Ce que ce livre révèle, c'est, nous le répétons, la patience, la

résignation de Napoléon dans ses longues souffrances. Les exemples de

l'indiscipline et de l'insolence de Gourgaud sont innombrables. Un

jour l'Empereur lui ordonne de faire une copie d'une lettre au sujet

de ses plaintes, que l'on devait envoyer sous la signature de

Montholon. «Je ne suis pas le copiste de M. de Montholon,» répond

Gourgaud. L'Empereur dit, avec raison, que c'est lui manquer de

respect et Gourgaud veut bien reconnaître qu'il en a été mal à l'aise

toute la nuit. Quand Las Cases quitte Sainte-Hélène, Napoléon lui

écrit une lettre que Gourgaud trouve trop amicale. Irrité des

critiques et de l'air mécontent de Gourgaud, Napoléon signe: «Votre

dévoué», Gourgaud éclate. L'Empereur l'invite à jouer aux échecs et

lui demande pourquoi il est si fâché. «Sire, j'ai un grand défaut,

c'est d'être trop attaché à Votre Majesté. Ce que j'ai dit ne m'est

pas dicté, comme on le suppose, par la jalousie.... Mais j'ai cru de

mon devoir de vous dire que cette lettre n'était pas digne de vous....

Eh! grand Dieu! mon pauvre père était un bien trop honnête homme; il

m'a élevé dans des principes par trop sévères d'honneur et de vertu.

Je vois bien que dans ce monde il ne faut jamais dire la vérité aux

souverains, et que les intrigants et les flatteurs sont ceux qui

réussissent le mieux. C'est Tartufe, Votre Majesté elle-même le

reconnaîtra.» Napoléon reprend, avec un mélange de lassitude et

d'émotion: «Eh! que voulez-vous? qu'il me trahisse? Eh! mon Dieu,

Berthier, Marmont, que j'avais comblés, comment se sont-ils

conduits?... Il faudrait que les hommes fussent bien scélérats pour

l'être autant que je le suppose.» La scène s'envenime et laisse

Gourgaud, pour longtemps, dans une si infernale disposition d'esprit

que l'Empereur, fatigué de ces perpétuelles explosions de mauvais

caractère, est forcé de s'enfermer dans sa chambre. En l'apprenant,

Gourgaud, pour détendre la situation, n'imagine rien de mieux que

d'envoyer un cartel à Montholon. Tout va de mal en pis jusqu'au moment

où Gourgaud adresse des remontrances à l'Empereur sur la double

pension accordée à Montholon. Napoléon fait remarquer que Montholon a

une femme et une famille, tandis que Gourgaud n'en a point. Gourgaud

continue à se plaindre. A la fin Napoléon perd patience et dit

nettement qu'il préfère Montholon à Gourgaud. Oh! alors, c'est une

tempête. Les larmes étouffent Gourgaud. «Il fallait que les maréchaux

qui m'ont distingué fussent insensés...», et ainsi de suite. «C'est,

répond l'Empereur, qu'ils vous ont vu brave et actif sur le champ de

bataille.» Ils ne vous ont pas vu,--sous-entend-il,--tel que vous êtes

en ce moment. Tout ce que le lecteur peut conclure du récit de

Gourgaud, c'est qu'il eût fallu que Montholon fût un bien désagréable

compagnon pour n'être pas préférable à un tel homme. Et les fatigantes

scènes continuent sans interruption: l'Empereur, patient et

affectueux, l'aide de camp maussade, irritable, et quelquefois

insolent.

Un jour, par exemple, il dit: «Oui, sire, pourvu que l'histoire ne

dise pas: «La Franco était déjà bien grande avant Napoléon, mais elle

fut morcelée après lui.» Cette apostrophe ne réussit pas à faire

perdre à son maître le sang-froid. Une autre fois, après une ennuyeuse

discussion, l'Empereur lui dit, avec bonhomie, d'aller se coucher et

de se calmer. A quoi Gourgaud répond que, s'il n'avait pas plus de

philosophie et de force d'âme que Napoléon, il ne passerait pas la

nuit. Quelques semaines après cette belle affirmation, il montre sa

philosophie et sa force d'âme en prévenant Bertrand que sa patience

est à bout et qu'il est absolument obligé de souffleter Montholon.

