XVIII

Pendant l'année 1861, la santé de mon frère, ébranlée par les violentes

secousses de la vie de Paris, fut assez sérieusement atteinte. Le

docteur Marchal de Calvi, grand ami des lettres et des écrivains, lui

donnait des soins. Il l'entourait de sollicitude et d'attentions, comme

fait un jardinier pour une fleur rare. À l'approche de l'hiver, il lui

déclara tout net qu'il fallait partir, aller chercher la vie au pays du

soleil, que c'était l'unique moyen de ne pas compromettre

irréparablement l'avenir. L'arrêt était formel. Mon frère obéit et

partit pour l'Algérie, où il passa plusieurs mois.

Il m'a bien souvent raconté les péripéties de ce voyage, qui a laissé

dans son esprit et dans ses oeuvres une empreinte profonde; son séjour à

Alger, ses excursions dans les provinces, ses visites chez les chefs

arabes, ses longues courses à travers les montagnes, à cheval sur une

mule, et portant, attaché aux épaules par une courroie, un bidon rempli

d'une certaine huile de foie de morue, qu'il était obligé de prendre à

fortes doses.

Du traitement qui lui était ordonné, il n'observa guère que cette

prescription. Quant à celle qui le condamnait au repos, il l'observa en

se surmenant, en se dépensant, en courant de droite et de gauche,

cherchant des sensations, heureux de ses découvertes, observant,

écrivant chaque soir ses impressions du jour sur les petits cahiers

qu'il collectionne depuis vingt ans et où se trouve en germe toute son

oeuvre passée et future.

«Sur ces cahiers, dit-il dans la préface de _Fromont jeune et Risler

aîné_, les remarques, les pensées n'ont parfois qu'une ligne serrée, de

quoi se rappeler un geste, une intonation, développés, agrandis plus

tard pour l'harmonie de l'oeuvre importante. À Paris, en voyage, à la

campagne, ces carnets se sont noircis sans y penser, sans penser même au

travail futur qui s'amassait là; des noms propres s'y rencontrent

quelquefois, que je n'ai pu changer, trouvant aux noms une physionomie,

l'empreinte ressemblante des gens qui les portent.»

Quand, au printemps, mon frère revint d'Algérie, sa santé, quoique

nécessitant encore des ménagements, ne nous inspirait plus

d'inquiétudes; les carnets s'étaient enrichis d'une multitude

d'indications précieuses. Une jolie étude sur Milianah, qui a trouvé

place dans les _Lettres de mon moulin_; un conte, _Kadour et Katel_,

dans _Robert Helmont_; _Un décoré du 15 août_, le petit Arabe Namoun, du

_Sacrifice_, et enfin l'immortel _Tartarin de Tarascon_, voilà ce

qu'Alphonse Daudet rapporta d'Algérie; riche butin, comme on voit, sans

compter des visions de soleil, de paysages et de ciels bleus, dont son

cerveau a gardé la féconde lumière.

En son absence, l'Odéon avait joué de lui la _Dernière Idole_, ce drame

en un acte écrit en collaboration avec Ernest L'Épine. Quand mon frère

était parti pour Alger, les répétitions de sa pièce allaient commencer;

son collaborateur devait les diriger; mais il tomba malade au même

moment, et j'eus la mission de les suivre. Tisserant, qui jouait le

principal rôle, s'était chargé de la mise en scène, Mademoiselle

Rousseil faisait ses débuts dans le personnage de la belle madame

Ambroy, et, quoiqu'il ne s'agît que d'un acte, le théâtre comptait sur

un succès.

Nos espérances communes ne furent pas trompées. Ceux qui assistaient à

la première peuvent s'en souvenir. Si j'invoque leur témoignage, c'est

pour prouver que je n'exagère en rien. Les vieux auteurs levaient la

tête en disant: «Ce n'est pas du théâtre!» mais ils applaudissaient tout

de même. Je vois encore Paul de Saint-Victor assis dans sa loge et

battant des mains.

La salle était des plus brillantes. On savait que M. de Morny

s'intéressait aux auteurs. Il était là, un peu surpris des chaleureuses

approbations du public, sans bien comprendre ces scènes toutes

d'émotions faites cependant pour arracher des larmes aux plus

sceptiques; mais sa femme, enthousiasmée, y brisa son éventail. Dès le

lendemain, j'expédiais à mon frère la nouvelle de son succès. Elle lui

parvint au fond de je ne sais quelle contrée lointaine. Il m'a dit

depuis qu'au milieu des péripéties de son splendide voyage, elle le

laissa tout à fait insensible, tant Paris lui semblait en ce moment

petit, éloigné et oublié.

