écrit sur lui et publié un livre dont tout le monde s'occupe. Le
volume n'était pas encore arrivé à Sainte-Hélène, mais les journaux en
donnaient des extraits. Napoléon s'asseoit pour lire les journaux et
demande l'explication de certains passages. Sa première question est
relative à l'affaire du duc d'Enghien. Qu'a dit là-dessus Warden? «Je
répondis, nous raconte O'Meara, qu'il affirmait que Talleyrand avait
retenu une lettre du duc longtemps après son exécution, et qu'il
attribuait sa mort à Talleyrand. _Di questo non c'è dubbio_, il n'y a
pas de doute là-dessus, répliqua Napoléon.» Plus tard, dans le même
mois, Napoléon renouvelle cette déclaration devant O'Meara. «Quand le
duc d'Enghien arriva à Strasbourg, il m'écrivit une lettre. Il
m'offrait de me faire tout savoir si je lui accordais sa grâce. Sa
famille, ajoutait-il, avait renoncé depuis longtemps à ses droits
éventuels à la succession. Il terminait en me proposant ses services.
La lettre fut remise à Talleyrand qui la tint secrète jusqu'après
l'exécution.» Cela paraît assez clair, mais O'Meara voulait une
certitude absolue. En avril, il demanda de nouveau à Napoléon si, au
cas où Talleyrand lui aurait remis la lettre à temps, il aurait
épargné la vie de celui qui l'avait écrite. «Il répondit:
Probablement, je l'aurais épargnée, car, dans cette lettre, il
s'offrait à me servir. D'ailleurs, c'était le meilleur de la famille.»
Il est à remarquer que, bien que Napoléon ait parlé plus d'une fois de
l'affaire du duc d'Enghien à Gourgaud, il n'a jamais dit un mot de la
lettre devant cet officier dont le sens critique se laissait
difficilement convaincre. Enfin la bulle de savon, laborieusement
soufflée par Warden, O'Meara et les _Lettres du Cap_, crève
ignominieusement. La lettre s'évanouit et, avec elle, l'accusation
portée contre Talleyrand. Nous rentrons dans la vérité historique,
grâce à la note bien connue écrite par le duc d'Enghien en marge du
procès-verbal de son interrogatoire. C'est à Montholon que revint la
tâche de machiner cette curieuse volte-face. Une telle manoeuvre, on
le comprend, ne pouvait être exécutée avec un plein succès. Mais le
pauvre écuyer s'en acquitta d'une façon peu brillante et médiocrement
faite pour entraîner les convictions. Il nous dit qu'après le départ
d'O'Meara, son journal lui fut confié et qu'il était dans l'habitude
de le lire tout haut à Napoléon. L'Empereur remarquait au passage
certaines erreurs contenues dans le manuscrit. Quel dommage que
Montholon n'ait pas tenu note de ces erreurs! Car l'unique assertion
qui soit rectifiée est précisément celle qu'O'Meara avait reproduite
solennellement par trois fois d'après le témoignage de l'Empereur en
personne. Il faut citer textuellement. «M. O'Meara dit que M. de
Talleyrand intercepta une lettre écrite par le duc d'Enghien quelques
heures avant le jugement. La vérité est que le duc d'Enghien a écrit
sur le procès-verbal d'interrogatoire avant de signer: «Je fais avec
instance la demande d'avoir une audience particulière du Premier
Consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma
situation me font espérer qu'il ne refusera pas ma demande.» C'est là,
on le sait, ce que le duc a écrit en effet. Montholon continue ainsi:
«Malheureusement l'Empereur n'eut connaissance de ce fait qu'après
l'exécution du jugement. L'intervention de M. de Talleyrand dans ce
drame sanglant est déjà assez grande sans qu'on lui prête un tort
qu'il n'a pas eu.»