Un autre jour Napoléon a laissé échapper quelques paroles de

découragement: «Moi, quoique j'aie encore de longues années de vie, je

suis mort. Quelle position!»--«Oui, Sire, dit Gourgaud sur un ton de

franchise protectrice, elle est horrible. Il aurait mieux valu mourir

avant de venir ici, mais, y étant venu, il faut avoir le courage de

supporter la situation. Ce serait mourir si ignominieusement que de

mourir à Sainte-Hélène!» L'Empereur, en guise de réponse, fait

demander Bertrand, dont la société sera un peu moins cruelle. Un autre

jour encore l'Empereur se plaint: «Quel ennui! quelle croix!» Gourgaud

est prêt à lui offrir la compassion d'un être supérieur. «Cela me fait

de la peine, à moi, Gourgaud, de voir réduit à cela l'homme qui a

commandé à l'Europe.» Mais, en cette circonstance, il garde

l'expression de sa pitié pour son journal.

Tout cela nous semble presque incroyable avec les idées préconçues que

nous nous sommes faites de Napoléon, et, comme c'est à lui seul que

nous avons affaire, nous multiplions ces citations dans le but unique

de montrer les incessantes vexations, les perpétuels coups d'épingle

qu'il avait à endurer de la part de ses propres amis, et la patience,

la douceur inattendue avec lesquelles il supporta l'épreuve.

Ses compagnons, il faut l'avouer, n'étaient pas pour le soutenir et le

consoler. Bertrand était absorbé par sa femme; Montholon n'était ni

très capable de le comprendre ni très digne de sa confiance; Las

Cases, causeur habile et intelligent, ne servait qu'à attiser la

jalousie des autres; Gourgaud était à peu près intolérable. Napoléon

avait à tirer d'eux le meilleur parti possible, à les calmer, à les

remonter, à faire des visites à Mme Bertrand, des cadeaux à Mme de

Montholon, à trouver pour Gourgaud quelque travail d'histoire ou de

mathématiques qui lui occupât l'esprit. Sinon l'Empereur s'efforce

humblement de le remettre en meilleure humeur. Six semaines avant la

crise finale il vient près de son maussade serviteur et, comme

celui-ci l'admet, s'évertue à faire l'aimable. Il lui tire les

oreilles: on sait que c'est chez lui le signe le plus marqué de bonne

humeur et d'amitié: «Qu'avez-vous pour être si triste? De la gaieté,

_Gorgo_, _Gorgotto_, nous ferons bientôt un ouvrage ensemble, mon fils

Gorgo.» Gorgo, Gorgotto ne nous dit pas comment il reçut ces avances.

Le lendemain, cependant, revient la même adjuration presque piteuse:

_Gorgo_, _Gorgotto_, mon fils....

