Le choix peut donc se justifier, croyons-nous. Ce n'en fut pas moins

un coup terrible pour Napoléon et pour ses compagnons. Ils s'étaient

figuré que le pis qui pût leur arriver serait d'être internés au

château de Dumbarton ou à la Tour de Londres. Un bon Français n'est

jamais heureux longtemps hors de France, et il semblait que

Sainte-Hélène fût le bout du monde. Napoléon lui-même dit d'abord

qu'il n'irait point vivant. Peu à peu, il reprit possession de

lui-même et se comporta avec sang-froid et dignité. Dès les premiers

moments, il eut beaucoup à souffrir. On lui défendit d'emmener Savary

et Lallemand, et sa séparation d'avec eux est décrite par un témoin

anglais, peu accessible à l'émotion, comme une scène navrante. Ils

furent embarqués, avec plusieurs autres personnes de sa suite, pour

Malte où ils furent internés. Quant à lui, on le remit à Cockburn, qui

semble s'être assimilé avec enthousiasme l'esprit de ses instructions.

Napoléon devait être connu, dorénavant, comme le général Bonaparte et

recevoir «les honneurs dus à un général anglais en disponibilité (_not

in employ_)». Il ne devait pas tarder à apprendre qu'un général

anglais en disponibilité n'a pas beaucoup d'égards à attendre. On lui

donna une cabine de douze pieds sur neuf. Lorsqu'il essaya de se

servir de la chambre voisine et d'en faire son cabinet de travail, on

lui fit aussitôt comprendre que cette pièce était commune à tous les

officiers. «Il reçut la communication avec soumission et bonne

humeur.» Lorsqu'il parut sur le pont, tête nue, les officiers anglais

restèrent couverts. Quelle nécessité d'être polis envers un officier

en demi-solde? Napoléon, qui n'avait jamais eu l'habitude de rester

plus de vingt minutes à table, était fatigué de la longueur des repas

anglais et, quand il avait pris son café, remontait sur le pont «de

façon assez peu civile», pense l'amiral, en exprimant le désir que les

autres demeurassent à table: «Je suppose, dit tout haut Cockburn, que

le général n'a pas lu lord Chesterfield.» Cette fine ironie n'est pas

perdue pour les Français qui composent la petite cour de Napoléon. Une

des dames, sans perdre un moment, riposte avec beaucoup d'à-propos et

de vigueur. Cette dame aurait pu faire observer que l'amiral avait, de

son côté, bien mal lu lord Chesterfield, car il n'est point de

pratique qui soit plus nettement condamnée par le célèbre moraliste

que celle de s'attarder à table pour boire. «Il est clair, remarque

l'amiral, qu'il a une propension à jouer, de temps à autre, au

souverain, mais je ne le permettrai pas.» Il continue à exécuter ce

programme disciplinaire et note, quelques jours plus tard: «Je n'ai

pas beaucoup vu le général Buonaparte aujourd'hui, car, comme il

paraissait encore disposé à essayer de prendre des airs d'importance,

qui ne conviennent pas (_inclined to try to assume again improper

consequence_), j'ai dû, avec intention, le tenir à distance encore

plus qu'à l'ordinaire.» Ne dirait-on pas un dompteur de lions? Nous

étions loin des temps du Prince Noir, alors qu'un autre souverain de

France était notre prisonnier!

Montchenu, lui-même, le commissaire français, dont les idées, en ce

qui touche le traitement à infliger à Napoléon, étaient des plus

rigoureuses, est d'avis que Cockburn se conduisit un peu cavalièrement

avec le prisonnier. Il répète les paroles de Napoléon: «Qu'on

m'enchaîne si l'on veut, mais que l'on me traite avec les égards qui

me sont dus.»

