XIV

Le départ de mon frère nous fit un peu plus tristes. Quelques mois

s'écoulèrent sans nous apporter autre chose que les aggravations

successives de notre infortune, les incessants témoignages de la rigueur

avec laquelle nous frappait l'adversité. Les nuages qui depuis si

longtemps s'amoncelaient sur notre horizon s'assombrissaient de jour en

jour; une catastrophe devenait imminente. Je la sentais approcher, et je

m'y préparais.

Après tout, dans la situation déplorable où nous nous trouvions, ne

valait-il pas mieux que le sort épuisât sur nous ses fureurs en un

dernier orage? Quand il nous aurait définitivement abattus, quand il

aurait dispersé les débris de notre foyer, il irait sans doute frapper

ailleurs, en nous laissant libres de rebâtir ce qu'il aurait détruit.

Et puis, un désastre suprême nous arracherait aux incertitudes cruelles

dans lesquelles nous nous débattions. Il faudrait alors prendre un

parti; je pourrais aller à Paris, ce Paris inconnu, où tant d'autres

avant nous étaient arrivés obscurs, malheureux, déshérités, et avaient

vu la fin de leur misère. Résolu à les imiter, j'entretenais fréquemment

ma mère de mon dessein. Mais elle doutait de moi, ayant perdu jusqu'à la

force de concevoir une espérance. Qu'irais-je faire à Paris? Si encore

j'avais un emploi assuré!

--J'entrerai dans les télégraphes, lui dis-je un jour, en me rappelant

que nous comptions dans cette administration un vieil ami de notre

famille.

Sur ces mots, elle envisagea plus tranquillement mon projet. Elle en

entretint mon père pendant l'un des rares séjours qu'il faisait alors à

Lyon.

--Il n'y a qu'à le laisser libre de suivre ses inspirations,

répondit-il.

Dès ce moment, je ne songeai plus qu'à ce voyage et surtout aux moyens

de l'effectuer, car c'était justement le côté le plus lamentable de

notre état, de ne pouvoir exécuter un projet, quelque avantageux qu'il

pût être, s'il exigeait une avance d'argent, même modique.

Heureusement,--c'est bien à dessein que j'emploie ce mot,--la

catastrophe éclata et me permit de réaliser l'idée que je caressais avec

persévérance.

Depuis un an que nous habitions la rue de Castries, le propriétaire ne

connaissait pas encore, comme on dit vulgairement, la couleur de notre

argent. Il avait commencé par montrer beaucoup de patience. Ce qu'il

savait de nous l'avait intéressé à notre sort, et lorsque, à plusieurs

reprises, les quittances présentées par le portier lui étaient revenues

impayées, il s'était contenté d'adresser à mon père une réclamation

courtoise.

Mais cette patience ne pouvait durer toujours. Maintenant, nous lui

devions trois termes, et l'échéance du quatrième approchait. Par son

ordre, son régisseur vint les réclamer. Il entoura cette réclamation des

formes les plus polies; mais, sous le gant, on sentait la main, sous la

parole de l'homme du monde, l'exigence du créancier. Il avait été

heureux de nous accorder des délais, parce que nous étions d'honnêtes

gens, surtout parce qu'il croyait que notre gêne était accidentelle.

Mais il ne pouvait attendre plus longtemps le payement de la dette

contractée dans le passé, ni davantage nous laisser dans l'appartement

si notre impuissance à en acquitter le loyer se prolongeait.

Cette mise en demeure nous trouva sans ressource. Lorsque, en l'absence

de mon père, je recherchai avec ma mère comment nous pourrions y faire

face, nous fûmes d'accord pour reconnaître que cela ne se pouvait que

par la vente de notre mobilier. Le mobilier vendu, les dettes les plus

pressantes payées, ma mère partirait avec sa fille pour le Midi, où

l'une de ses soeurs lui offrirait asile. Moi, j'irais tenter la fortune à

Paris et hâter notre réunion.

J'avais dans mon étoile, dans celle de mon frère, une foi si vive,

j'exprimais mes espérances avec tant de conviction, que la chère femme

ne put s'empêcher de les partager et y trouva quelque allégement à

l'amertume de ces heures si cruelles. À peine conçu et approuvé par mon

père, à qui une longue lettre en avait donné connaissance, ce projet

héroïque fut mis à exécution. J'avertis Descours de mon prochain départ.

