VIII

Lorsque aujourd'hui, séparé du temps que je raconte par près de trente

années laborieusement remplies, embrassant du regard de ma mémoire cette

longue période, je me demande quelle a été l'époque la plus triste de ma

vie, tout mon passé déclare que ce fut celle de notre séjour à Lyon.

C'est bien la même impression que je retrouve dans ce passage d'une

étude de mon frère: «Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une

brume perpétuelle montant des deux rivières. Il ne pleut pas, il

brouillasse; et dans l'affadissement d'une atmosphère molle, les murs

pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts.

L'aspect de la population, son allure, son langage, se ressentent de

l'humidité de l'air.»

À côté de ces causes purement physiques de la tristesse qui s'éveille en

moi au souvenir de Lyon, il en est d'autres, toutes morales, tout

intimes, et qu'il me serait malaisé de taire ici.

J'allais vers mon adolescence. Mon esprit, mûri de bonne heure par le

spectacle des malheurs de mes parents, s'était, pour me servir du seul

mot qui rende exactement ma pensée, précocement virilisé et en même

temps mélancolisé. Les perplexités de mon père, les larmes de ma mère,

en tombant sur mon coeur, le disposaient mal aux récréations de mon âge.

Elles développèrent en moi une sensibilité maladive, dont je tenais le

germe de ma mère. Je pleurais à propos de tout, pour le plus petit

reproche, pour une question à laquelle j'étais embarrassé de répondre.

Personne n'y comprenait rien; je n'y comprenais rien moi-même, et

j'eusse été bien entrepris pour expliquer le motif de mes larmes.

Lorsque, dans le _Petit Chose_, mon frère a tracé le touchant portrait

de Jacques, il s'est souvenu de ce trait de ma nature. C'est par là

surtout que le pauvre Jacques me ressemble, bien plus que par les

diverses aventures, de pure imagination pour la plupart, à travers

lesquelles mon frère l'a fait se mouvoir, en s'attachant, avec

l'éloquence d'un coeur reconnaissant, à dépeindre la sollicitude d'un

aîné pour son plus jeune. Je dirai cependant, pour n'y plus revenir,

qu'entre toutes ces aventures, il en est une rigoureusement vraie: «la

scène de la cruche».

Nous étions si malheureux, nos entreprises réussissaient si mal, qu'on

ne songeait guère à nous procurer des plaisirs. Les seuls qui nous

fussent permis, parce qu'ils étaient à la portée de notre bourse quasi

vide, consistaient en quelques excursions dans les environs de Lyon, aux

Charpennes, à la Tête-d'Or, dans les bois de la Pape.

Ces bois, que je n'ai pas revus et qu'une ligne ferrée a détruits, me

dit-on, étageaient sur les rives du Rhône leurs vertes splendeurs et

nous révélaient, à nous petits Méridionaux grandis sous un soleil

brûlant, dans des campagnes jamais arrosées, calcinées par ses feux, les

beautés des prés, des eaux et des bois. Nous faisions à deux, Alphonse

et moi, ces lointaines promenades; nous y puisions, dans des sensations

de nature, cet amour des champs que nous avons également gardé.

Le dimanche, j'accompagnais mon frère aîné à Notre-Dame de Fourvières.

Il m'avait communiqué quelque chose de sa ferveur religieuse; il

m'entraînait à toutes sortes de pieux exercices chez les Jésuites, chez

les Capucins; il me poussait vers le cloître. Nous ne nous entretenions

guère que de la vie des bienheureux, de leurs mortifications, de leurs

vertus, en gravissant les chemins escarpés de la colline sainte.

Nous nous arrêtions aux étalages des marchands d'objets de piété, où,

sur des lits d'ouate, les crucifix d'ivoire, les médailles d'or et

d'argent, les chapelets étaient entassés à côté des scapulaires, des

livres d'heures, de mille brochures étranges, fruit d'un illuminisme

maladif.