Nous regrettons d'avoir à déclarer que nous ne regardons pas cette
rectification connue plus authentique que la fameuse lettre du duc
d'Enghien, écrite à Strasbourg, pour offrir ses services et solliciter
un commandement dans l'armée, lettre que Talleyrand aurait interceptée
dans la crainte qu'elle n'amollît le coeur de Napoléon. L'existence et
le sens de cette lettre sont clairement exposés par Warden qui a vu la
lettre, par Las Cases qui la lui a montrée, par O'Meara qui a
questionné trois fois Napoléon à ce sujet, par Napoléon lui-même dans
les _Lettres du Cap_; et le point capital dans l'affaire n'est pas
l'appel adressé par le duc à Bonaparte, mais l'infamie de Talleyrand
qui l'a empêché d'arriver à sa destination. Warden lança la première
affirmation en 1816; les _Lettres du Cap_ suivirent en 1817, O'Meara
en 1822, Las Cases en 1824. Enfin, en 1847, trente ans après que le
fait avait été, pour la première fois, porté à la connaissance du
public, paraît le livre de Montholon. Il y avait longtemps que la
fausseté de tout ce récit avait été péremptoirement établie: quantité
de brochures explicatives avaient vu le jour. Ce qui n'avait été
publié nulle part c'est le document lui-même, si bruyamment annoncé et
jamais livré au public. Montholon a donc à se tirer le mieux possible
d'un mauvais pas et à se débarrasser comme il pourra d'un mensonge
historique qui avait fait long feu. Comme on l'a vu, il imagine une
petite mise en scène. Il se montre lisant tout haut le livre d'O'Meara
où l'Empereur relève différentes erreurs; Montholon ne cite qu'une
seule de ces rectifications, et ce n'est pas une rectification, c'est
un démenti pur et simple donné à toute l'histoire et une
réhabilitation absolue de Talleyrand. Quant à l'affirmation contenue
dans le livre de Warden, affirmation qui sert de point de départ à la
conversation de Napoléon avec O'Meara en mars 1817 et aux assertions
catégoriques des _Lettres du Cap_, composées par Napoléon lui-même,
Montholon n'y touche pas; il ne peut y toucher. Il est certain que
Napoléon n'a pas connu les derniers mots écrits par le duc avant
l'exécution, mais ces mots n'étaient ni une lettre écrite de
Strasbourg, ni une demande d'emploi dans l'armée française; enfin,
Talleyrand n'a intercepté aucun message. Il n'est pas inutile
d'observer que le duc d'Enghien, bien loin de solliciter un
commandement sous Napoléon, avoua, comme Savary nous l'apprend, qu'il
avait demandé à servir dans l'armée anglaise, et c'est cet aveu qui le
perdit. Nous admirons le dévouement de Montholon à son maître, mais il
nous semble qu'il aurait pu, en abandonnant une position intenable,
effectuer sa retraite plus habilement et la couvrir de façon plus
plausible.
Quant à Talleyrand, sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien
demeure obscure, mais, sur ce point particulier, échappe à
l'accusation portée contre lui. Ce qui est singulier et ce qui est
malheureux pour Las Cases, c'est que Napoléon a laissé un témoignage,
écrit de sa main, qui disculpe entièrement Talleyrand. Méneval a copié
dans les annotations marginales écrites par Napoléon sur le livre de
Fleury de Chaboulon les lignes suivantes: «Le prince de Talleyrand
s'est conduit dans cette occasion comme un fidèle ministre, et jamais
l'Empereur ne lui a rien reproché là-dessus.» Ce n'est point ici le
lieu de discuter la complicité de Talleyrand dans cette affaire: c'est
là une autre question. Mais cette note contredit expressément
l'accusation de perfidie que nous discutons en ce moment, et qui est
le point important dans le réquisitoire de Las Cases.
Enfin, il ne faut pas oublier de rappeler que Napoléon, à son lit de
mort, provoqué par un article d'une revue anglaise qui prenait à
partie Savary et Caulaincourt à propos de cet incident, se fit
apporter son testament et y ajouta cette phrase: «J'ai fait arrêter et
juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sécurité,
à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte
d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans
une circonstance semblable, j'agirais encore de même.» Voilà,
croyons-nous, la vérité, mais non toute la vérité.
Après cela, on ne s'étonnera pas si nous avouons la méfiance profonde
que nous inspire «cette masse de documents explicatifs, formés ou
ramassés» par Las Cases. Si l'on met à part les diverses
protestations, nous ne pouvons nous rappeler une seule lettre citée
par Las Cases qui soit véritablement authentique, si ce n'est la
lettre d'adieu de Napoléon à Las Cases lui-même. Par une dernière
singularité, qui montre quelle fatalité s'attache à toutes les lettres
citées dans cet ouvrage, Gourgaud nous donne, de celle-là même, une
version toute différente. Pourtant Gourgaud l'a lue dans des
circonstances qui auraient dû la graver dans sa mémoire. Le texte de
Las Cases, il faut le reconnaître, est appuyé par le témoignage de
Lowe et est, indubitablement, le véritable.
