait d'être un monarque revêtu de la

consécration religieuse. Or, cette consécration, il l'avait reçue du

Pape. Et, pourtant, ce personnage auguste, source et dispensateur de

la souveraineté, se vit, sans avoir été dépouillé de son caractère

sacré, mis en prison par Napoléon, non pas comme Napoléon le fut

lui-même, mais comme le sont les malfaiteurs dans les lieux ordinaires

de détention. On ne perdit point le temps, alors, à discuter la

question du respect dû à une tête couronnée, pas plus qu'on ne songea

un moment à nier la dignité pontificale. Le porteur du triple diadème

fut mis sous clef par Napoléon, parce que cela entrait dans sa

politique d'agir ainsi; absolument comme Napoléon fut mis en prison,

dans l'intérêt et pour la sûreté de la coalition européenne.

Nous pensons donc que Napoléon avait démontré d'une manière

convaincante qu'il ne considérait pas comme impossible d'emprisonner

un souverain ou de tenir un souverain en prison sans accepter ses

prétentions aux immunités attachées à ce titre. Il n'aurait donc eu,

sur ce point, à opposer à nos gouvernants aucun argument qu'ils

n'eussent pu aisément discuter.

«Mais, demande sir Walter Scott, si on le reconnaissait comme empereur

des Français, de quel pays, alors, Louis XVIII était-il le roi?» Ici,

nous retrouvons l'excellent serviteur des Ravenswood. C'est la queue

du gigot de mouton que Scott nous sert là, et il enchérit encore sur

son Caleb.

D'abord, Napoléon ne prit jamais le titre d'empereur de France et, à

Sainte-Hélène, ne demanda qu'à être appelé simplement «l'Empereur

Napoléon». Il ne pouvait entrer dans la pensée de personne que ce

titre causât le moindre préjudice au souverain effectif de la France,

car ce titre n'impliquait aucune désignation territoriale. Il eût pu

être concédé à l'empereur de l'île d'Elbe.

D'ailleurs, des ministres anglais ne pouvaient se retrancher derrière

un argument plus absurde. Car ils représentaient le seul gouvernement

qui se fût jamais rendu coupable de l'usurpation qu'ils faisaient

semblant de redouter. Pendant plus de quarante ans, leur souverain

actuel s'était intitulé roi de France, quoique, pendant les trois

quarts de ce temps, Louis XV et Louis XVI eussent, en fait, occupé le

trône de France. Pendant trente-trois années,--jusqu'en 1793,--il y

avait eu à la fois deux rois de France et, des deux, le roi de la

Grande-Bretagne était l'agresseur et le prétendant, sans l'ombre d'un

droit. Le roi d'Angleterre avait renoncé à son titre français sous le

Consulat, lorsque l'Union avec l'Irlande rendit nécessaire l'adoption

d'une nouvelle formule. Peut-être le désir de se concilier Napoléon y

entrait-il pour quelque chose. Mais l'objection spéciale présentée par

Scott n'en avait pas moins la plus mauvaise grâce du monde, venant des

ministres de George III ou de tout autre souverain anglais postérieur

à Édouard III. Pures questions de forme et d'étiquette, dira-t-on.

Mais toute cette discussion du titre ne roule pas sur autre chose.

On peut s'étonner que Scott, l'antiquaire, eût oublié ces détails. En

tout cas, il est heureux pour les ministres anglais qu'ils n'aient pas

employé cet argument avec Napoléon, qui se serait jeté comme un faucon

sur une prétention si facile à retourner contre eux. De plus, il leur

aurait rappelé qu'il avait conservé à Charles IV les titres et les

prérogatives de la royauté, bien qu'il eût placé son frère Joseph sur

le trône d'Espagne.

Scott, que nous citons textuellement parce que ses raisonnements sur

ce sujet sont particulièrement nets et faciles à suivre, refuse à

Napoléon le titre d'empereur, non seulement au point de vue de la

France, mais au point de vue de l'île d'Elbe. «En violant le traité de

Paris Napoléon renonçait implicitement à ses droits sur la

souveraineté de l'île d'Elbe; et les Alliés étaient si loin de

reconnaître sa reprise de possession de la souveraineté en France, que

le Congrès de Vienne le déclara hors la loi.» Nous ne connaissons

aucun acte par lequel Napoléon ait, formellement ou implicitement,

renoncé à l'«empire» de l'île d'Elbe. Lorsqu'il débarqua au golfe

Jouan, nous devons supposer qu'il était, au point de vue du droit

strict, l'empereur de l'île d'Elbe faisant la guerre au roi de France.

Mais, de toutes façons, c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine

d'être discuté.

Il est parfaitement vrai que le Congrès de Vienne a mis Napoléon hors

la loi. «En violant la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe,

Bonaparte a détruit le seul titre auquel fût attachée son existence...

Les puissances, en conséquence, déclarent que Napoléon Bonaparte

s'est placé en dehors de la société civile et politique, et qu'il

s'est livré à la vindicte publique comme ennemi et perturbateur du

repos universel.» C'est là un véritable anathème en abrégé.

L'excommunication papale du moyen âge ou la sentence du Sanhédrin qui

condamnait Spinoza, étaient plus prolixes, mais non plus effectives.

Malheureusement, la première violation du pacte qui l'établissait à

l'île d'Elbe ne vint pas de Napoléon, mais des Alliés.

La primordiale, l'indispensable nécessité pour Napoléon, soit à l'île

d'Elbe, soit partout ailleurs, c'était de subsister. A cet effet, les

signataires du traité avaient stipulé qu'il recevrait une pension

annuelle de deux millions de francs, inscrite au Grand-Livre de

France, que sa famille toucherait un revenu de deux millions et demi,

que son fils serait reconnu héritier des duchés de Parme, Plaisance et

Guastalla, et qu'il prendrait d'ores et déjà le titre de prince de ces

États. Aucune de ces stipulations, dont son abdication était le prix,

n'avait été observée lorsque l'Empereur quitta l'île d'Elbe. Ni lui ni

sa famille n'avaient touché un sou. Les empereurs de Russie et

d'Autriche, ainsi que lord Castlereagh, pressèrent Talleyrand

d'exécuter le traité. Ils insistèrent sur ce point, comme sur une

question d'honneur et de bonne foi. Talleyrand ne put que répondre

vaguement qu'il y avait du danger à fournir des fonds qui pourraient

être employés à subventionner des intrigues. A son maître, il se

contenta d'insinuer que les puissances paraissaient sérieuses dans

leurs remontrances, et qu'il y aurait peut-être moyen d'imaginer un

arrangement par lequel on amènerait l'Angleterre à fournir cet argent.

C'est, comme on le voit, une histoire d'ignominie et de promesses

violées, mais Napoléon n'y a trempé en rien. Lorsque vint l'échéance

et que le payement du subside fut réclamé en son nom, le gouvernement

français ne répondit même pas. Napoléon, à Sainte-Hélène, n'indiqua

pas moins de dix violations, importantes et incontestables, de la

convention, commises à son préjudice par les Alliés.

Napoléon: La dernière phase · 第 7 / 22 段