Ainsi, l'amour inné des lettres déchirait notre sombre horizon; il y
ouvrait une éclaircie lumineuse; il dorait le seuil de notre jeunesse et
nous tenait lieu de toutes les joies dont nous étions privés. Ce n'était
pas trop pour nous dédommager des angoisses que nous subissions dès que
la famille nous reprenait.
De ce côté, les choses chaque jour allaient de mal en pis. Dans le
courant de 1856, notre père dut abandonner les entreprises commencées.
Après sept années d'un labeur sans trêve, elles n'avaient eu d'autre
résultat que de créer un déficit qui nous écrasait. Étreints par les
dettes, nous avions fait ressource de tout. Après avoir lutté
désespérément contre la mauvaise fortune, Vincent Daudet était à bout.
La gêne le paralysait. Il eut un moment l'espoir de trouver un bailleur
de fonds qui l'eût aidé à continuer son commerce; mais ses recherches
furent vaines: il y renonça.
Un matin, il vendit en bloc les marchandises qui restaient en magasin,
apura ses comptes, demanda à ses créanciers et obtint d'eux des délais.
Puis, il entra comme intéressé dans une maison de vins, où il eût
abondamment gagné le pain des siens, s'il avait su se plier aux
exigences de sa situation nouvelle. Mais une longue habitude de
commander la lui rendit bientôt intolérable. La résignation ne tarda pas
à lui faire défaut. Il partit alors pour Paris, où on lui faisait
espérer une position plus conforme à ses goûts.
De ce moment jusqu'au jour où il fut permis à ses fils de lui assurer un
repos cruellement et laborieusement gagné, à travers des infortunes
imméritées, le pauvre père fut comme une hirondelle voltigeant éperdue
dans les limites imposées à son essor, qui fatigue ses ailes et son
regard à se heurter contre les murailles au delà desquelles elle sent le
grand air, l'espace libre, et finit par tomber et mourir épuisée de son
effort désespéré. Il essaya dix affaires, chercha des emplois dans le
commerce, dans l'administration; il crut un moment tenir la fortune,
avec une découverte industrielle qui depuis en a enrichi d'autres; puis
ses espérances s'évanouirent, ses forces s'usèrent à porter le fardeau
de sa détresse. Le découragement s'empara de lui; il dut se décharger
sur nous du soin de rebâtir son foyer détruit. Il a goûté la joie de le
voir réédifié. Ses dernières années ont été sereines, paisibles,
embellies, malgré la longue maladie qui nous l'a ravi, par le bonheur de
ses enfants, devenu son propre bonheur.
Lorsqu'il eut décidé d'abandonner son commerce, nous quittâmes la triste
maison de la rue Pas-Étroit pour nous installer dans un modeste
entre-sol de la rue de Castries, au centre d'un quartier aéré, riant,
entre la place Bellecour et les allées Perrache. Nous étions en ce
moment, Alphonse et moi, en pleine effervescence littéraire, tout
heureux de commencer à donner libre carrière à nos aspirations.
Dans notre nouvel appartement, débarrassé du voisinage du magasin, des
ballots de tissus, des piles de foulards, de tout ce qui nous eût
rappelé les causes de notre ruine, il nous sembla que nous recouvrions
quelque indépendance. D'un vigoureux effort, mon frère terminait ses
études; moi, j'avais entrepris de compléter les miennes, en y consacrant
tous les loisirs que me laissait mon bureau.
Nous avons alors joliment bûché tous les deux, heureux à ce point de
notre travail volontaire, qu'en dépit du lamentable dénoûment de notre
séjour à Lyon, ce temps nous paraît moins triste quand nous le revoyons
à travers les souvenirs de la rue de Castries.
C'est là cependant que nous apprîmes la mort de notre aîné Henri.
J'ai dit plus haut qu'il voulait entrer dans les ordres et avait
commencé ses études ecclésiastiques au séminaire d'Allix. Il y était
resté peu de temps. En touchant au sous-diaconat, au moment de prononcer
des voeux définitifs, son âme maladive, troublée par les excès d'une
dévotion sans mesure, avait conçu des scrupules, des doutes sur la
sincérité de sa vocation. Il nous était revenu, au grand dépit de mon
père, qui ne comprenait rien à ses hésitations.
