Il neigeait, un vent glacé balayait les rues désertes. Orschanow
courait, mal dégrisé, pour ne pas manquer l’appel. Il avait fallu que
Mohammed le poussât dehors, avec son sang-froid de vieux soldat. Dmitri
avait tout oublié, refusant de s’en aller, dans la joie de ses
épousailles sauvages.
Maintenant, dans le froid intense, sa tête tournait, une fièvre le
brûlait.
Il arriva à temps, au moment où le clairon lançait sa note aiguë.
--Nom de Dieu, dit Perrin, mais t’es saoul!
--Oui, je suis saoul... Que le tonnerre de Dieu emporte un métier comme
ça, quand on doit tout lâcher, pour rentrer se coucher comme un gosse!
Et Perrin, soigneux, ramassait les vêtements qu’Orschanow jetait au
hasard, et qui gardaient une violente odeur.
Perrin connaissait son camarade, les rages d’amour subites qui le
brûlaient.
Ça l’avait toujours étonné, cette fureur, lui qui, tout en aimant la
rigolade, gardait toujours son sang-froid. Il ne comprenait pas les
ardeurs de l’homme de la steppe, primitif sous son instruction de
monsieur, tandis que lui, l’ouvrier fruste, avait derrière lui des
générations et des générations de paysans paisibles, alourdis.
--Tu t’es encore monté la tête pour une femme! dit-il, voyant Orschanow
roulé sur son lit, l’œil en flamme, assombri.
* * * * *
L’étudiant russe était donc devenu pareil aux hommes du peuple avec
lesquels il avait voulu vivre, il les avait même dépassés, ceux d’Europe
du moins, en se rapprochant plus qu’eux de la sauvagerie ancestrale.
Orschanow ne regrettait rien, il ne se méprisait plus. Parfois, aux
débuts, après son départ de Genève, il s’était tâté, inquiet, craignant
que ces brusques floraisons de sensualité presque meurtrières ne fussent
des symptômes de névrose. Mais non, ils correspondaient aux époques les
plus radieuses de sa vie, aux jours de santé et d’énergie. Sous leur
empire, ses facultés acquéraient une acuité nouvelle, il vivait
ardemment, redevenait amoureux de la vie, il était heureux. Et cela
l’avait calmé. D’ailleurs aucune idée de volupté malsaine, de luxure
morbide n’entrait dans ses rages.
Il était comme ça, et la conscience de sa virilité simple, retrempée aux
origines lui donnait des heures d’un bonheur profond. Pourquoi dès lors
se fût-il torturé de scrupules, compliqué de nuances?
*
* *
Il écoutait vaguement les conversations, la Babel chaotique des voix
fortes, les plaisanteries en langues différentes, les disputes sous le
marabout frêle que le vent secouait.
Sa place était là désormais. Il saurait s’y pelotonner, faire son trou
parmi les camarades aux existences cachées.
Tous ces gaillards-là avaient eu des angles durs et blessants,
maintenant ils s’effaçaient: ils avaient quitté pour un temps leur
personnalité encombrante comme un vêtement trop voyant, et cela leur
permettrait de marcher plus à l’aise, de vivre intérieurement plus
libres sous la tyrannie du règlement, déchargés du poids mort des
responsabilités. Dans ce retour à la chaleur du troupeau, à la vie
animale, il y avait un sentiment de soulagement. Le «ouf» du fardeau
jeté bas qui fait la poitrine plus libre.
Autrefois il avait voulu aller au peuple, et maintenant il retournait au
peuple pour ne plus penser.
* * * * *
Coudoyer d’anciens drames pour ne plus souffrir, retrouver après des
accidents, le sens d’une personnalité intacte et immémoriale, découvrir
sous la cendre un feu secret, le feu vital, le sens des éternités de
l’instinct... Orschanow sentait tout cela, couché sous la tente comme
une bête heureuse, et son regard traînait avec volupté sur la triste
Saïda, refuge des cœurs meurtris.