Scott assure que, «au moment de quitter l'île, Gourgaud se montra très

communicatif avec sir Hudson Lowe et avec le commissaire autrichien,

Sturmer, à propos des espérances secrètes et des plans dont on

s'occupait à Longwood. Lorsqu'il arriva en Angleterre, au printemps de

1818, il n'observa pas plus de réserve avec le gouvernement anglais.

Il le mit au courant des différents projets d'évasion qui avaient été

soumis à Napoléon; il en exposa les avantages et les difficultés, avec

les raisons pour lesquelles Napoléon aimait mieux rester dans l'île

que risquer l'aventure.» Scott appuie ces assertions sur des

documents contenus dans les archives de l'État (_State Paper Office_)

et sur un rapport de Sturmer qui,--toujours par un effet de cette

insincérité caractéristique de tout ce qui tient à Sainte-Hélène,--ne

figure pas dans la collection française des rapports de Sturmer, mais

qu'on trouvera, dépouillé de sa date, dans les obscures profondeurs de

l'appendice de Forsyth. Nous n'avons ni la prétention ni l'envie de

prononcer un jugement en cette affaire; mais nous n'admettons pas que

Gourgaud, un général français honorable et distingué, qui était depuis

de longues années attaché à la personne de Napoléon, allât, pour le

plaisir de commettre une trahison, révéler à Lowe, à Bathurst ou à

Sturmer, les secrets que son maître lui avait confiés. Nous sommes

disposé à croire que, soit pour gagner la confiance de ces messieurs,

soit pour s'amuser lui-même à leurs dépens, ou,--hypothèse bien plus

vraisemblable,--pour détourner leurs soupçons de quelque autre chose,

il les mystifiait tous et, peut-être, suivant le mot de Montholon,

chargeait un peu son rôle. Lorsque nous lisons dans le rapport de

Balmain: «La façon dont il accuse son maître sort de toute

convenance,» ou quand Balmain nous dit qu'il voulait tuer Napoléon sur

le champ de bataille de Waterloo et qu'il ne comprend pas pourquoi il

ne l'a pas fait, il nous semble entendre Montholon qui l'avertit:

«Vous allez trop loin, vous exagérez votre personnage!» Il a, dit le

rapport officiel russe, «un ton de franchise suspect». Par exemple,

nous refusons de croire qu'il eût été question de faire évader

Napoléon dans un panier de linge sale ou dans un tonneau de bière ou

dans une caisse de sucre ou sous la livrée d'un domestique portant un

plat. Et, pourtant, telles furent, à ce qu'on nous apprend, les

«révélations» de Gourgaud. Nous croyons, à travers la distance de

quatre-vingts années, le voir cligner de l'oeil et sourire. De même

pour les dix mille livres qu'on avait fait passer à Napoléon en

doublons d'Espagne. Le paquet eût été volumineux et pesant; puis, on

eût vite trouvé la provenance d'une telle quantité d'argent monnayé.

Nous savons exactement quel fut l'argent laissé par Napoléon lorsqu'il

mourut, et il n'y avait point de doublons. C'est Gourgaud qui a frappé

cette monnaie-là pour l'usage particulier d'Hudson Lowe.

Il est très possible que l'irritable officier ait, à Sainte-Hélène,

laissé échapper des paroles irréfléchies, comme dit Balmain, sous

l'influence de sa folle jalousie, et que, d'après le mot de Montholon,

il ait un peu chargé son rôle. Mais nous sommes convaincu que ni là,

ni plus tard à Londres, il ne révéla rien qui eût la moindre

importance. En réalité, il reçut presque aussitôt l'ordre de quitter

l'Angleterre, en raison de l'énergie et du zèle qu'il mettait à servir

la cause de son maître.

