Pour cette simple raison qu'Antommarchi n'en dit pas un mot dans son

livre. Cet ouvrage, au contraire, ne nous parle que du dévouement

absolu du médecin et de l'affectueuse gratitude du malade. Ainsi, le

jour où Napoléon refusa à deux reprises de le voir, il rapporte que le

malade accepta à contre-coeur un de ses remèdes en lui disant: «Je

veux que vous jugiez, par ma résignation, de la reconnaissance que je

vous porte.» Napoléon, continue le docteur, ajouta des instructions

confidentielles au sujet de ses funérailles. Elles devaient avoir lieu

à Ajaccio, si Paris était impossible, et, à défaut d'Ajaccio, à

Sainte-Hélène, près des sources. Le 26 mars, alors que Napoléon ne

veut pas entendre parler de lui, il se représente persuadant à

l'Empereur de voir le docteur Arnott. Montholon dit que ce fut le 31

mars que Napoléon consentit pour la première fois à ce qu'on fît venir

Arnott, et il ajoute: «Quant à Antommarchi, il persiste à ne pas même

permettre qu'on prononce son nom.» Chaque jour Antommarchi rapporte

de menus détails, de longues et affectueuses conversations entre son

malade et lui. Pas un mot sur la défense d'entrer chez Napoléon, sur

le congé méprisant qu'il avait reçu, ou sur ses propres démarches pour

quitter Sainte-Hélène. Pourtant, dans les deux volumes qu'il a

consacrés à son séjour de dix-huit mois à Longwood, il eût été facile

de trouver une place pour y consigner ces incidents. Il est

inadmissible que Montholon se soit rendu coupable d'un mensonge

gratuit en ce qui le touche. Montholon est bien disposé envers

Antommarchi; ses assertions sont d'ailleurs corroborées à la fois par

les documents écrits et par le témoignage de Lowe. Non, nous devons

prendre le récit d'Antommarchi pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour

très peu de chose. Quant à nous, nous n'acceptons qu'avec la plus

grande réserve celles de ses affirmations qui ne sont pas confirmées

par d'autres témoignages. Par exemple, comment pourrions-nous croire

que, pendant cette période de méfiance et d'aversion, Napoléon lui ait

tenu le discours que voici: «Quand je serai mort, chacun de vous aura

la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez, les uns

vos parents, les autres vos amis, et moi, je retrouverai mes braves

aux Champs-Élysées. Oui, continua-t-il, en haussant la voix, Kléber,

Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Murat, Masséna, Berthier, tous

viendront à ma rencontre: ils me parleront de ce que nous avons fait

ensemble. Je leur conterai les derniers événements de ma vie. En me

voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous

causerons de nos guerres avec les Scipions, les Annibal, les César,

les Frédéric, etc.» Ces hâbleries, dont le délire seul aurait pu

rendre Napoléon capable, sont censées avoir été débitées devant deux

auditeurs, Antommarchi et Montholon: Antommarchi, qui était alors en

disgrâce, Montholon, qui recueillait alors les moindres mots de son

maître, et qui ne dit rien de ces paroles extraordinaires. Nous

pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper: voilà ce que Napoléon

n'a jamais dit et voilà ce qu'Antommarchi jugeait que Napoléon aurait

dû dire!

Il est un service rendu par Antommarchi, un service qui, à lui seul,

efface presque les mensonges de son livre: il a pris un moulage de la

figure de Napoléon après sa mort. L'original de ce moulage est

aujourd'hui en Angleterre; il nous rend la beauté première, l'exquise

beauté de ce visage, après que la maladie avait fait son oeuvre,

substituant la patience à la passion, et après que la suprême et

sereine touche de la mort avait restitué aux traits la finesse et la

régularité des jeunes années. Tous ceux qui ont vu le cadavre ont été

frappés de cette transformation. «Comme il est beau!» s'écriaient les

Anglais qui le virent alors. Mais Antommarchi a eu des combats à

soutenir même pour l'authenticité de son moulage. Les phrénologistes

sont tombés sur lui et l'ont mis en pièces. Ils ont déclaré que le

crâne n'avait pas les bosses voulues, le développement osseux requis

pour faire un crâne de héros. D'autres ont prétendu que c'était plutôt

la face du Premier Consul que celle de l'Empereur, et c'est vrai.

D'autres encore ont fait remarquer qu'Antommarchi n'avait pas produit

le moulage avant la fin de 1830. Nous nous contenterons de conclure

d'un mot: nous croyons que ce plâtre ne ment pas. Si, par hasard, il

se trouvait être aussi peu authentique que le livre, nous serions

forcé de donner raison aux phrénologistes.

