IX

Peut-être trouves-tu, lecteur, que je m'attarde à ces souvenirs de notre

enfance. Il faut cependant que tu te résignes à en parcourir encore avec

moi le mélancolique domaine. C'est le seul moyen pour toi de connaître

dans quelles circonstances sont écloses la vocation littéraire de mon

frère et la mienne.

Ces circonstances nous étaient toutes défavorables. Nous n'entendions

jamais faire allusion aux choses d'art ou de littérature; la politique,

des récits du passé, les mille incidents de notre existence, les

affaires, les projets auxquels elles donnaient lieu, les soucis qu'elles

engendraient, formaient le sujet ordinaire de nos entretiens de famille.

Ma mère gardait pour elle les impressions de ses lectures, comme si elle

n'eût osé nous faire l'aveu du plaisir qu'elle leur devait, l'unique

plaisir qu'au milieu de ses maux il lui fût donné de goûter.

Ce n'est donc pas le milieu où nous avons vécu enfants, qui a déterminé

notre vocation; il ne pouvait même qu'en comprimer les manifestations

précoces et accidentelles. Mais il est probable que l'influence de ce

milieu a été combattue et dominée par l'influence d'une mystérieuse

hérédité; il est probable que nous tenions de quelqu'un de nos grands

parents, Reynaud ou Daudet, cette soif de sensations intellectuelles, ce

besoin de les exprimer par la plume qui nous était commun; que mon frère

avait reçu de là ce don d'observation qui caractérise son talent, la

délicatesse, la sensibilité, cet art d'écrire, de donner à sa plume la

puissance du pinceau.

Ce trésor fécond, dont il a eu la pleine possession le jour même où,

pour la première fois, il a fait acte d'écrivain, quelqu'un de ceux de

qui nous descendons l'a-t-il possédé de même dans le passé? S'est-il

formé, au contraire, par les apports partiels et successifs de plusieurs

d'entre eux? Je l'ignore; ce qui est indéniable, c'est que les qualités

que nul ne songe à contester à Alphonse Daudet, il les a eues tout à

coup, en une fois, comme si, par une chance heureuse, il les avait

trouvées dans les dentelles de son berceau.

Développées plus tard par un labeur incessant, acharné, elles sont déjà

dans les oeuvres de sa jeunesse, avec moins de grandeur sans doute que

dans celles de sa virilité; mais elles y sont; elles existent même dans

l'unique roman de lui qui n'ait jamais été publié,--il avait quinze ans

quand il l'écrivit,--et sur lequel je reviendrai tout à l'heure.

La vie de collége ne nous ouvrit pas des perspectives plus souriantes

que celles qui, jusqu'à ce jour, avaient borné notre horizon: «Ce qui me

frappa d'abord à mon arrivée au collége, a écrit le Petit Chose, c'est

que j'étais seul avec une blouse. À Lyon, les fils de riches ne portent

pas de blouse; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_, comme on

dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse à carreaux qui datait de la

fabrique; j'avais une blouse, j'avais l'air d'un gone...»

Ce fut bien là notre première sensation, notre premier supplice, en

entrant dans la vaste cour du lycée, tels que nous étions arrivés de

notre Midi, vêtus comme étaient alors vêtus à Nîmes, ville un peu

arriérée, les enfants de notre âge et de notre condition. Nous fûmes

classés tout de suite parmi les pauvres diables dont les parents se

saignent aux quatre veines pour payer les frais de leurs études. Les

plus élégants de nos camarades dédaignèrent de frayer avec les nouveaux

venus, affectèrent envers nous des airs hautains ou protecteurs. Un peu

plus tard, on nous donna des costumes moins humiliants; mais l'effet

avait été produit, et l'impression resta. Mon frère la combattit

victorieusement, en gagnant pour ses débuts les premières places; et,

dès ce moment, il fut un des plus brillants élèves du lycée.

Un singulier élève, par exemple! Au bout de quelques mois, l'école

buissonnière était devenue pour lui une habitude. Nous avions dix

classes par semaine; il était bien rare qu'il n'en manquât pas cinq ou

six; et cela dura plusieurs années. Il en vint à ne paraître au lycée

qu'aux jours de composition; ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours

classé parmi les premiers, surtout au fur et à mesure qu'il avança vers

les hautes études.