Il faut cependant reconnaître que, certain jour, à Sainte-Hélène, il

tint un langage au moins équivoque. Nous donnons le fait tel qu'il le

rapporte. Son interlocuteur est Montchenu, le vieux royaliste qui

remplit les fonctions de commissaire français. «Vous parlez à un

chevalier de Saint-Louis, lui dit Gourgaud. Quelque attachement que

j'eusse eu encore (1814) pour l'Empereur, rien ne m'aurait fait

manquer à mon devoir envers le Roi et à ma reconnaissance envers le

duc de Berry. La preuve en est que Lallemand, qui était mon ami, me

crut trop attaché à ce dernier prince pour me mettre dans la

confidence de sa conspiration. Après le départ du Roi, sa maison

licenciée, je me suis rallié au chef des Français, car le pays était

menacé d'une invasion. Je serais toujours demeuré fidèle au Roi, s'il

fût resté avec l'armée, mais j'ai cru qu'il nous abandonnait. Le 3

avril, j'ai été nommé premier officier d'ordonnance de l'Empereur et

c'est pour cela que je suis ici.» Des hommes qui emploient un tel

langage ne peuvent pas se plaindre s'ils sont mal compris et si on les

accuse de jouer un rôle double.

Gourgaud, il ne faut pas l'oublier, était estimé de tous ceux qui le

connaissaient et qui n'avaient pas à vivre avec lui. Mais le trait qui

gâtait tout son caractère était cette jalousie qui faisait de lui un

compagnon impossible. Elle empoisonna son existence à Sainte-Hélène.

Longtemps après qu'il eut quitté Sainte-Hélène, le succès de

l'_Histoire de la campagne de Russie_ par Ségur l'exaspéra et le

poussa à publier une vaine et haineuse critique du livre. Le gros

volume de Gourgaud est loin d'avoir atteint à la réputation durable de

l'ouvrage qu'il est censé juger. Ceux que sa jalousie n'a point

touchés l'estimaient fort. Lowe, par exemple, l'a toujours considéré

et représenté comme un brave et loyal soldat qui suivait son Empereur

dans l'adversité, sans jamais prendre part aux taquineries et aux

plaintes. Jackson lui rend le même témoignage. «C'est, dit Sturmer, un

officier brave et distingué, mais ce n'est pas un courtisan;» et ces

mots le résument exactement. C'était si peu un courtisan que les

façons d'agir des courtisans l'irritaient. Quand Las Cases s'écrie, en

écoutant un récit militaire de Napoléon: «C'est plus beau que

l'Iliade!» Gourgaud laisse échapper, de manière à être entendu, une

exclamation ironique qui vaut le «_Fudge!_» de Burchell dans le

_Vicaire de Wakefield_. Il est vrai que le récit dicté à Las Cases

avait reçu de lui sa forme littéraire. Aussi Gourgaud fait-il cette

remarque railleuse: «Quant à moi, je vois bien qui est Achille, mais

je ne conçois pas Las Cases en Homère.» Il est si réfractaire à ce

genre d'effusion que Napoléon renonce à lui montrer ses compositions

et les réserve au jugement, infiniment moins redoutable, de Las Cases.

Il avait vu le côté brillant d'une cour aux Tuileries, à une époque où

il avait d'autres sujets de réflexion que la faveur, plus ou moins

prononcée, de tel ou tel courtisan. Maintenant il en voit le côté

déplaisant et son unique occupation d'esprit est de comparer la

bienveillance qu'on montre aux autres avec la froideur qu'on lui

témoigne à lui-même. Il devient de plus en plus grognon et, par suite,

sa compagnie est de moins en moins agréable. Voici un exemple.

Napoléon demande quelle heure il est. «Dix heures, Sire.»--«Ah! comme

les nuits sont longues!»--«Et les journées, Sire!» A la fin, Napoléon

lui dit franchement: «De quel droit trouvez-vous mauvais que je ne

voie que Montholon, que je dîne avec lui? Vous êtes triste et ne savez

que vous plaindre. Que m'importe que vous soyez triste! Quand je vous

vois, ne le paraissez pas.»