Au long des devantures, des couronnes d'immortelles et de jais, des

cierges en faisceau se balançaient au vent, heurtant les murailles

tapissées d'estampes grossièrement enluminées. Ces estampes

représentaient des scènes du Nouveau Testament, des portraits de saints,

des allégories mystiques; la collection de tous les champignons connus,

vénéneux ou non; un tableau de tous les accidents possibles, brûlures,

piqûres, empoisonnements, complété par le moyen d'y porter remède; le

«Miroir de l'âme occupée par le péché», ce qui s'exprimait par un coeur

au centre duquel un diable se tenait assis sur un trône, sceptre en

main, avec des porcs à ses pieds.

Arrivés à la chapelle, aux nefs de laquelle étaient suspendus des

milliers d'ex-voto bizarres, peintures grotesques, jambes et bras en

cire blanche, nous assistions aux offices; nous allions ensuite, tout

pénétrés d'attendrissement extatique, nous asseoir sur la terrasse, d'où

l'on découvre le plus imposant panorama: les cent clochers de Lyon; la

place Bellecour et son square dominé par le monumental Louis XIV de

Coustou; la Saône déroulant ses sinuosités entre les quais superbes,

dominés d'un côté par les coteaux de Sainte-Foy, de l'autre par le

rocher des Chartreux, premier contre-fort de la Croix-Rousse; puis, le

populeux faubourg, avec l'empilement de ses maisons aux façades sombres,

percées de mille fenêtres, encadrant les armatures des métiers à tisser

et béantes comme des crevasses ouvertes sur des abîmes de misère; le

Rhône, avec son flot jaunâtre, qui semblait entraîner dans sa rapide

course, jusqu'à la Mulatière, où il reçoit la Saône dans son lit, tout

un monde de pontons, plates et bateaux; les poutres enchevêtrées et

vermoulues du pont Morand, les piles en forme d'obélisque de la

passerelle du Collége, les arches noirâtres et massives du pont de la

Guillotière; au delà du fleuve, de vastes plaines tour à tour nues et

boisées, habitées et désertes, coupées çà et là par la masse des forts

armés de canons, ou par les longs rideaux de peupliers au-dessus des

routes vertes; et enfin, aux limites du paysage, une chaîne de petites

collines servant d'assise aux montagnes plus hautes du Dauphiné, dont

les crêtes neigeuses, noyées dans les vapeurs dorées du soleil couchant,

rayaient l'horizon d'un zigzag d'argent.

Quelques mois après notre arrivée à Lyon, sur le conseil de mon frère

aîné, qui allait commencer ses études ecclésiastiques au séminaire

d'Allix, on nous fit entrer à la manécanterie de Saint-Pierre. À la

condition de remplir l'office d'enfants de choeur, nous pouvions suivre

là nos classes de grec et de latin. Mon pauvre père n'avait pas trouvé

de moyen plus pratique pour nous faire continuer nos études sans bourse

délier. Ce fut du temps perdu. Les cérémonies religieuses prenaient

toutes nos heures; les études étaient reléguées au second plan.

Nous eûmes là toutes sortes d'aventures désastreuses; c'est l'époque de

ma vie où j'ai le plus pleuré. J'étais d'une maladresse!... Je ne pus

jamais apprendre à servir la messe du grand côté; un jour que je la

servais tout seul, je m'empêtrai tellement dans le cérémonial, que je

sonnai le _Sanctus_ à l'Évangile, déroutant tous les fidèles.

Alphonse eut aussi ses malheurs: «Une fois, à la messe, en changeant les

Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je

tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut

brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte. Quel

scandale!»

Le pis est que, dans le désarroi de cette étrange existence, mon frère

devenait un petit bonhomme terriblement indiscipliné. Ne s'avisa-t-il

pas un jour de creuser une mine dans l'armoire aux soutanes, et d'y

fourrer de la poudre! L'explosion fut formidable. Ce fut miracle qu'il

n'y eut pas d'accident...

Peu de temps après, nos parents, ayant constaté que nous n'apprenions

rien qui vaille, se décidèrent à nous mettre au lycée. Nous fûmes

présentés au proviseur, et après un court examen, mon frère fut admis en

sixième, tandis que moi-même j'allai en cinquième.

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 13 / 25 题