Quelquefois, il est vrai, Gourgaud note que l'Empereur semble froid ou

mal disposé. Mais on en aperçoit généralement la cause dans quelque

nouvelle grave qui l'absorbe, ou dans quelque incartade du chroniqueur

lui-même, ou dans une allusion qu'il a laissé tomber. D'ailleurs, ces

occasions sont rares, et nous les devinons simplement par l'impression

malveillante de Gourgaud, non par quelque preuve matérielle de la

colère impériale. Il y a, pendant les derniers jours, certain

malentendu qui ne vaut la peine d'être remarqué que parce qu'il montre

à quel point Gourgaud cherchait les malentendus. «Je mourrai, dit

Napoléon, et vous vous en irez.» Le général croit entendre: «Vous vous

en rirez.» Et il voit là une admirable occasion pour entrer dans une

vertueuse colère: «Quoique Votre Majesté me traite bien durement

d'habitude, ce qu'elle dit là, aujourd'hui, est par trop fort!» Alors,

il y a une explication, et le plumage hérissé se calme pour un

instant. Ainsi va cette existence de chien et chat. Tout ce que dit

Napoléon, tout ce qu'il fait, devient un grief. Après que Las Cases

est parti, il y a du Montholon derrière tout ce qui arrive; les

Montholon sont la source de tous les maux. Rien de plus fatigant, de

plus irritant, que ce réquisitoire éternel à contre-sens. Aussi le

lecteur accueille-t-il avec joie la catastrophe inévitable. Après

l'une de ces scènes où Gourgaud--nous le voyons d'après son récit--a

tous les torts de son côté, il prie Bertrand d'«organiser son départ».

Et, pourtant, il tarde. Avant de partir, il faut qu'il provoque en

duel Montholon, et, Mme de Montholon étant tout près d'accoucher, il

craint de l'agiter. Cependant, une semaine après la demande à

Bertrand, l'enfant vient au monde. Ce jour-là même, Gourgaud déclare à

Bertrand que le moment est venu de provoquer Montholon. Il y a neuf

ans qu'il est avec l'Empereur (ici suit l'inéluctable état de

services), et on le sacrifie aux Montholon. «Ah! maréchal, l'Empereur

a été un grand général, mais quel coeur dur!» Pourtant, il attend une

semaine. Puis, il a une audience de Napoléon, auquel il fait part de

ses intentions homicides, et, lui montrant sa tête: «Voilà mes cheveux

que je n'ai pas coupés depuis plusieurs mois; je ne les couperai

qu'après m'être vengé.» L'Empereur lui dit: «Si vous menacez

Montholon, vous êtes un brigand!» Il m'appelle assassin! «Voyons, si

vous vous battez il vous tuera.--Sire, j'ai toujours eu pour principe

qu'il vaut mieux mourir avec honneur que de vivre dans la honte!» Sa

Majesté me demande ce que je veux.... «Passer avant Montholon?... Me

voir deux fois par jour?» Aigri, je répète qu'un assassin, un

brigand, ne doit rien demander. Alors, l'Empereur fait des excuses:

«Je vous prie d'oublier mes expressions.» Je me sens faiblir et

consens à ne pas provoquer Montholon, si l'Empereur veut m'en donner

l'ordre par écrit. Mais, dans des phrases confuses, il explique qu'il

est décidé à quitter Sainte-Hélène. L'obscurité du récit est

imputable, probablement, à ce fait, déjà discuté plus haut, que le

départ de Gourgaud était dû à des causes d'ordre divers. Il était

impossible qu'il continuât à vivre à Sainte-Hélène sur le pied où il

s'était mis. Il s'était rendu désagréable à l'Empereur, et l'Empereur

était pour lui la cause de mille tourments. Et, pourtant, quoiqu'il

partît dans ces conditions et pour ces motifs, il allait servir

d'agent à l'Empereur en Europe. Nous devinons vaguement, à travers ces

lignes embarrassées, qu'on craint qu'il ne soit soupçonné d'être

envoyé en mission; qu'il doit donner pour raison de son départ l'état

de sa santé et produire, à cet effet, un certificat d'O'Meara.

Napoléon lui dit adieu. «C'est la dernière fois que nous nous voyons.»

