CHAPITRE XII

Sous l’infini scintillement des étoiles, la nuit était calme et chaude.

La mer coulait avec un bruissement doux aux flancs du _Berry_, à peine

balancé, comme assoupi voluptueusement.

Sur l’avant, les sans-patrie et les miséreux en quête d’une terre de

clémence, sans faim et sans hiver dormaient, la face au ciel, dans

l’oubli de tout.

Le navire traversa un courant et oscilla.

Orschanow s’éveilla sur la grosse toile humide d’eau salée.

A droite, à l’horizon obscur, un phare scintilla, tourna, s’éteignit, se

joua dans les ténèbres. Plus loin, un autre, à feu fixe, pointait son

unique rouge dans la nuit.

C’étaient les Baléares.

Orschanow alluma une cigarette et se mit à rêver.

Il éprouvait une sensation délicieuse de légèreté et de bien-être.

A certaines heures, depuis qu’il avait quitté Marseille, une impatience

lui venait de voir cette côte barbaresque tant souhaitée.

A d’autres moments, comme en cette heure silencieuse de la nuit, dans la

solitude de son rêve, il eût souhaité que ce voyage durât toujours...

Il était heureux.

Depuis le commencement des troubles, sur les quais, depuis qu’il s’était

de nouveau mêlé aux affaires des hommes et à leur agitation, il n’avait

plus éprouvé cette sensation infiniment douce de calme mélancolique et

de liberté d’esprit qu’il appelait le bonheur, le seul accessible à sa

nature, il le savait bien. Et maintenant que tout était fini, qu’il se

retrouvait seul, pour entrer dans une nouvelle phase de son existence,

il retrouvait avec joie cette sensation et s’y donnait tout entier.

Qu’importait le lendemain, et cet engagement qu’il avait signé et ces

cinq années de servitude qu’il avait acceptées.

Il resterait, sous le dur harnais, le plus fortuné et le plus fier des

hommes car il portait son bonheur en lui-même.

Aux yeux de tous, il eût passé pour un malheureux raté, voué à la plus

misérable des existences, alors que lui-même se considérait en

conscience comme l’être le plus entièrement heureux.

Orschanow regarda les feux des Baléares s’éloigner, et disparaître peu à

peu, se fondre avec la grande lueur stellaire diffuse sur la mer.

Le _Berry_ roulait de nouveau doucement sur l’eau apaisée et son

mouvement monotone berça les rêves et la volupté du vagabond peu à peu

assoupi.

Trimardeur · 第 36 / 52 题