Et, quoique nous ne puissions blâmer Gourgaud d'être mélancolique,

nous croyons que Napoléon avait raison. Dans une société formée de

quatre hommes, dont l'un méritait, à tout le moins, les soins et les

égards dus à un convalescent qui relève d'une chute terrible, il

aurait dû y avoir un effort soutenu, dans l'intérêt de tous, pour

combattre le découragement. Gourgaud ne fit aucun effort de ce genre.

Il était l'incarnation de la susceptibilité atrabilaire, et il ne

pouvait comprendre pourquoi on n'était pas enchanté de sa maussade

société. Un chevalier de la Triste Figure était une aggravation

insupportable au vide affreux, à la désespérance de Sainte-Hélène.

Plus d'une fois, au milieu d'une conversation, les larmes de Gourgaud

déconcertèrent l'Empereur. «Je pleure» est une phrase qui revient

fréquemment dans le _Journal_.

Gourgaud ne s'en tint pas à la mélancolie passive: il passa à la

tracasserie agissante. A la moindre occasion, il détaillait ses

services et ses droits, en guise de préface,--ou de conclusion,--à un

exposé sans fin de ses griefs et de ses doléances. Bertrand eut

beaucoup à souffrir de ces sortes de confidences; il les endura avec

une patience exemplaire. La façon dont Gourgaud comprenait une

«conversation» avec Bertrand est caractérisée dans ces lignes

extraites du _Journal_: «Il parle de ses ennuis, moi des miens.» Mais

le grand-maréchal finit par dire à Gourgaud que, même dans ces

conditions de réciprocité, il ne pouvait se laisser tourmenter par les

lamentations de son jeune collègue. Un des grands exploits de Gourgaud

consistait en ce qu'il avait sauvé la vie de Napoléon à la bataille de

Brienne. On croyait,--du moins c'est Warden qui le prétend,--que

Gourgaud avait fait graver sur son épée un récit de l'aventure.

Jusque-là tout allait bien, mais Napoléon entendait trop souvent

parler de cet incident; en sorte que la scène suivante se produisit.

GOURGAUD: «Je n'ai point fait écrire sur mon sabre que je vous avais

sauvé la vie, et cependant, j'ai tué un houzard qui se précipitait sur

Votre Majesté.» NAPOLÉON: «Je ne m'en souviens pas.» GOURGAUD: «Les

bras m'en tombent!» Là-dessus, le pauvre Gourgaud fulmine. L'Empereur

met fin à cette explosion de mauvaise humeur en disant que Gourgaud

est un brave jeune homme, mais qu'il est étonnant qu'avec tant de bon

sens il soit aussi enfant. Oui, Gourgaud avait du bon sens. En ce qui

touche les disputes avec sir Hudson Lowe, son bon sens est admirable

de clairvoyance. A propos d'une lettre de plainte, il déclare

hardiment que «moins on écrira au sujet du boire et du manger, mieux

on fera: car ces mesquineries frisent le ridicule». Un autre jour,

parlant de l'Empereur, il dit: «Il travaille à répondre à lord

Bathurst, mais on ne peut rien rétorquer de noble sur la question de

mangeaille.» Il proteste contre le gaspillage des domestiques à

Longwood et fait cette observation, pleine de justesse et de vraie

dignité: «Dans notre position prendre le moins possible est ce qu'il y

a de mieux.»

Sur la situation générale il s'exprime avec sagesse et avec un

sentiment très sûr de l'attitude qui eût convenu à Napoléon: «Je

trouve que le seul système que l'Empereur puisse suivre est non pas

d'injurier Hudson Lowe mais de ne pas se lier avec lui. Il ne serait

pas digne à Sa Majesté d'être à tu et à toi avec ce personnage. La

position de l'Empereur est si affreuse que le seul moyen de soutenir

sa dignité est de paraître résigné et de ne pas faire un pas pour

obtenir tel ou tel changement dans les restrictions; il nous faut tout

supporter avec résignation. L'Empereur eût-il toute l'île à lui, ce ne

serait rien, comparé à ce qu'il a perdu.» Plût au ciel que Napoléon

eût suivi ce conseil!