D'où sont venus tous ces documents? Quand et où fut réunie cette
«masse de documents» destinés à éclairer certains points obscurs du
règne de l'Empereur? Faut-il croire qu'à l'Élysée ou à la Malmaison,
après Waterloo, Napoléon les détacha à la hâte,--lettre à Louis,
lettre à Murat, lettre à Bernadotte,--du milieu de son énorme
correspondance? Nous savons qu'il confia alors à son frère Joseph les
lettres qu'il considérait comme les plus importantes. Elles étaient
insérées dans des volumes reliés. Comment donc se fait-il qu'il eût
gardé avec lui ces dépêches détachées dont la valeur était si
considérable? Si elles étaient authentiques, Napoléon, seul, aurait pu
les remettre à Las Cases. Or Las Cases n'entra dans la confiance de
Napoléon que longtemps après l'époque où l'Empereur s'était séparé de
ses papiers. D'où proviennent donc ces nouvelles «lettres de la
Cassette[2]»? Las Cases pourrait nous le dire, mais il n'en fait rien
et personne ne peut nous en instruire à sa place. La seule indication
que nous possédions, c'est de Gourgaud que nous la tenons. Parlant de
certaines allégations fausses de Warden, il dit que c'est probablement
«une partie du journal faux de Las Cases». D'où nous pouvons conclure
que Las Cases tenait un journal apocryphe pour l'information des
étrangers curieux et du public, et que ce fait était connu des
habitants de Longwood.
[2] Allusion aux mémorables lettres de la Cassette sur
l'authenticité desquelles discutent encore les partisans et les
ennemis de Marie Stuart.--_Note du traducteur._
Nous devons le dire ici avec un profond regret, nous voudrions être
sûrs que Napoléon ne savait rien de ces faux. Si nous pouvions fermer
les yeux à l'évidence en ce qui touche la main qui a écrit les
_Lettres du Cap_, si nous pouvions seulement considérer ce pamphlet
comme un simple ballon d'essai, et non comme l'expression volontaire,
réfléchie, définitive de sa pensée, il n'existerait plus de preuve
absolument directe et certaine de la culpabilité de l'Empereur. Par
malheur, il n'y a pas de doute possible sur la question de savoir qui
a écrit les _Lettres du Cap_. D'ailleurs, Montholon donne la fausse
lettre à Murat au cours d'un récit des événements d'Espagne dicté par
Napoléon. Dans ce récit, Napoléon s'exprime ainsi: «Le 29 mars,
j'écrivis au grand-duc de Berg comme suit....» et là s'insère la
lettre forgée. Donc, si nous en croyons Montholon, Napoléon a affirmé
l'authenticité de la lettre. Mais nous n'en croyons pas Montholon.
Nous avons rapporté, d'après les chroniques de Sainte-Hélène,
l'attitude de Napoléon en ce qui touche le prétendu message du duc
d'Enghien, et il nous est bien difficile d'admettre qu'il ait ignoré
l'existence de ce document. Las Cases fait pleuvoir sur les pages de
son journal des lignes de points qui représentent certains passages
des conversations de Napoléon exceptionnellement importants et
confidentiels. Dans ces moments-là, il est possible que certaines
mystifications aient été préparées, et, si Las Cases a tenu note de ce
qui se passait alors entre son maître et lui, il serait intéressant de
connaître ce journal secret. Il est difficile de se persuader que
l'humble fidèle eût pris de telles libertés avec l'histoire s'il
n'avait reçu de son idole quelque signe d'encouragement. Il importe,
d'ailleurs, de faire remarquer qu'un officier anglais, à bord du
_Northumberland_, prétend avoir entendu Napoléon dire, en dictant, à
Las Cases qu'il avait reçu plusieurs jours après l'exécution du duc
d'Enghien les preuves de l'innocence de ce prince et une lettre où il
demandait à servir sous le Premier Consul. D'autre part, Thiers, se
conformant à l'opinion moyenne de Méneval, déclare positivement que,
d'après le style, l'authenticité de la lettre à Murat ne peut être
mise en doute. Ce jugement de Thiers, si nous l'acceptons, condamne
Napoléon, car personne, aujourd'hui, ne peut croire que la lettre ait
été écrite à la date indiquée; mais Thiers n'est pas infaillible.