Cockburn, jugeant d'après sa haute conception britannique du parfait

gentilhomme, trouve que la nature de Napoléon «manque de raffinement»,

mais qu'il est aussi poli «que sa nature le lui permet». En sorte que,

le jour de la naissance de Napoléon, l'amiral a la condescendance de

boire à sa santé: «Il a paru sensible à cette politesse.» Plus tard,

l'amiral, avec un sentiment très délicat de la différence de leur

situation respective, fait cette déclaration: «Je suis toujours prêt à

faire la moitié du chemin, lorsqu'il semble se conduire avec la

modestie qui lui convient et se rendre compte de sa position

présente.» Enfin, Napoléon se conduit avec tant de sagesse qu'il

obtient le suffrage suivant de l'amiral: «Pendant tout le temps du

voyage, il a montré, à propos du vent et du temps qu'il faisait,

beaucoup moins d'impatience et fait bien moins de difficultés qu'aucun

autre membre de son escorte.» Il avait, pourtant, aussi bien qu'eux,

des raisons pour se plaindre. A bord, ils étaient entassés comme des

harengs dans un baril. Le _Northumberland_ avait été, disait-on,

arrêté au moment où il revenait des Indes, afin de conduire Napoléon.

Toute l'eau qu'on avait à bord était allée aux Indes, assurait-on;

elle était impure et jaunâtre, en même temps que peu abondante.

L'avenir s'offrait à eux sous les couleurs les plus sombres. Un peu

d'impatience eût été pardonnable, au moins de la part des deux dames

françaises. Mais il semble qu'elles se montrèrent résignées, assez, du

moins, pour ne pas mériter les critiques du sévère Cockburn.

L'amiral lui-même ne pouvait pas se sentir tout à fait à l'aise. Son

équipage était dans un état de révolte à peine déguisé. Les marins

refusèrent de lever l'ancre à Portsmouth, et il fallut, pour les y

forcer, faire monter à bord une force militaire imposante. Impossible

de donner une idée de leur langage et de leur attitude pendant le

voyage; ils n'hésitaient pas un instant à frapper les _midshipmen_. On

mit un factionnaire à la porte de l'Empereur pour empêcher les

communications entre le prisonnier et l'équipage. Napoléon,

prétend-on, dit à Cockburn qu'il était sûr que beaucoup d'entre eux

prendraient son parti. L'éducation de Napoléon à faire et son équipage

à dompter: on voit que sir George Cockburn avait une existence bien

remplie.

Napoléon débarqua à Sainte-Hélène trois mois exactement après s'être

rendu à Maitland. Mais il resta confié à l'amiral jusqu'à l'arrivée du

nouveau gouverneur, car le gouverneur actuel, M. Wilks, outre qu'il

était un employé de la Compagnie des Indes, n'était pas apparemment

jugé à la hauteur des nouvelles fonctions, toutes spéciales, attachées

à son poste, bien que Wellington soit d'avis que mieux eût valu le

garder. Cockburn resta donc en charge jusqu'au mois d'avril 1816; à

cette date, il fut remplacé par sir Hudson Lowe.

CHAPITRE V.

SIR HUDSON LOWE.

Il est peu de noms, dans l'histoire, aussi malheureux que celui de

Lowe. S'il n'avait été choisi pour ce poste difficile et dangereux de

gouverneur de Sainte-Hélène, à l'époque où Napoléon y fut relégué, il

aurait pu traverser la vie et en sortir, paisible et honoré, comme

tant d'autres officiers qui arrivèrent au même rang et eurent une

carrière analogue. Sa malchance voulut qu'il acceptât une position où

il était malaisé à quiconque et à lui impossible de réussir. C'était,

nous semble-t-il, un homme à l'esprit étroit, ignorant, irritable,

sans l'ombre de tact ou de sympathie. «Ses manières, dit Forsyth, son

apologiste, n'avaient rien qui prévînt en sa faveur, même au jugement

des amis les mieux disposés.» «Son oeil, en me regardant,» dit

Napoléon, la première fois qu'il le vit, «était celui d'une hyène

prise dans un piège.» Lady Granville, qui le vit deux ans après qu'il

avait quitté Sainte-Hélène, lui trouva la figure d'un démon. Nous

sommes obligé d'ajouter que Lowe n'était pas ce que nous appellerions

un gentleman dans la meilleure acception du mot. Mais des ministres

qui auraient voulu voir Napoléon pendu ou fusillé, ne devaient pas,

évidemment, chercher un homme d'un haut et généreux caractère pour

être le geôlier de ses dernières années, et, l'eussent-ils cherché,

ils n'auraient jamais trouvé un tel homme pour une pareille mission.