La petite cour de Longwood n'était pas, et ne pouvait former, pour

bien des raisons, une heureuse famille, mais elle aurait pu être un

peu plus heureuse qu'elle n'était. Elle ne pouvait être heureuse,

d'abord,--cela va sans dire,--à cause du prodigieux changement de

fortune. Mais, en second lieu, comment cette petite troupe de

Parisiens aurait-elle conservé sa bonne humeur, échouée ainsi, comme

une compagnie de mouettes mutilées, sur ce rocher des mers tropicales?

On avait choisi Sainte-Hélène parce que c'était très loin, et c'est

précisément pour cela qu'un tel séjour devait blesser toutes les

habitudes, révolter tous les instincts, choquer tous les goûts de ces

mondains. Point d'espace, pas de société, pas d'amusement. Rien qu'une

pauvre boutique; encore le gouverneur avait-il défendu qu'on leur y

donnât rien à crédit. Tout pesé, ils supportèrent une destinée qui eût

semblé pénible à quiconque, et qui, pour eux, était vraiment atroce,

avec force d'âme et philosophie.

Ils eussent moins souffert sans les jalousies qui hantent une cour.

Dans cette petite cour, où il n'y avait ni fortune ni places à

distribuer, il n'y avait qu'une seule distinction possible, une seule

consolation à espérer: la faveur de l'Empereur. Seule, elle créait

des rangs et donnait de la considération. De là des rivalités, des

colères, des larmes. Bertrand s'en était vite aperçu. «Sa Majesté,

disait-il en avril 1816, est victime d'intrigants. Longwood est un

séjour affreux par toutes ces tracasseries.» Bertrand, d'ordinaire, se

console par l'idée qu'au fond l'Empereur est juste, que les intrigants

peuvent bien prendre le dessus pour un moment, mais qu'il finit

toujours par revenir à une saine appréciation. Les rivalités

commencèrent le soir même de l'arrivée à Sainte-Hélène. Dans l'étroite

demeure de Napoléon, il n'y avait place que pour un seul compagnon, et

il choisit Las Cases, simple connaissance de la onzième heure, si l'on

peut dire. Aussitôt Las Cases devint l'ennemi du genre humain...

représenté par ses collègues de Longwood. Ils le détestèrent jusqu'au

jour où il fut déporté; ce jour-là, ils lui sautèrent au cou et lui

pardonnèrent.

Alors, ce fut la rivalité de Gourgaud et de Montholon jusqu'au moment

où, à son tour, Gourgaud s'éloigna. Puis, quand deux sur les quatre

eurent disparu, il y eut une sorte de paix entre les deux survivants;

mais nous devinons que la préférence accordée à Montholon n'est pas

sans causer quelque chagrin à Bertrand.

