CHAPITRE II

Ce soir-là, après la soupe, ce fut leur première sortie en ville.

Ils passèrent la grande porte, sous le regard sévère du sergent de

garde. Ils suivirent le chemin de la Remonte, sous les platanes dénudés,

passèrent sous la porte de Tiaret, devant l’hôpital militaire, terne et

triste dans le rouge du soir.

Les rues, droites, étaient bordées de maisons européennes, de boutiques,

les promenades plantées de platanes et de faux poivriers.

--Ça ressemble encore assez aux petites villes du midi, disait Perrin.

Mais ce qui retenait surtout les regards des recrues, c’était la foule

bigarrée, la tenue de la Légion, les Chasseurs d’Afrique, les ouvriers

espagnols promenant la teinte neutre et morne de l’Europe, et, noyant le

tout, la foule arabe partout, les Arabes en burnous terreux ou blancs,

en turbans à cordelettes fauves, les Arabes moutonniers...

* * * * *

Quelques femmes, drapées dans leur haïck de laine, déambulaient,

hâtives, comme fuyantes.

Un grand murmure de vie montait des ruelles, augmentant à mesure que les

deux légionnaires se rapprochaient du quartier indigène.

Dans leurs boutiques ouvertes, les Mozabites au visage reposé, encadré

de grandes barbes noires trônaient, en «djellaba» courte, parmi les

marchandises hétéroclites: poterie de terre verte et fauve, couffins et

nattes en _doum_, girandoles de poivre rouge séché qui semblaient de

grandes grappes de corail. Il y avait encore des Tlemceni, en veste à

capuchon, noire, toute chamarrée d’applications de drap de couleurs

vives, des nègres, balayeurs de rues, poussant devant eux leurs petits

ânes, des portefaix chargés, suants, courant dans la foule.

Devant les cafés maures, sur les bancs et sur les nattes, d’autres

indigènes jouaient, penchant des profils secs et fins, tandis que

d’autres goûtaient la joie de l’immobilité féline.

Devant les débits, les soldats se pressaient, faisant bandes à part,

selon leur arme. C’était un continuel cliquetis de sabres, de

baïonnettes, d’éperons. Et, sur cette houle colorée, le soir d’hiver

tombait, noyant les hommes et les choses dans une onde rose, qui

pâlissait lentement, flambant encore sur les sommets neigeux des

montagnes, se fondant en transparences violettes dans les ruelles.

* * * * *

Ils allaient devant eux.

Après un terrain vide, lépreux, où des herbes minces sortaient à peine

de terre, parmi les vieux chaumes dorés, ce fut un dédale étrange, des

masures blanchies à la chaux, des nattes et des bancs de bois débordant,

couverts de soldats et de femmes.

Une révélation, ces femmes aux marches des bouges africains! Tous les

types indigènes, tous les costumes, toutes les parures!...

Il y avait les Mauresques en chéchiya pointues, vêtues de soies

éclatantes, les négresses dont la peau obscure tachait les couleurs

violentes de leurs toilettes, et les bédouines aux visages impassibles,

tatoués, idoles de bronze, au lourd regard. Et les filles du Sud,

surtout celles des Hauts Plateaux et celles du Djebel Amour, avec de

hauts hennins d’or sur leurs têtes, ou des tresses de cheveux noirs et

de laines rouges, des diadèmes d’argent et des bouquets de plumes

d’autruche.

Et c’étaient elles, les «Ouled-Naïl» qui étaient le plus chargées de

bijoux, ruisselantes de reflets métalliques sur leurs _mlahfa_, de soie

ou de fine laine aux splendides couleurs, assemblées avec un art

sauvage.

Il y en avait de ces «mlahfa» errantes: des violettes avec de larges

bandes vertes, des rouges et jaunes, des vertes et orangés, des roses et

noires, des blanches toutes brodées de fleurs de couleur comme les ailes

des papillons.

Sahariennes, elles portaient encore, retombant de leur coiffure, des

chaînettes d’argent, de grands anneaux d’oreilles, des pièces d’or, des

parures de corail ou de pâte odorante séchée, par-dessus les lourds

gorgerins et des ceintures roides, et des cercles d’argent, minces ou

larges à tête de clous rivés aux poignets. Leurs chevilles sonnaient de

larges canons d’argent ajouré. Il y en avait de belles et de

repoussantes, des jeunes aux chairs fermes et ambrées, des puissantes et

des fanées. Les unes babillaient en buvant du café ou de l’absinthe,

d’autres en fumant, gardaient un air farouche et de rêverie morne.

Des Arabes jouaient des airs d’une mélancolie infinie, sur les petits

_guibri_ en carapace de tortue, ou sur les _djouak_ en roseau des

bédouins... Quelque part, une _rh’aïta_ sauvage et triste hurlait une

désespérance inconnue.

