Lorsque aujourd'hui, séparé du temps que je raconte par près de trente
années laborieusement remplies, embrassant du regard de ma mémoire cette
longue période, je me demande quelle a été l'époque la plus triste de ma
vie, tout mon passé déclare que ce fut celle de notre séjour à Lyon.
C'est bien la même impression que je retrouve dans ce passage d'une
étude de mon frère: «Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une
brume perpétuelle montant des deux rivières. Il ne pleut pas, il
brouillasse; et dans l'affadissement d'une atmosphère molle, les murs
pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts.
L'aspect de la population, son allure, son langage, se ressentent de
l'humidité de l'air.»
À côté de ces causes purement physiques de la tristesse qui s'éveille en
moi au souvenir de Lyon, il en est d'autres, toutes morales, tout
intimes, et qu'il me serait malaisé de taire ici.
J'allais vers mon adolescence. Mon esprit, mûri de bonne heure par le
spectacle des malheurs de mes parents, s'était, pour me servir du seul
mot qui rende exactement ma pensée, précocement virilisé et en même
temps mélancolisé. Les perplexités de mon père, les larmes de ma mère,
en tombant sur mon coeur, le disposaient mal aux récréations de mon âge.
Elles développèrent en moi une sensibilité maladive, dont je tenais le
germe de ma mère. Je pleurais à propos de tout, pour le plus petit
reproche, pour une question à laquelle j'étais embarrassé de répondre.
Personne n'y comprenait rien; je n'y comprenais rien moi-même, et
j'eusse été bien entrepris pour expliquer le motif de mes larmes.
Lorsque, dans le _Petit Chose_, mon frère a tracé le touchant portrait
de Jacques, il s'est souvenu de ce trait de ma nature. C'est par là
surtout que le pauvre Jacques me ressemble, bien plus que par les
diverses aventures, de pure imagination pour la plupart, à travers
lesquelles mon frère l'a fait se mouvoir, en s'attachant, avec
l'éloquence d'un coeur reconnaissant, à dépeindre la sollicitude d'un
aîné pour son plus jeune. Je dirai cependant, pour n'y plus revenir,
qu'entre toutes ces aventures, il en est une rigoureusement vraie: «la
scène de la cruche».
Nous étions si malheureux, nos entreprises réussissaient si mal, qu'on
ne songeait guère à nous procurer des plaisirs. Les seuls qui nous
fussent permis, parce qu'ils étaient à la portée de notre bourse quasi
vide, consistaient en quelques excursions dans les environs de Lyon, aux
Charpennes, à la Tête-d'Or, dans les bois de la Pape.
Ces bois, que je n'ai pas revus et qu'une ligne ferrée a détruits, me
dit-on, étageaient sur les rives du Rhône leurs vertes splendeurs et
nous révélaient, à nous petits Méridionaux grandis sous un soleil
brûlant, dans des campagnes jamais arrosées, calcinées par ses feux, les
beautés des prés, des eaux et des bois. Nous faisions à deux, Alphonse
et moi, ces lointaines promenades; nous y puisions, dans des sensations
de nature, cet amour des champs que nous avons également gardé.
Le dimanche, j'accompagnais mon frère aîné à Notre-Dame de Fourvières.
Il m'avait communiqué quelque chose de sa ferveur religieuse; il
m'entraînait à toutes sortes de pieux exercices chez les Jésuites, chez
les Capucins; il me poussait vers le cloître. Nous ne nous entretenions
guère que de la vie des bienheureux, de leurs mortifications, de leurs
vertus, en gravissant les chemins escarpés de la colline sainte.
Nous nous arrêtions aux étalages des marchands d'objets de piété, où,
sur des lits d'ouate, les crucifix d'ivoire, les médailles d'or et
d'argent, les chapelets étaient entassés à côté des scapulaires, des
livres d'heures, de mille brochures étranges, fruit d'un illuminisme
maladif.