Mettons les choses au pire: est-il admissible que Napoléon ait pu
tremper dans une aussi grossière imposture et si facile à démasquer?
Il faudrait supposer--ce qui est possible, après tout!--qu'il a
consenti à ce qu'on lançât ces mensonges dans le public, sans souci de
la postérité ni du jugement de l'histoire, dans l'unique but de
produire une impression momentanée en sa faveur, de même qu'aux jours
de sa puissance, il lui était arrivé, dit-on, de publier dans le
_Moniteur_ des dépêches fausses de ses maréchaux.
Nous ne décidons point, nous ne désirons pas pousser plus avant
l'investigation. Notre objet n'est pas de prouver autre chose, sinon
qu'il n'est pas possible de se fier à Las Cases. Nous croyons en avoir
assez dit pour montrer que tous ces faux forment comme une barre
d'illégitimité qui couvre le Journal tout entier et qui rendent
impossible de croire aux déclarations de Las Cases, dès qu'il a un
intérêt à les produire.
Il devient donc inutile d'appeler l'attention sur certaines
inexactitudes de moindre importance et moins artistement mises en
oeuvre. Par exemple, Pasquier se plaint que Las Cases ait donné un
récit de pure fantaisie de l'entrevue qu'il eut, lui, Pasquier, avec
Napoléon au moment de sa nomination comme préfet de police. La
responsabilité des inexactitudes commises n'appartient probablement
pas à Las Cases. Le même Pasquier signale d'autres faits défigurés de
la même façon, mais à quoi bon multiplier les exemples?
Nous avons encore un sujet de défiance--quoique beaucoup moins
sérieux--contre cet auteur. C'est un faiseur de livres dans toute la
force du terme. Jamais il ne manque l'occasion de grossir sa copie.
Avec cela, son ouvrage n'est dépourvu ni de charme, ni même de valeur.
Car, en beaucoup de cas, il n'a aucun intérêt à servir de complaisant
et il rapporte, avec détails, certaines habitudes et certaines
opinions de Napoléon que nous ne trouvons point ailleurs. Dans ces
cas-là, c'est par l'évidence interne et d'après les vraisemblances que
nous sommes mis en mesure de prononcer si le récit est véridique. Et
puis, Las Cases est le biographe par excellence, le biographe idéal,
celui qui n'oublie jamais un détail, qui ne recule jamais devant le
ridicule, et qui, par conséquent, ne refuse pas un moment de gaîté à
son lecteur; c'est le Boswell de Napoléon[3]. Il a de magnifiques
envolées vers le sublime, au cours desquelles il côtoie de bien près
l'autre extrême. Ainsi, le jour où il éprouve une émotion
indescriptible en voyant Napoléon se frotter l'estomac. L'Empereur
déjeune d'une tasse de café qui lui a fait plaisir: «Quelques moments
plus tard il disait, en se frottant l'estomac de la main, qu'il en
sentait le bien là. Il serait difficile de rendre mes sentiments à ces
simples paroles.»
[3] Boswell, le biographe de Johnson, par ses qualités et ses
défauts répond parfaitement à la définition de l'auteur.--_Note
trad._
Un autre jour Napoléon lui dit que quand il parlait à Lowe il était
pris d'une telle colère qu'il sentait trembler son mollet gauche. Or,
c'était là un de ses plus terribles symptômes et il y avait des années
qu'il ne l'avait éprouvé. Toujours à la manière de Boswell, Las Cases
raconte que Napoléon l'avait traité de niais, puis l'avait consolé en
l'assurant que cette épithète de sa part était toujours un brevet
d'honnêteté.
Ailleurs, Las Cases parle avec enthousiasme de l'absence de tout
sentiment personnel chez Napoléon. «Il voit les choses tellement en
grand et de haut qu'il perd de vue les individus. Jamais on ne l'a
surpris en colère contre aucun de ceux dont il a eu tant à se
plaindre.» Quand il serait possible, à d'autres points de vue,
d'accepter implicitement les récits de Las Cases, cette prodigieuse
assertion serait de nature à faire réfléchir.
Les Mémoires de Montholon ressemblent à celui qui les a écrits: un
mondain correct et bienveillant. Dans des lettres secrètes aux agents
anglais, O'Meara l'accuse d'être un menteur; il devait s'y connaître.