Le volume de Warden se compose de lettres adressées à la personne qui,

plus tard, devint sa femme, et remaniées par «un homme de lettres». En

beaucoup de passages, il garde les marques, trop visibles, de l'homme

de lettres, qui met dans la bouche de Warden un déplorable galimatias.

Mais, de toutes façons, le livre a peu de valeur et la raison de cela

est simple: Napoléon ne savait pas l'anglais, Warden ne savait pas le

français, et c'est Las Cases qui leur servait d'interprète. Nous ne

pouvons nous empêcher de nous demander qui a bien pu traduire à

Napoléon deux observations de Warden qui sont pleines de tact.

L'Empereur avait demandé laquelle était le plus populaire en

Angleterre, de la marine ou de l'armée. Warden répond dans le style le

plus magnifique, et finit par ces mots: «Un champ de bataille comme

celui de Waterloo peut à peine trouver un écho digne de lui dans les

coeurs anglais.» A quoi Napoléon ne réplique rien. Un autre jour,

Warden s'adresse ainsi à l'Empereur: «Le peuple anglais paraît curieux

de savoir quelle est votre opinion sur la carrière militaire du duc de

Wellington. Il est persuadé que vous seriez juste, et peut-être

espère-t-il que votre justice prendrait la forme d'un éloge dont le

duc de Wellington pourrait se sentir fier.» Cette fois encore,

Napoléon se tait. Mais nous penchons à croire que la pénible tâche de

traduire ces phrases n'a jamais été imposée à aucun interprète. Elles

sont évidemment le produit de l'imagination fertile de l'homme de

lettres, qui, pourtant, ne s'est pas senti de force à inventer les

réponses.

Si quelqu'un, après cela, était tenté d'ajouter foi aux récits de

Warden, nous lui conseillerions de lire certaine lettre de sir Thomas

Reade, chef d'état-major de Lowe à Sainte-Hélène. Dans cette lettre,

il exprime l'opinion que les trois quarts du volume de Warden sont des

mensonges. Reade ajoute,--et nous croyons qu'il a raison,--que, sur

certains points particuliers, comme la mort du capitaine Wright et

l'exécution du duc d'Enghien, Las Cases avait reçu l'ordre de donner

des explications à Warden afin que ces explications fussent répandues

en Europe.

La réponse de Napoléon à Warden fut publiée dans un petit livre

intitulé _Lettres du Cap_. Les lettres sont adressées à une lady C.

C'était, sans aucun doute, lady Clavering, une Française qui avait

épousé un baronet anglais et qui était une admiratrice enthousiaste de

Napoléon, en même temps qu'une amie très intime de Las Cases. Les

lettres lui étaient adressées et elles étaient datées du Cap pour

faire croire au monde que Las Cases, alors au Cap, en était l'auteur.