Un autre sujet de discussions, c'était l'argent. Ils spéculaient sur

les prétendus trésors de l'Empereur comme des héritiers qui flairent

des richesses cachées dans la chambre mortuaire d'un avare. Il a donné

tant à celui-ci; ce n'est pas vrai. Il donne double pension à

celui-là; non, le fait est faux. Comment cet autre paye-t-il pour son

luxe et pour les toilettes de madame? Ils se torturent, eux et les

autres, avec des problèmes de ce genre. L'Empereur, avec toute la

malignité d'un oncle à succession, encourage ces conjectures: «Je n'ai

personne, dit-il, à qui je puisse léguer mon argent, si ce n'est mes

compagnons». Cette question d'argent a beaucoup à voir dans les

jalousies furieuses de Gourgaud. Il le prend de haut, déclare qu'il

n'acceptera rien de l'Empereur, mais il descend de son piédestal et

accepte les bienfaits de Napoléon. Tout le long d'un volume se

déroule, dans toutes ses vicissitudes, l'histoire de la pension de Mme

Gourgaud mère. Gourgaud ne sollicitera pas de pension pour elle; il en

sollicite une; il ne l'acceptera pas; il l'acceptera; et ainsi de

suite. Si bien qu'à la fin le lecteur demeure perplexe, ne sachant si

la mère de Gourgaud, au milieu de ces susceptibilités et de ces

délicatesses, toujours réveillées et toujours surmontées, a jamais

touché quelque chose. En tout cas, elle devint,--elle et sa

pension,--un cauchemar pour Napoléon, irrité de cet excès de

sollicitude chez son serviteur pour la mère qu'il avait laissée

derrière lui en Europe. Gourgaud, il est vrai, faisait prendre l'air à

son amour filial un peu plus souvent qu'il n'aurait fallu, et c'est ce

qui agaçait l'Empereur. D'abord Napoléon supposait, et non sans raison

peut-être, que le retour périodique du nom de Mme Gourgaud avec une

allusion à sa situation gênée était un appel indirect à sa générosité;

or il était disposé à être généreux à condition qu'on ne l'en pressât

point: c'est pourquoi il finit par donner, mais avec mauvaise humeur

et mauvaise grâce.

En second lieu, cet excellent fils causa quelque ennui par la

description couleur de rose qu'il donnait à ses parents, pour les

réconforter, de Sainte-Hélène et de tout ce qui s'y passait. Ces pieux

mensonges étaient lus par Lowe, ou par Bathurst, quelquefois par l'un

et l'autre, et les remplissaient de joie, car ils donnaient le plus

positif des démentis aux doléances de Napoléon. De là la curieuse

affection de Bathurst et de Lowe pour Gourgaud. Ce fait, on le

conçoit, devait singulièrement déplaire à Napoléon. En troisième lieu,

l'Empereur ne pouvait souffrir que quelqu'un qui lui était dévoué le

fût, en même temps, à quelqu'un d'autre. Il lui fallait un attachement

exclusif, absorbant. La femme de Bertrand et la mère de Gourgaud le

choquaient. «Vous êtes fou de tant aimer votre mère, disait l'Empereur

à Gourgaud. Quel âge a-t-elle?--Soixante-sept ans, Sire.--Parbleu,

vous ne la reverrez plus: elle mourra avant que vous ne retourniez en

France.» Gourgaud pleure.

Mais la brutalité de Napoléon n'était que l'expression passagère de

son mécontentement à la pensée d'un dévouement qui, pensait-il, devait

être tout à lui. Napoléon ne s'en cachait point; il l'avoua à

Montholon: «Il y a toujours une affection dominante; or, je veux être,

pour qui j'aime et honore de ma confiance, cette affection dominante;