Nous ne doutons pas que les Mémoires de Montholon, lorsqu'ils se
rapportent à la politique générale de Longwood, ne soient sujets à
caution, comme toutes les publications faites moins de trente ans
après la mort de Napoléon. Cependant, il est bon de remarquer qu'ils
ont paru assez tard, en 1847. Les dates données par Montholon ne sont
pas toujours exactes, ce qui ferait croire que ces notes pourraient
bien avoir été rédigées à une époque postérieure aux événements
qu'elles racontent. Il est à peu près évident que certains passages
ont été ajoutés au texte longtemps après le séjour à Sainte-Hélène.
Mais sur tous les points, où la réputation de Napoléon et où les
souffrances de sa captivité ne sont pas en jeu, on peut lire ces
Mémoires avec intérêt. Nous devons également louer le ton de
l'ouvrage. Ce ton s'explique par la date de la publication. Le quart
de siècle qui s'était écoulé avait calmé bien des passions, apaisé
bien des querelles. Gourgaud avait abdiqué ses fureurs et collaboré
amicalement avec Montholon à la publication des Mémoires de
l'Empereur. Aussi Montholon n'a-t-il pas un mot contre Gourgaud, pas
même une allusion indirecte, alors qu'il parle d'un temps où ce
porc-épic enragé devait lui rendre la vie insupportable. A la date du
cartel que lui avait adressé Gourgaud, il y a un vide de dix jours. Ce
silence calculé est-il le résultat d'un remords de conscience?
Ou,--chose qui n'a rien d'impossible,--toute cette affaire
n'était-elle qu'une comédie? Ou, enfin, après réflexion, jugea-t-on
nécessaire de supprimer le passage? Nul ne saurait le dire. Nous
penchons vers la dernière hypothèse et nous regrettons, maintenant que
le journal de Gourgaud est publié, de ne pas posséder aussi celui de
Montholon dans son intégralité. Nous aurions ainsi les deux sons de la
cloche. Nous savons qu'il a laissé, en manuscrit, une foule de notes
prises d'après des conversations. On en a publié une qui rapporte
certain monologue de Napoléon du 10 mars 1819; elle dépasse en intérêt
tout ce que contient le livre de Montholon. Il est bien à désirer que
le monde connaisse enfin ces notes et qu'elles lui soient livrées sans
réserve. Nous aurions là un témoignage historique qui ne serait pas
inférieur en intérêt à celui de Gourgaud. Dans le livre tel que nous
l'avons aujourd'hui, ce que nous regrettons surtout ce sont les
passages qui, manifestement, ont été supprimés, soit par une aveugle
adoration pour la mémoire de Napoléon, soit par sollicitude pour les
intérêts de son neveu. D'ailleurs, le récit devient insignifiant là où
il serait le plus intéressant pour nous, c'est-à-dire après le départ
des autres chroniqueurs, Las Cases, O'Meara et Gourgaud, lorsque nous
n'avons plus rien pour satisfaire notre curiosité que les fantaisies
d'Antommarchi.
Car, dans les derniers jours, c'est Antommarchi seul qui nous reste et
c'est celui de tous qui mérite le moins de confiance. C'était un jeune
Corse, non sans quelque mérite comme anatomiste. Il était arrivé à
Sainte-Hélène dix-huit mois avant la mort de Napoléon. En sa qualité
de Corse, choisi par le cardinal Fesch, il aurait dû être agréable à
l'Empereur. Mais il joua de malheur. Plusieurs fois il se trouva
absent au moment où Napoléon avait besoin de lui. De plus son illustre
malade qui n'avait, du reste, jamais aimé les médecins, le jugeait
trop jeune et sans expérience. D'après Montholon, Antommarchi traitait
la maladie de Napoléon comme sans importance, ou même comme feinte.
Pourtant Montholon parle de lui favorablement. C'était, dit-il, «un
excellent jeune homme». On ne lui voit aucune raison pour calomnier
Antommarchi. Lorsque Napoléon, en mars 1821, se plaint de sentir, à
l'intérieur, des douleurs lancinantes, comme des «coups de canif»,
causés par l'affreuse maladie dont il mourait, Antommarchi sourit. A
sept semaines de la fin, dit Montholon, il est impossible de lui faire
comprendre la gravité de l'état de l'Empereur. Il est dominé par la
conviction que tout ce que nous lui disons, l'Empereur ou moi, à cet
égard, est un jeu politique pour amener le gouvernement anglais à nous
rappeler en Europe. Le 20 mars, il déclare, avec un sourire incrédule,
que le pouls de Napoléon est dans l'état normal.
