Mais il importe de faire ici une distinction. Quand il écrit

Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the

Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net

(This file was produced from images generously made

available by the Bibliothèque nationale de France

(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

Note sur la transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été

harmonisée.

Lord ROSEBERY

NAPOLÉON

LA DERNIÈRE PHASE

OUVRAGE

TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PAR

AUGUSTIN FILON

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1901

Droits de traduction et de reproduction réservés.

PRÉFACE

Dans l'été de 1863, un jeune voyageur anglais qui revenait de Rome

s'arrêta deux jours à Paris. C'était un élève d'Eton; un des

professeurs du collège l'accompagnait et lui servait de mentor. Ils

allèrent entendre _Mireille_, qui les charma; ils assistèrent à une

superbe revue de cavalerie; mais, pour le touriste de seize ans,

l'émotion de ce premier séjour à Paris, ce fut sa visite au tombeau de

l'Empereur. «Il est, écrivait son maître, un grand admirateur des

Napoléons, mais un admirateur intelligent, car c'est le garçon le plus

intelligent du monde. Et, puis, il est si amusant!»

L'écolier d'Eton s'appelait, en ce temps-là, lord Dalmeny. Aujourd'hui

l'Europe le connaît sous le nom de lord Rosebery et c'est lui qui est

l'auteur de ce livre.

D'Eton il passa à Oxford et, avant qu'il eût fini son temps

d'Université, la mort de son grand-père transforma l'étudiant en un

pair du royaume. Mais, pendant dix ans, la noble assemblée n'eut guère

l'occasion de se familiariser avec le son de sa voix. Il n'avait que

quatorze ans quand un de ses compatriotes, Dundas de Dundas, lui avait

prédit, dans un banquet, qu'il serait premier ministre. Le jeune comte

de Rosebery ne paraissait nullement pressé d'entrer en possession de

ce poste et il prit par le plus long pour aller à Downing Street. On

parlait de ses chevaux, de la coupe de ses habits, de ses goûts

artistiques et mondains, de sa bonne humeur et de sa bonne grâce. On

le disait capable de tout, même de travailler lorsque le travail

l'amusait. Il plaisait fort à ses égaux et il possédait un secret pour

se faire aimer des gens d'en bas. Le secret était, tout simplement,

qu'il s'intéressait à leurs besoins, à leurs misères, à leurs

aspirations.

En 1878, il épousa la plus riche héritière du Royaume-Uni, miss Hannah

de Rothschild, fille du baron et de la baronne Meyer de Rothschild

dont la prodigue et intelligente bienfaisance a laissé tant de traces

durables sur le sol anglais. Ce mariage souleva bien des critiques et

éveilla bien des jalousies. Mais les critiques se turent et la

jalousie changea de caractère lorsque le public put comprendre quelle

compagne vaillante, utile et dévouée lord Rosebery avait su conquérir.

Lady Rosebery devint son principal et son meilleur auxiliaire dans la

mémorable campagne du Midlothian qui fut le «clou» des élections

générales de 1880 et qui rouvrit, toutes grandes, au _Grand old man_

les portes de Westminster. Lord Rosebery en était l'inspirateur et sa

résidence de Dalmeny Park en fut le quartier général. Il organisa la

victoire; ce qui est quelquefois plus malaisé que de la remporter. Au

lendemain du succès, quand le parti libéral rentra triomphalement au

pouvoir, il eût pu tout demander; il n'accepta rien. Lorsque, dix-huit

mois plus tard, il se laissa nommer sous-secrétaire d'État au

Département de l'Intérieur, tout le monde comprit qu'il apportait une

force au Cabinet, loin d'en recevoir un honneur, et qu'il y avait déjà

en lui plus que l'étoffe d'un sous-ministre. Lors du troisième

ministère Gladstone, il reçut le portefeuille des Affaires étrangères

et s'y fût sans doute signalé par son initiative, sa vigilance et son

habileté si la scission des libéraux unionistes sur la question du

_Home rule_ irlandais n'avait déterminé la chute du Cabinet.

Rendu à la liberté, lord Rosebery consacra ses loisirs à des voyages à

travers l'Empire britannique. Accompagné de lady Rosebery, il avait

déjà fait le tour du monde, en 1882-1883, visité le Canada et

l'Australie, étudié sur place, avec la promptitude d'observation et

d'assimilation qui le caractérise, les relations entre la mère patrie

et ses dépendances plus ou moins lointaines. En 1887, c'est vers

l'Inde que se dirigea cette universelle et insatiable curiosité du

touriste-homme d'État. Il est revenu de ces voyages impérialiste

fervent et convaincu. Mais l'impérialisme n'est pas pour lui «une

carrière», comme il l'a été depuis pour les Rabagas d'outre Manche.

Ce n'est pas une doctrine politique, sortie du cerveau de celui-ci et

exploitée par l'ambition de celui-là, mais un fait qui se produit à

son heure et qui est nécessité par un autre fait, indéniable et

inéluctable, le développement scientifique et industriel qui a signalé

le milieu du dernier siècle. La vapeur et l'électricité, en supprimant

ou, du moins, en diminuant les distances, ont fait une vérité de cette

égalité de droits et de devoirs qui n'était, jadis, qu'une théorie;

elles ont mis fin aux anciens rapports de la métropole et de ses

colonies et créé un nouvel état de choses dont la formule et le mode

de fonctionnement ne sont pas encore trouvés. Il est peut-être réservé

à lord Rosebery de rassurer l'Europe sur les perspectives de

l'impérialisme en lui prouvant qu'à ses yeux et à ceux de ses amis ce

n'est pas une manifestation de l'esprit d'agression et de conquêtes,

mais un problème d'organisation fédérative qui ne blesse et ne menace

personne.