Lowe était, néanmoins, un choix particulièrement déplorable, et cela

pour une raison qui ne tenait pas à sa personne. Il avait commandé les

_Corsican Rangers_ (chasseurs corses), un régiment formé de sujets et

de compatriotes de Napoléon en armes contre la France, et, par

conséquent, au point de vue de ce souverain, un régiment de rebelles

et de déserteurs. Ce fait le rendit particulièrement désagréable à

l'Empereur, qui ne ménageait pas les dures allusions à ce sujet. Et ce

n'était pas non plus un point en sa faveur d'avoir été chassé de Capri

par le général Lamarque, qui n'avait, disait-on, que des forces

inférieures aux siennes. Mais, en aucun cas, bien que ses intentions,

croyons-nous, fussent bonnes, et quoiqu'il eût auprès de lui sa

charmante jeune femme dont le tact aurait pu le guider, Lowe n'aurait

réussi dans sa tâche.

En parlant ainsi, nous ne nous en rapportons pas uniquement à notre

impression personnelle. Le verdict de l'histoire est presque

uniformément hostile. En dehors de ses défenseurs officiels, nous ne

connaissons que deux écrivains qui parlent favorablement de lui. L'un

est Henry, un chirurgien militaire en garnison à Sainte-Hélène, qui

fut l'ami et l'hôte de Lowe, et qui, soit dit en passant, donne une

description admirable de la réception de son régiment par Napoléon.

Henry, tout le long de ses deux volumes, montre une pieuse et

universelle dévotion à tous les gouverneurs anglais, y compris Lowe

lui-même. Il parle de sir Hudson comme d'un homme calomnié, quoiqu'il

convienne que la première impression faite sur lui par la personne de

Lowe fut plutôt défavorable, et quoiqu'il fasse allusion aux saillies

de mauvais caractère, aux façons impolies et aux actes rigoureux qu'on

lui attribuait. Tout cela est contre-balancé, dans l'esprit de

l'auteur, par le talent que «déploya le gouverneur en démasquant les

complots compliqués qui se tramaient perpétuellement à Longwood, et la

fermeté avec laquelle il les déjouait par sa vigilance incessante,»

etc. La vigilance, personne ne songe à la nier, mais il n'est

nullement prouvé pour nous qu'il y ait jamais eu de complots à

Longwood, si ce n'est pour faire passer des lettres en contrebande. Le

témoignage n'a donc pas beaucoup d'importance; prenons-le, néanmoins,

pour ce qu'il vaut. L'autre autorité est l'auteur anonyme d'un roman

appelé _Edward Lascelles_. On y voit les préjugés de l'auteur vaincus

par l'hospitalité du gouverneur. Dans les deux cas, le charme

personnel de lady Lowe semble avoir produit son effet. Ce sont là de

faibles protections. De l'autre côté, nous avons Walter Scott, malgré

ses idées préconçues en faveur du torysme le plus exalté et du

gouvernement de lord Liverpool: «Il faudrait, dit Scott, un vigoureux

plaidoyer de la part de sir Hudson Lowe pour nous amener à croire

qu'il était l'homme rare, le haut caractère auquel, comme nous l'avons

déjà dit, une aussi importante mission aurait dû être confiée.»

L'apologiste attitré de Lowe lui-même, dont le zèle et le dévouement à

son client ne seront mis en doute par aucun de ceux qui ont survécu à

la lecture de son ouvrage, ne peut s'empêcher d'exprimer un blâme. En

une circonstance, il dit, en propres termes, que la façon d'agir de

Lowe était inopportune et maladroite, et, dans plusieurs occasions, sa

désapprobation n'est pas moins évidente. Alison, autre partisan

également fervent de la même doctrine politique, dit que Lowe «était

un choix malheureux. Ses manières étaient brusques, désobligeantes et

son genre de caractère n'était pas propre à adoucir les souffrances

imposées à l'Empereur durant sa captivité».--«Sir Hudson Lowe, dit le

duc de Wellington, était un choix détestable. Il manquait à la fois

d'éducation et de jugement. C'était un sot qui ne connaissait rien du

monde, et, comme tous les hommes qui ne connaissent pas le monde, il

était soupçonneux et jaloux.» Une telle opinion, dans la bouche de

Wellington, vaut la peine d'être retenue, car ce n'était pas un ennemi

généreux et il pensait que Napoléon n'avait pas lieu de se plaindre.