Je lui annonçai gravement que j'allais faire de la littérature à Paris.

--J'avais toujours pensé que vous finiriez par là, me répondit cet

excellent homme; bonne chance!

J'allai ensuite trouver le régisseur de notre maison. Je lui fis part de

nos résolutions, en le priant de nous épargner des poursuites

judiciaires et de laisser à la vente de notre mobilier un caractère

amiable. Il entra dans mes vues. Nous fîmes ensemble l'inventaire des

objets qui garnissaient notre appartement. Il me permit d'en enlever un

certain nombre, dont la dispersion eût déchiré le coeur de la pauvre

maman, déjà en route pour le Midi. Je passai trois jours à les emballer

afin de les lui expédier, exécutant cette besogne, la joie au coeur, un

refrain sur les lèvres, convaincu que ce mauvais moment nous rapprochait

de jours plus heureux.

La vente eut lieu. Elle dura toute une journée, dispersant en quelques

heures les meubles au milieu desquels nous avions grandi, témoins

insensibles de notre triste vie, à la plupart desquels était attaché un

pieux souvenir.

Ainsi fut consommée la dispersion des ruines de notre foyer. Cette fois,

c'en était bien fait de la maison familiale; il n'y avait plus qu'à la

reconstruire ailleurs. Le soir de ce jour, les comptes furent réglés, et

quand eurent été mises de côté la part des créanciers, celle de ma mère,

il me resta quelques écus qui, ceux-là, ne devaient rien à personne et

qui me permirent d'arriver à Paris, huit jours après, avec cinquante

francs dans ma poche.

Durant la dernière semaine de mon séjour à Lyon, je vécus chez Paul

Beurtheret, qui m'avait offert fraternellement la moitié de sa chambre.

Cette semaine fut consacrée aux préparatifs de mon départ. On m'avait

dit souvent que, pour réussir à Paris, il était nécessaire de se montrer

bien vêtu, de ne trahir sur soi aucune trace de misère. «Faites-vous

envier, me répétait Beurtheret; ne vous faites jamais plaindre.» Obsédé

par ce conseil, j'avais commandé toute une garde-robe à mon tailleur,

car, malgré ma pénurie d'argent, j'avais un tailleur, non pas un pauvre

diable de portier, taillant du neuf dans du vieux, mais un tailleur

élégant, hors de prix, réputé dans la fashion lyonnaise, qui m'avait

ouvert un crédit sur ma bonne mine, en me promettant de nous le

continuer à mon frère et à moi aussi longtemps que nous en aurions

besoin.

La spéculation avait ses périls, car si nous étions morts en route, je

ne sais trop par qui et comment ce brave homme eût été payé. Il n'a eu

cependant qu'à se louer d'avoir cru en nous. Quand nous fûmes en état

d'acquitter ses factures, il ne fut pas question, on le devine, d'opérer

le moindre rabais. Grâce à sa confiance, nous avions pu, à peine arrivés

à Paris, n'ayant encore ni sou ni maille, nous présenter dans des salons

où commença la réputation d'Alphonse Daudet, où moi-même je contractai

de précieuses amitiés.

On ne saurait payer trop cher de si réels services. Mais n'est-ce pas un

trait de moeurs bien moderne que celui de ce fournisseur audacieux,

jouant à pile ou face un gros sac sur l'avenir de deux petits inconnus,

encore mineurs l'un et l'autre, n'ayant aucun patrimoine à attendre et

aussi obscurs que nous l'étions alors?

Et maintenant, c'en est fait de ce douloureux séjour de Lyon. Nous n'en

parlerons plus, si vous le voulez bien. Tristesses, humiliations,

déceptions, larmes, sont restées là-bas, ensevelies dans le brouillard

du Rhône, entre les hautes maisons qui font les rues étroites, profondes

comme des puits. Désormais notre ciel va s'éclairer d'une ardente lueur

d'espérance, les voies vont s'élargir devant nous, et nos longs efforts

porter leurs premiers fruits.

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 18 / 25 题