Lorsqu'il fut définitivement rentré en Angleterre, lord Rosebery fut

nommé membre, puis président du _County Council_ de Londres qu'une loi

nouvelle venait d'appeler à l'existence. Quelles que soient les

destinées qui attendent encore lord Rosebery et sur quelque objet que

se porte son activité, cette période de la présidence du _County

Council_ restera une des plus curieuses, une des plus intéressantes,

une des plus originales de sa vie publique. Ce contact personnel et

quotidien avec la démocratie de la plus vaste cité moderne lui a

appris ce qu'il ignorait encore et l'a initié aux derniers secrets de

cet art de manier les hommes qui était déjà, chez lui, un don de

nature. Il a serré la main à des gens qui l'appelaient «Monsieur

Rosebery»; il a gagné les politiciens populaires non en les flattant,

mais en les traitant sérieusement et comme des égaux. Du haut de cette

plate-forme présidentielle où sa femme venait quelquefois le

rejoindre, il a conservé aux délibérations le caractère familial,

amical, sans façon, et, j'ajouterai, _business-like_ qui leur

convenait. Il a sauvé par là l'Assemblée nouvelle du ridicule et du

danger qui menacent ces parlements au petit pied et dont les

représentants de certaines grandes villes n'ont pas toujours eu le

bonheur de se préserver: d'une part, les vaines déclamations, de

l'autre, les mesquines personnalités et l'esprit de coterie. Il a

maintenu, sans rudesse, mais avec fermeté, la fameuse règle des quinze

minutes, qui endiguait la rhétorique des _County Councillors_, et a su

rappeler aux orateurs qui l'oubliaient que «leur eau était écoulée».

Enfin, il a tenu tous les esprits tournés, comme le sien, vers les

solutions pratiques, vers les affaires proprement dites, et il a si

bien écarté la politique des questions purement municipales qu'à

l'heure actuelle les mêmes électeurs envoient des conservateurs à

Westminster et des progressistes à Spring Gardens. Si le _County

Council_ est devenu, en fait comme en droit, la véritable expression

de la grande cité, et si son chef élu fait, peu à peu, rentrer dans

l'ombre le Lord-Maire, avec ses pompes surannées et son cortège

carnavalesque, le mérite de cette évolution nécessaire revient, en

grande partie, à lord Rosebery.

Le deuil cruel qui le frappa dans l'automne de 1890--la mort de lady

Rosebery--l'éloigna encore une fois de la vie publique. Il y rentra en

1892 lorsque M. Gladstone, escorté d'une faible majorité libérale,

reprit le pouvoir pour essayer de réaliser ce malencontreux projet

d'autonomie irlandaise que ses partisans eux-mêmes votaient «la mort

dans l'âme». La Chambre des Lords trouva un regain de popularité

inattendu en se faisant l'interprète du mouvement de répugnance et de

résistance. La tâche de lord Rosebery n'avait, alors, rien d'enviable.

Presque seul, au milieu d'une Chambre hostile, il devait, chaque jour,

prendre l'offensive et, général sans armée, attaquer une majorité

formidable, critiquer non seulement la tendance présente, mais le

principe permanent sur lequel reposait la noble assemblée, sonner le

glas de l'hérédité, lui, législateur héréditaire, devant une réunion

de législateurs héréditaires; se faire tolérer, se faire écouter, se

faire applaudir; être révolutionnaire avec tact, impertinent avec

esprit, menaçant sans être injurieux. Il y réussit parfaitement et

ses discours de cette époque sont, tout simplement, des

chefs-d'oeuvre d'ironie: non pas l'ironie sceptique, stérile et

glacée, mais l'ironie vibrante, passionnée, convaincue et, à cause de

cela, sympathique en dépit de tout. Les jours où lord Rosebery se

moquait de ses collègues étaient pour eux des jours de fête.

Pour l'honneur de l'Angleterre et pour la paix du monde, il aurait

fallu que le soleil s'arrêtât et que M. Gladstone durât toujours, mais

ce miracle n'eut pas lieu. Lorsqu'il fut définitivement vaincu par

l'âge, abandonné par un sens, puis par l'autre, quoique en pleine

puissance politique et intellectuelle, il abdiqua, si l'on peut dire,

en faveur de lord Rosebery qui, déjà chef du _Foreign Office_, joignit

à ces fonctions celle de premier ministre. Ainsi se trouva réalisée la

prophétie faite, trente ans plus tôt, par Dundas de Dundas.

Quelle succession! Et combien dangereuse, à tous les points de vue! Un

moins brave, un moins dévoué l'eût refusée, car ce n'était pas l'heure

de César, mais l'heure de Décius. Le parti libéral n'avait jamais été

si bas depuis cent ans. Ni cohésion, ni discipline, ni bonne volonté,

ni programme commun. Des personnalités et des intérêts prêts à entrer

en conflit; des égoïsmes de groupes, mal soudés ensemble et qui

devaient se tourner le dos à la première alerte; et, dominant tout, le

malentendu du _Home rule_, la lourde pierre au cou du parti libéral.

Lord Rosebery a-t-il rendu l'unité et la vie à ce parti qui se

désagrégeait, qui se mourait? Non; peut-être était-il l'homme, mais ce

n'était pas le moment. Il y a des heures où l'on ne doit point

contrarier l'action des forces dissolvantes et où la meilleure

politique est contenue dans ce mot d'un contemporain de Cromwell, le

puritain Saint-John: «Il faut que les choses aillent encore plus mal

afin d'aller mieux!»

Du reste, la retraite de lord Rosebery, loin de le faire oublier,

semble avoir retrempé sa popularité. Jamais le public ne s'est tant

occupé de lui que depuis qu'il a paru ne plus s'occuper du public. On

est curieux de tout ce qui le touche, comme le prouvent deux

biographies publiées presque simultanément durant l'automne dernier.

Il n'est pas loin d'apparaître aujourd'hui comme l'homme nécessaire

qui mettra fin non seulement à la crise du parti libéral, mais à ce

que j'appellerai la crise de l'Empire.

Quant à nous, comment ne nous réjouirions-nous pas d'une inaction

forcée qui nous a valu ce maître livre?

Bien des années s'étaient écoulées depuis la visite aux Invalides.