Du reste, il est certains témoins d'une grande valeur qui

connaissaient Lowe parfaitement et qui se trouvaient sur les lieux:

c'est leur appréciation qui doit, pour nous, faire autorité. Nous

voulons parler de l'amiral sir Pulteney Malcolm, commandant de la

station, et des commissaires étrangers. Malcolm était du même parti;

il servait les mêmes chefs et ne semble avoir trahi le gouverneur en

quoi que ce soit. Mais cela n'empêchait pas sir Hudson Lowe de se

quereller avec lui. Malcolm s'aperçut, comme nous l'avons dit plus

haut, que l'île était couverte des espions du gouverneur, que la

conduite de Lowe à son égard n'était pas celle d'un gentleman, qu'il

le soumettait, à propos de ses conversations avec Napoléon, à un

interrogatoire conçu dans un esprit de suspicion peu honorable. Ils

se séparèrent de la façon la moins amicale du monde.

Les commissaires étaient hostiles à Napoléon et désiraient vivre en

bons termes avec Lowe. Mais ce n'était pas possible. Le Français,

Montchenu, était le mieux disposé des trois. Voici, cependant, ce

qu'il écrit: «Je ne serais pas étonné d'apprendre bientôt que sa

petite tête a succombé sous le poids énorme de la défense d'un rocher

inaccessible, défendu par une armée de terre et de mer.... Ah! quel

homme! Je suis convaincu qu'avec toutes les recherches possibles on ne

retrouverait pas son pareil.»

L'Autrichien Sturmer dit qu'il aurait été impossible de faire un plus

détestable choix. Il eût été difficile de rencontrer en Angleterre un

homme plus gauche, plus extravagant et plus désagréable. «Je ne sais

par quelle fatalité sir Hudson Lowe finit toujours par se mettre mal

avec tout le monde. Accablé du poids de la responsabilité dont il est

chargé, il s'agite, se tourmente sans cesse, et éprouve le besoin de

tourmenter les autres.» Il écrit encore, à propos de Lowe: «Il se rend

odieux. Les Anglais le craignent et le fuient, les Français s'en

moquent, les commissaires s'en plaignent, et tout le monde s'accorde à

dire qu'il a l'esprit frappé.» Balmain, le commissaire russe, était un

des hôtes les mieux reçus chez sir Hudson Lowe et finit par épouser sa

belle-fille. Mais il ne cesse pas de s'égayer aux dépens de cet

infortuné fonctionnaire.

«Le gouverneur n'est pas un tyran, mais il est incommode et d'une

déraison à n'y pas tenir.» Il dit ailleurs: «Lowe ne peut s'entendre

avec personne et ne voit partout que traîtres et trahisons.» Lowe

n'aimait pas les commissaires parce qu'ils représentaient une autorité

différente de la sienne. Lorsqu'ils lui adressaient la parole, il ne

répondait pas. Il était, avec eux, impoli, grossier, au delà de toute

expression. Il est vrai que le fait, en lui-même, ne prouverait pas

qu'il fût incapable de remplir ses fonctions.

Une de ses fantaisies, en ce qui regarde les commissaires, est trop

extraordinaire pour n'être pas rapportée ici. Il s'obstinait à leur

parler anglais. Montchenu, qui ne savait pas un mot de cette langue,

se plaignit. Sur quoi Lowe, qui écrivait facilement en français,

offrit de correspondre dans la langue latine, «qui était la langue

diplomatique du seizième siècle».