Cependant, le 21 mars, il reconnaît que la situation est sérieuse et
déclare qu'il aperçoit des symptômes indéniables de gastrite.
Là-dessus, Napoléon consent, quoique avec la plus grande répugnance, à
prendre une limonade émétisée. Le lendemain donc, un quart de grain de
tartre émétique lui est administré dans une boisson. Le malade est
pris de nausées violentes et se roule par terre dans d'atroces
douleurs. Ce qu'étaient ces douleurs, nous pouvons à peine l'imaginer,
nous qui savons de quels horribles ulcères il était rongé. Que dit
Antommarchi? Que l'effet a été trop fort, mais que c'est le remède
nécessaire. Cependant Napoléon refuse absolument de prendre une
nouvelle médecine du même genre. Le lendemain, il ordonne à son valet
de lui apporter un verre de limonade; le jeune docteur est en éveil et
trouve le moyen d'y jeter une dose de son remède favori. Napoléon sent
une odeur suspecte et donne la potion à Montholon qui a, au bout de
dix minutes, d'affreux vomissements. Naturellement, l'Empereur entre
en fureur, appelle Antommarchi un assassin et déclare qu'il ne le
reverra de sa vie.
Depuis quelque temps déjà, le jeune Corse était las de vivre dans la
réclusion et d'avoir à soigner un homme en qui il voyait un malade
imaginaire. Il passait une grande partie de son temps à Jamestown ou
en dehors du domaine, au grand ennui de l'ordonnance dont la mission
était de l'accompagner. Enfin, en janvier 1821, il exposa à sir Thomas
Reade son intention d'abandonner le service de Napoléon et de quitter
l'île. Le 31 de ce mois, il écrit à Montholon qu'il désire retourner
en Europe et qu'il sent, avec regret, son impuissance à gagner la
confiance de l'Empereur. Napoléon donna immédiatement son consentement
par une lettre que Montholon n'a pas tort de trouver «bien dure». Nous
en citerons le dernier paragraphe. «Depuis quinze mois que vous êtes
dans ce pays, vous n'avez donné à Sa Majesté aucune confiance dans
votre caractère moral. Vous ne pouvez lui être d'aucune utilité dans
sa maladie, et votre séjour ici quelques mois de plus serait sans
objet.» En dépit de cette cruelle phrase, Bertrand et Montholon
ménagent un raccommodement, et, le 6 février, Antommarchi reçoit la
permission de reprendre son service. Le 23 mars, comme nous l'avons
vu, nouvelle scène, et Montholon rapporte que le 31 mars Napoléon
persiste à ne pas même permettre qu'on prononce son nom. On lui permet
pourtant d'assister le 3 avril à la visite du docteur Arnott. Le 8
avril, il est encore absent lorsqu'on le fait demander et il est
informé officiellement que l'Empereur ne le verra plus. Le 9, il va
trouver Hudson Lowe pour solliciter la permission de retourner en
Europe, vingt-six jours avant la mort de Napoléon. Lowe lui dit qu'il
doit en référer au gouvernement. Le 16, Arnott insiste pour que
Napoléon consente de nouveau à recevoir Antommarchi. Le 17, l'Empereur
dicte une lettre que devait signer Antommarchi. A cette condition
expresse, il lui permettait de rester. Ceci avait trait à des
indiscrétions et à des plaisanteries qu'on accusait le jeune docteur
de s'être permises au sujet des habitudes de son maître. Le 18, il
obtient de nouveau l'autorisation d'accompagner Arnott dans la chambre
du malade. Le 21, cependant, le médecin anglais visite Napoléon sans
qu'il soit présent; et quand, le 29, Montholon veut le faire appeler,
Napoléon refuse par deux fois, avec colère. Pendant les cinq premiers
jours de mai, qui sont les derniers de la vie de l'Empereur, il lui
est permis de veiller dans une chambre voisine de celle où est le
malade. Pendant la dernière agonie, toutes les fois qu'il essaye
d'humecter les lèvres du mourant, Napoléon le repousse et, du regard,
fait signe à Montholon de prendre sa place. Enfin, le 5 mai, Napoléon
meurt, et, seul de ses serviteurs, Antommarchi est omis dans son
testament.
Pourquoi rappeler si minutieusement toutes ces circonstances?