Ce qui fait l'importance du livre, c'est que les éditeurs officiels de

la _Correspondance_ de Napoléon le regardent comme émanant de lui, et

l'impriment parmi ses oeuvres. Une telle présomption est considérable

et elle est corroborée par le fait qu'on possède encore une première

épreuve du livre portant de nombreuses corrections de la main même de

l'Empereur. Même en mettant de côté ces preuves, il est parfaitement

démontré par le témoignage concordant de Montholon et de Gourgaud que

l'Empereur a lui-même dicté ces lettres. Qui les a traduites en

anglais? On ne sait. Si la traduction fut faite à Sainte-Hélène, c'est

probablement Mme Bertrand qui fit le travail, car il ne semble pas

qu'O'Meara ait été dans la confidence. «Sa Majesté m'assure, écrit

Gourgaud, qu'elle n'a pas fait de réponse à cet ouvrage. C'est Las

Cases, qui, du Cap, veut, dit-on, répondre.» Gourgaud répond hardiment

à l'Empereur qu'il a vu, plus de dix lettres dictées par lui au

grand-maréchal pour être imprimées. Il y en a même une qui est encore

sur la table en ce moment. L'Empereur, alors, cesse de nier qu'il soit

l'auteur des lettres et Gourgaud est mis dans le secret de leur

composition. Elles lui sont remises pour qu'il les corrige et les

annote. Le 16 août 1817, il donne lecture à Napoléon de ses

observations: plusieurs sont adoptées. Le 22, Montholon et Gourgaud

rapportent l'un et l'autre que Napoléon a terminé la soirée en leur

faisant lire les lettres V, VI, VII et VIII, en réponse à Warden. Les

exilés ne sont pas contents. Les Montholon trouvent que, dans ces

lettres, Napoléon leur fait tenir des propos ridicules. Mme de

Montholon va jusqu'à dire qu'«elles sont pleines de sottises, mal

écrites et contiennent de nombreuses personnalités». Elle est bien

fâchée que le nom de son mari y soit cité. «C'est, dit-elle, de la

boue: plus on la remue, plus cela sent mauvais,» et son avis est que

la brochure donnera lieu à une foule de critiques hostiles. La vérité

est que c'est un pamphlet, fait pour être lu des contemporains, rempli

d'affirmations qui ont pour but d'influencer l'opinion. La valeur en

est nulle; elle est, du moins, toute dans le nom de l'auteur et dans

la fausse lettre du duc d'Enghien, dont les _Lettres du Cap_ affirment

positivement l'existence.

_La voix de Sainte-Hélène_, par O'Meara, est peut-être le plus

populaire parmi les récits venus de Longwood, et il est peu d'ouvrages

qui aient jamais excité une sensation pareille à celle que fit, en

paraissant, ce misérable livre, car pour un misérable livre, c'en est

un assurément, en dépit de son allure animée et du vif intérêt que

présente le dialogue. Personne, parmi ceux qui ont lu le livre de

Forsyth où sont imprimées les lettres d'O'Meara à Lowe, ou le précis,

plus aisé à lire, qu'a donné de ces volumes M. Seaton, ne gardera un

atome de confiance dans O'Meara. Les conversations qu'il rapporte

peuvent être vraies comme elles peuvent être fausses; mais, dans un

cas douteux, il est impossible d'accepter son témoignage. Il était le

serviteur et le confident de Napoléon; il était, à l'insu de Napoléon,

l'agent et le confident de Lowe, et, derrière leur dos à tous deux, il

était l'espion, également confidentiel, du gouvernement anglais,

auquel il écrivait des lettres destinées à être lues de tout le

cabinet. Un témoignage qui émane d'une telle source est évidemment

vicié.

Le livre de Santini n'est qu'une imposture. C'est l'oeuvre d'un

certain colonel Maceroni, moitié Anglais et moitié Italien, qui

s'était attaché à la fortune de Murat. Il a laissé des mémoires

intéressants. Santini qui n'avait guère de temps pour se livrer à des

exercices littéraires, puisqu'il était, à la fois, le tailleur, le

coiffeur et le garde-chasse de Napoléon, a pourtant son épisode dans

l'histoire de la captivité. Un soir qu'il servait à table, Napoléon

éclata contre lui. «Comment, brigand, tu voulais tuer le gouverneur?

Misérable! Qu'il te revienne de pareilles idées, et tu auras affaire à

moi.» Alors l'Empereur expliqua aux convives que Santini, qui faisait

depuis quelque temps de longues promenades solitaires avec un fusil à

deux coups, avait avoué à un autre Corse qu'il réservait un des deux

coups à Hudson Lowe et l'autre à lui-même. La chose paraissait toute

simple à Santini: il voulait délivrer l'univers d'un monstre. «Il m'a

fallu toute mon autorité impériale, pontificale, disait l'Empereur,

pour le retenir.» Santini fut banni de Sainte-Hélène par sir Hudson

Lowe. On dit qu'il avait appris par coeur la grande protestation

adressée par Napoléon aux puissances, et c'est ainsi qu'il l'avait

apportée le premier en Europe. Maceroni déclare que le factotum corse

fut saisi sur le territoire hollandais par une force de cavalerie

prussienne et que, depuis, on ne l'a jamais revu. C'est là, bien

entendu, une légende. Santini fut suffisamment persécuté sans que les

choses soient allées jusqu'à ce tragique dénouement. Il fut partout

traqué, pourchassé, espionné, jusqu'au moment où il lui fut enfin

permis de vivre à Brunn sous la surveillance de la police. De là, il

retourna à Paris et termina son existence dans un poste qui lui

convenait bien, comme gardien du tombeau de son maître, aux Invalides.