Pourtant, ils doivent se rencontrer encore. Gourgaud, ne recevant pas

l'ordre écrit, provoque Montholon. Avec la comique inconscience qui le

caractérise, il envoie, avec le cartel, un fusil et six louis qu'il

avait empruntés à son ennemi. Montholon répond qu'il a donné sa parole

d'honneur à son maître de ne pas se battre dans les circonstances

actuelles. Alors, Gourgaud, de nouveau, se replie. A qui cet homme

extraordinaire va-t-il demander avis? A Lowe, et celui-ci répond que

les uns croiront que le général s'en va parce qu'il en a assez, les

autres parce qu'il a une mission. Sur quoi Gourgaud demande qu'on le

traite avec la dernière rigueur, et retourne à Longwood pour écrire

une lettre à Napoléon, où il lui demande la permission de partir pour

raison de mauvaise santé. L'Empereur accorde la permission sollicitée

et exprime, avec une gravité imperturbable, le regret de voir que la

maladie de foie endémique dans l'île (maladie qu'il était, pour des

raisons faciles à comprendre, décidé à s'attribuer à lui-même) eût

fait une nouvelle victime. Il reçoit Gourgaud encore une fois.

Celui-ci raconte, quoique d'une façon fort incomplète, on le sent, ce

qui se passa entre eux. L'Empereur lui ordonne de voir la princesse

Charlotte, sur la bienveillance de laquelle il comptait. Il est bon de

remarquer,--et ceci peut servir à faire juger des difficultés qu'on

rencontre lorsqu'on veut chercher la vérité à Sainte-Hélène,--qu'au

moment où Napoléon est censé prononcer ces paroles, il connaissait

depuis plusieurs jours la mort de la princesse. Il prophétise: «Je

vous vois incessamment commander l'artillerie contre les Anglais....

Dites bien en France que je déteste toujours ces coquins, ces

scélérats.» C'était sa façon de commenter les instructions dictées la

veille par lui, et où il disait: «J'ai toujours eu une haute estime de

la nation anglaise; malgré le martyre que ses ministres m'imposent,

mon estime reste au peuple anglais.» Au moment où son visiteur prend

congé, il lui donne une petite tape sur la joue. «Nous nous reverrons

dans un autre monde. Allons, adieu.» Gourgaud l'embrasse en pleurant,

et ainsi finissent les curieuses et pénibles relations de ces deux

hommes. Une autre source nous apprend que la veille de ces adieux,

l'Empereur dicta à Montholon une longue lettre où il essayait de

toucher l'Empereur de Russie, probablement pour servir à la mission de

Gourgaud. Nous reviendrons plus tard sur ce document. Napoléon donna

aussi à Gourgaud des instructions précises sur la conduite qu'il

devait tenir en arrivant en Europe. Le général devait emporter

certaines notes dans la semelle de ses souliers; il devait remettre

des cheveux de l'Empereur à Marie-Louise. Il n'y a rien de très

frappant ni de particulièrement confidentiel dans le document confié à

Gourgaud. Les véritables secrets furent dits, sans doute, de vive

voix.

Il y avait l'inévitable question d'argent: l'argent toujours offert et

toujours refusé, et toujours aussi le résultat final qui reste dans

l'ombre. Gourgaud va donc se rendre au milieu des Gentils; il réside

chez Jackson; il dîne avec Lowe et les commissaires, se plaint de

Napoléon, fait des révélations grotesques, en un mot, «charge» son

personnage. Nous apprenons par Montholon que, durant tout ce temps, il

est en communication secrète avec Longwood, où il fait connaître le

résultat de ses conversations avec Sturmer et Balmain. Après un mois

de cette existence, il s'embarque, avec les bénédictions de ses

nouveaux amis, avec des lettres de recommandation de Montchenu, avec

une bonne somme d'argent prêtée par Lowe, et avec les instructions

secrètes de Napoléon dans la semelle de ses souliers: fin

caractéristique de cet orageux exil.

CHAPITRE IV.

LA DÉPORTATION.

Si c'était possible, nous voudrions ignorer tout ce qui a été écrit

sur ce sujet: car c'est une lecture particulièrement pénible pour un

Anglais. Il ne peut s'empêcher de regretter que son gouvernement se

soit chargé de la garde de Napoléon, et, plus encore, que cette tâche

ait été remplie dans un esprit aussi méprisable et par d'aussi

malencontreux agents. Si Sainte-Hélène rappelle de cruels souvenirs

aux Français, bien plus cruels encore sont ceux que ce nom éveille

parmi nous.