Au long des devantures, des couronnes d'immortelles et de jais, des
cierges en faisceau se balançaient au vent, heurtant les murailles
tapissées d'estampes grossièrement enluminées. Ces estampes
représentaient des scènes du Nouveau Testament, des portraits de saints,
des allégories mystiques; la collection de tous les champignons connus,
vénéneux ou non; un tableau de tous les accidents possibles, brûlures,
piqûres, empoisonnements, complété par le moyen d'y porter remède; le
«Miroir de l'âme occupée par le péché», ce qui s'exprimait par un coeur
au centre duquel un diable se tenait assis sur un trône, sceptre en
main, avec des porcs à ses pieds.
Arrivés à la chapelle, aux nefs de laquelle étaient suspendus des
milliers d'ex-voto bizarres, peintures grotesques, jambes et bras en
cire blanche, nous assistions aux offices; nous allions ensuite, tout
pénétrés d'attendrissement extatique, nous asseoir sur la terrasse, d'où
l'on découvre le plus imposant panorama: les cent clochers de Lyon; la
place Bellecour et son square dominé par le monumental Louis XIV de
Coustou; la Saône déroulant ses sinuosités entre les quais superbes,
dominés d'un côté par les coteaux de Sainte-Foy, de l'autre par le
rocher des Chartreux, premier contre-fort de la Croix-Rousse; puis, le
populeux faubourg, avec l'empilement de ses maisons aux façades sombres,
percées de mille fenêtres, encadrant les armatures des métiers à tisser
et béantes comme des crevasses ouvertes sur des abîmes de misère; le
Rhône, avec son flot jaunâtre, qui semblait entraîner dans sa rapide
course, jusqu'à la Mulatière, où il reçoit la Saône dans son lit, tout
un monde de pontons, plates et bateaux; les poutres enchevêtrées et
vermoulues du pont Morand, les piles en forme d'obélisque de la
passerelle du Collége, les arches noirâtres et massives du pont de la
Guillotière; au delà du fleuve, de vastes plaines tour à tour nues et
boisées, habitées et désertes, coupées çà et là par la masse des forts
armés de canons, ou par les longs rideaux de peupliers au-dessus des
routes vertes; et enfin, aux limites du paysage, une chaîne de petites
collines servant d'assise aux montagnes plus hautes du Dauphiné, dont
les crêtes neigeuses, noyées dans les vapeurs dorées du soleil couchant,
rayaient l'horizon d'un zigzag d'argent.
Quelques mois après notre arrivée à Lyon, sur le conseil de mon frère
aîné, qui allait commencer ses études ecclésiastiques au séminaire
d'Allix, on nous fit entrer à la manécanterie de Saint-Pierre. À la
condition de remplir l'office d'enfants de choeur, nous pouvions suivre
là nos classes de grec et de latin. Mon pauvre père n'avait pas trouvé
de moyen plus pratique pour nous faire continuer nos études sans bourse
délier. Ce fut du temps perdu. Les cérémonies religieuses prenaient
toutes nos heures; les études étaient reléguées au second plan.
Nous eûmes là toutes sortes d'aventures désastreuses; c'est l'époque de
ma vie où j'ai le plus pleuré. J'étais d'une maladresse!... Je ne pus
jamais apprendre à servir la messe du grand côté; un jour que je la
servais tout seul, je m'empêtrai tellement dans le cérémonial, que je
sonnai le _Sanctus_ à l'Évangile, déroutant tous les fidèles.
Alphonse eut aussi ses malheurs: «Une fois, à la messe, en changeant les
Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je
tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut
brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte. Quel
scandale!»
Le pis est que, dans le désarroi de cette étrange existence, mon frère
devenait un petit bonhomme terriblement indiscipliné. Ne s'avisa-t-il
pas un jour de creuser une mine dans l'armoire aux soutanes, et d'y
fourrer de la poudre! L'explosion fut formidable. Ce fut miracle qu'il
n'y eut pas d'accident...
Peu de temps après, nos parents, ayant constaté que nous n'apprenions
rien qui vaille, se décidèrent à nous mettre au lycée. Nous fûmes
présentés au proviseur, et après un court examen, mon frère fut admis en
sixième, tandis que moi-même j'allai en cinquième.