Dans une boutique étroite, sur des bancs, quelques rares consommateurs
indigènes étaient assis. Devant l’_oudjak_, le fourneau en faïence bleue
et blanche, en forme de porte mauresque avec, par côté, sur des degrés,
le bariolage naïf et délicieux des petites tasses, et les cuivres polis
des plateaux et des cafetières, le kaouadji, un grand Marocain bronzé,
préparait le café avec des gestes assurés et lents. Il portait une
longue blouse de toile bise, et, sur sa tête rasée, autour d’une
chéchiya très rouge, un petit turban blanc.
Dans un coin, sur une natte, Orschanow était accroupi près d’un Arabe,
jeune encore, avec de larges yeux noirs, caressants et une petite barbe
brune autour du dessin ferme et charnu des lèvres. Quand il riait, son
visage redevenait enfantin, très doux.
Orschanow, dans un petit carnet, inscrivait en lettres russes des mots
arabes, sous la dictée de l’indigène.
Il avait découvert ce professeur bénévole, qui, parlant bien français,
était ravi de l’application de ce roumi à apprendre sa langue. Quand
Orschanow lui avait dit les ascendances musulmanes de sa mère, son
étonnement s’était teinté de sympathie. Il s’appelait Mohammed, ancien
spahi, il était fils d’un pauvre instituteur coranique et, partant,
lettré en arabe.
--Tu sais, demain, tu manges la soupe avec nous, dit-il à Orschanow.
--Tu es donc marié?
--Non, mais j’en ai une femme, au village nègre, qu’elle fera le
couscous. Sans faute, tu viendras?
--Bien sûr. Passe me prendre au quartier, à cinq heures.
--Moi, tu sais, j’en ai pas beaucoup des amis parce que je suis trop
fier et trop civilisé. Si tu veux pas qu’on se foute de toi, tais-toi et
sois malin. Tu as besoin de personne, je te ferai voir tout ce que tu
voudras... avec moi tu es tranquille.
Et Mohammed prenait maintenant des intonations fraternelles pour parler
à Orschanow.
*
* *
Le lendemain, l’Arabe vint à cinq heures chercher son ami. Les camarades
louchèrent un peu de cette amitié insolite entre un légionnaire et un
indigène. Mais Orschanow continuait à se tenir à l’écart des autres,
pris tout entier par ce pays qui le grisait d’une ivresse singulière.
Perrin avoua en souriant qu’il avait fait la rencontre d’une Espagnole
au bar, qu’elle ne lui déplaisait pas, et qu’il avait rendez-vous avec
elle pour ce soir-là. La vie indigène, trop différente, lui faisait
encore peur, le rebutait même. Il avait envers ces hommes d’une autre
race une méfiance persistante.
*
* *
Dans une petite masure passée à la chaux, aux murs en planches
branlantes, un tapis à grands ramages verts et jaunes était étendu.
Contre le mur, des coussins recouverts d’indienne, au lieu de sièges. Un
chandelier de cuivre posé à terre et un grand coffre peinturluré, avec
de très vieilles ferrures, complétaient l’ameublement.
Une Mauresque en mlahfa blanche, jeune, mais de visage las, avec, au
front, le tatouage des bédouines et des sonnailles gaies de bracelets
aux poignets et aux chevilles, salua les deux hommes, leur baisant la
main. Sa voix lente était un peu rauque avec des intonations
caressantes.
--Tu sais, on va boire l’absinthe, dit Mohammed. La femme, il nous
servira.
En effet, elle ne s’assit pas auprès d’eux, gardant son rôle d’emprunt
de femme mariée, attentive, obéissant au regard de l’ancien spahi qui se
calait dans des attitudes de maître.
Sur le tapis parurent les verres, la gargoulette d’eau et la bouteille
de Pernod.
--C’est au service que tu as appris à boire?
--Oui... Le service, il gâte les gens... Moi, avant, je fumais pas
seulement, à présent je jure le bon Dieu, je bois l’absinthe, je mange
cochon--et en avant mon ami!