L'année suivante, Marchal de Calvi exigea encore qu'il partît à

l'approche des froids. Cette fois, il alla en Corse. Là, d'autres

émotions l'attendaient. On en retrouve la trace dans ses contes;--lisez

_Marie Anto_, le _Phare des Sanguinaires_, l'_Agonie de la

Sémillante_,--et enfin le _Nabab_, où les souvenirs d'Ajaccio ont

manifestement inspiré les combinaisons financières du coquin Paganetti

et les scènes électorales racontées par Paul de Géry.

Après deux hivers passés ainsi loin de Paris, mon frère n'avait plus

qu'à reprendre son train de vie; l'air tiède du Midi ne lui était plus

indispensable. La prudence seule lui suggéra l'idée de s'éloigner de

nouveau à la fin de 1863; mais il s'arrêta en Provence. Le séjour qu'il

y fit fut laborieux. Il suffit de parcourir ses livres pour s'en

convaincre.

C'est surtout à partir de cette époque que le Midi et les Méridionaux

sont entrés dans son oeuvre. C'est à cette époque qu'il les a étudiés

dans les paysages, dans la vie sociale, dans les moeurs, complétant

l'observation quotidienne par le souvenir du passé, adaptant un trait

saisi sur le vif à quelque personnage entrevu là ou ailleurs, se faisant

l'historien des passions et des habitudes d'une race, comme d'autres se

font les historiens des événements d'un pays.

Avec son procédé de ne rien décrire que ce qu'il a vu, de ne rien

raconter que ce qui est arrivé, de tout emprunter à la réalité,

affabulations, descriptions, personnages, toute découverte nouvelle

faite par lui à travers les aventures des hommes, tout événement

intérieur qui se passe sous ses yeux, sont autant de filons qui tôt ou

tard enrichiront son domaine intellectuel. Je crois bien que c'est

surtout à l'époque de son séjour en Provence qu'il a mesuré la puissance

féconde de ce procédé, et qu'il s'est définitivement tracé la règle

qu'il a depuis observée avec rigueur.

Quelles richesses littéraires ne lui doit-il pas, à cette discipline

sévère de son esprit! Elle a donné à ses livres l'actualité, la

modernité, c'est-à-dire l'une des conditions du succès dans une société

emportée par la soif de jouir, brûlée par la fièvre, qui n'a plus le

temps de se recueillir, de revenir sur les jours qu'elle a déjà vécus,

et tourmentée cependant du désir de se voir revivre en des récits qui

traduiront ses passions, ses vertus et ses vices, qui lui apprendront à

se connaître, sans lui imposer l'obligation de s'étudier elle-même et

sur elle-même.

Il est vrai que, pour mettre ce système en pratique avec fruit, il

fallait une organisation spéciale, une flamme personnelle, un don de

nature que les plus laborieux efforts ne sauraient donner à qui ne l'a

pas trouvé dans son berceau. Émile Zola, appréciant le talent d'Alphonse

Daudet, écrivait naguère: «La nature bienveillante l'a mis à ce point

exquis où la poésie finit et où la réalité commence.» Voilà nettement

définie la cause principale de la fortune littéraire de mon frère.

Mais pour comprendre les enjambées qu'il a faites depuis vers la

renommée, il faut tenir compte de ce travail incessant de son esprit

dont j'ai parlé, de son ambition constamment tournée vers le mieux.

Malgré ses dons naturels, il aurait pu rester en chemin s'il ne les

avait sans cesse excités, développés, affinés avec une volonté tenace,

jamais lassée, toujours prête à s'affirmer pour rendre plus parfaite

l'oeuvre de ses mains.

Les événements de la fin de l'Empire, les angoisses du siége de Paris,

les tragédies de la Commune, tous ces épisodes émouvants qui semblent

faire partie de notre histoire personnelle, tant ils ont pesé sur la

destinée de chacun de nous, devaient inspirer et ont inspiré plus d'un

écrivain. Les romanciers et les poëtes se sont servis de ces péripéties,

les ont rappelées dans leurs vers ou encadrées dans les intrigues de

leurs récits. D'où vient que nulle part elles ne sont plus vivantes que

dans les pages que leur a consacrées Alphonse Daudet? C'est que

justement il les a racontées en réaliste et en poëte. Sa flamme a doré

la réalité, l'a parée non-seulement de toutes les grâces d'un style

original et pénétrant, mais encore d'un accent de tendresse infinie qui

provoque les larmes. Aussi le trait le plus ordinaire, serti par ce

maître ouvrier, devient un joyau rare.