Toute sa vie,--il nous l'explique dans le dernier chapitre,--Napoléon

l'avait hanté, l'avait obsédé, à la façon de ces âmes en peine qui

reviennent tourmenter les vivants pour obtenir des prières qui

assurent leur repos. Ce que réclament les fantômes littéraires, ce

n'est pas une messe, c'est un livre. Pour l'écrire, ce livre, il

fallait des loisirs: la décomposition et la défaite du parti libéral,

en 1895, les apportèrent à lord Rosebery. Il fallait aussi que l'image

évoquée prît des contours plus nets et sortit du brouillard de la

fausse histoire où elle se dérobait. La publication, en 1899, des

précieux Mémoires de Gourgaud, mis au jour par le vicomte de Grouchy

et M. A. Guillois, eut cet heureux résultat et, dès lors, l'écrivain

put se livrer à une tâche rêvée depuis si longtemps.

Il est bien inutile de louer le livre auprès de ceux qui vont le lire

et j'ai hâte de les laisser en tête à tête avec leur plaisir, leurs

étonnements, leurs émotions. Ils s'apercevront qu'ils ont affaire à un

auteur qui a tout lu et tout compris, les documents anglais et les

documents français; qui, après les avoir analysés en historien, les a

appréciés en homme d'État et qui sait aussi bien mettre en relief le

moindre détail pittoresque du drame qu'en esquisser à grands traits la

large et profonde philosophie. Ils se rappelleront les paroles du

professeur d'Eton, ces paroles qui jugeaient l'enfant et qui

pourraient encore juger le livre: «C'est un admirateur de Napoléon,

mais un admirateur intelligent.... Et puis, il est si amusant!»

Les éditeurs croient faire oeuvre patriotique en ajoutant ce volume à

notre bibliothèque napoléonienne, où il doit prendre, pensent-ils, une

place permanente, une place à part, auprès des livres les plus

distingués que l'Empereur ait inspirés dans ces dernières années. Ils

ne prétendent pas qu'aucune des opinions de l'auteur ne puisse être

contestée. Loin de là, ils appellent et sollicitent la discussion.

Pour ma part, je souhaiterais vivement,--et je crois que lord Rosebery

n'est pas éloigné de partager ce sentiment,--qu'il fût possible

d'exonérer Napoléon de toute complicité dans la fabrication des

documents faux mis en circulation par Las Cases. Après que l'auteur a

victorieusement réfuté et bafoué avec une souveraine ironie le Congrès

de Vienne, qui a mis Napoléon hors la loi, je m'étonne de le voir se

rallier sans difficulté à un certain argument de sécurité générale qui

permet aux Alliés de séquestrer indéfiniment la personne de Napoléon,

alors qu'il n'est ni un sujet rebelle, ni un prisonnier de guerre, ni

un criminel condamné par aucun tribunal régulier. A quoi bon raisonner

si bien pour aboutir à une conclusion que rien ne justifie et qui ne

tend à rien moins qu'à créer un droit contre le droit? Lord Rosebery,

inspiré par la pensée, très louable, de soulager la conscience de ses

compatriotes du meurtre de Napoléon, triomphe, il me semble, un peu

vite des résultats de l'autopsie. L'Empereur n'est pas mort de la

maladie de foie particulière à Sainte-Hélène, dont il se prétendait

atteint et qui peut n'avoir été qu'une fable. S'ensuit-il que le

climat de Sainte-Hélène n'ait pas hâté l'apparition du cancer

héréditaire et avancé sa fin de dix ou vingt années? C'est à la

science de répondre. Je ne dirai rien du dernier chapitre. Il soulève

un problème à chaque ligne. L'auteur le sait si bien qu'il n'a pas

d'autre but en l'écrivant et il faut le remercier des questions qu'il

pose autant et plus peut-être que des questions qu'il a résolues.

Lord Rosebery appartient à la famille des écrivains-nés, qui ne sont

pas des hommes de lettres, à cette famille dont les aînés s'appellent

La Rochefoucauld, Hamilton, Saint-Simon. Quelquefois, dans son désir

d'être vrai et dans sa hâte d'être juste, il jette tant de choses dans

une seule phrase qu'elle semble près d'en perdre l'équilibre. Parfois

aussi, il a des négligences, des familiarités, des brusqueries qui

sont de la langue parlée et qui doivent déconcerter les professeurs.

Mais, quand l'émotion s'empare de lui ou quand sa pensée prend

l'essor, l'expression monte avec elle, s'élargit, s'échauffe,

s'illumine et laisse bien loin les virtuoses du style académique. Si

rien de ces dons n'apparaît dans les pages qu'on va lire, soyez

convaincus que c'est la faute du traducteur.

Les Anglais ont fait une réception enthousiaste à cet ouvrage qui leur

faisait entendre, pourtant, dans le langage le plus net, de dures

vérités. Il devrait recevoir des Français un accueil encore plus

favorable, car il interprète leurs sentiments les plus chers avec un

accent de sympathie qui semble absolument sincère. Ils ne liront pas

sans émotion une phrase comme celle-ci: «Napoléon avait derrière lui

la France, capable d'efforts héroïques et d'héroïque endurance, en un

mot capable de tout, sauf de l'impossible.» Lequel d'entre nous aurait

pu dire plus et dire mieux?

Nous ne connaissons point, en France, ces belles cérémonies où l'on

voit, chez nos voisins, les grandes villes offrir le droit de cité à

l'homme qu'elles veulent honorer. Mais ce livre vaut les parchemins

qu'on enferme dans une boîte d'or. Après cet hommage splendide au

grand nom qui nous a tant divisés et qui nous rapproche tous

aujourd'hui, lord Rosebery a cessé d'être un étranger parmi nous. Nous

nous souviendrons toujours qu'il nous a donné ce livre: puisse-t-il ne

jamais oublier qu'il l'a écrit!

Augustin FILON.

NAPOLÉON

LA DERNIÈRE PHASE.

CHAPITRE I.

LES SOURCES.

Qui nous écrira la vie de Napoléon comme elle doit être écrite?

