Introduits dans ce milieu, nous y trouvâmes un accueil sympathique, des
encouragements, comme si nous allions devenir un des espoirs du parti.
Chez Descours, j'avais écrit quelques articles de critique littéraire à
la dérobée, par fragments, entre deux lettres de voiture. La _Gazette_
les reçut et les imprima. Je fus dès lors tout à fait de la maison. Sur
le conseil de Claudius Hébrard, je composai de même un roman dont j'ai
tout oublié, jusqu'au sujet. Je l'envoyai au _Journal des Bons
Exemples_, qui ne le publia pas et négligea de me le rendre. En dépit de
ces essais, ma famille ne croyait guère à ma vocation. Durant les rares
loisirs que me laissait mon bureau, j'entendais mon père et ma mère me
dire à tout instant: «Fais des chiffres.» Oh! les chiffres!
Plus heureux, mon frère, sous prétexte d'études, pouvait se livrer
librement à ses penchants. Il en profita pour écrire à son tour un
roman. Son oeuvre était intitulée: _Léo et Chrétienne Fleury_. C'était
l'histoire d'un jeune soldat jeté par un impérieux dévouement à sa
famille dans une aventure considérée par ses chefs comme un criminel
manquement à la discipline. Il périssait fusillé, presque sous les yeux
de sa mère et de sa soeur, arrivées trop tard pour le sauver.
Le récit débutait par une douzaine de lettres échangées entre le frère
et la soeur. Tout ce qu'Alphonse Daudet avait de grâce, d'esprit, de
fraîcheur de coeur, d'originalité de style, se retrouvait dans cette
correspondance. Le récit qui formait la seconde partie était tout
imprégné d'émotion, tout embaumé d'un suave parfum de jeunesse et
d'attendrissement.
Mon frère lut ce roman, un soir, devant la famille assemblée. Nous
pleurâmes tous en l'écoutant. Enthousiasmé, j'allai porter le manuscrit
à Mayery. Il tomba des nues. Quoi! un lycéen de quinze ans avait écrit
ces pages exquises! C'était à n'y pas croire. Il dut se rendre à
l'évidence cependant et promit de publier le roman dans la _Gazette de
Lyon_, aussitôt que l'auteur aurait fait un léger changement qu'il
jugeait nécessaire à l'intérêt du récit.
À dater de ce moment, qu'advint-il du chef-d'oeuvre? Je l'ai oublié. Sans
doute, Mayery le garda dans ses cartons, et comme nous fûmes empêchés de
le lui réclamer par des incidents qui allaient hâter le cours de notre
destinée, comme la _Gazette_ fut ensuite supprimée, il est probable
qu'il l'égara.
Quoique vingt-cinq ans se soient écoulés depuis, l'impression laissée
dans ma mémoire par _Léo et Chrétienne Fleury_ est restée assez vivante
pour me donner le droit de dire que ce roman, s'il avait été publié, ne
déparerait pas la collection des oeuvres de mon frère. Le fait mérite
d'être signalé. Il confirme tout ce qu'on sait du talent d'Alphonse
Daudet, aux qualités duquel, lorsqu'on en étudie les origines et les
premières manifestations, il convient d'ajouter une rare précocité. On
peut voir dans ses livres d'autres études, vers ou prose, qui datent du
même temps. À ne considérer que l'époque où elles furent écrites, elles
sont d'un enfant; mais à les juger intrinsèquement, elles sont d'un
habile ouvrier qui a acquis, sans effort, la science de son métier, et
la possède, en quelque sorte, comme un don naturel.
Ce privilége, mon frère s'en est montré digne par l'ardeur de son
incessant effort vers le mieux, par une défiance de lui-même qui le
pousse à creuser, à ciseler ses inspirations avec une patiente ténacité,
par un respect de son lecteur et de son talent qui le rend assez maître
de lui pour qu'une page ne sorte de ses mains que lorsqu'il y a épuisé
sa force de perfectionnement. Aussi n'a-t-il rien à regretter de ce
qu'il a écrit. L'édition définitive de son oeuvre, dont la publication
vient d'être commencée sous une forme rarement employée par les
écrivains encore vivants, contiendra tout ce qu'il a publié, tout sans
exception. Lorsqu'il l'a préparée, il n'a rien eu à élaguer. Tout a été
jugé bon pour y figurer. En ce temps de productions hâtives, improvisées
sous l'empire de la nécessité, combien en est-il parmi nous dont les
travaux pourraient subir cette épreuve?