Son intelligence émerveillait ses professeurs. Dès la troisième, il

traitait en vers les sujets de discours français. Un jour même, il fut

mis hors concours avec éloges. Son professeur ayant demandé une apologie

d'Homère, il lui remit, au bout de deux heures, une ode qui fut un

événement. En voici la conclusion,--j'ai oublié le reste:

Et dans quatre mille ans,

Au milieu des tombeaux et des peuples croulants,

Comme un sphinx endormi, colosse fait de pierre,

Tu pourras soulever lentement ta paupière,

Regarder le chaos et dire avec orgueil:

Au vieil Homère il faut un monde pour cercueil!

L'année suivante, il s'essayait dans un autre genre:

Rito, beau capitaine au service du doge,

Était un gai luron, l'oeil bleu, le poil blondin,

Qui lorgnait gentiment une belle en sa loge,

Et qui portait toujours des gants en peau de daim.

Mainte fois, il avait tiré l'épée, et même

Il avait fait, dit-on, gras pendant le carême.

Dieu sait si les maris le redoutaient. Rito

Leur rendait fort souvent visite incognito.

Je crois bien que ce poëme, dont le début fut écrit, pendant la classe,

en sténographie, pour le dérober au professeur, n'a jamais été achevé.

Je ne peux encore m'expliquer comment, étant donné l'existence

désordonnée que mon frère menait alors, il a pu franchir avec tant

d'éclat les étapes de ses études.

À de fréquents intervalles, un avis imprimé, signé du censeur, était

déposé chez notre portier, à l'effet d'avertir M. Vincent Daudet que

l'élève Alphonse Daudet, son fils, n'avait pas paru à la classe de tel

jour. Grâce à mes précautions, ces avis m'étaient fidèlement remis. J'en

atténuais les effets par des excuses bien senties, que je signais

audacieusement du nom de notre père.

En ai-je rédigé, de ces excuses, en ce temps-là, afin d'éviter à mon

frère des reproches mérités!

Ces reproches, j'essayais d'y suppléer par quelques timides conseils,

auxquels il répondait en me promettant de ne plus recommencer.

Le malheur, c'est qu'il recommençait toujours. Il était pris dans

l'engrenage d'une vie tout au dehors, quasi sans surveillance et sans

entraves.

C'étaient des parties de canot sur la Saône, des fugues dans les vertes

campagnes qui environnent Lyon, des haltes au cabaret, que sais-je

encore? mille aventures propres à révéler son extraordinaire précocité.

Inconsciemment, il récoltait là les ineffaçables impressions à l'aide

desquelles il devait écrire plus tard des récits d'un vécu si pénétrant.

Il nous revenait moulu, pâle, les traits tirés, ivre de fatigue, de

grand air, les yeux pleins de visions d'eaux tourbillonnantes dans le

brouillard du matin. Comme il rentrait toujours en retard, je veillais

anxieusement du côté de la porte, guettant son retour pour la lui ouvrir

sans bruit, pour l'aider à fournir une explication à nos parents. Dès

qu'il apparaissait, je l'avertissais à demi-voix de l'effet produit sur

eux par son absence; il savait ainsi s'ils en étaient irrités ou si elle

avait passé inaperçue, et nous improvisions à la hâte, selon la gravité

des cas, un prétexte acceptable.

Un jour, il arriva fiévreux, chancelant, le regard troublé; on lui avait

fait boire de l'absinthe. Terrifié, je l'adossai au mur de

l'antichambre; les yeux dans les yeux, je lui dis:

--Prends garde, papa est là!

Il parvint à se dominer et fit bonne contenance devant nos parents. Il

allégua, pour justifier sa rentrée tardive, qu'il avait été retenu au

lycée par la visite d'un inspecteur général de l'Université.

--Mais tu dois mourir de faim, mon pauvre enfant, lui dit ma mère.

Mon père, attendri, observa qu'on faisait trop travailler ces jeunes

gens. Pendant ce temps, vite nous dressions un couvert sur un coin de

table, et, quoique écoeuré, malade, n'en pouvant plus, le pauvre garçon

dut feindre un appétit vorace, manger et boire tout ce qu'on lui servit,

tandis que nos parents, assis à son côté, le regardaient d'un air de

pitié, épiaient ses mouvements avec sollicitude.

