De hautes collines arides, une vieille citadelle espagnole, des falaises
rouges baignant dans la mer violette et, sur les choses, un rayonnement,
chaud et doré...
Dans l’air, un parfum étranger et pénétrant, une senteur indéfinissable
qui venait par bouffées de la côte ensoleillée.
Une impression de langueur voluptueuse d’abandon et de rêverie
sensuelle.
Orschanow ressentit tout cela inconsciemment, encore dans l’agitation
joyeuse de l’arrivée, tandis que le _Berry_ manœuvrait et accostait.
Les soldats et les engagés volontaires suivirent un caporal qui les
attendait et qui les appela les uns après les autres d’après une liste
qu’on lui remit.
Puis, le détachement se mit à gravir les escaliers et les pentes
surchauffées, longeant des jardins poudreux où montait le cri immense
des cigales.
Il suivait en silence ses camarades bruyants, lui, dont les yeux se
grisaient de lumière alternant avec de grandes ombres transparentes et
colorées, et de couleurs criardes et chatoyantes, dans le va-et-vient
brutalement animé de la plèbe espagnole.
Pour accueillir Orschanow qui l’aimait sans la connaître et qui la
désirait, la terre d’Afrique s’était faite ce jour-là superbe et
souriante royalement.
*
* *
Des champs moissonnés en or pâle dans la limpidité infinie de l’air, des
vignobles où chantaient les vendangeurs marocains, des collines rousses
tachetées du relief des oliviers... Une grande fécondité de la terre
sous la caresse ardente du soleil...
Les petites gares se succédaient, le petit train s’en allait lentement,
comme pour une promenade.
Les étroits compartiments en planches étaient bondés de soldats, qui
chantaient et riaient.
Moins bruyants, plus envieux peut-être du lendemain, les engagés de la
Légion étaient parqués ensemble.
C’étaient pour la plupart de jeunes gars alsaciens ou allemands,
réfractaires ou déserteurs qui échangeaient la servitude militaire sous
le ciel natal contre une autre, au loin.
Le Belge avait acheté des journaux et lisait. Le grand jeune homme blond
regardait distraitement le paysage. Il gardait une impassibilité presque
dédaigneuse et tenait les camarades à l’écart, sauf le Belge avec lequel
il causait parfois par petites phrases ironiques et brèves, avec un
indéfinissable accent.
En wagon, un Alsacien avait demandé à Orschanow d’où il était. Oubliant
ce qu’il avait déclaré au bureau de recrutement, Orschanow avait répondu
qu’il était russe.
Alors le grand jeune homme silencieux s’était retourné vers lui et
l’avait dévisagé attentivement. Orschanow avait deviné en lui un
compatriote, mais ils n’avaient pas échangé une seule parole.
Orschanow était tout à l’entreprise nouvelle de cette Afrique inconnue,
et il n’éprouvait aucun besoin de parler, de se mêler aux autres...
* * * * *
Le décor calme et encore souriant de cette Algérie des colons se
déroulait dans la lueur bleuâtre du matin.
Perrégaux, un petit village espagnol noyé de verdures luxuriantes, avec
des allées d’eucalyptus et de faux-poivriers pleines d’ombre et de
fraîcheur...
Puis, au sommet d’une côte, un large oued barré, formant un petit lac
limpide au pied de hautes collines boisées de pins maritimes et de
thuyas odorants.
Plus loin, ce fut la plaine, des champs et des champs, des vignes
immenses aux feuillages rougis par le soleil...
Tout à coup, brusquement, après le village de Thiersville, tout changea.
Plus de cultures, plus de fermes. La steppe infinie, nue, sauvage, avec
le mouchetage innombrable des touffes de palmiers nains et parfois la
tache blanchâtre d’un troupeau de moutons gardé par de petits bergers
arabes accourant pour voir passer le train, avec de grands cris joyeux.
Comme cette steppe âpre et brûlée ressemblait à celle aux confins de
laquelle s’élevait la triste Pétchal où Orschanow avait appris à rêver
et à aimer la vie errante!
A l’horizon une brume chaude estompait les montagnes lointaines et la
plaine semblait sans fin, d’une plage du ciel à l’autre.
Inféconde et ardente, possédée de toute éternité et jalousement dominée
par la seule lumière qui y vit et qui s’y joue, la steppe africaine
révéla à Orschanow initié et fervent son charme mortel, son emprise et
ses sortilèges, en cette première heure de l’arrivée.
Et Orschanow dédaigna alors les paysages italiques et souriants du Tell,
pour aimer la steppe qu’il voyait belle et calme, malgré la vague menace
très mystérieuse qui planait aux lointains de feu...
* * * * *
A Nazereg, des collines peuplées de thuyas et de genévriers et des
bosquets épais entourèrent la voie, avec des chants d’oiseaux et le
crissement des cigales...
Puis, vers la fin du jour ce fut Saïda, la triste Saïda dans son
immuable décor de pierres.
Comme les engagés se penchaient curieusement aux portières, pour voir le
lieu d’exil, le grand jeune homme blond dit, avec son sourire tristement
moqueur, s’adressant au Belge:
--Tiens, voilà où aboutissent les _rêves azurés_... voilà le refuge _où
l’on revient_ fatalement, malgré soi et malgré tout, quand on y est venu
une fois... Qu’importe? On y vit.
Orschanow regardait Saïda.
Tout y était rougeâtre, en cette fin de saison: le sol, les collines
arides, couronnées de rochers déchiquetés, les remparts, les maisons aux
toits en tuiles, les rues...