VII

Un autre de nos souvenirs de cette époque, c'est celui des clubs. Notre

père s'était toujours occupé de politique, en théorie bien entendu, sans

l'ombre d'une ambition personnelle, encore qu'il eût pu, tout comme

d'autres, obtenir un mandat de député. De tout temps, pendant les repas,

quand le chapitre affaires était épuisé, la politique formait le sujet

ordinaire de ses entretiens avec notre mère, ou, pour parler plus

exactement, de ses monologues. Il la jugeait au point de vue de sa

passion royaliste et n'admettait guère qu'on lui tînt tête.

Au petit cercle Cornand, où il allait tous les jours, il trouvait de

braves gens pénétrés des mêmes idées que lui, un vieux magistrat

surtout, qui exerçait sur son esprit une grande influence, parleur

éloquent, expliquant les événements avec assez d'ingéniosité et

s'exerçant à les prévoir.

C'est lui qui, profitant du passage à Nîmes d'un des fils du roi, alla

déposer à son hôtel une carte sur laquelle il avait écrit ces vers:

Prince, ne croyez pas que le Français oublie

Les bienfaits dont il fut redevable à ses rois;

Ils sont, quoiqu'exilés, présents à la patrie

Plus que l'usurpateur qui lui dicte des lois!

Et l'excellent homme était fier de ce qu'il considérait comme un acte de

courageuse audace. Notez qu'il était magistrat inamovible. De tels

traits peignent une race.

Notre père nous revenait du cercle tout plein de ce qu'il y avait

entendu. Il nous le répétait, en y mêlant ses réflexions personnelles.

Toute sa politique d'ailleurs se résumait en ceci: la révolution de 1830

avait été un crime; la France serait malheureuse tant que les Bourbons

n'auraient pas reconquis leur trône. Il fallait donc souhaiter et hâter

la restauration du roi légitime.

À l'exposé de cette politique, il ajoutait ordinairement quelques dures

vérités pour «ces révolutionnaires», à qui il se plaisait à attribuer sa

ruine. Du plus loin qu'il nous souvienne, nous avons entendu parler de

Genoude, de Lourdoueix, de Madier-Montjau, celui qui «avait demandé

pardon à Dieu et aux hommes» de sa conduite en 1830, de Guizot, de

Thiers, d'Odilon Barrot, et Dieu sait avec quelle amertume pour certains

d'entre eux. C'est dans ces idées que nous avons été élevés.

Quand la révolution de 1848 eut créé à notre père des loisirs forcés, la

politique l'absorba; elle était devenue l'unique préoccupation de tous

les Français. Échauffourées locales, revues de la garde nationale,

patrouilles nocturnes, anxiétés causées par les émeutes de Paris,

incertitudes du lendemain, on ne parlait pas d'autre chose autour de

nous.

Notre père fréquentait les chefs du parti royaliste. À l'approche des

élections, ils lui demandèrent d'ouvrir ses ateliers à des réunions dans

lesquelles leurs candidats viendraient se faire entendre. Il se prêta à

leur désir. Pendant plusieurs soirs, en jouant dans le jardin, nous

eûmes le spectacle de ces bruyantes assemblées dont nous ne nous

expliquions ni la cause ni le but, et qui se résumaient pour nous en

discussions tumultueuses, en interruptions passionnées, en vitres

brisées surtout.

Après les élections, il fallut faire remettre aux fenêtres une centaine

de carreaux. Il est vrai que la liste royaliste avait passé. Tout

retomba ensuite dans le silence, et notre vie reprit sa physionomie

accoutumée. Ce fut pour peu de temps.

À quelques semaines de là, la fabrique fut vendue à une communauté de

carmélites, qui s'y établit et y réside encore aujourd'hui.

«Ce fut un coup terrible, a écrit mon frère... Dieu, que je pleurai! Je

n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez, oh! non!... J'allais

m'asseoir dans tous les coins, et regardant tous les objets autour de

moi, je leur parlais comme à des personnes; je disais aux

platanes:--Adieu, mes chers amis;--et aux bassins:--C'est fini, nous ne

nous verrons plus.»

La part faite à l'imagination du romancier évoquant, devenu homme, les

souvenirs de ses jeunes années, ce qui est sincère dans ceux-ci, c'est

l'expression de tristesse qui s'y trouve. Nous eûmes un amer chagrin en

quittant les lieux où s'était écoulé, heureux et paisible, le meilleur

de notre enfance. Nous allâmes habiter un petit appartement rue Séguier,

tandis que notre père partait pour Lyon, où il voulait tenter la

fortune.

Rue Séguier, nous eûmes vite fait de reconstituer notre existence de la

fabrique. Là encore, nous avions un jardin, un vrai jardin avec des

arbres, des fleurs, une serre abandonnée. Alphonse y retrouva sa cabane,

ses grottes, son île de Robinson; une petite amie, fille du

propriétaire, lui tint lieu de Vendredi. D'ailleurs, il commençait à ne

plus prendre le même plaisir à ces jeux. Il leur préférait les bruyantes

récréations de l'école Canivet, les gamineries avec les camarades, les

niches faites aux voisins.

Parmi ceux-ci, se trouvait un vieux bonhomme qui vivait seul en sauvage

dans une maison de mine mystérieuse, toujours close. Mon frère et l'un

de ses compagnons trouvèrent drôle d'aller à la nuit, au retour de

l'école, tirer la sonnette du solitaire pour disparaître ensuite, de

telle sorte qu'en venant ouvrir, il ne trouvait personne.

Ce manége dura huit jours. Le neuvième, notre homme exaspéré se mit aux

aguets; quand, le soir, les petits se présentèrent comme d'habitude pour

tirer la sonnette, il ouvrit la porte, leur apparut terrible, et bondit

sur eux, le sang au visage, aveuglé par la fureur. Ils prirent la fuite

à toutes jambes, se jetèrent dans l'allée de notre maison, que la nuit

remplissait d'ombre; grimpant vivement l'escalier, ils vinrent se

réfugier chez nous, affolés par la peur.

L'homme les avait suivis dans l'allée obscure; mais il en ignorait les

êtres; il s'engagea à droite, au lieu de s'engager à gauche, et

dégringola, avec des cris de détresse, sur les marches qui conduisaient

dans les caves. On accourut, on le releva à demi écloppé, on le

reconduisit chez lui.

L'affaire n'eut pas de suites; mais on peut croire que dès ce jour la

sonnette fut laissée en repos. J'avais été le témoin des angoisses et

des terreurs de mon frère; je devins ainsi le confident de ses fredaines

d'écolier, que je l'aidais à dissimuler à nos parents.

Cet épisode est le dernier de cette période de notre enfance. Au

printemps de 1849, nous partîmes pour Lyon, où notre père avait trouvé

une position lucrative.

Ma mère ne put se séparer de sa famille et de son cher Nîmes sans un

profond déchirement. Sa douleur jeta sur tout le voyage un voile de

mélancolie, à travers lequel j'en revois encore les diverses

circonstances, si propres à impressionner des enfants de notre âge: le

trajet en diligence jusqu'à Valence, la monotone montée du Rhône en

bateau à vapeur, l'arrivée à Lyon, notre course en fiacre sur les quais

aux maisons hautes et noires, notre installation à un quatrième étage de

la rue Lafont... Je peux, comme le Petit Chose, m'écrier aussi: «Ô

choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée!»

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 12 / 25 题