je ne veux pas de partage.» En d'autres occasions, il était encore

plus franc: «Les princes, dit-il, n'aiment que les gens qui leur sont

utiles, et seulement pendant qu'ils le sont.» Il dit encore à

Gourgaud: «Après tout, je n'ai d'affection que pour ceux qui peuvent

m'être utiles et aussi longtemps qu'ils peuvent m'être utiles.» Ses

serviteurs connaissaient bien l'existence de ce principe chez

Napoléon. Bertrand, dans un moment d'irritation, confie à Gourgaud une

étonnante découverte qu'il a faite: depuis quelque temps il s'est

aperçu que l'Empereur est un égoïste. «Il n'aime que ceux dont il

attend quelque service.» Un autre jour, il va plus loin: «L'Empereur

est ce qu'il est, mon cher Gourgaud; nous ne pouvons changer son

caractère.... C'est ce caractère-là qui est cause qu'il n'a pas

d'amis, qu'il s'est fait tant d'ennemis et, qu'enfin, nous sommes à

Sainte-Hélène. C'est aussi pour cela que ni Drouot ni ceux qui étaient

à l'île d'Elbe, ni d'autres que nous (Mme Bertrand et lui) n'ont voulu

le suivre ici.» Bertrand avait raison de dire que Napoléon n'avait pas

d'amis, car les amis de sa jeunesse étaient morts et aux jours de sa

puissance il s'était refusé cette consolation et cette force. «Je me

suis fait des courtisans, disait-il, je n'ai jamais eu la prétention

de me faire des amis.» La conception qu'il se faisait de son pouvoir,

de son impérial isolement, était incompatible avec l'idée d'une amitié

ordinaire. Et maintenant, par un triste et inévitable retour, à

l'heure où il voulait des amis, il ne trouvait plus que des

courtisans. Péniblement, laborieusement, il s'efforçait de retrouver

cet art qu'il avait oublié, de gagner des amis. Il était juste et

conforme à la nature des choses qu'il ne réussît qu'à moitié.

Ce n'est pas un trait sympathique dans le caractère de Napoléon que

cette âpreté avec laquelle il exigeait le renoncement à toute

affection humaine, à tout intérêt humain. Il n'y a qu'un Messie qui

puisse en demander autant. Napoléon, lui aussi, entendait que ses

serviteurs «quittassent tout pour le suivre». Mais il faut pardonner

beaucoup à un égoïsme résultat inévitable d'une adulation qui lui

avait montré si longtemps le monde à ses genoux.

Quoique Gourgaud eût beaucoup à souffrir,--surtout des tortures qu'il

s'infligeait à lui-même,--nous sentons, par son récit même, que la

balance est en sa faveur, et de beaucoup, et qu'il fit souffrir bien

davantage ses compagnons, Napoléon plus que tous les autres, si cette

expression peut s'appliquer à lui.

Car, nous l'avons dit, la réelle valeur du livre de Gourgaud n'est pas

dans le portrait, si intéressant qu'il soit, qu'il a tracé de

lui-même. Ce qui est profondément intéressant, c'est l'aspect nouveau

qu'il nous découvre du caractère de Napoléon. C'est aussi le fidèle

compte rendu des paroles de Napoléon dans leur nudité robuste. Si nous

nous attardons si longtemps avec Gourgaud, ce n'est pas à cause de

Gourgaud, c'est à cause de Napoléon. Napoléon est le corps et Gourgaud

est l'ombre. Nous nous figurons avoir une idée très exacte du

caractère moral de Napoléon: personnel, dominateur, violent, etc.

Mais, dans ce livre, un nouveau Napoléon nous apparaît: un Napoléon

inconnu, contraire à nos idées préconçues, un Napoléon que nous

n'avions encore pu soupçonner que chez Rapp et chez quelques autres.

Rapp, le plus indépendant, le moins courtisan de tous les généraux de

Napoléon, et qui, en sa qualité d'aide de camp, était sans cesse à ses

côtés, parle ainsi de son maître: «Beaucoup de gens dépeignent

Napoléon comme un homme violent, dur et emporté; c'est qu'ils ne l'ont

jamais approché. Sans doute, absorbé comme il l'était par les

affaires, contrarié dans ses vues, entravé dans ses projets, il avait

ses impatiences et ses inégalités. Cependant, il était si bon et si

généreux qu'il se fût bientôt calmé; mais, loin de l'apaiser, les

confidents de ses ennuis ne faisaient qu'exciter sa colère.»

L'austère et honnête Drouot maintint toujours, lorsqu'il était à l'île

d'Elbe, que les colères de Napoléon étaient des colères à fleur de

peau: «Je l'ai toujours trouvé, dit son secrétaire particulier, bon,

patient, indulgent.» On pourrait, à ces témoignages, en ajouter

d'autres d'origine moins sûre. Mais Gourgaud était, certainement, un

des confidents dont parle Rapp. Il se représente lui-même, sans en

avoir conscience, comme revêche, boudeur et susceptible au dernier

degré, tandis que nous voyons Napoléon patient, doux, d'humeur égale,

s'efforçant de calmer son atrabilaire et irritable aide de camp avec

les manières tendres d'une mère qui cherche à apaiser un enfant

volontaire. Une fois, même, il appelle Gourgaud un enfant. Gourgaud,

là-dessus, prend feu. «Moi, un enfant! J'ai bientôt trente-quatre ans!