«La garde de Napoléon, dit Scott,... demandait un homme d'une force

d'esprit extraordinaire, incapable de faire céder, fût-ce un instant,

son jugement devant ses sentiments, en état de découvrir et de réfuter

sur-le-champ les sophismes qu'on pourrait employer pour le détourner

de l'honnête et courageux accomplissement de son devoir. Mais, à ces

qualités si rares il aurait fallu joindre des qualités presque aussi

rares: un absolu sang-froid et une générosité d'âme qui, forte de son

honneur et de son intégrité, aurait pu envisager avec calme, avec

pitié, jour par jour, heure par heure, les effets produits sur un être

extraordinaire par tant de causes diverses, qui le torturaient,

l'affolaient, le tenaient dans un perpétuel état d'irritation.» Cette

définition, passablement prolixe et ampoulée, ne s'applique

certainement pas à Lowe. La vérité est qu'il était persécuté par une

sorte de monomanie de conspiration et d'évasion. Il était méticuleux

jusqu'à la folie. Son manque de tact est à peine croyable. Les pages

de sa volumineuse biographie pourront nous fournir des traits de

caractère suffisants pour prouver combien il était déplacé dans un

poste qui demandait du discernement et de la délicatesse.

Montholon offre à Montchenu quelques haricots à planter, des blancs et

des verts. A un esprit ordinaire, la chose semble banale et d'ordre

assez vulgaire. Mais l'esprit du gouverneur n'était pas un esprit

ordinaire. Il flaire un complot: il soupçonne, dans ces innocents

légumes, une allusion au drapeau blanc des Bourbons et à l'uniforme

vert habituellement porté par Napoléon. Il écrit gravement à Bathurst:

«Ces haricots blancs et verts ont-ils rapport au drapeau blanc des

Bourbons et à l'uniforme du général Bonaparte, ainsi qu'à la livrée

des domestiques de Longwood? Je ne puis me prononcer sur ce point;

mais le marquis de Montchenu aurait agi, ce me semble, de façon plus

convenable en n'acceptant ni les uns ni les autres, ou, tout au moins,

il eût dû se borner à demander seulement les blancs.» «Sir H. Lowe,

dit Forsyth, jugea que l'affaire avait quelque importance et en

entretint encore Lord Bathurst dans une autre lettre.» On voit que

Forsyth peut s'égayer tout doucement à l'occasion.

Prenons un autre exemple. Un jeune prêtre corse est envoyé à l'exilé.

Comme tous les autres, il s'ennuie affreusement, d'autant plus qu'il

ne peut, dit-on, ni lire ni écrire. Il veut se distraire en montant à

cheval et, tout naturellement, il cherche à faire son apprentissage de

cavalier hors de la vue des spectateurs. Mais il porte un habit qui

ressemble un peu à celui de Napoléon, quoiqu'il n'y ait aucun rapport

dans le reste du costume. Tout cela est rapporté au gouverneur dans

les plus grands détails, et c'est ce que Forsyth appelle «une

tentative pour jouer le personnage de Napoléon et tromper la

surveillance de l'officier de service. Ce n'est pas une coïncidence

insignifiante que, ce même jour, Bonaparte ne quitta pas un instant sa

maison». Nous ne savons pas au juste jusqu'à quel point Lowe prit cet

incident au sérieux. Autant qu'on peut le voir d'après le récit de

Forsyth, il en fut grandement ému. Le fait que les essais d'équitation

d'un jeune prêtre pussent être pris pour une tentative de représenter

Napoléon, à l'âge et de la corpulence que l'on sait, montre l'effet

que peut produire la peur, à l'état chronique, dans un esprit où le

soupçon s'est logé et est devenu une monomanie.

Les enfants de Bertrand vont déjeuner chez Montchenu. Le petit garçon,

apercevant un portrait de Louis XVIII, demande «qui est ce gros pouf».

On le lui dit et il crie: «C'est un grand coquin!» pendant que sa

soeur Hortense montre une aversion peu surprenante pour la cocarde

blanche, symbole du parti qui avait ruiné sa famille et condamné son

père à mort. Les propos innocents de ces petits enfants sont rapportés

religieusement par le consciencieux gouverneur pour l'édification du

ministre.

Balmain enregistre, dans le même ordre d'exagérations, un mot de Lowe

qui peint l'homme. «Le docteur O'Meara, dit le gouverneur, a commis

des fautes impardonnables. Il a répété aux gens de là-bas (à Longwood)

ce qui se passait dans la ville, dans le pays, à bord des navires. Il

allait à la chasse aux nouvelles pour eux, et leur faisait bassement

sa cour. Et puis, il a donné à un Anglais, au nom de Napoléon et en

secret, une tabatière. Quelle infamie! Et n'est-ce pas abominable, à

ce grandissime Empereur, de violer ainsi les règlements?» Ceci n'est

point de la charge, c'est parfaitement sérieux.