Accoudé aux coussins, il cligna de la paupière vers le légionnaire,
parce que l’intelligent comprend au coup d’œil:
--Tu sais, tout à l’heure, il y a la sœur de Zohra qui va venir...
Orschanow se détendait dans cette atmosphère chaude où traînait une
odeur indéfinissable. Une chaleur lui montait à la gorge.
Zohra, debout, les regardait.
--Si Mohammed, faut-il apporter le souper? dit-elle riant de les voir.
--Donne.
Et, comme ils mangeaient, dans un plat unique, la cuisine pimentée et
parfumée d’herbes odorantes, on frappa.
C’était Aïcha, une brune frêle, bronzée, avec ce lourd regard
impénétrable et farouche des bédouines qu’Orschanow avait remarqué et
qui lui donnait un trouble étrange. Elle lui parut très belle, avec ses
voiles bleu sombre sur lesquels les bijoux d’argent mettaient des lueurs
étranges. Elle était plus jeune que Zohra: son visage tatoué au front
avait une fraîcheur de fleur sauvage.
Assise dans un coin, silencieuse, elle gardait une immobilité d’idole.
Sa tête était coiffée d’un diadème d’argent ciselé aux pendeloques de
corail, tombant en gouttes de sang de ses cheveux noirs. Et elle
baissait les yeux, ne regardant pas même ce roumi pour lequel sa sœur
l’avait fait venir.
Zohra, plus expansive, voyant que Mohammed était un peu ivre se coula
vers lui, humble, rampant presque à terre.
--De l’absinthe, pour l’amour de Dieu!
Lui, toujours souriant, la jeta au tapis d’un revers de coude.
--Pourquoi la bats-tu? dit Orschanow, le prenant par le poignet.
--Ce n’est rien, ça... si tu voyais comme je la bats, quand ça me plaît,
quand je suis en colère! ça lui fait plaisir... Dis, ça te fait plaisir,
hein?
Elle se hasarda à lever la tête, avouant, de peur d’être battue encore.
Et alors, bon prince, Mohammed lui versa à boire, lui donna une
cigarette.
--Aïcha, approche, viens boire, n’aie pas honte, disait Zohra. Mais
l’autre à peine enfuie de son douar, demeurait immobile.
Mohammed poussa son camarade:
--Elle a honte.
La tête d’Orschanow tournait délicieusement. Ce décor d’orgie brutale ne
lui déplaisait pas. Combien il s’était méprisé, jadis, de ce goût de
l’amour brutal qu’il se connaissait bien, et qui le jetait souvent à des
aventures dont il restait honteux! Maintenant il s’y abandonnait,
tranquille, conscient malgré son ivresse.
Mohammed lui racontait l’histoire d’Aïcha. On l’avait mariée, elle avait
un caractère hautain et indocile, son mari n’avait pas su s’en rendre
maître et elle s’était enfuie, rejoignant sa sœur.
--Elles sont souvent comme ça, les bédouines. Il faut savoir les
prendre.
Orschanow se laissait gagner par la gaîté sauvage de l’indigène qui
luttait à présent avec Zohra, la roulant à terre comme une boule, d’une
main. Comme toujours, l’envie lui venait de ces jeux de ce «jus de bras»
qui le rendait fou, après.
Et il se leva, ferme sur ses jambes, avec sa résistance à l’alcool
d’homme du Nord. Il prit Aïcha, la leva à la hauteur de sa bouche,
malgré ses ongles de jeune chatte qui entraient dans la chair de ses
poignets, puis la jeta sur les coussins, et, la violentant, l’obligea à
boire un verre d’absinthe, pris tout d’un coup d’une obstination
animale.
Elle se raidissait pour lui échapper, détournant la tête, les dents
serrées. Mais elle dut boire, la gorge meurtrie sous la main d’Orschanow
dont les yeux flambaient.
Et soudain, la bougie s’éteignit poussée du pied par Mohammed, et tout
chavira dans l’ivresse et les ténèbres...