CHAPITRE IV

Il neigeait, un vent glacé balayait les rues désertes. Orschanow

courait, mal dégrisé, pour ne pas manquer l’appel. Il avait fallu que

Mohammed le poussât dehors, avec son sang-froid de vieux soldat. Dmitri

avait tout oublié, refusant de s’en aller, dans la joie de ses

épousailles sauvages.

Maintenant, dans le froid intense, sa tête tournait, une fièvre le

brûlait.

Il arriva à temps, au moment où le clairon lançait sa note aiguë.

--Nom de Dieu, dit Perrin, mais t’es saoul!

--Oui, je suis saoul... Que le tonnerre de Dieu emporte un métier comme

ça, quand on doit tout lâcher, pour rentrer se coucher comme un gosse!

Et Perrin, soigneux, ramassait les vêtements qu’Orschanow jetait au

hasard, et qui gardaient une violente odeur.

Perrin connaissait son camarade, les rages d’amour subites qui le

brûlaient.

Ça l’avait toujours étonné, cette fureur, lui qui, tout en aimant la

rigolade, gardait toujours son sang-froid. Il ne comprenait pas les

ardeurs de l’homme de la steppe, primitif sous son instruction de

monsieur, tandis que lui, l’ouvrier fruste, avait derrière lui des

générations et des générations de paysans paisibles, alourdis.

--Tu t’es encore monté la tête pour une femme! dit-il, voyant Orschanow

roulé sur son lit, l’œil en flamme, assombri.

* * * * *

L’étudiant russe était donc devenu pareil aux hommes du peuple avec

lesquels il avait voulu vivre, il les avait même dépassés, ceux d’Europe

du moins, en se rapprochant plus qu’eux de la sauvagerie ancestrale.

Orschanow ne regrettait rien, il ne se méprisait plus. Parfois, aux

débuts, après son départ de Genève, il s’était tâté, inquiet, craignant

que ces brusques floraisons de sensualité presque meurtrières ne fussent

des symptômes de névrose. Mais non, ils correspondaient aux époques les

plus radieuses de sa vie, aux jours de santé et d’énergie. Sous leur

empire, ses facultés acquéraient une acuité nouvelle, il vivait

ardemment, redevenait amoureux de la vie, il était heureux. Et cela

l’avait calmé. D’ailleurs aucune idée de volupté malsaine, de luxure

morbide n’entrait dans ses rages.

Il était comme ça, et la conscience de sa virilité simple, retrempée aux

origines lui donnait des heures d’un bonheur profond. Pourquoi dès lors

se fût-il torturé de scrupules, compliqué de nuances?

*

* *

Il écoutait vaguement les conversations, la Babel chaotique des voix

fortes, les plaisanteries en langues différentes, les disputes sous le

marabout frêle que le vent secouait.

Sa place était là désormais. Il saurait s’y pelotonner, faire son trou

parmi les camarades aux existences cachées.

Tous ces gaillards-là avaient eu des angles durs et blessants,

maintenant ils s’effaçaient: ils avaient quitté pour un temps leur

personnalité encombrante comme un vêtement trop voyant, et cela leur

permettrait de marcher plus à l’aise, de vivre intérieurement plus

libres sous la tyrannie du règlement, déchargés du poids mort des

responsabilités. Dans ce retour à la chaleur du troupeau, à la vie

animale, il y avait un sentiment de soulagement. Le «ouf» du fardeau

jeté bas qui fait la poitrine plus libre.

Autrefois il avait voulu aller au peuple, et maintenant il retournait au

peuple pour ne plus penser.

* * * * *

Coudoyer d’anciens drames pour ne plus souffrir, retrouver après des

accidents, le sens d’une personnalité intacte et immémoriale, découvrir

sous la cendre un feu secret, le feu vital, le sens des éternités de

l’instinct... Orschanow sentait tout cela, couché sous la tente comme

une bête heureuse, et son regard traînait avec volupté sur la triste

Saïda, refuge des cœurs meurtris.

Trimardeur · 第 42 / 52 题