Jusqu'ici, poser la question eût été peine perdue. Les préjugés et les

passions du temps étaient encore trop près de nous pour qu'on pût

songer à écrire un tel livre. Et aujourd'hui même nous n'en sommes pas

bien éloignés, car la reine Victoria avait déjà deux ans à l'époque de

la mort de Napoléon et il existe probablement encore des personnes qui

l'ont vu. Puis le second Empire a ranimé, multiplié ces sentiments

presque dans leur intensité première et la réaction qui a suivi le

second Empire en a prolongé encore l'existence. Peut-être ne

sommes-nous pas assez complètement sortis de la sphère d'influence

historique de Napoléon pour qu'il soit possible d'écrire sa vie.

D'ailleurs, jusqu'à ces derniers temps, nous ne possédions pas les

éléments nécessaires à un tel travail. Les volumes innombrables dont

les titres se rangent dans les catalogues à la suite du nom de

Napoléon sont pour la plupart des compilations, ou des pamphlets, ou

des biographies laborieusement édifiées avec des matériaux douteux et

insuffisants, sans solidité comme sans durée. Mais aujourd'hui que la

France possède un gouvernement dont les archives sont ouvertes à tous,

et grâce à l'apparition successive d'une foule de mémoires plus ou

moins authentiques, nous pouvons prévoir le moment où nous n'aurons

plus de révélations nouvelles à attendre. La publication des lettres

supprimées dans la _Correspondance impériale_ fait disparaître une des

critiques qu'on adressait aux éditeurs officiels de cette

correspondance et en comble les lacunes. La curiosité passionnée qui

entraîne le public depuis quelques années vers tout ce qui tient à

Napoléon et qui, chose remarquable, n'est accompagnée d'aucun signe de

résurrection du bonapartisme comme facteur politique, a eu pour effet

de créer toute une littérature, afin de mettre l'offre en rapport avec

la demande, et cette littérature, toute mélangée qu'elle soit

d'éléments malsains ou équivoques, nous a, du moins, parmi son

exubérance parasite, apporté sa moisson d'utiles renseignements.

Ainsi, l'énorme masse de matériaux de toute sorte est prête pour

l'ouvrier de cette grande oeuvre, le jour où il paraîtra. Peut-être

n'est-il pas loin de paraître. Nous aimons à nous persuader que c'est

son ombre qui se projette dans le beau récit des relations de Napoléon

et d'Alexandre. Est-ce trop se flatter que d'espérer que M. Vandal

couronnera les services qu'il a rendus à la science historique dans

cet ouvrage inappréciable en nous donnant, tout au moins, une

«Histoire civile de Napoléon»? Ne pourrait-il, en s'associant avec M.

Henry Houssaye, qui a, lui aussi, tant et si bien fait dans cet ordre

d'idées, mener à fin cette grande tâche? Nous parlons d'une

collaboration parce qu'il ne nous semble pas possible qu'un homme,

réduit à ses seules forces, entreprenne pareille besogne. Rien que le

dépouillement et la critique des documents seraient déjà oeuvre de

géant avant qu'une seule ligne du livre pût être écrite. Et en vérité

nul homme ne serait en mesure, à lui seul, d'aborder, à la fois

Napoléon chef d'État et Napoléon chef d'armée. «Napoléon, dit

Metternich, juge hostile s'il en fut, était un administrateur, un

législateur et un conquérant.» Il aurait pu ajouter que Napoléon

était, de plus, un homme d'État né. Pour analyser et célébrer les

qualités du conquérant de 1796 à 1812, celles du défenseur de la

France en 1813 et 1814, il faudrait un maître consommé dans l'art de

la guerre. Pour rendre justice à Napoléon homme d'État, administrateur

et législateur, peut-être faudrait-il aussi des historiens distincts,

pourvus de facultés différentes. Il y aurait à faire, enfin, l'étude

générale de l'homme et de son caractère. Caractère des plus simples

pour un admirateur fanatique comme pour un ennemi juré, infiniment

compliqué, au contraire, pour qui n'est ni l'un ni l'autre. Pour cette

dernière étude, la psychologie de Napoléon, les éléments les plus

féconds sont fournis par ces six années suprêmes de Sainte-Hélène, où

il a non seulement raconté et commenté sa vie, mais où il a présenté

une image précise et parfaitement cohérente de lui-même. «Aujourd'hui,

comme il l'a dit lui-même à Sainte-Hélène, grâce à mon malheur, on

pourra me juger à nu.» On n'a peut-être pas encore donné toute

l'attention qu'il fallait aux pages qu'il dictait alors sous forme

d'autobiographie ou de commentaires. Quelqu'un a dit quelque part que

les mémoires dont il est l'auteur semblent avoir été négligés

précisément parce que ce sont les documents primordiaux, authentiques,

ceux qui font vraiment autorité en ce qui touche la vie de l'Empereur.

Les gens aiment mieux boire à n'importe quelle source qu'à la source

véritable. Qu'une personne étrangère ait été en contact avec lui, ne

fût-ce qu'un moment, c'est cette impression d'un passant qu'ils

voudront recueillir de préférence. Mais ce que Napoléon a dit de

lui-même, ce qu'il a pensé de lui-même, cela semble aux étudiants de

Napoléon chose de peu de prix. Ce qu'il leur faut, c'est Bourrienne,

Rémusat, Constant et le reste. Évidemment, ils ont le droit de

prétendre que les mémoires de Napoléon sont moins savoureux que ceux

de quelques-uns de ses serviteurs, et qu'on ne peut pas invariablement

s'y fier comme à une impartiale relation des événements. Ces mémoires

restent pourtant comme l'expression directe et réfléchie de ce

prodigieux génie parlant de ce qu'il avait fait; et, de plus, ils

contiennent des jugements sur les grands capitaines d'autrefois, sur

César, Frédéric, Turenne, et ces jugements ne sauraient manquer

d'intéresser un historien ou un soldat.

