La mort du duc de Morny décida mon frère à réaliser un projet auquel il
songeait depuis longtemps, le projet de recouvrer sa liberté. Il était
trop véritablement homme de lettres pour persister, les premières
difficultés vaincues, à vivre autrement que de sa plume. Il quitta le
Corps législatif dès qu'il lui fut démontré que l'indépendance de ses
idées pouvait y être compromise.
Ai-je besoin d'ajouter que, durant le séjour qu'il venait d'y faire, il
n'avait ni écrit une ligne ni accompli un acte qui pussent être
considérés comme un sacrifice de cette indépendance aux exigences de sa
situation? Il a eu, sa vie durant, cette bonne fortune de vivre dégagé
de tout lien politique. «Je suis légitimiste», avait-il dit à M. de
Morny, en entrant pour la première fois dans son cabinet. Cette petite
fanfaronnade de Méridional était moins une vérité, même alors, qu'une
manifestation de fierté native et peut-être un hommage aux opinions
professées dans la maison paternelle. Mais ce mot, mon frère ne le
dirait plus aujourd'hui.
Ce n'est pas qu'il ait eu depuis le loisir ou la volonté de se faire un
sentiment bien net du régime qui convient le mieux à la France, c'est
mépris pour la politique. Ce mépris, il l'a exprimé un jour, en des
accents indignés, dans l'épilogue de _Robert Helmont_:
«Ô politique, je te hais! Je te hais parce que tu es grossière, injuste,
criarde et bavarde; parce que tu es l'ennemie de l'art, du travail;
parce que tu sers d'étiquette à toutes les sottises, à toutes les
ambitions, à toutes les paresses. Aveugle et passionnée, tu sépares de
braves coeurs faits pour être unis; tu lies, au contraire, des êtres tout
à fait dissemblables. Tu es le grand dissolvant des consciences, tu
donnes l'habitude du mensonge, du subterfuge, et, grâce à toi, on voit
des honnêtes gens devenir amis de coquins, pourvu qu'ils soient du même
parti. Je te hais surtout, ô politique, parce que tu en es arrivée à
tuer dans nos coeurs le sentiment, l'idée de la patrie...»
Après avoir lu cette virulente apostrophe, il paraîtra difficile de
classer mon frère dans un parti quelconque, quelles que soient
d'ailleurs les amitiés qu'il s'est faites à droite et à gauche, parmi
les admirateurs de son talent, ou de croire qu'il cherche à se classer
sous une étiquette. Il a eu trop souvent à se féliciter de cette
heureuse indépendance pour être disposé à l'abdiquer.
Il en est plus d'un qui regrette aujourd'hui de n'avoir pas suivi son
exemple. Sans professer comme lui pour la politique un mépris poussé
jusqu'à la haine, tout en reconnaissant que le malheur des Français a eu
surtout pour cause leur indifférence politique en d'autres temps, il
faut avouer que plus nous allons, et moins les lettrés et les délicats
auront à se louer de s'être jetés dans la mêlée de nos polémiques
quotidiennes. Vainqueur, on y récolte l'envie; vaincu, l'injustice. Les
ressentiments politiques sont les plus implacables.
J'en sais quelque chose, moi qui me considère comme un ami passionné de
la liberté, qui ne l'ai jamais trahie, et à qui certains hommes n'ont
cependant pas pardonné la modeste part que j'ai eue dans l'acte,
inopportun peut-être, mais rigoureusement légal, du Vingt-Quatre Mai.
J'ai eu beau, quand en 1876 le verdict électoral vint nous prouver que
nous nous étions trompés, abandonner volontairement les fonctions que
j'occupais; j'ai eu beau, sous le Seize Mai, quand mes amis m'invitaient
à les reprendre, m'y refuser; j'ai eu beau m'abstenir depuis de tout
dénigrement systématique contre un régime dont j'avais attaqué, en
d'autres circonstances, les défenseurs, les hommes dont je parle n'ont
pas désarmé, ont continué à me traiter en ennemi, encore que je ne
provoquasse ni leurs faveurs ni leur colère.
Ils n'ont même pas épargné mes travaux littéraires, à propos desquels
certains d'entre eux écrivaient, en parlant de moi: «Daudet!... pas
celui qui a du talent l'autre», croyant faire à mon amour propre une
blessure profonde par ce rappel malveillant des succès de mon frère. La
sérénité avec laquelle je m'en exprime aujourd'hui leur prouvera combien
ils se sont trompés; je n'y fais allusion que pour démontrer cette
implacabilité des ressentiments nés de la politique, à laquelle Alphonse
Daudet a échappé.