Pendant quelques mois, il avait vécu près de nous, cherchant à donner
des leçons de piano, tenant accidentellement les orgues dans une des
paroisses de Lyon. Puis, las de cette vie sans but, il était parti pour
Nîmes, où l'abbé d'Alzon lui offrait une place parmi le personnel
enseignant du collége de l'Assomption. J'ai conservé la plupart des
lettres que notre pauvre Henri nous écrivait à cette époque. Elles sont
pleines de tendres conseils pour Alphonse et pour moi. Elles révèlent
une grande inexpérience de la vie, une manière de l'envisager à travers
un mysticisme un peu étroit, qui cadrait mal avec les inexorables
exigences qu'elle allait nous imposer dans un avenir prochain, mais
aussi une âme d'une infinie bonté, toute pénétrée d'idéal.
J'ai toujours pensé que si mon frère aîné avait vécu, son esprit, en se
virilisant, aurait secoué les préjugés et les doutes qui
l'affaiblissaient, qu'il aurait laissé là ses velléités sacerdotales, et
que son réel talent de musicien et de pianiste, en se développant,
l'aurait aidé à trouver sa vraie voie, celle de l'art.
Un jour, une lettre de l'Assomption nous annonça brusquement qu'il était
atteint d'une fièvre cérébrale. Ma mère partit sur-le-champ; mais elle
arriva trop tard pour trouver son fils vivant. Elle eut pour unique et
suprême consolation d'embrasser cette tête de jeune lévite, transfigurée
par la mort, reposant toute blanche sur l'oreiller, dans un flot de
cheveux noirs. Elle avait déjà tant souffert que cette catastrophe ne
trouva pas place dans son coeur pour une plaie nouvelle. Celles qui
depuis longtemps y saignaient se creusèrent un peu plus, et ce fut tout.
_Mater dolorosa!_
La nouvelle de ce malheur fut apportée par une dépêche que mon père et
Alphonse reçurent un soir, à la tombée de la nuit, et dont j'eus
connaissance quelques instants après en revenant de mon bureau. Nous
pleurâmes ensemble jusqu'à une heure avancée. Puis notre mère revint, et
la vie nous reprit un peu plus tristes, un peu plus meurtris.
Notre unique distraction consistait alors à aller, durant les beaux
jours, entendre la musique au square de Bellecour. Nous y trouvions
Mayery, Beurtheret, Ludovic Penin. Nous nous promenions ensemble, déjà
graves et attentifs, causant le plus souvent de littérature et d'art,
pénétrés d'un sentiment de fierté, avec un précoce reflet d'hommes de
lettres, qui n'était pas sans nous donner quelque orgueil. Depuis _Léo
et Chrétienne Fleury_, Alphonse était considéré dans ce milieu. Quand il
nous quittait pour rejoindre des camarades de son âge, on parlait de ses
vers, de son talent; on attachait à son avenir de brillantes espérances;
et nos parents sentaient leurs peines un moment allégées quand je leur
répétais ce que nos amis disaient de leur jeune fils.
À propos de Lyon et de Bellecour, il m'est impossible de ne pas dire un
mot du maréchal de Castellane, une des plus vives impressions de notre
jeunesse. C'est «à l'heure de la musique» qu'il se montrait aux
Lyonnais. On citait mille traits de sa vie présente et passée, qui
déchaînaient autour de lui une curiosité poussée jusqu'à la fureur. Il
était une des attractions de la promenade. Nous entendions tout à coup
le tambour battre aux champs; le poste de Bellecour se mettait sous les
armes, tandis que le maréchal descendait de cheval au coin de la rue
Bourbon, toujours en grand uniforme, portant en bataille le chapeau à
plumes blanches. Après avoir salué le poste, il se mêlait aux
promeneurs, un lorgnon incrusté dans l'oeil. Il avait des côtés
singulièrement excentriques. Mais quel admirable soldat, et quelle belle
vie de militaire que la sienne!