Il ne faut pas, d'ailleurs, quand on veut apprécier Napoléon, attacher

d'importance au peu de respect qu'il a montré quelquefois pour

l'exactitude. En ces temps-là, on n'attendait guère, on n'exigeait

jamais d'un homme d'État européen qu'il dît la vérité, et c'est là ce

qui fait qu'un demi-siècle plus tard Bismarck ne trouva pas de

meilleur moyen pour tromper son monde que la franchise. Les ennemis

les plus acharnés de Napoléon, Metternich et Talleyrand, nous ont

maintenant donné leurs mémoires, mais nous nous repentirions, en toute

circonstance, de leur accorder une confiance aveugle là où leur

intérêt personnel est en jeu. Napoléon, à Sainte-Hélène, écrivait sa

propre apologie; il s'efforçait de présenter ses actes sous leur jour

le plus favorable, comme il faisait dans ses bulletins. Ces fameux

bulletins représentaient ce que Napoléon désirait que l'on crût, c'est

ce que représentent également ses mémoires. C'est la vie de Napoléon

mise en bulletins par Napoléon lui-même, rien de plus, rien de moins.

Mais il importe de faire ici une distinction. Quand il écrit ses

bulletins, Napoléon a souvent un motif pour tromper. A Sainte-Hélène,

son unique but est de servir les intérêts de son fils et de sa

dynastie. Lorsque ni son fils ni sa dynastie ne sont en cause, les

mémoires méritent créance un peu plus que les bulletins.

Les publications venant de Sainte-Hélène s'amoncellent rapidement les

unes sur les autres, et on peut prévoir le moment où la dernière aura

vu le jour. Quatre-vingt-quatre années ont passé depuis qu'un public

avide absorba, en cinq mois, cinq éditions des lettres de Warden,

soixante-dix-huit depuis que les acheteurs du livre d'O'Meara

envahissaient les boutiques des libraires. Il est permis de souhaiter

que son _Journal_ manuscrit, qui dort quelque part en Californie,

puisse être bientôt publié dans son intégrité, car il est, dit-on,

plein de détails curieux et originaux et, en même temps, il nous

expliquera peut-être les contradictions existantes entre la _Voix de

Sainte-Hélène_ et les communications adressées par l'auteur soit à

l'Amirauté soit au gouverneur[1]. Ensuite nous avons eu la grosse

artillerie de Gourgaud, Montholon et Las Cases--dont les passages

supprimés, s'il en existe, pourraient aujourd'hui être donnés au

public sans le moindre inconvénient--et la riposte faite à leur feu

par la lourde apologie de Forsyth et le résumé, plus effectif, de

Seaton. Nous avons eu aussi l'artillerie légère de Maitland et de

Glover, de Cockburn, de Santini, sans compter cette folle de miss

Betsy, qui devint plus tard Mrs. Abell. Nous possédions les histoires

de Sainte-Hélène par Barnes et Masselin et, en 1816, un ancien

gouverneur, le général Beatson, profita de l'intérêt soudainement

attiré vers ce coin du globe pour lancer à la tête du public un énorme

in-4º où les particularités du sol et ses productions étaient exposées

avec un luxe et une précision de détails à peine concevables s'il

s'était agi de décrire le paradis terrestre. Puis, nous eûmes la

tragédie d'Antommarchi, qu'on peut juger comme on voudra. Ensuite, les

«commissaires» sont entrés en lice; Montchenu, Balmain, Sturmer nous

ont, l'un après l'autre, apporté leur témoignage. M. de Montholon nous

a, également, offert le sien. Napoléon lui-même, il faut le dire,

avait engagé ses compagnons à recueillir tout ce qu'il disait dans

leur journal et, à plusieurs reprises, il a fait allusion au résultat

de leur travail. «Hier soir, dit Gourgaud, l'Empereur me disait que

je pourrais mettre mes loisirs à profit en écrivant ses paroles; je

pourrais gagner ainsi cinqºº cents ou mille louis par jour.» Il

connaissait le journal de Las Cases, qui était dicté à Saint-Denis,

l'un des domestiques, ou recopié par lui, et Napoléon interrogeait

souvent ce serviteur relativement aux matières contenues dans le

journal. On lui lut le récit d'O'Meara. Il était persuadé qu'ils

tenaient tous leur journal et ne se trompait pas. Car, à l'exception

du fidèle Bertrand et de la compagne qui partageait avec l'Empereur

son affection, pas un des acteurs de ce lugubre drame n'a gardé le

silence.

[1] Depuis que ceci a été écrit, un magazine, _The Century_, a

publié des fragments du journal d'O'Meara. D'après ces fragments, il

est clair qu'il avait écrémé ses souvenirs pour écrire la _Voix de

Sainte-Hélène_.

Dans ces derniers temps deux nouveaux témoignages ont été mis au jour

et on peut dire que si tous deux sont très curieux il en est un qui

dépasse en intérêt toutes les révélations antérieures au point de vue

de la psychologie de Napoléon. Le _Journal de Sainte-Hélène_, par Lady

Malcolm, contient un récit, très vivant, des conversations de son

mari, l'amiral Malcolm, avec Napoléon et un portrait impartial de Lowe

qui semble, en somme, tourner à la condamnation de ce malheureux

homme, troublé par d'écrasantes responsabilités. Quant à l'autre

publication, c'est peut-être le livre qui nous en dit le plus, non

seulement sur Napoléon à Sainte-Hélène, mais sur Napoléon à tous les

autres moments de sa carrière. C'est le journal particulier de

Gourgaud, écrit pour n'être lu que de lui seul, bien que la fin, à ce

que les éditeurs semblent croire, ait pu être arrangée en vue du cas

où Lowe viendrait à s'en saisir. Mais la plus grande partie du journal

ne devait évidemment avoir d'autre lecteur que Gourgaud, car elle ne

pouvait plaire à personne, si ce n'est à lui, et encore! La vérité est

là, croyons-nous, telle qu'elle se montre jour par jour à l'écrivain.