Peut-être ne sommes-nous pas aujourd'hui en état de juger

impartialement la situation telle qu'elle se présentait en 1815 au

gouvernement britannique. Ce gouvernement était à la tête de la

coalition qui avait réussi, par deux fois, à renverser Napoléon. Il en

avait coûté à la Grande-Bretagne, si l'on en croit les chiffres donnés

par les dictionnaires de statistique, plus de huit cents millions de

livres[5] pour envoyer Napoléon à l'île d'Elbe. Son retour avait

encore coûté à l'Angleterre des millions, sans compter l'horrible

ébranlement donné au système nerveux de l'Europe. Le coût de ces

guerres en existences humaines ne pourra jamais être évalué au juste:

probablement le total monterait à plusieurs millions. Le premier et le

principal but des Alliés--c'était leur devoir envers les nations qui

avaient fait de si grands sacrifices!--était donc de mettre Napoléon

dans l'impossibilité absolue de s'échapper une seconde fois. Nous

pensons, quant à nous, que jamais, quoi qu'il pût arriver, Napoléon

n'aurait vaincu de nouveau l'Europe. Son énergie était à bout, et la

France, de son côté, était épuisée pour le temps qu'il lui restait à

vivre. Mais les Alliés n'en pouvaient rien savoir et, s'ils avaient

adopté cette manière de voir, ils eussent été répréhensibles.... En

tout cas, Napoléon, bien portant ou malade, actif ou non, eût été, si

on lui avait laissé la liberté, un dangereux point de ralliement pour

toutes les forces révolutionnaires de l'Europe.

[5] Vingt milliards de francs, qui en vaudraient le triple

aujourd'hui.--_Note du traducteur._

Nous pouvons donc considérer comme admis et comme démontré que

Napoléon ne pouvait plus garder sa liberté de mouvement et d'action.

Dure nécessité pour lui; mais n'avait-il pas été dur, lui aussi, pour

le monde? En un sens, c'était le plus magnifique hommage qu'on pût lui

rendre.

Napoléon se remit lui-même aux mains de la Grande-Bretagne, et les

Alliés exprimèrent le désir que la Grande-Bretagne fût responsable de

sa personne. Dans quel esprit notre gouvernement accepta-t-il cette

mission? «Nous voudrions, écrit lord Liverpool à lord Castlereagh,

secrétaire d'État aux Affaires étrangères, que le roi de France fît

fusiller ou pendre Bonaparte: _ce serait la meilleure façon de

terminer_ _l'affaire_.» Pour rendre son idée plus claire, voici

comment il l'expose à Eldon[6]: «De deux choses l'une: ou Napoléon

doit reprendre son caractère primitif de sujet français, ou il n'est

rien du tout et il a conduit ses expéditions à la manière d'un

_outlaw_, d'un proscrit, qui est en dehors de la société, en dehors

des lois, _hostis humani generis_.» Le dilemme qui se présentait,

apparemment, au choix de lord Liverpool était celui-ci: remettre

Napoléon à Louis XVIII, comme son sujet, afin qu'il fût traité par lui

en rebelle, ou le placer en dehors de l'humanité et agir avec lui

comme avec un animal malfaisant. Il écrit à Castlereagh, avec une

sorte de regret: «Si... le roi de France ne se sent pas assez fort

pour le traiter comme un rebelle, nous sommes prêts à nous charger de

la garde de sa personne...» et ainsi de suite. Walter Scott admet

qu'en 1816 il y avait beaucoup de gens en Angleterre qui étaient

d'avis que Napoléon aurait dû être remis à Louis XVIII pour être puni

comme un sujet révolté. Par bonheur, quoique nous n'ayons point à en

remercier nos ministres, la honte d'avoir livré Napoléon au roi de

France pour être fusillé comme Ney nous a été épargnée.