Voulez-vous un exemple de l'effet qu'il produit par les moyens les plus

simples? Ouvrez les _Contes du lundi_ et relisez la _Dernière Classe_.

Nous sommes dans un pauvre village d'Alsace, le jour où, subissant la

conquête, cette province française va devenir allemande. Pour la

dernière fois, l'instituteur fait sa classe en français; il y a appelé

les parents de ses élèves afin de leur adresser ses adieux, les prenant

à témoin, à cette heure de deuil, de son ardent amour pour la patrie

vaincue, et afin de déposer dans leur âme, avant de se séparer d'eux, la

graine de patriotisme dont ils légueront la fleur à leurs enfants. Un

petit élève, venu à l'école ce jour-là comme tous les jours, raconte

cette scène. Et c'est tout, presque un fait divers que le journal de la

ville voisine a peut-être inséré dans la chronique locale.

Voyez maintenant ce qu'est devenu ce fait divers sous la plume

d'Alphonse Daudet. Sans y rien ajouter que l'émotion de son âme et la

magie du style, sans prononcer un mot retentissant, un de ces mots un

peu gros qui, dans les apostrophes du vaincu au vainqueur, sont comme la

menace éternelle des représailles à venir, et qu'il eût été bien

excusable d'employer en cette circonstance; sans dépasser le ton d'une

froide narration, il a écrit huit pages qui sont la protestation la plus

éloquente qu'on ait jamais élevée contre la loi barbare qui traite un

peuple comme un bétail.

Si l'on veut chercher à travers son oeuvre d'autres preuves de ce don si

personnel de faire revivre la réalité dans ses récits sans lui rien

faire perdre de sa puissance, en lui donnant au contraire, par l'art

d'arranger les mots, tout le relief de la vie, on les trouvera par

centaines.

Je prends la mort du duc de Morny. Mon frère était là; il a suivi, heure

par heure, ce drame intime, que la grande place tenue par le mourant

allait transformer en un drame historique. Il a vu la maladie entrer

dans le palais et la mort accrocher aux murailles les tentures noires.

Il a saisi sur le vif l'effarement des politiques et des faiseurs, aux

yeux de qui l'événement prenait les proportions d'une catastrophe. Il a

entendu les commentaires des valets, partagés entre l'orgueil d'avoir

servi un maître si puissant, le regret de le perdre et la hâte de se

faire un sort ailleurs. Il a aidé à détruire les papiers intimes, la

volumineuse correspondance, témoignage de la platitude humaine, que le

mort n'a pas voulu laisser après soi. Il est entré dans la chambre au

moment où l'embaumeur venait d'en sortir. Chacun de ces traits,

recueillis au passage, est allé grossir le dossier des notes du

romancier.

Maintenant, reprenez les pages du _Nabab_, dans lesquelles il a

reconstitué ce saisissant tableau, dont _Robert Helmont_ contient une

première ébauche. N'eussiez-vous ouvert le livre que comme une oeuvre de

pure imagination, fussiez-vous ignorant de l'histoire contemporaine au

point de ne pouvoir discerner ce qu'il contient de vérité, vous ne

sauriez lire ce chapitre où perce, entre le blanc des lignes, l'ironie

provoquée dans l'esprit du conteur par ces spectacles de la vanité et de

l'impuissance des hommes, sans deviner que la mort qu'il raconte était

le symptôme précurseur d'une grande chute, que ce n'était pas seulement

un duc impérial qui disparaissait, mais tout un immense édifice qui

commençait à s'écrouler. L'exactitude de cette reproduction des choses

vues, où ne se rencontre pas une seule allusion politique, la vie que

leur a donnée le peintre, l'art avec lequel il fait passer dans son

récit les angoisses dont il a surpris la trace sur les visages

bouleversés, ont suffi pour révéler tout ce qu'il ne dit pas. L'effet

reste saisissant, produit par des moyens si simples. Dans les oeuvres

d'art, c'est la vraie marque du talent, j'entends le talent qui assure

leur durée.

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 22 / 25 题