Ce journal jette une clarté singulière sur celui qui l'a écrit, mais

combien plus étrange et plus nouvelle sur Napoléon! Quand nous l'avons

lu nous nous sentons pris d'un doute en ce qui touche tous les autres

récits et nous sentons que ce volume nous rapproche de la vérité vraie

plus qu'aucune des publications qui l'avaient précédé.

Car il est une règle, presque absolue, j'en ai peur, qui s'applique à

toute cette littérature de Longwood: aucun des livres qui viennent de

là, pris en lui-même, ne mérite une confiance entière. Si nous

faisions une exception, ce serait certainement en faveur de Gourgaud.

On peut faire une autre observation: c'est que ces publications

deviennent de plus en plus dignes de foi à mesure que la date de leur

apparition s'éloigne des événements. Gourgaud, qui est publié en 1898,

est plus vrai que Montholon, qui se publie lui-même en 1847, et

Montholon, à son tour, est plus vrai que Las Cases, qui livre ses

récits au public en 1823. Le moins croyable de tous, peut-être, est

O'Meara dont la publication remonte à 1822. Dans tous ces livres,

sauf, peut-être, le plus récent, on trouve des allégations fausses et

de grossières inventions. Et pourtant il ne serait pas juste d'accuser

tous ces auteurs d'avoir sciemment menti. Bien rarement, jamais

peut-être, il n'y a eu chez eux intention de tromper. Tantôt c'est

l'idolâtrie de Napoléon qui les inspire, tantôt c'est le désir de

garder aux scènes de Sainte-Hélène toute leur puissance d'émotion

dramatique et d'amener ainsi la libération de l'Empereur, ils

omettent ou dénaturent les faits qui peuvent, en quelque manière,

nuire à leur idole ou diminuer l'effet qu'ils veulent produire. Il

semble qu'il y eût quelque chose dans l'air de Sainte-Hélène qui

empêchait la vérité de s'y acclimater, et celui qui compare, sur un

point quelconque, les différents récits, y trouvera d'étranges,

d'irréductibles contradictions. Il y a probablement de la vérité qui

se cache au fond de Forsyth, mais il faut briser la gangue: triste

tâche! Et pour d'autres raisons encore, etc... il est difficile de

l'extraire des documents contemporains. Une curieuse moisissure

recouvre tous ces récits, comme, dans l'île, elle recouvre les livres

et les bottes. On est obligé de peser chaque déposition, grain à

grain, particule après particule, en se rappelant toujours ce que vaut

le témoin. On nous reprochera peut-être d'avoir puisé plus d'une fois

à des sources que nous avons indiquées comme impures. Mais où

aurions-nous puisé? Là où le témoignage en lui-même nous a semblé

acceptable, toutes les fois qu'il ne nous a pas paru inspiré par un

autre intérêt que celui de la vérité, nous avons cru pouvoir citer ces

documents, les seuls que nous possédions.

Il reste à faire remarquer une circonstance bien particulière. Des

trois dernières années de la vie de Napoléon, nous ne savons presque

rien. Rien depuis le départ de Gourgaud en mars 1818 jusqu'à la fin de

mai 1821. Nous savons ce que les Anglais ont observé du dehors. Nous

avons, à l'intérieur, un rapport autorisé, mais non parfaitement

croyable. En réalité, nous ne savons rien, ou presque rien.

CHAPITRE II.

LAS CASES, ANTOMMARCHI, ETC.

Le livre de Las Cases, qui est le plus volumineux, et peut-être le

plus célèbre, ne manque pas d'un certain charme qui lui est propre. Il

parut d'abord en huit volumes, puis il fut abrégé et, sous le titre de

_Mémorial de Sainte-Hélène_, accompagné des originales fantaisies de

Charlet, il s'est répandu à travers le monde entier. On dit,--c'est

probablement une grosse exagération,--que l'ouvrage n'a pas rapporté à

l'auteur moins de 2 millions. Il fut écrit, nous assure-t-on, sous

forme de journal, avec l'intention de donner au public un compte rendu

parfaitement fidèle des conversations quotidiennes de Napoléon. Mais

l'auteur nous déclare qu'une grande partie de ces conversations s'est

trouvée perdue, soit parce que le temps a manqué à l'écrivain pour les

recueillir, soit par suite des diverses aventures que ses manuscrits

ont eu à traverser. Son récit est plein de mouvement, et même

d'éloquence. Quand il est corroboré par d'autres témoignages, on peut

le considérer comme la reproduction exacte des paroles de l'Empereur,

tel qu'il entendait qu'elles fussent rapportées, telles, en tout cas,

qu'il les a dictées. Lorsque la confirmation des témoignages

étrangers fait défaut, il est impossible de se fier à Las Cases, car,

si l'on fait la part de l'exagération habituelle en ce qui touche le

régime du prisonnier, la contrainte dont il était l'objet, etc., et si

l'on considère, d'un autre côté, l'idolâtrie de l'auteur pour son

maître, sentiment qui lui enlevait la nette vision des choses, on

comprendra où pèche le _Mémorial_. C'est un arsenal de documents

apocryphes. D'où vient cela? Faut-il s'en prendre à la fertile

invention de Las Cases? Napoléon fut-il le complice et l'inspirateur

de ces faux témoignages? Impossible de résoudre la question d'une

façon décisive. Quoi qu'il en soit, quatre lettres fausses sont

imprimées tout au long dans le livre de Las Cases, et il est

responsable d'une cinquième qui n'est imprimée nulle part et qui n'a

eu, probablement, qu'une existence éphémère.