La valeur du livre de lady Malcolm réside,--nous l'avons déjà

dit,--dans une vivante reproduction des conversations de Napoléon,

dont cette dame semble avoir recueilli l'impression, encore toute

chaude, des lèvres de son mari; elle est aussi dans la peinture

qu'elle nous fait de Lowe. Malcolm plaisait à l'Empereur, quoique,

certain jour de tempête, il eût attrapé une désagréable épithète

(«l'amiral, qui est un sot»). De son côté, lady Malcolm était,

disait-on, sous le charme. Napoléon causait avec l'amiral trois ou

quatre heures de suite, sans que jamais l'étiquette lui permit d'être

assis ou de faire asseoir son interlocuteur; tous deux debout ou

marchant, jusqu'à ce qu'enfin la fatigue les forçât à s'appuyer aux

meubles. Même à travers une traduction, les paroles mises dans la

bouche de Napoléon ont du naturel. Il dit: «J'ai mis Ossian à la

mode.»--«L'Income Tax est un bon impôt. Tout le monde s'en plaint:

cela prouve que tout le monde le paye.»--«Les petites choses sont de

grandes choses en France; la raison, rien.» Il raconte l'anecdote du

dey d'Alger qui, en apprenant que le roi préparait une expédition pour

détruire la ville, s'écria: «Si le roi veut me donner la moitié de

l'argent que l'expédition coûtera, je brûlerai bien la ville

moi-même.» Il est inutile de dire que ces visites déplaisaient fort à

Lowe, et cela pour bien des raisons. Il s'était brouillé avec

Napoléon; par conséquent, tout le monde devait être brouillé avec

Napoléon. Il n'avait pas la faculté de voir Napoléon; donc, personne

ne devait voir Napoléon. Il était évident qu'à Sainte-Hélène la

distinction suprême était d'obtenir une audience de l'Empereur. Il est

non moins évident que ce fait contrariait infiniment le gouverneur de

Sainte-Hélène, dont personne n'eût songé à solliciter une audience à

moins d'y être absolument forcé. De plus, qui sait les terribles

choses qui pouvaient se dire dans ces entrevues? On pouvait concerter

des plans d'évasion; on pouvait confier des messages, et,

enfin,--ceci était le crime le plus grand de tous,--on pouvait

critiquer la conduite du gouverneur. Aussi, quiconque avait vu

Napoléon devait courir chez le gouverneur pour lui raconter ce qui

s'était passé, et, pour sa peine, il était assuré qu'on l'accuserait

d'avoir supprimé certains détails. Un lieutenant anglais fut renvoyé

de Sainte-Hélène pour avoir négligé, pendant plusieurs jours, de

rapporter au gouverneur une remarque banale faite par les Bertrand,

qu'il avait rencontrés dans une promenade. On ne pouvait pas se fier

même à l'amiral. Il cessa bientôt d'entretenir des relations

personnelles avec le gouverneur, mais n'en rapportait pas moins

soigneusement, par correspondance, ses conversations avec Napoléon.

Sir Hudson, répondant au dernier rapport, accusa l'amiral d'avoir tu

des choses de grande importance et «l'amiral découvrit alors qu'il

existait un système d'espionnage dans l'île, grâce auquel les choses

les plus insignifiantes étaient redites au gouverneur. Avec des

Anglais honnêtes et francs, continue la naïve lady Malcolm, un tel

système est détestable et doit causer des maux incalculables.» Il

s'ensuivit, entre les deux hauts fonctionnaires, un échange de lettres

tellement violentes qu'on dut leur conseiller de les mettre à néant.

Mais on a conservé la correspondance antérieure qui fait bien

connaître le caractère de Lowe. Ses lettres sont âpres, mesquines,

soupçonneuses. Il est impossible de les lire sans reconnaître qu'un

tel homme n'avait rien de ce qui convenait pour représenter la

Grande-Bretagne dans une situation aussi difficile et aussi délicate.

CHAPITRE III.

GOURGAUD.

Mais le véritable mémorial de Sainte-Hélène, c'est le journal

particulier de Gourgaud[4], écrit, au moins pour la plus grande

partie, afin de n'être lu que de lui et connu que de sa conscience,

sans flatterie et même sans parti pris, presque brutal dans son rude

réalisme. Seul, parmi les chroniqueurs de Sainte-Hélène, il s'est

efforcé d'être vrai et, en somme, il y a réussi. Car il n'est pas

d'homme qui se soit jamais peint comme Gourgaud se représente à toutes

les pages de son journal. Il se donne les plus grandes peines du monde

pour nous prouver qu'un être plus susceptible, plus irritable, plus

hargneux, plus insupportable, n'avait jamais existé. Il surveillait

son maître à la façon d'une femme jalouse. Napoléon a dit lui-même:

«Il m'aimait comme on aime sa maîtresse; il était impossible.»