Il semble que Lowe finit par perdre à peu près la tête sous le

sentiment de sa responsabilité et la conscience qu'il était un objet

de moquerie, à la fois pour les Français et pour ses collègues, tandis

que son prisonnier ne cessait d'attirer la curiosité et l'admiration,

et demeurait, au fond, maître de la situation. Il rôdait misérablement

autour de Longwood, comme s'il n'osait s'en éloigner, quoique Napoléon

refusât de le recevoir. Ils n'eurent que six entrevues en tout, et

toutes durant les trois premiers mois de son entrée en fonctions.

Pendant les cinq dernières années de la vie de Napoléon, ils

n'échangèrent jamais une seule parole.

Sur cette question des rapports directs et personnels, Napoléon avait

raison. Lowe lui déplaisait à la fois comme homme et comme son

geôlier. D'où il résulte que, lorsqu'ils étaient en présence l'un de

l'autre, Napoléon perdait le sang-froid d'une façon déplorable: or,

c'était une humiliation à laquelle, le moment passé, il était très

sensible et que, pour cette raison, il désirait vivement s'épargner.

Quatre jours avant leur terrible conversation du 18 août 1816, qui

devait être la dernière, Napoléon déclare, avec un parfait bon sens et

un sentiment très droit, qu'il ne désire pas voir le gouverneur parce

que, quand il est avec lui, il dit des choses qui compromettent son

caractère et sa dignité. Le 18, Lowe vient à Longwood. Napoléon se

dérobe, mais Lowe insiste pour le voir, et le résultat justifie

pleinement les appréhensions de Napoléon et sa défiance de lui-même.

Dès que la crise est passée, Napoléon revient à ses premières

dispositions et regrette amèrement, pour les raisons qu'il avait

données précédemment, d'avoir reçu le gouverneur. Il décide qu'il ne

le verra plus et s'en tient, heureusement pour lui, à cette décision.

Pourtant, avec cette manie soupçonneuse, il est curieux de remarquer

que Lowe était impuissant à surveiller les gens de sa propre maison.

Balmain est convaincu--et il fournit des preuves à l'appui--que tout

ce qui se passait chez le gouverneur était connu presque immédiatement

à Longwood.

Nous avons dit que Lowe manquait de tact à un degré incroyable. Un de

ses premiers actes fut d'inviter Napoléon à dîner. Nous donnons le

texte de cette invitation, comme un admirable échantillon de ce manque

de bon sens et de convenance qui le caractérisait. «Si les

arrangements du général Bonaparte ne s'y opposent pas, sir Hudson et

lady Lowe le prient de vouloir bien venir dîner chez eux lundi, à six

heures, pour se rencontrer avec la Comtesse. Ils prient le comte

Bertrand de lui faire part de cette invitation et de leur transmettre

sa réponse.» Bertrand transmet cette invitation à l'Empereur, qui se

contente de dire: «C'est trop sot; point de réponse!» La «Comtesse»

était lady Loudon, femme de lord Moira, gouverneur général des Indes.

L'homme capable d'inviter celui qui, l'année précédente, occupait le

trône de France, à «rencontrer la Comtesse» à sa table, n'était pas

fait pour remplir avec succès des fonctions d'une exceptionnelle

difficulté. Sir Hudson regardait Napoléon comme un général anglais «en

disponibilité», et pensait lui faire une faveur en le priant de dîner

avec «la Comtesse». De plus, pour rendre ses avances encore plus

agréables, le gouverneur donnait à Napoléon un titre que celui-ci,--il

le savait à merveille,--estimait une insulte pour lui-même et pour la

France. Cependant, trois mois après, Lowe, toujours dans le même

esprit d'hospitalité et sans se rebuter de l'échec qu'il avait essuyé,

pria Bertrand d'inviter l'Empereur à une soirée qu'il donnait pour la

naissance du Prince Régent. Cette fois, Bertrand se refusa à

transmettre le message. Lady Lowe eut le bon sens de dire gaîment: «Il

ne veut pas venir chez moi; je trouve qu'il a parfaitement raison.»

Napoléon: La dernière phase · 第 6 / 22 段