Le comte Murat, dans son excellent ouvrage: _Murat, lieutenant de

l'Empereur en Espagne_, a établi, par des arguments aussi clairs que

péremptoires, la fausseté de la première lettre. Il a prouvé que Las

Cases, pour disculper son héros et rejeter les torts sur Murat, a

inséré dans le _Mémorial_ une fausse lettre datée du 29 mars 1808. Qui

a composé cette lettre? On ne sait, mais qu'elle soit fausse, il n'est

pas possible d'en douter, et c'est à Las Cases que revient la

responsabilité de l'avoir produite. Le comte Murat accumule des

preuves irréfutables. Il fait remarquer l'irrésolution dont cette

lettre est empreinte. L'ordre donné à l'armée française de battre en

retraite devant les Espagnols lui paraît, comme à nous, en complète

opposition avec le caractère de Napoléon. Il appelle notre attention

sur les contradictions flagrantes qui existent entre cette lettre et

d'autres dépêches,--parfaitement authentiques, celles-là!--de la même

époque. Le 27 mars, Napoléon avait écrit à Murat pour lui ordonner de

faire un grand déploiement de force à Madrid; dans la fausse dépêche

du 29, il condamne jusqu'à sa présence à Madrid. On sait, d'ailleurs,

que l'Empereur ne connut l'occupation de Madrid par Murat que le 30.

La dépêche n'est pas conçue dans les termes de la correspondance

ordinaire de Napoléon avec son beau-frère. Les brouillons, ou minutes,

de presque toutes les dépêches de Napoléon existent encore: or on ne

possède aucun brouillon de celle-ci.

Dans ses autres dépêches, Napoléon ne fait aucune allusion à la

prétendue lettre du 29, et Murat, de son côté, n'en a jamais accusé

réception. Le registre détaillé des lettres envoyées et reçues par

Murat n'en fait nulle mention. En tous cas, comment cette lettre

a-t-elle surgi tout à coup à Sainte-Hélène? Il semble inutile de

multiplier les preuves pour démontrer que rarement faux plus audacieux

s'est offert à la crédulité publique. Les éditeurs de la

_Correspondance impériale_ ne l'impriment qu'avec la rougeur au front,

car ils avouent, dans une note, qu'on n'a pu découvrir ni le

brouillon, ni la lettre originale, ni aucune copie authentique.

Savary, de Beausset et Thibaudeau acceptent la lettre, les yeux

fermés, sur l'autorité de Las Cases. Méneval, qui était à cette époque

le secrétaire particulier de Napoléon, semble pressentir les doutes du

comte Murat et expose certains faits matériels qui ôtent à ce document

tout caractère d'authenticité. L'un de ces faits est que la lettre

est datée de Paris et que l'Empereur, à ce moment, se trouvait à

Saint-Cloud. Méneval se déclare incapable d'éclaircir le mystère, mais

toutes ses raisons aboutissent inévitablement à cette conclusion que

la lettre est un faux. Son seul argument favorable,--argument bien

dangereux,--c'est que Napoléon seul peut avoir composé cette dépêche.

L'hésitation de Méneval, lorsqu'on songe à la situation de confiance

qu'il occupait auprès de Napoléon, est extrêmement significative, on

pourrait dire qu'elle est décisive. Thiers croit que Napoléon a écrit

la lettre et qu'il l'a écrite à la date indiquée, mais il admet

qu'elle n'a jamais été expédiée. Ses raisons en faveur de cette

étrange théorie ne peuvent être examinées ici; mais elles ne

paraissent guère autre chose qu'un effort désespéré pour établir

l'authenticité du document, en dépit de difficultés écrasantes que, du

reste, l'histoire n'a point dissimulées. Montholon l'imprime avec

beaucoup d'autres lettres qui lui furent, dit-il, remises par

l'Empereur. Cette affirmation nous rend Montholon suspect à son tour.

Mais c'est à Las Cases que revient, en fin de compte, la véritable

responsabilité. Ce qui est fâcheux pour lui, c'est que, précisément,

il était un peu vain de son talent à «composer». Il nous apprend que

c'est lui qui a rédigé la protestation de Napoléon à Plymouth. Il en a

rédigé d'innombrables pour son propre compte. «Une fois que les

rapports épistolaires eurent été établis avec Sir H. Lowe, nous

dit-il, avec une ironie très suggestive, ma plume ne chôma guère.» Il

fit pleuvoir des documents sur le gouverneur; on le déporta au Cap et

là il continua d'écrire. Le gouverneur de cette colonie, les

ministres, le Prince Régent, eurent tous à le subir. Revenu en

Europe, il bombarda de sa prose tous les souverains et tous les hommes

d'État dont le nom lui venait à l'esprit. Enfin, le patient lecteur

qui se fraye un chemin à travers ses huit volumes ne peut s'empêcher

de penser que rien ne plairait tant à Las Cases que d'improviser

quelques lettres de Napoléon pour s'entretenir la main.

Nous ne voudrions pas, sur ce seul exemple, affirmer que Las Cases a

forgé la lettre à Murat avec l'intention arrêtée de commettre un faux.

Peut-être fut-ce un exercice académique ou peut-être encore a-t-il

brouillé les dates ou manqué de mémoire.... On cite dans l'histoire

d'autres aventures du même genre. Mais, par malheur, ce n'est pas la

seule tentative ou la seule défaillance de Las Cases dans cet ordre

d'idées. Dans la cinquième partie de son journal, il donne, dans des

conditions à peu près identiques, une lettre de Napoléon à Bernadotte,

datée du 8 août 1811. Les éditeurs de la _Correspondance impériale_ la

passent sous silence absolument. Elle a été pourtant insérée parmi les

_Lettres inédites de Napoléon Ier_, mais «sous toutes réserves», car

les éditeurs en ignorent la provenance. S'ils l'avaient connue, ils

l'auraient rejetée sans aucun doute, comme avaient fait les éditeurs

précédents. Ils l'empruntent, de seconde main, à Martel, _OEuvres

littéraires de Napoléon Bonaparte_. Martel, qui ne cite point son

autorité, l'avait, évidemment, prise à Las Cases.

Dans son sixième volume, Las Cases tire encore de son arsenal occulte

et inépuisable un autre document officiel dont il nous gratifie

généreusement. Cette fois, c'est une lettre adressée par Napoléon à

son frère Louis, roi de Hollande, le 3 avril 1808, du palais de

Marrac. Elle porte la même marque de fabrique que les autres. On la

voit paraître pour la première fois dans le livre de Las Cases. Aucun

brouillon n'en existe: fait dirimant en lui-même. Malheureusement

aussi Napoléon n'arriva à Marrac que quatorze jours après le 3 avril.