L'Empereur disait-il que Bertrand était un excellent officier du

génie, que Las Cases était un ami dévoué, appelait-il Montholon «mon

fils», Gourgaud était pris d'une fureur muette, ardente, qui le

torturait, et cette fureur s'épanche dans son journal. Et pourtant,

par une étrange conséquence, quand il écrit sur son maître des lignes

d'une rage insensée, il trace de Napoléon le portrait le plus

sympathique qui en ait été fait. La vérité, c'est qu'il était là hors

de son élément. En service actif, sur le champ de bataille, il eût

admirablement servi son chef; c'était l'aide de camp modèle, vif,

intelligent, dévoué. Mais, dans l'oisiveté de Sainte-Hélène, son

énergie, privée de son emploi naturel, se retourna contre lui, usa sa

force, empoisonna ses relations avec ceux qui l'entouraient. Le

résultat fut que son seul bonheur était de se plaindre ou de

quereller. Napoléon lui-même souffrait du même mal. Sa flamme, privée

d'aliment,--pour employer une comparaison de Mme de Montholon,--le

consumait, lui et ceux qui vivaient auprès de lui. Mais Napoléon

disposait de tout le confort et de toutes les ressources sociales que

Sainte-Hélène pouvait offrir. Les autres membres de la petite colonie

avaient leurs femmes et leurs enfants. Gourgaud n'avait rien de tout

cela.

[4] SAINTE-HÉLÈNE. Journal inédit de 1815 à 1818 du général baron

GOURGAUD avec préface et notes par MM. le vicomte de GROUCHY et

Antoine GUILLOIS, 3e édition, 2 vol. in-18.--Paris 1901. Flammarion,

éditeur.

Il semble que Napoléon s'était rendu compte que Gourgaud n'était pas

l'homme de la situation. Primitivement il avait choisi Planat,

caractère simple et dévoué, pour l'accompagner. Maitland avait

remarqué, sur le _Bellérophon_, les larmes qui roulaient sur les joues

de Planat, le premier jour où il prit place à déjeuner, en regardant

son maître déchu, et ce fait avait donné à Maitland une haute opinion

de son caractère. Au moment de la mort de Napoléon, Planat, toujours

fidèle, se préparait à partir pour Sainte-Hélène afin d'y prendre la

place de Montholon. Mais, lors de sa première désignation, Gourgaud,

en l'apprenant, avait fait à l'Empereur une si furieuse scène de

jalousie qu'il avait fallu substituer son nom à celui de Planat. Les

voeux de Gourgaud s'étaient donc accomplis. Il était, en quelque

sorte, seul avec l'Empereur; l'Empereur était sa seule ressource et,

pourtant, sa susceptibilité, son mauvais caractère, lui aliénaient,

chaque jour davantage, les bonnes dispositions de son maître.

L'Empereur lui donnait fréquemment à entendre,--c'est son journal qui

nous le laisse voir,--qu'il ferait mieux de partir, et ces

avertissements deviennent de plus en plus clairs à mesure que le temps

s'écoule. Enfin, il part, après avoir, d'abord, provoqué en duel

Montholon. L'Empereur intervient et couvre Montholon de son autorité.

Le duel était-il une comédie? On ne peut se prononcer là-dessus. Les

éditeurs de son journal en sont persuadés. Cette théorie repose

uniquement sur un document qu'ils impriment dans leur préface, d'après

le texte original conservé dans les papiers de Gourgaud. C'est une

lettre de Montholon, écrite à Gourgaud quinze jours après le cartel,

dans des termes qui n'ont rien d'hostile et d'où il résulterait que le

départ de Gourgaud pour l'Europe avait été imaginé ou, du moins,

utilisé par Napoléon pour servir à ses propres desseins. «L'Empereur

trouve, mon cher Gourgaud, écrit Montholon, que vous chargez trop

votre rôle. Il craint que sir Hudson Lowe n'ouvre les yeux.» Nous

avouerons que si c'était Las Cases qui publiait cette lettre, nous

serions disposé à la révoquer en doute. Dans les conditions où elle

s'offre à nous, nous n'avons point de raison valide pour mettre en

question son authenticité. Mais pour quelle part entraient, dans le

départ de Gourgaud, le drame et l'intrigue politique, pour quelle part

la lassitude et la surexcitation mentale, nous ne saurions le dire.

