CHAPITRE XI

Les engagés aux vêtements disparates, aux épaules roulantes sortirent de

la cour du fort, avec un sergent et des caporaux en tenue de service.

Il y avait avec eux deux gamins hâves et apeurés marqués pour les

bataillons d’Afrique et des soldats en tenues poussiéreuses qui allaient

à la Discipline.

Orschanow suivit le détachement, alerte, heureux de sortir enfin du

sombre fort qui lui semblait une prison.

Le _Berry_, un vaillant navire des Transports Maritimes, allait partir

presque sur lest, avec un quart de chargement.

Comme le quai avait changé! Un lourd silence y régnait et des soldats

s’y promenaient de long en large, parmi les dernières marchandises

abandonnées au soleil.

On rangea les soldats d’Afrique et les engagés sur l’avant du _Berry_ et

le sergent fit l’appel. Puis, on les laissa causer, chanter et fumer.

Ils étaient embarqués, parqués, numérotés. C’était de la marchandise

livrable à Oran et dont le capitaine était responsable.

*

* *

Combien de fois Orschanow n’avait-il pas assisté à ces départs des

courriers d’Afrique et avec quelle envie de suivre il les regardait

déraper lentement et s’éloigner!

Son vœu était exaucé, une joie lui en vint. Pourtant il n’était plus le

trimardeur libre, l’errant maître de son sort. Il n’était plus qu’un

soldat et son cœur se serra encore une fois à cette pensée.

A côté de lui, deux engagés volontaires parlaient.

L’un deux, un tout jeune, imberbe et pâlot, semblait regretter amèrement

ce qu’il avait fait. L’autre, un grand blond, bien mis et d’allures

distinguées, avec un fin profil septentrional, haussa les épaules.

--Ne te fais pas de mauvais sang, Bernaërt, le soleil n’oubliera pas de

se lever demain matin va!...

L’inconnu avait raison. Le soleil se lèverait bien le lendemain, un

soleil plus chaud et plus ardent dans un ciel plus profond.

La Méditerranée roulerait des flots plus bleus et plus doux et de

nouveaux horizons s’ouvriraient aux regards avides du sans-patrie.

Orschanow se secoua, comme après un mauvais rêve. Il s’accouda au

bastingage et regarda Marseille avec des yeux apaisés.

Doucement, le _Berry_ dérapait filant sur ses amarres.

* * * * *

Souvent Orschanow avait reconnu la presque infaillibilité de ses

pressentiments.

Il se demanda, en regardant s’éloigner le quai, si jamais il reverrait

Marseille et toutes ces choses dont l’image resterait gravée dans son

souvenir.

Alors une ombre grave obscurcit l’éclat de la cité et des ports, un

voile de tristesse glissa sur le décor marin.

Orschanow sentit qu’il ne reviendrait jamais.

Là encore, il n’eut aucun regret et, sincèrement, il pensa: tant mieux!

En effet, à quoi bon revenir, à quoi bon tenter d’impossibles

recommencements?

Le _Berry_ vira de bord, oscilla légèrement, plongea de l’avant, doubla

la jetée.

Brusquement, Marseille recula et s’abîma dans un monde de vapeurs

rousses.

*

* *

Après la soupe, les passagers de pont s’installèrent pour la nuit.

On distribua des couvre-pieds aux soldats. Quelques-uns cédèrent le leur

à trois femmes du peuple qui berçaient des mioches. Les soldats aidèrent

les civils à préparer leurs couchettes, avec la bonne fraternité sans

phrases des pauvres gens.

Orschanow avait donné sa couverture. Il s’étendit sur l’écoutille fermée

des cales et, les bras croisés sous sa tête, il regarda la nuit claire

tomber sur le calme de la haute mer violette.

Le Planier clignait au loin son grand œil changeant et les derniers

rochers blancs de la côte provençale s’éclairaient de lueurs rouges.

* * * * *

Les étoiles s’allumèrent dans la moire très pâle du ciel.

Le _Berry_ se balançait à peine, comme bercé par de vagues lames de

fond. Orschanow regardait les agrès et les deux fanaux du navire passer

et repasser avec une régularité lente, devant les constellations

souriantes.

Et il sentit alors s’assoupir en lui tous les regrets et toutes les

appréhensions. Le calme immense de la nuit et de la mer semblait

pénétrer en lui. Une émotion très douce lui mouillait les yeux.

Renoncer à tout, être pauvre, aller par le monde, sans famille, sans

foyer et sans amis...

Il ne fallait rien regretter, rien désirer, se laisser bercer par les

flots de la vie, comme le _Berry_ indolent se laissait bercer par le

flot mou de la Méditerranée amie.

Trimardeur · 第 35 / 52 题