Jeté, ayant treize ans à peine, dans une telle vie, avec des enfants de

son âge dont l'influence et l'exemple l'entraînaient, comment n'y a-t-il

pas laissé ses belles qualités intellectuelles et morales, la vivacité

de son intelligence, la fraîcheur de son âme, la délicatesse de son

esprit, sa droiture native, la fleur de son honnêteté? Presque tous les

autres s'y seraient perdus. Pour lui, l'épreuve que, d'ailleurs, je ne

conseillerais à aucun père de tenter pour son fils, a donné des

résultats contraires à ceux qu'il était logique de redouter.

Le même phénomène s'est encore reproduit, quelques années plus tard,

lorsqu'à dix-sept ans, libre et sans frein sur le pavé de Paris, il est

descendu dans tous les antres de la bohème, parmi les paresseux et les

impuissants, vagabonds de l'art, dont tout l'effort consiste à grossir

leur nombre pour trouver chez autrui la justification de leur propre

honte; bons, tout au plus, à calomnier le talent consciencieux et

fécond, à se venger sur lui, en plates injures, des humiliations que

leur vaut un incurable besoin de se vautrer dans une abjecte oisiveté.

Par deux fois, cette expérience, pour mon frère, a donné les mêmes

fruits. De ce qu'il y avait de bon en lui, il n'est rien resté aux

ronces des dangereuses routes qu'il parcourait. Il n'est même pas

téméraire d'affirmer que, dans une large mesure, son talent a profité de

ses découvertes et de ses sensations. Elles en ont hâté l'éclosion; loin

de l'émousser, elles l'ont affiné, sensibilisé, jusqu'à lui donner la

nervosité d'une corde de violon.

C'est en se reportant à ces années de misères désespérées, d'escapades

périlleuses, de distractions maladives, revues, ainsi que dans un

miroir, à travers le temps disparu, qu'il placera plus tard comme

épigraphe, en tête de l'un de ses livres, cette phrase de madame de

Sévigné: «C'est un de mes maux que les souvenirs que me donnent les

lieux; j'en suis frappée au delà de la raison.» Il exprimera ainsi la

douloureuse impressionnabilité à laquelle il a dû de conserver,

robustement imprimés en lui, les moindres épisodes de son passé

d'enfant, les plus tristes, plus vivants encore que les autres.

De ce qu'il a victorieusement affronté tant d'expériences redoutables,

on aurait tort de conclure que les incidents de sa vie à la diable me

laissaient sans appréhension. À côté de l'angoisse de l'attente, qui

s'emparait de moi quand il ne revenait pas à l'heure de la sortie du

lycée, il y avait la crainte des accidents. Il était si téméraire, si

dédaigneux du danger; puis sa myopie aggravait les risques.

Plus d'une fois, il lui arriva de jeter son canot sous les roues d'un

bateau à vapeur, et comme au retour j'étais le confident de ses

émotions, au moindre retard je le voyais toujours précipité dans cette

Saône maudite, dont le lit, à travers Lyon, a tout le mouvement d'une

rue populeuse.

C'était aussi la peur des voitures, des coups reçus dans quelque

querelle... Ah! les tristes heures! En l'apercevant, j'oubliais tout;

pourvu que nos parents ignorassent la vérité, je ne songeais qu'au

bonheur de le retrouver sain et sauf. Je n'avais même pas le courage de

le gronder. Si péniblement monotone était notre existence, que je

comprenais qu'il cherchât au dehors des distractions.

Il est vrai qu'elles tournaient quelquefois en véritables gamineries. Il

y avait parmi nos camarades un garçon bien élevé, d'un caractère un peu

faible, qui se laissait entraîner comme lui dans les équipées que je

viens de raconter. C'était le fils d'un honorable avoué de Lyon. Il nous

était sympathique à tous, et depuis il a fait bravement son chemin dans

le monde, sans que le souvenir des misères dont, enfant, il avait été

victime, ait laissé aucune amertume dans son coeur; mais à cette époque,

une taille qui n'en finissait pas, un long nez, de gros yeux ronds, un

défaut de prononciation, et en même temps sa naïveté, en faisaient un

objet d'impitoyable raillerie pour ceux dont il était devenu le

compagnon.