Mon frère quitta le lycée au mois d'août de cette année, n'ayant plus
qu'à se présenter aux examens du baccalauréat. Malheureusement, de ce
côté allait surgir une difficulté trop prévue, et l'impossibilité de la
résoudre devait déterminer nos parents à prendre, en ce qui touchait mon
pauvre Alphonse, une grave résolution.
Les frais d'examen représentaient à cette époque une somme relativement
importante. Mon père aurait eu beau se saigner, il ne serait pas parvenu
à se la procurer, encore moins à la distraire de son budget si
rigoureusement limité aux plus pressantes nécessités de notre vie à
tous. Il est vrai que son fils était encore assez jeune pour pouvoir
attendre et retarder d'une année son examen. Mais jusque-là qu'allait-il
faire?
Dans ces circonstances, arriva du Midi une singulière proposition. Un de
nos parents conseillait à notre père de solliciter l'admission
d'Alphonse au collége d'Alais, comme maître d'étude. Il s'était assuré
que les portes de ce collége s'ouvriraient toutes grandes devant le
petit-neveu de l'abbé Reynaud, et que sa jeunesse ne serait pas un
obstacle. L'enfant,--car c'était un enfant;--pourrait préparer là ses
examens, vivre une année sans rien coûter à sa famille, et même réaliser
quelques économies, quelle que fût la modicité de ses appointements.
En d'autres temps, mon père et ma mère auraient écarté résolument cette
proposition, bouleversés à la pensée de se séparer de leur plus jeune
fils, de le livrer aux duretés d'une profession humble et quasi
méprisée. Mais, au point où nous en étions, notre avenir les préoccupait
moins que les exigences immédiates de notre vie au jour le jour.
Après tout, c'était une entrée comme une autre dans l'enseignement! À ce
collége d'Alais étaient attachés les plus doux souvenirs de la jeunesse
de ma mère. Elle le revoyait toujours, tel qu'elle l'avait vu jadis,
quand l'intelligente et paternelle direction de «l'oncle l'abbé» le
rendait florissant, en faisait un séjour aimable.
Ces considérations, jointes à la nécessité, décidèrent du sort de mon
frère. Son départ fut résolu. Il accepta courageusement sa destinée
nouvelle, heureux de venir en aide aux siens, enchanté d'abord de son
premier voyage dans un inconnu dont il était bien loin de soupçonner les
aventures.
Pour moi, cette résolution me consterna, encore que j'en comprisse la
sagesse. L'idée de me séparer de mon frère déchirait mon coeur. Je le
voyais si jeune, si pauvre d'expérience, si mal armé pour les épreuves
qu'il allait subir!
Seize ans, une âme tendre, une imagination délicate, la faiblesse de son
âge, une insigne maladresse devant les difficultés matérielles, une
myopie désespérante, comment se tirerait-il d'affaire? Mais, hélas! mon
impuissance égalait ma peine; il fallut bien se résigner.
«On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là. Le lendemain
de ce jour mémorable, toute la famille accompagna le Petit Chose au
bateau... Tout à coup, la cloche sonna. Il fallait partir. Le Petit
Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la
passerelle.
«--Sois sérieux! lui cria son père.
«--Ne sois pas malade, dit madame Eyssette.
«Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.»
Oui, Jacques pleurait; mais ce n'étaient plus les larmes maladives de
son enfance; c'étaient les larmes fécondes de sa précoce maturité,
arrachées à ses yeux par le grand chagrin de cette séparation, le plus
grand chagrin dont il eût encore souffert. À travers ses pleurs, il
voyait l'avenir; et plus était douloureuse l'heure présente, plus il se
rattachait à cet avenir avec confiance, formant, sous les coups mêmes de
la défaite, des projets en vue de la revanche, auxquels était
étroitement associé le compagnon que le rapide flot du Rhône emportait
au loin.
«Le Petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
doivent pas s'attendrir... Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces
chères créatures qu'il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu
sait s'il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa
chair. Mais, que voulez-vous? la joie de quitter Lyon, le mouvement du
bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme,--homme libre,
homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,--tout cela grisait le
Petit Chose et l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois
êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône.»