Combien en est-il, je parle des plus renommés entre ceux dont la vogue a
couronné le talent et consacré les succès, qui n'aient dans leur passé
des livres trop vite conçus, trop vite achevés, qu'ils voudraient
effacer de la liste de leurs ouvrages?
Combien en est-il qui ne s'attachent à ne compter leur oeuvre qu'à partir
d'une date relativement récente, antérieurement à laquelle ils avaient
écrit des volumes qu'ils n'osent plus avouer et qu'ils ne consentiraient
pas à réimprimer aujourd'hui? Le nombre est rare de ceux qui, servis par
une heureuse fortune ou prévoyants dès le début de leur carrière, ont su
conjurer ces périls. Alphonse Daudet est du nombre.
Et ce n'est point là le seul exemple de l'heureuse chance qui protégea
son berceau littéraire. Il n'a pas eu de «premier livre», c'est-à-dire
le livre à l'aide duquel, en rappelant son succès, la critique écrase
ceux que publie ultérieurement le même écrivain.
Comme romanciers, les Goncourt, si grands déjà par leur oeuvre
historique, sont restés les auteurs de _Germinie Lacerteux_. Tant
d'autres beaux romans sortis de leur plume audacieuse et novatrice n'ont
pas égalé le souvenir de celui-là, rappelé sans cesse dans la
qualification attachée à leur nom.
Émile Zola pourra bien faire des chefs-d'oeuvre; on lui objectera
toujours l'_Assommoir_, le livre qui a fait sa réputation, caractérisé
sa manière, épuisé ses procédés, et après lequel il ne pourra plus
étonner personne.
Gustave Flaubert est mort, littérairement écrasé sous le fardeau du
légitime succès de _Madame Bovary_. Ce fut même la grande douleur de la
fin de sa vie. Il en était arrivé à s'irriter quand on lui parlait de
son retentissant début. Après la publication de la _Tentation de saint
Antoine_, Ernest Renan lui ayant adressé au sujet de ce livre une longue
et éloquente lettre, en l'autorisant à la communiquer à un journal, il
négligea de la livrer à la publicité, uniquement parce qu'elle se
terminait par le voeu de le voir revenir au genre et au procédé auxquels
il devait la gloire. Comme Renan s'étonnait de sa susceptibilité: «Mon
cher, lui répondit-il, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. On me
l'a déjà trop faite, celle-là Toujours _Madame Bovary_!»
«Celle-là», comme disait le pauvre Flaubert, «on ne l'a jamais faite, on
ne la fera jamais» à Alphonse Daudet. Toutes les pages qu'il a écrites
se partagent également la faveur du grand public. Ceux, qui, tout en
rendant hommage à son talent, contestaient sa puissance, sa fécondité,
lorsqu'il n'avait encore publié que les _Lettres de mon moulin_ ou les
_Contes du lundi_, mettent maintenant sur le même rang, quelles que
soient leurs préférences, le _Petit Chose_, _Tartarin de Tarascon_,
_Fromont jeune et Risler aîné_, _Jack_, le _Nabab_, les _Rois en exil_,
_Numa Roumestan_. Ils ne songent pas à déprécier l'un par l'autre ces
livres si divers d'inspiration, mais dont la succession révèle chez
l'auteur un effort nouveau, un progrès constant.
Cette conscience littéraire, si forte, si sévère pour elle-même, s'est
éveillée chez mon frère en même temps que le talent. Elle explique ses
procédés, son acharnement à perfectionner l'expression de sa pensée, ses
luttes de toutes les heures avec les mots qu'il triture, qu'il pétrit,
qu'il assouplit au gré de sa fantaisie.
«Le style embaume les oeuvres», a-t-il écrit un jour. Aussi chacun de ses
livres représente-t-il un travail quasi surhumain. Il est telle page
facile, harmonieuse, où la phrase s'avance majestueuse, ainsi qu'un
fleuve qui roulerait dans son lit des paillettes d'or, où ne reste
aucune trace de l'effort qu'elle a coûté, et sur laquelle cet artiste
admirablement doué, jamais satisfait, a sué, pâli, peiné jusqu'à
demeurer brisé plusieurs jours par l'excès de cet effort.
Qu'on ne s'étonne donc pas s'il a conquis la fortune et la gloire. Elles
représentent la récompense méritée par ce grand travailleur, qui a eu le
courage, à ses débuts, de repousser les gains aisés à obtenir, de ne
jamais sacrifier à l'improvisation, même quand, encore adolescent, il se
débattait avec les difficultés matérielles de l'existence, et qui peut,
à quarante ans, se flatter d'avoir fait du culte des lettres le but
supérieur de sa vie.