Les éditeurs de la _Correspondance_ font suivre la lettre de cette

simple remarque, accompagnée de l'indication significative que «Las

Cases est l'unique autorité». M. Rocquain, dans son _Napoléon et le

roi Louis_ (p. 166, note), l'écarte sans hésitation, comme étant

fausse dans son ensemble, sinon dans toutes ses parties. Nous ne

voyons pas de raison pour accepter aucune de ses parties comme

authentique et, de son côté, M. Rocquain ne nous en fournit point.

Dans le septième volume il existe une quatrième lettre, de la même

espèce. A qui en cherche l'auteur, on peut répondre hardiment:

_Aut Las Cases, aut diabolus_. Ce sont de prétendues instructions

destinées à un plénipotentiaire anonyme qui remplit une mission en

Pologne; elles sont datées du 18 avril 1812. Les éditeurs de la

_Correspondance_ ont laissé de côté cette composition. Elle est, comme

à l'ordinaire, produite inopinément par Las Cases, comme une

révélation des véritables motifs de l'expédition de Russie. Il paraît

que cette guerre désastreuse avait pour but la reconstitution de

l'ancien royaume de Pologne. Quand nous nous rappelons qu'à ce moment,

alors que la résurrection de la Pologne était l'objet des voeux les

plus ardents des Polonais, qu'elle était vivement désirée par l'armée

et par quelques-uns des plus dévoués serviteurs de l'Empereur, alors

qu'elle était un point essentiel, vital dans ses combinaisons

stratégiques et politiques, alors qu'elle lui était manifestement

dictée par le sentiment le plus élémentaire d'humanité et de gratitude

envers la nation polonaise, Napoléon se refusa énergiquement à cette

mesure, nous pouvons juger de la valeur et de l'authenticité d'un

pareil document.

Le faux nº 5, qu'on ne nous fait pas la faveur de nous montrer, est le

plus notable et le plus impudent de tous. Dans un moment d'affectueux

abandon, Las Cases tira de ses papiers et exhiba à Warden une lettre

du duc d'Enghien, écrite à Napoléon la veille de son exécution et

supprimée par Talleyrand dans la crainte qu'elle ne touchât le Premier

Consul et ne sauvât la vie du prince. Las Cases paraît avoir eu le

monopole de ce document que personne, avant ou après lui, n'a eu la

chance d'entrevoir, dont personne, si ce n'est lui, n'a jamais ouï

parler. Ses propres déclarations, en ce qui touche l'affaire du duc

d'Enghien, sont peut-être ce qu'il y a de plus trouble dans tout son

ouvrage. Il fait seulement une allusion timide et brève à la lettre

qu'il avait montrée triomphalement à Warden. Le langage de ce dernier

est si remarquable qu'il demande à être cité textuellement: «J'ai vu

une copie de cette lettre dans les mains du comte de Las Cases. Elle

faisait partie, me dit-il, d'une masse de documents, formés ou réunis

pour certifier et expliquer certains points obscurs de l'histoire,

qu'il était occupé, de temps en temps, à rédiger sous la dictée de

celui-là même qui en était le héros.» Suivons un instant les

destinées de cette lettre du duc d'Enghien interceptée par Talleyrand

et miraculeusement sauvée par Las Cases. Dans les _Lettres du Cap_,

composées, inspirées ou revues par Napoléon, il est question de cette

lettre. «L'auteur, y est-il dit, avait eu de fréquentes occasions de

parcourir à la hâte des manuscrits du plus grand intérêt, relatifs aux

événements mémorables des vingt dernières années; une grande partie de

ces manuscrits ont été écrits sous la dictée de Napoléon.» En d'autres

termes, Napoléon, auteur des _Lettres du Cap_, a eu la permission de

consulter les manuscrits qu'il a lui-même dictés. Quand le duc

d'Enghien était arrivé à Strasbourg, il avait écrit une lettre à

Napoléon; il y faisait remarquer que «ses droits à la couronne étaient

très éloignés, que, depuis longtemps, sa famille avait perdu le droit

de les réclamer, et il promit, si on lui pardonnait, de faire

connaître tout ce qu'il savait des complots des ennemis de la France

et de servir le Premier Consul avec fidélité. Cette lettre ne fut

présentée à Napoléon par Talleyrand que lorsqu'il était trop tard,

lorsque le jeune prince n'était plus.» L'auteur continue en disant

que, dans le manuscrit qu'on lui avait permis de voir, Napoléon

déclarait que, «peut-être, si cette lettre lui eût été remise à temps,

les avantages politiques qui auraient résulté de ses déclarations et

de ses services auraient engagé le Premier Consul à lui pardonner».

Cet extrait est intéressant parce qu'il contient la seule partie de ce

curieux document qui ait subsisté jusqu'à nous. Il semble que des

bruits relatifs à cette précieuse lettre eussent été répandus à

Longwood parmi ceux des membres de la petite colonie qui n'avaient

pas été mis dans le secret de Las Cases. Leur curiosité en fut

vivement excitée. O'Meara semble s'être tout particulièrement

distingué par son esprit de recherche infatigable. En 1817, il se met

lui-même en scène, interrogeant l'Empereur sur ce sujet. «Je demandai

s'il était vrai que Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc

d'Enghien et ne l'eût remise que deux jours après son exécution.

Napoléon répondit: C'est vrai. Le duc m'avait écrit pour m'offrir ses

services et me demander un commandement dans l'armée, et ce scélérat

de Talleyrand ne m'en donna connaissance que deux jours après

l'exécution du duc. J'observai que Talleyrand, en retenant cette

lettre d'une manière aussi coupable, s'était réellement chargé de la

culpabilité de cette action. L'Empereur répondit: Talleyrand est un

_briccone_, capable de tous les crimes.»

Napoléon: La dernière phase · 第 1 / 22 段