Une fois rendu à lui-même, il fut tout entier aux lettres. Alors a
commencé cette longue série de contes, de comédies, de drames, de
romans, qui ont consacré sa réputation, en marquant, étapes par étapes,
la persévérante ascension de son talent. Il publiait successivement les
_Lettres de mon moulin_, recueil composé de ses impressions
méridionales; le _Petit Chose_, inspiré en partie par notre enfance,
écrit en plein hiver dans une modeste propriété du Languedoc où, pendant
plusieurs semaines, il vécut seul, comme un ermite, ayant pour unique
compagnon un vieux Montaigne, dont la lecture le reposait de ses veilles
laborieuses; il faisait jouer aux Français l'_OEillet blanc_, à
l'Opéra-Comique les _Absents_, au Vaudeville le _Frère aîné_ et le
_Sacrifice_.
Durant ses haltes dans le monde des théâtres, il récoltait une riche
moisson de notes et d'observations sur les comédiens, mettant en grange
le grain fécond d'où devaient sortir plus tard le Delobelle de _Fromont
jeune et Risler aîné_ et les judicieuses appréciations qu'on peut relire
dans la collection de ses feuilletons dramatiques de l'_Officiel_, à
travers lesquels il a éparpillé les premiers chapitres d'une histoire de
la critique théâtrale.
À propos de cette partie de son oeuvre, j'ai souvent entendu des gens
s'étonner que ses pièces n'aient pas rencontré auprès du public la même
faveur que ses livres. Il est certain qu'il n'a jamais remporté une de
ces victoires scéniques qui sont une fortune pour un auteur ou pour un
théâtre. Je ne parle pas des pièces qu'il a tirées de ses romans.
Celles-là ne sont venues à la scène que protégées par le souvenir du
retentissement qu'elles avaient eu sous leur première forme; et encore
ce souvenir a-t-il quelquefois pesé sur elles, plus qu'il ne leur a
servi, surtout quand le public ne rencontrait plus au théâtre, dans leur
intégrité, dans leur cadre descriptif, les types qui l'avaient le plus
charmé. Quant aux autres, à l'exception peut-être de la _Dernière
Idole_, elles ont ordinairement apporté à leur auteur plus de déboires
que de satisfaction.
Je suis presque tenté de voir dans ce fait indéniable une preuve de sa
supériorité ou, si l'on préfère, de l'infériorité de l'art scénique.
C'est surtout aux détails que les livres d'Alphonse Daudet doivent leur
plus grand attrait, aux détails, aux descriptions, à l'analyse des
événements, à la composition des personnages, à je ne sais quoi de
personnel, d'original, de séduisant, que la convention théâtrale brise
impitoyablement. Ses qualités sont justement contraires à celles
qu'exige la scène moderne, où la langue est peu, où le fait ne vaut que
par la manière dont il saisit le regard et l'intérêt du spectateur.
En une seule circonstance, mon frère a tenté d'écrire un drame accommodé
au goût du jour, sous une forme qui ne laissait aucune place à ses
expansions de poëte. Il s'est laissé circonvenir par des gens de
théâtre: il a fait _Lise Tavernier_, et il a échoué. On peut objecter
que l'oeuvre était grotesquement montée. Nous étions en 1872, à l'Ambigu,
sous la direction Billion; c'est tout dire. Mais, même mise en scène par
un directeur plus soucieux de la dignité de l'art, je ne crois pas
qu'elle eût produit un meilleur résultat.
À la fin de cette année, Alphonse Daudet a donné la mesure de ce qu'il
peut au théâtre, avec l'_Arlésienne_. Il a vêtu cette idylle tragique
des plus brillantes parures; il en a caressé les périodes avec amour,
comme les stances d'une pastorale; dans un décor de Provence, il a fait
résonner tout le clavier de la passion; du jour où il a commencé cette
oeuvre, il a eu la fièvre; cette fièvre n'est tombée que le soir de la
première, dans la lassitude et la déception d'une victoire douteuse; les
perles les plus fines de son écrin, il les avait répandues à profusion
dans chaque phrase; il a écrit là des pages qu'on ne peut lire sans
qu'une poignante émotion vous étreigne l'âme.
Cependant, au théâtre, l'effet n'a pas répondu à son attente. Est-ce que
l'action était trop locale? Est-ce que _Mireille_ avait épuisé l'intérêt
des Parisiens pour les choses de Provence? Est-ce que sur une autre
scène que le Vaudeville, dans un autre milieu que ce coin de la Chaussée
d'Antin, si férocement blagueur, l'_Arlésienne_ aurait eu une autre
destinée? Je suis assez disposé à le croire, car il s'en est fallu de
bien peu que ce succès incertain, suffisant, tel qu'il fut, à honorer
une carrière d'écrivain, se transformât en un triomphe incontesté.