[6] Le lord chancelier.

Nous voyons donc qu'il n'y avait pas à espérer l'ombre de magnanimité

dans la conduite de notre gouvernement en cette circonstance. Seul, un

prince anglais, le duc de Sussex, d'accord avec Lord Holland, formula

une protestation publique contre les agissements du ministère.

Napoléon, qui avait songé d'abord à Thémistocle, puis à Annibal, avait

réclamé, peut-être avec moins de confiance qu'il ne voulait en avoir

l'air, l'hospitalité de la Grande-Bretagne. Il avait espéré que, sous

le nom du colonel Muiron, un ami des premiers jours qui avait été tué

à Arcole à son côté, en le couvrant de son corps et auquel il gardait

un tendre souvenir, on lui permettrait de mener en Angleterre la vie

de gentilhomme campagnard. Cette idée, nous le disons à regret, était

impraticable. L'Angleterre était trop près de la France. Le trône des

Bourbons, qui, par une raison inexpliquée, était devenu le pivot de

notre politique, ne pouvait être en sûreté tant que le public saurait

qu'à quelques vingt milles de la côte française, vivait certain

colonel entre deux âges qui s'était appelé Napoléon. Toutes les

précautions qui enferment Danaé dans son coffre n'auraient pas été

suffisantes pour empêcher la pitié ou la prière d'arriver à ce trop

puissant voisin. Napoléon avait été en Europe le génie du

bouleversement. Traditions, souvenirs, tout le passé aurait continué à

entourer le colonel Muiron, si tranquille, si casanier, si bon

bourgeois que cet officier eût été dans sa vie privée. Un jour, à

Sainte-Hélène, Napoléon laissa échapper la vérité devant son petit

cercle. Il venait de recevoir une lettre qui lui annonçait un

revirement dans l'opinion des Français. «Ah! s'écria-t-il, si nous

étions en Angleterre!» De plus, sa présence eût soulevé, sans qu'il le

voulût, toute espèce de questions de droit, qui eussent donné les plus

grands ennuis au gouvernement. En fait, l'amiral Keith fut poursuivi,

pendant une journée entière, à travers sa flotte, par un huissier qui

lui portait une assignation au nom de Napoléon.

Enfin,--et ce fut là le mobile déterminant de nos ministres,--il

serait devenu, parmi les Anglais eux-mêmes, un objet de sympathie,

nous dirons même d'admiration. Car la Grande-Bretagne avait beau être

victorieuse: elle n'était point satisfaite. Quand nous nous rappelons

l'histoire des six années qui s'écoulèrent entre Waterloo et la mort

de Napoléon, nous pouvons aisément comprendre que la présence, dans

les limites du Royaume-Uni, de ce glorieux fils de la Révolution eût

été loin d'être un soutien ou une force pour un gouvernement tory.

«Vous connaissez assez les sentiments des gens de ce pays-ci, écrit

Liverpool à Castlereagh, pour être persuadé qu'il deviendrait

immédiatement un objet de curiosité et, probablement, de compassion

d'ici à quelques mois.» Les innombrables visiteurs qui affluèrent à

Plymouth justifièrent le pronostic du premier ministre. La vérité est

que le monarque déchu était entouré d'une auréole extraordinaire.