Participant à toutes leurs fredaines, il était rare qu'il n'en portât

pas seul la responsabilité. Après une escapade trop bruyante pour que

les parents n'en eussent pas un écho, fallait-il trouver un coupable,

c'est lui qu'on accusait, ou, pour mieux dire, qui s'accusait

inconsciemment, sans le vouloir. Quand les circonstances innocentaient

tous les autres, elles tournaient contre lui; quand tous s'échappaient,

lui seul se faisait prendre.

Puis, ce fut bien pis. Ses camarades organisèrent une véritable

conspiration contre son père, et trouvèrent plaisant de l'y associer.

Décidément, cet âge est sans pitié. Un matin, l'honorable avoué vit

arriver dans sa cuisine, située sur le même palier que son étude, une

longue procession de petits marmitons, apportant chacun un vol-au-vent.

Les uns venaient du voisinage, les autres des quartiers excentriques.

Ils se heurtaient dans l'escalier, se bousculaient, s'injuriaient,

surpris de s'y trouver si nombreux. La cuisinière avait accepté le

premier vol-au-vent, bien qu'elle ne l'eût pas commandé, puis deux, puis

trois; mais devant ce débordement de vestes blanches, elle alla quérir

son maître. On voit la scène.

À cette époque, nous avions quitté l'appartement de la rue Lafont, à

cause de l'excessive cherté du loyer. Nous habitions au deuxième étage

d'une vieille maison de la rue Pas-Étroit, une rue mal pavée, débouchant

sur les quais du Rhône, au long de laquelle le lycée élevait ses

murailles noirâtres, en nous enlevant la lumière.

L'escalier était obscur et humide. Toutes les fois que le fleuve

débordait, il arrivait dans notre rue, envahissait nos marches à une

hauteur de plus d'un mètre; pendant trois jours, nous ne pouvions plus

sortir de chez nous qu'en bateau. La façade de la maison gardait, dans

sa partie basse, la trace de ces inondations fréquentes;--nous en eûmes

deux en trois ans. La porte d'entrée était couverte de moisissures;

l'allée avait des tons verdâtres; les plâtres s'effritaient partout.

C'était bien une maison faite pour de pauvres gens, malheureux comme

nous l'étions alors. L'appartement était décent, spacieux et commode,

mais le propriétaire le louait à bas pris, à cause de la physionomie

lamentable de l'immeuble.

C'est là que nous logions quand éclata le coup d'État. Nous étions trop

jeunes pour prévoir toutes les conséquences de l'événement. Nous ne le

jugeâmes qu'au point vue des distractions qu'il nous apportait. La foule

s'attroupait autour des affiches blanches contenant les proclamations et

les décrets du prince président. En général, elle se montrait sobre de

réflexions. L'heure n'était pas bonne pour les critiques. Le maréchal de

Castellane, qui commandait à Lyon, avait mis la ville en état de siége.

De nombreuses arrestations avaient été opérées. Les troupes campaient

dans les rues, devant de grands feux, le long des quais du Rhône. À la

tête des ponts, les canons étaient dressés en batterie. On attendait de

ce côté une armée de «voraces», arrivant de Suisse; on s'apprêtait à les

combattre.

La saison était déjà rigoureuse; les soldats grelottaient, la nuit

venue, autour de leur bivouac; et comme, après tout, la population

voyait en eux des défenseurs contre les dangers qu'on nous annonçait,

elle les traitait en amis, s'ingéniait pour ajouter quelque douceur à

leur ordinaire. Chez nous, on prépara tout exprès, pour le détachement

de chasseurs de Vincennes qui campait devant la passerelle du collége,

un gigot aux haricots que nous allâmes fièrement lui porter, Alphonse et

moi, avec quelques bouteilles de vin, et qui fut reçu avec une joyeuse

reconnaissance.

Le coup d'État fut pour notre père une rude déconvenue. Jusqu'à ce

moment, il caressait l'espérance du prochain retour du roi.

Peu de temps avant, appelé à Paris par ses affaires, il avait été

présenté aux chefs du parti royaliste. L'un d'eux, investi des pouvoirs

de «Monseigneur», avait gravement recueilli sur ses tablettes le nom de

Vincent Daudet, celui de ses fils, lui promettant, en récompense de sa

longue fidélité, une position pour lui et pour eux, quand aurait sonné

l'heure des légitimes revendications.