J'ai dix-huit ans de service, treize campagnes, trois blessures! Et il

m'est bien dur, après tout ce que j'ai fait uniquement par

attachement, d'être traité ainsi! M'appeler enfant, c'est me dire que

je suis une bête.» Il épanche sur l'Empereur ce flot, ce torrent de

paroles furieuses.

Le Napoléon de nos anciennes idées aurait ordonné à un subordonné qui

lui parlait sur ce ton de quitter la chambre avant qu'il eût fini une

phrase. Que fait le Napoléon vrai? Laissons parler Gourgaud lui-même.

«Enfin je suis très en colère. L'Empereur cherche à me calmer; je me

tais. Nous passons au salon. Sa Majesté veut jouer aux échecs, mais

elle pose les pièces de travers. Elle me parle avec douceur: «Je sais

bien que vous avez commandé des batteries, des troupes, mais vous êtes

encore bien jeune.» Je ne réponds que par un silence triste.» Qu'on

l'accuse d'être jeune, c'est un affront trop cruel pour que Gourgaud

puisse l'endurer. Voilà bien notre Gourgaud tel que nous commençons à

le connaître. Mais est-ce là le Napoléon qu'on nous avait enseigné? Il

ne menace, il n'anéantit pas son écuyer en révolte, mais il s'efforce

d'adoucir, de calmer, de persuader.

Il n'y avait personne à Sainte-Hélène qui eût plus à souffrir, dont la

patience fût mise à plus rude épreuve que l'Empereur, personne que sa

vie antérieure eût plus mal préparé à ce genre de contrariétés. Et

pourtant, nous fermons le volume de Gourgaud sous l'impression que peu

d'hommes auraient supporté avec autant de mansuétude un serviteur

aussi irritant. Quelquefois il est touché au vif, si bien qu'il ne

peut s'empêcher de faire ressortir l'inégalité de leurs fardeaux.

Gourgaud parle de ses «chagrins». L'Empereur se tourne vers lui avec

un accent d'émouvante sincérité: «Vous avez des chagrins, vous! Et

moi! que de chagrins j'ai eus! que de choses j'ai à me reprocher! Vous

n'avez rien à regretter.» Puis: «Croyez-vous que, lorsque je m'éveille

la nuit, je n'aie pas de mauvais moments, quand je me rappelle ce que

j'étais et où je suis à présent?»

Un autre jour Napoléon propose un remède, ou, du moins, un palliatif

aux humeurs noires de Gourgaud, et il est probable que jamais

traitement plus bizarre n'a été prescrit pour une maladie morale ou

intellectuelle. Que le général se mette à traduire en français

l'_Annual Register_: «Vous devriez traduire l'_Annual Register_; cela

vous donnerait une immense réputation.» A quoi l'infortuné Gourgaud

répond: «Sire, ce journal a du bon, mais....» Et c'est ainsi qu'il

esquive cette glorieuse tâche. C'est là, à notre avis, un des rares

incidents comiques de la vie à Sainte-Hélène. Quelquefois l'Empereur

bâtit des châteaux en Espagne pour remonter le moral de son lugubre

compagnon. En Angleterre, «où nous serons avant un an», Napoléon

trouvera dans le monde de la Cité une femme pour Gourgaud, avec une

fortune d'environ trente mille livres. Il ira voir les heureux époux

et s'amusera à chasser le renard. Napoléon pense souvent à cette

question d'un bon mariage pour Gourgaud: tantôt c'est un mariage

anglais, tantôt un mariage français, tantôt un mariage corse; mais

toujours avec une belle dot.

Napoléon: La dernière phase · 第 4 / 22 段