Probablement il y eut un mélange. Il est, cependant, important de

remarquer que, deux mois avant cette bruyante rupture, Montholon note

que l'Empereur a résolu de renvoyer Gourgaud en Europe afin d'adresser

un appel au Tsar, et, suivant Montholon, le départ de Gourgaud, comme

on le verra plus loin, n'est qu'une mission en Russie. D'une querelle

il n'est même pas question. Évidemment, il y a là une omission

imputable à la date de publication (1847). Nous croyons que la vérité

était celle-ci: Gourgaud avait assez de la vie qu'il menait à

Sainte-Hélène. Napoléon, de son côté, avait assez de Gourgaud. En

sorte que la jalousie de Gourgaud contre Montholon,--jalousie

parfaitement réelle et effective,--fut utilisée par l'Empereur pour

deux objets: se débarrasser de Gourgaud et communiquer avec l'Europe

par l'intermédiaire d'un officier qui était en mesure d'expliquer

admirablement la situation et la politique de Longwood.

Ce qui donne de la valeur au journal de Gourgaud, ce n'est pas le

portrait qu'il a tracé de lui-même, mais celui qu'il nous donne de son

maître. Pourtant on est obligé de parler beaucoup de Gourgaud à

l'occasion, parce qu'il est l'ombre, le repoussoir nécessaire pour

éclairer le caractère de l'Empereur. Sans cette considération, nous

serions vite las de ce brillant jeune officier, dévoué à son maître,

mais dont une jalousie folle et déraisonnable rendait le dévouement

intolérable, et en qui nous voyons surtout la victime d'un effroyable

ennui. Ennui d'être à Sainte-Hélène, ennui d'être en prison, ennui

d'être seul, ennui de n'être point marié, ennui de mener cette vie de

cour dans un désert, avec toutes les charges et rien des splendeurs

d'un palais, ennui de ne rien faire, ennui, enfin, de lui-même. Car il

s'en voulait de céder à l'ennui. C'est ainsi qu'il est obligé de

donner le fil à son énergie qui se rouille par des querelles, par de

furieuses bouderies contre l'Empereur, par des accès de rage contre

Las Cases et, quand Las Cases est déporté, par son animosité contre

Montholon, apparemment parce qu'il n'y a plus que lui avec qui se

quereller. En effet, Bertrand s'épuise en efforts perdus pour

réconcilier les gens. La vie de Gourgaud se passe dans un long

gémissement d'ennui. «Ennui, grand ennui, mélancolie», voilà ce qu'on

lit à chaque page dans son journal. Une semaine pourra servir

d'échantillon: «Mardi 25, Ennui, ennui! Mercredi 26, idem. Jeudi 27,

idem. Vendredi 28, idem. Samedi 29, idem. Dimanche 30, grand ennui.»

Et encore: «J'étouffe d'ennui.» En ce qui touche Gourgaud, le mot

ennui, pourrait-on dire, résume les douze cents pages in-8º de son

journal. Heureusement, ce n'est pas de Gourgaud qu'il s'agit.

Il faut avouer que nous apprenons à l'aimer davantage à mesure que

nous pénétrons dans son intimité. Nous l'avons connu d'abord lorsqu'il

bataillait contre sir Walter Scott. Scott donnait à entendre que

Gourgaud avait joué un rôle double et servi, pour ainsi dire, d'agent

au gouvernement anglais. Là-dessus, Gourgaud eut d'abord l'idée, fort

naturelle, de se battre avec Scott, et, ne pouvant amener son

adversaire sur le terrain, remplaça les pistolets par des brochures.

Mais être l'ennemi de Scott c'est être l'ennemi de la Grande-Bretagne,

et Gourgaud devint pour les Anglais une sorte de matamore à réputation

équivoque. Sur les accusations portées par Scott nous ne dirons rien,

parce que nous ne savons rien, et Gourgaud lui-même ne les a pas

réfutées. Dans tout ce qu'il dit, il ne répond directement aux

allégations de son adversaire que quand il affirme n'avoir jamais

échangé un mot avec sir Hudson Lowe pendant son séjour à Longwood, et

quand il met Scott au défi de produire une seule ligne de son écriture

qui ne respire le plus absolu dévouement pour Napoléon. En adressant

ce défi à Scott, il devait être bien sûr que son journal était en

sûreté dans ses propres mains, car ce journal contenait d'innombrables

passages qui n'auraient pas très bien soutenu l'épreuve demandée. Il y

rapporte, également, plusieurs entrevues qu'il eut avec Lowe,

lorsqu'il résidait à Longwood. Mais, à Sainte-Hélène, où trouver la

vérité?

Napoléon: La dernière phase · 第 3 / 22 段