Un peu plus tard, un souvenir nous était arrivé de Frohsdorf; sur une

feuille de papier blanc, un cachet à la cire rouge, formé de trois

fleurs de lis, avec ces mots en exergue: «_Fides, spes_», et au-dessous,

cette simple mention: «Donné à M. Daudet. HENRI.» Il fallut renoncer au

brillant avenir que permettaient d'attendre tant de promesses.

Un matin, dans le courrier, nous trouvâmes une protestation autographiée

du comte de Chambord, qui commençait ainsi: «Français, on vous trompe!»

Je la lus, d'une voix frémissante, à mon père encore au lit. Ma mère

versa quelques larmes, larmes stériles! Nous avions franchi le seuil de

l'Empire.

X

À cet appartement de la rue Pas-Étroit est associé le souvenir de

quelques-unes de nos plus cruelles infortunes. Après la déception que je

viens de raconter, ce fut une longue maladie de mon père, puis le départ

d'Annette, une brave fille à notre service depuis plusieurs années, et

qui nous adorait. Elle était dans le secret de nos détresses et

travaillait avec un héroïque courage pour nous les rendre moins amères,

en économisant nos ressources. Elle nous avait suivis à Lyon pour ne pas

se séparer de nous, et quoique le climat fût meurtrier pour sa santé,

elle nous demeurait fidèle. Pendant sa maladie, mon père la prit en

grippe. Il fallut la faire partir. Après sa guérison, il déplora son

injustice et voulut rappeler Annette. Mais elle avait revu le ciel de

son pays et ne revint pas.

Deux ans auparavant, ne faisant rien qui vaille sur les bancs de

l'école, tourmenté de je ne sais quel désir d'indépendance et

d'émancipation, poussé par une forte volonté vers un travail lucratif,

j'avais demandé à quitter le lycée pour apprendre le commerce, et obtenu

de mes parents qu'ils exauçassent ma demande. Mon père, ayant besoin

d'un aide, me garda près de lui; je fis mon apprentissage sous sa

direction.

Continuant la fabrication des foulards, il avait établi son magasin de

vente dans la pièce la plus vaste de notre appartement. Je la vois

encore, cette pièce sombre où j'ai vécu si tristement pendant de longs

mois.

À droite et à gauche, de larges planches sur des tréteaux; comme bureau,

une tablette en chêne scellée sous la croisée; accrochées au plafond, de

gigantesques balances pour peser la soie; le long des murs, quatre

chaises, des étagères en bois blanc, où s'empilaient les pièces de

foulards; dans un coin, un vieux coffre-fort en fer, tout bardé de

grosses têtes de clous, reste des splendeurs passées; à cela se

réduisait cette installation un peu primitive.

Que d'heures j'ai passées là à plier la marchandise, à écrire des

lettres, à dresser des factures, à faire des emballages! Nous peinions,

mon père et moi, comme deux manoeuvres. À moins de descendre les colis

sur notre dos, je ne vois pas ce que nous laissions à faire au

commissionnaire qui nous servait d'aide. Nous ne songions ni l'un ni

l'autre à nous plaindre cependant; nous étions payés quand apparaissait

un client.

Les clients n'auraient pas manqué, car les produits de la maison avaient

la réputation d'être beaux, «soignés et pas cher». Ce qui manquait,

c'était l'argent, la mise de fonds, la possibilité de pourvoir aux

avances que nécessitait notre industrie. À tout instant, il fallait

restreindre la fabrication quand il eût été nécessaire de l'étendre.

D'autres fois, quand on avait fait effort pour remplir les rayons, la

vente s'arrêtait tout à coup, sous l'empire d'une crise accidentelle, et

l'on restait sans rien recevoir, après avoir épuisé en avances toutes

les ressources.

Que de soucis cuisants dans cette marche cahotée entre la faillite et le

protêts! Et les jours d'échéance, comment en raconter les angoisses? Ils

arrivaient toujours trop tôt. Le petit carnet sur lequel étaient

inscrits les billets à payer nous les rappelait sans cesse. On les

voyait approcher, le coeur serré, comptant pour y faire face sur un

acheteur qui ne venait pas. Ils nous prenaient souvent au dépourvu.