Lui-même le savait parfaitement. Il dit à Sainte-Hélène avec confiance

que, s'il avait vécu en Angleterre, il aurait gagné le coeur des

Anglais. Il fascina Maitland, qui le conduisit en Angleterre, comme il

avait fasciné Ussher qui l'avait conduit à l'île d'Elbe. Après que

Napoléon eut quitté le _Bellérophon_, Maitland fit faire une enquête

sur les sentiments de l'équipage, et voici le résultat de cette

enquête: «On peut dire de cet homme-là tout le mal qu'on voudra, mais

si le peuple anglais le connaissait comme nous le connaissons, il ne

toucherait pas à un cheveu de sa tête.» L'équipage du _Northumberland_

était à peu près dans les mêmes dispositions. «C'est un rude homme; il

ne mérite pas son sort.» Les marins du vaisseau qui amena Montchenu

pensaient de même. Quand il avait quitté l'_Undaunted_, qui le mena à

l'île d'Elbe, le maître d'équipage, au nom de ses camarades, lui avait

souhaité «longue vie, prospérité dans l'île et meilleure chance une

autre fois». Après deux courtes entrevues, l'amiral Hotham et son

capitaine de pavillon, Senhouse, sentirent leurs préjugés s'évanouir.

«L'amiral et moi, écrit Senhouse, nous avons découvert l'un et l'autre

que notre vieille animosité avait fondu comme le courage d'Acres dans

_les Rivaux_[7].» Restait un péril plus grand encore: «Le diable

emporte cet homme! disait lord Keith, s'il avait obtenu une entrevue

avec Son Altesse Royale le prince Régent, ils auraient été les

meilleurs amis du monde au bout d'une demi-heure!» On finit par

informer Napoléon du danger qu'on voyait à le laisser en Angleterre.

Un voyageur lui avait dit que le gouvernement anglais ne pouvait y

souffrir sa présence, dans la crainte que les émeutiers le missent à

leur tête. Un autre lui avait assuré avoir entendu dire à lord

Liverpool et à lord Castlereagh que leur grande raison pour l'envoyer

à Sainte-Hélène était la peur qu'il n'intriguât avec l'opposition. Il

est inutile de nous étendre sur ce point. Napoléon, en Angleterre

aurait été dangereux à la fois pour le gouvernement français et pour

le gouvernement britannique.

[7] _The Rivals_, comédie de Sheridan, inspirée par ses amours avec

Miss Linley.--_Note du traducteur._

Sur le continent il n'aurait pu vivre que dans une forteresse. En

certains pays, il eût été un volcan, dans d'autres il aurait été

infailliblement exposé aux outrages et, peut-être, à l'assassinat. Aux

États-Unis, il eût été hors du contrôle des puissances qui avaient un

si grand intérêt à paralyser ses mouvements, et dans les pays où un

Burr avait rêvé de fonder un Empire, un Napoléon eût été, tout au

moins, un foyer de troubles. Il a très franchement avoué que, s'il

avait vécu là-bas, il ne se serait pas contenté, comme son frère

Joseph, de bâtir et de planter, mais qu'il se serait efforcé de créer

un État. Montholon nous assure que la couronne du Mexique fut

effectivement offerte à Napoléon à Sainte-Hélène, mais nous prenons

cette assertion pour ce qu'elle vaut. Dans de telles conjonctures, il

n'y avait rien de surprenant à ce que Sainte-Hélène fût choisie comme

la résidence qui convenait le mieux pour Napoléon. Dès 1814-1815, le

Congrès de Vienne avait pensé à Sainte-Hélène comme à une prison

possible pour le souverain de l'île d'Elbe. C'était, disait-on, un

paradis sous les tropiques. L'île était lointaine; elle possédait,

assurait lord Liverpool, une belle résidence où pourrait vivre

Napoléon, et, en effet, il aurait pu y vivre si lord Liverpool n'avait

donné des instructions portant défense formelle de lui donner cette

résidence. Le duc de Wellington, lui aussi, déclarait le climat

charmant, mais il n'avait pas à s'y rendre et il considérait le sort

de Napoléon avec un robuste optimisme où l'altruisme n'entrait que

pour une faible part. Il n'y avait à Sainte-Hélène qu'un seul

mouillage, et fort étroit; les vaisseaux qui s'approchaient de l'île

étaient aperçus et signalés à une distance incroyable. Les autorités

avaient, de plus, le droit de ne pas recevoir les navires neutres.

Napoléon: La dernière phase · 第 5 / 22 段