Et des voix d’hommes chantaient les complaintes du Sud où revenait le

refrain traînant, le _dani-dane_ sans cesse renouvelé d’accent,

d’intensité et de modulation.

Des lanternes s’allumaient, dans les petites chambres toutes blanches et

toutes nues, et là quelques misérables lits s’offraient couverts

d’indienne, ou plus simplement encore le gros tapis bédouin, étalé à

terre, à côté d’un vieux coffre vert aux peintures de fleurs.

Une senteur violente flottait alentour, mélange d’eau de rose, de sueur,

d’absinthe et de tabac.

Lâchée à travers cet étal de chair «la troupe» hurlait son rut ardent,

son désir de joie, de détente et d’oubli...

Un rauquement coupé de cris plaintifs monta d’une place où l’ombre se

faisait: des gens de la campagne faisaient agenouiller des chameaux.

* * * * *

Tandis qu’Orschanow s’enivrait de tout cet inconnu dont il voyait la

splendeur nouvelle, malgré les oripeaux et la misère ambiante, Perrin

errait, les bras ballants, pris de stupeur.

--Arrêtons-nous, buvons un café maure, dit Orschanow, pour s’asseoir sur

une natte et pour regarder en repos un coin qui l’avait charmé.

Perrin hésita, puis, gauchement, il s’assit sur un banc, à côté d’un

spahi qui lui fit de la place.

Perrin avait dit: «Bonjour tout le monde». Seuls le spahi et les femmes,

tout de suite accourues, répondirent. Orschanow s’étendit à demi sur la

natte.

Il avait du sang musulman, du côté de sa mère, dont les ascendants

étaient des tartares et il subissait l’afflux de tout cet atavisme

inconscient.

Il se sentait bien là, dans cette pose nonchalante qu’il avait si

souvent prise sur le bord des routes.

Aucun trouble ne lui venait sous les tranquilles regards de ces hommes

d’un autre monde, surpris de voir des légionnaires, des roumis,

s’asseoir fraternellement parmi eux, qui se savaient honnis et méprisés

et qui répondaient à ces mines par un absolu dédain, indifférents pour

tout ce que les roumis avaient pu introduire de nouveau dans leur pays,

dans le silence de leurs horizons immenses.

--Il faudra que j’apprenne leur langue, pensa Dmitri, repris de son

besoin de vivre de la vie populaire, partout où il était.

Lui et Perrin restaient sans le sou, il ne fallait pas songer aux

faciles amours étalées sous leurs yeux. D’ailleurs, Perrin n’était pas

tenté par tout cet inconnu qui l’effrayait. Ces femmes qui le frôlaient,

qui lui parlaient pourtant français, avec leur accent de gorge, lui

semblaient presque des fantômes. Et il les regardait en dessous, sans

répondre. Alors, elles l’apostrophèrent de phrases allemandes, croyant

qu’il ne comprenait pas... Pressé de trop près par l’une d’elles, une

grande fille pâle en gandoura fleur de pêcher, il répondit tout de même,

maussade:

--C’est pas la peine de mâcher de la paille... On comprend le français,

et puis ce que tu veux.

Orschanow, amusé, sentant qu’il reviendrait là, tantôt pour de

délicieuses rêveries, tantôt pour assouvir ses rages subites d’amour,

leur parlait, doucement, les plaisantait, leur demandant leurs noms,

écoutant leurs rires et leurs gazouillements étranges, heurtés

d’aspirations rauques, plus rauques que celles du russe--dès qu’elles

parlaient arabe, entre elles.

Elles lui faisaient des compliments, le trouvaient beau. Et il

promettait de revenir, quand il aurait de l’argent.

Perrin s’ennuyait, mais, comme il voyait que son camarade ne bougeait

pas, heureux, il ne voulait pas le déranger. Ce nom de Dieu de Russe

était tout de suite à son aise partout!

Puis, quand même, Perrin se leva.

--Tu viens pas prendre un verre, là-bas? dit-il, en montrant un débit

juif, au bout de la rue.

--Non, ça va bien ici. Tu sais comment je suis, vas-y... on se

retrouvera.

Orschanow était reconnaissant à Perrin de sa délicatesse instinctive,

car le paysan ne cherchait jamais à lui imposer ses goûts, à

contrecarrer ses besoins brusques de solitude, de silence ou d’errance.

Sagement, sans rancune, il allait chercher des plaisirs plus

accessibles, laissant Orschanow se débrouiller, comme il disait.

Et Dmitri resta là jusqu’à la sonnerie du soir silencieux, étendu sur la

natte, sans hâte de pénétrer ce monde nouveau, y vivant déjà, de

plain-pied, heureux dès la première heure.

Trimardeur · 第 40 / 52 题