Alors on jetait en hâte dans une caisse cent ou deux cents pièces de

foulards, un commissionnaire chargeait le tout sur son dos, et l'on s'en

allait chez des marchands dont toute l'industrie consistait à exploiter

la gêne des fabricants aux abois. La honte au front, la rage au coeur, on

leur vendait à vil prix de quoi faire face à l'échéance du jour. On ne

s'enrichit guère à pareil métier.

Lorsque tant de ruineuses opérations eurent creusé le gouffre où nous

allions sombrer, vinrent les protêts, les protêts et leurs humiliantes

suites. Un matin,--je m'en souviens comme si c'était d'hier,--vers sept

heures, entrèrent dans le magasin trois hommes à mine obséquieuse.

C'étaient un huissier et ses aides. À la suite d'un jugement prononcé

par le tribunal de commerce, pour une traite impayée, ils venaient

opérer une saisie.

Ma mère, souffrante ce jour-là, dormait encore; mon père se rasait

devant la croisée du magasin; j'écrivais une lettre, et mon frère

mettait la dernière main à ses devoirs avant de partir pour le lycée. On

devine, sans qu'il soit nécessaire de le décrire, l'effet produit par

l'apparition des recors dans notre intérieur, si paisible en sa

monotonie.

Ce jour-là, pour la première fois, j'eus une initiative virile. Tandis

que mon pauvre père, tout pâle, la moitié de la face couverte de savon,

parlementait, son rasoir à la main, pour défendre son foyer menacé, je

partis comme un trait pour aller chercher du secours.

Parmi les négociants de Lyon avec qui nous entretenions des relations,

il en était un qui nous avait connus dans des temps plus fortunés. Nos

malheurs ne nous avaient pas aliéné sa sympathie. Son nom s'était

présenté tout à coup à ma pensée. J'arrivai chez lui, affolé.

--Monsieur, lui dis-je, venez chez nous tout de suite.

J'étais si bouleversé, si pâle, qu'il ne m'interrogea pas. Il prit son

chapeau et me suivit. En route, je lui racontai ce qui nous arrivait, je

lui dis ce que nous attendions de lui; il était l'ami de notre

créancier; son intervention pouvait nous sauver.

En arrivant à la maison, il renvoya les huissiers, qui avaient, au grand

désespoir de ma mère, commencé le récolement de notre mobilier, puis

s'entretint avec mon père. Au bout d'une heure, nous recevions

l'assurance que les poursuites ne seraient pas continuées, notre

créancier consentant à nous accorder du temps pour nous libérer.

L'honnête homme à qui j'avais fait appel nous rendit ce service avec une

simplicité discrète qui en accrut le prix. Il nous garda le secret, même

vis-à-vis des siens. Bien des années après, en janvier 1871, traversant

Genève, au lendemain de l'armistice, au moment où l'armée de l'Est

venait de se jeter en Suisse, je rencontrai dans les rues de cette ville

un pauvre petit lignard, hâve, déguenillé, traînant avec peine ses pieds

meurtris. Il me reconnut et m'appela en se nommant. C'était le fils de

notre sauveur. Je l'emmenai à mon hôtel; je lui donnai les soins que

nécessitait son état, et le cher garçon ne se douta guère qu'au bonheur

de secourir un soldat français se joignait pour moi la satisfaction de

payer une dette sacrée.

Si, du moins, nos infortunes se fussent bornées à ces émouvantes

épreuves! Mais elles allaient se compliquer, se prolonger encore, et le

chapitre en est vraiment inépuisable.

Après le départ de la bonne Annette, renvoyée dans le Midi, comme je

l'ai raconté, on l'avait remplacée par une laborieuse et solide

Auvergnate. Mais si modique que fût la dépense qu'elle entraînait, il

fallut y renoncer. Alors on prit une femme de ménage pour la grosse

besogne; notre chère maman aventura ses blanches mains dans la cuisine

et m'institua pourvoyeur.

Chaque matin, après une rapide conférence avec elle, je m'en allais aux

provisions, un panier sous le bras, un peu humilié de mon rôle,

cherchant à me donner l'air d'un petit riche qui aurait joué au

domestique. Il paraît que j'achetais très-bien. Au moment de partir,

j'allais au coffre-fort pour prendre de l'argent.

Oh! ce coffre-fort, je le revois toujours! Il pouvait contenir en ses

larges flancs une fortune, et, par une âpre ironie du destin, il était

toujours vide. La clef restait sur la serrure, on négligeait même d'en

fermer la porte. Sur l'une des tablettes dont il était intérieurement

revêtu, mon père déposait de temps en temps une pile d'écus. Je tirais

de là, tout perplexe; une sueur froide baignait mon front au fur et à

mesure que s'abaissait le fragile édifice.

Un jour, le dernier écu de la dernière pile ne fut pas remplacé. Il

fallut recourir aux expédients, au mont-de-piété, où je portai

successivement la vieille argenterie, les bijoux de ma mère, tout ce que

nous avions arraché aux précédents naufrages. Dès ma première visite

chez un commissionnaire au mont-de-piété, je l'avais intéressé à nos

malheurs, en insistant fièrement, contre toute vérité, sur le caractère

momentané de notre gêne. J'obtins ainsi d'être autorisé à entrer chez

lui par une porte réservée, d'attendre dans une petite pièce, sans être

mêlé à la foule des malheureux qui se pressaient à son guichet.

Ah! jours de noire misère, quel sillon vous avez creusé dans notre

souvenir! de quelle maturité précoce vous avez revêtu notre esprit! Oui,

à vivre avec l'adversité, nous sommes de bonne heure devenus des hommes.

On le deviendrait à moins! Une âme d'enfant se trempe vite dans de si

dures épreuves.

Mais l'expérience achetée à ce prix, par le sacrifice des illusions et

des joies de la jeunesse, est si douloureuse que je ne souhaite à

personne de l'acquérir si chèrement. Les soucis et les larmes de ce

qu'on aime, la poursuite désespérée après l'argent, la détresse profonde

et non avouée, la honte des sollicitations importunes, les courses

matinales chez le curé de la paroisse, le premier et le seul à qui on

ose tout dire, l'angoisse de l'attente succédant aux demandes, les

réponses qui n'arrivent pas, l'incertitude du lendemain, l'horizon sans

éclaircie... Lecteur, Dieu te garde de ces épreuves!

De cet acharnement de la mauvaise fortune, il fallut conclure qu'il n'y

avait pas place pour moi dans le commerce paternel, qu'il était prudent

de me laisser libre de gagner ma vie d'un autre côté. Je fus donc

autorisé à chercher un emploi. J'en trouvai un d'abord au mont-de-piété

de Lyon.

Il nous devait bien cela. J'y gagnais, comme surnuméraire, à raison de

trois francs par jour, le pain que je mangeais chez mes parents. Assis

entre deux préposés aux expertises, derrière un guichet, je remplissais

sur leurs indications des reconnaissances. Que de regards navrés, que de

figures allongées, que de pauvres mains amaigries, tendant honteusement

un mince paquet de pauvres hardes, j'ai vus par l'ouverture carrée de la

cloison qui nous séparait du public!

Le soir du jour où, pour la première fois, j'avais assisté à ce

lamentable spectacle, je dis à notre mère:

--Il en est de plus malheureux que nous.

Au bout de quelques mois, je quittai le mont-de-piété, malade, quasi

empoisonné par l'air empesté que j'avais respiré, entre ces murailles

imprégnées de toutes les odeurs malsaines qui se dégageaient des

nantissements. Une position plus lucrative s'était offerte, une place de

commis chez Descours, entrepreneur de roulage. On me mit pour mes débuts

au service des lettres de voiture. J'en ai noirci des centaines, de ces

feuilles revêtues du timbre impérial, en tête desquelles on lisait,

imprimée en taille-douce, la vieille formule: «À la garde de Dieu, et

sous la conduite de (un tel), voiturier...»

La tâche était dure; elle me retenait souvent jusqu'à une heure avancée

de la nuit. Mais, du moins, la rémunération était proportionnée à

l'ouvrage, le milieu plus humain, plus sain, moins triste que celui du

mont-de-piété. M. Descours, un excellent homme, me témoignait des

égards; mes collègues me traitaient comme un être supérieur à ma

condition, accidentellement jeté parmi eux, destiné à les quitter un

jour pour monter plus haut.

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 14 / 25 题